« Le véritable exil n'est pas d'être arraché de son pays, c'est d'y vivre et de n'y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. » Mais, plus qu’au XIXe siècle, d’où nous vient ce propos d’un exilé, Edgar Quinet, nos contemporains peuvent avoir le sentiment de ne plus retrouver le pays où ils ont toujours vécu tel qu’il l’ont aimé; même l’attachement au pays n’y est guère vu d’un bon œil. Le sentiment national serait aujourd’hui un archaïsme, l’idée de nation un anachronisme. On préfère « s’ouvrir au monde ». Pourtant, ce mot de « nation » trouve en nombre d’occurrences un sens et une valeur tout à fait positifs[i]. Mais, que nous soyons attachés ou non à la nation, nous ne pouvons pas ne pas envisager ici la possibilité de sa disparition. Un mot suffit à résumer le problème: « mondialisation ». On y voit un fait irréversible, nous serions devant un choix qui ne serait plus à faire entre nation et mondialisation. De sacrée, la nation serait-elle devenue chose sans valeur, comme une Église sans Dieu?

Les termes actuels du problème.

L’histoire politique moderne est marquée par l’exigence démocratique et la revendication nationale. Nous assistons depuis les années 1990 à une mutation qui invite à l’abandon de l’idée de nation, cela au nom même des valeurs démocratiques. Ainsi, la mondialisation appelle une « société ouverte », qui ne soit plus refermée sur ses particularismes et l’égoïsme national. Pour que les valeurs de la démocratie puissent subsister, il nous faudrait renoncer à la nation, jugée désormais principe de guerre et d’exclusion. 

Pourtant, c’est sous la forme de la nation que s’est imposée à l’époque moderne l’idée démocratique. La forme de la nation est liée à l’histoire européenne et s’est étendue partout à travers le monde. Mais à la tradition française, qui fait de la nation un principe démocratique, d’égalité des droits politiques et de reconnaissance des peuples, s’oppose dès le XIXe siècle la tradition allemande, qui fonde la nation non sur le libre consentement des peuples mais sur l’histoire, la langue commune et la culture, enfin la race, on parlait alors de « race allemande » ou de « race française »; mais son avatar national-socialiste montre combien la voie est périlleuse.

La nation apparaît d’emblée une idée polémique. De concept révolutionnaire, elle est devenue au cours du XIXe siècle une idée conservatrice (aujourd’hui, en France, « nation » fait « de droite », « peuple », « de gauche »). L’internationalisme de type marxiste rejette déjà le modèle national de la démocratie « bourgeoise » au motif que l’égalité juridique laisse subsister les inégalités économiques. Enfin, l’étude géopolitique doit sa naissance et son rayonnement à l’ascendant et à la rivalité des nations. D’où le problème ici: sans les nations, que devient la géopolitique?

Les conflits mondiaux ont popularisé l’idée qu’elles sont au principe des guerres et la raison d’être des institutions internationales créées au XXe siècle est justement la paix et la sécurité; mais leur échec historique, imputé aux nations, a fait voir dans la mondialisation et le libre-échange, malgré le principe, tout relatif, de la paix nécessaire au commerce, le remède indiqué à l’égoïsme des nations. Le nationalisme et le populisme, populisme que Pierre Rosanvallon voit comme « l’unité nationale obtenue par le rejet des autres », sont dès lors en théorie condamnés, condamnés par les intellectuels, par l’opinion, par les institutions et leurs représentants. Ainsi, le CSA a-t-il interdit le drapeau français dans les clips télévisés de la campagne présidentielle et un député européen a-t-il affirmé: « Toute référence à l’identité nationale est potentiellement fanatique ». C’est dire à quel point peut aller aujourd’hui l’improbation du sentiment national.

L’effondrement du système soviétique et la perspective d’un Nouvel Ordre Mondial au début des années 1990 a clos l’ère westphalienne de l’Europe des nations. La fin de l’URSS a certes fait renaître des nations mais elle a surtout facilité une logique différente de celle imposée par le principe des nationalités qui avait dominé la politique internationale des deux derniers siècles. L’interdépendance croissante, et pas seulement économique, mais politique, militaire, aussi culturelle, des États ne permet plus de tenir en tout compte de l’intérêt national. Le XXe siècle a vu donc l’institution de sphères de pouvoir nouvelles, internationales ou, pour les traités de commerce, transnationales, devenues en toute logique des autorités supranationales.

Telle est la présentation de l’histoire contemporaine devenue à tous familière, et parler de mondialisation implique que les nations n’ont plus qu’un rôle subsidiaire[ii] dans les relations internationales. Le cadre de la nation est rendu trop étroit par les nécessités économiques nouvelles, les progrès des sciences et des techniques et la nation n’est même plus un argument valable: c’est aussi qu’au XXe siècle les États européens ont engendré le totalitarisme non moins que la démocratie.

L’ascendant du libéralisme: souveraineté et intérêt national.

« Le nationalisme économique est la cause à la racine de tous les conflits internationaux qui ont débouché sur deux guerres mondiales. » disait en 1943 Ludwig von Mises*. Ce propos dessine toute l’évolution qui, avec la mondialisation, va voir le libéralisme l’emporter sur l’interventionnisme et le dirigisme de l’État-providence.

À la même époque, Karl Popper avait repris la distinction bergsonienne société close-société ouverte. Popper oppose à la nation, qui est du type « société close », d’esprit « tribal », et au totalitarisme, la « société ouverte », démocratique, qui ne prétend pas détenir « le monopole de la vérité ».

Georges Soros s’inspire, jusqu'à un certain point, de Popper. Dans un article de 1997*, il dit que la « société ouverte mondiale » ne trouve pas d’écho dans un « monde d’États-souverains », à savoir les nations qui ne soumettent pas leurs valeurs au débat et à l’opinion. Il est vrai, les difficultés et les échecs de la SDN puis de l’ONU sont surtout dus à l’étroitesse des intérêts nationaux. Mais, pour Soros, l’effondrement du communisme a donné naissance « en raison de l’attitude timorée des démocraties occidentales », à des régimes « qui ressemblent très peu à des sociétés ouvertes » (probablement pensait-il tout d’abord à la Hongrie, d’où il est originaire). La leçon qu’il tire de cet effondrement est que « l’ennemi principal » de la « société ouverte et démocratique » est désormais le capitalisme du laisser-faire qui a partout fini « par saper les valeurs traditionnelles »[iii].  Cela peut laisser songeur de la part d’un homme qui a fait fortune par la spéculation financière.

Le problème n’est pas pour lui géopolitique, qui est à ses yeux une « science erronée », il est avant tout celui du pouvoir économique. Soros récuse l’idée que les États n’ont pas de principes, mais seulement des intérêts et soulève une question judicieuse: comment concilier la volonté de bannir l’État de l’économie tout en le conservant comme « source principale d’autorité » dans les relations internationales? En tout cas, le libéralisme, en tant qu’il oblige les États à coopérer est le remède à la tentation totalitaire.

C’est bien, au fond, la doctrine établie dans les instances internationales, la démocratie est garante de la paix et de la sécurité dans le monde mais c’est l’économie libérale qui en assure les conditions. Les USA assument le rôle de grande puissance à la « destinée manifeste », à qui il revient, de par une mission divine, de répandre la « démocratie » et d’imposer leur civilisation dans le monde en développant les valeurs de liberté, de justice et de progrès. La démocratie est bien posée comme valeur ultime et modèle de tout règlement politique à venir. Le néo-idéalisme, à la fin de la Guerre froide, a entendu mettre la dimension humaine, et non plus les rapports de force, au principe des relations internationales. Mais, cela pourrait bien disqualifier tout d’abord la nation dont les mécanismes typiques de défense deviendraient inutiles et même nocifs.

La mondialisation entraîne une transformation du rôle politique des États. Ferait-elle de la nation une entité politique dépassée et sans valeur? Observons tout d’abord que, si l’idée de nation est dépréciée, pour autant l’intérêt national ne se trouve pas réduit à rien.

Abordons maintenant ces deux aspects indissociables du même problème: la permanence de l’intérêt national et la mise en cause de la souveraineté de la nation.

 

Dans le contexte de la mondialisation, la dimension économique, et non plus les problèmes de territoires et de peuples (à preuve l’immigration massive…), a une influence primordiale dans les affaires politiques. L’intérêt national se trouve pris entre la libéralisation du marché et les obligations résultant des accords internationaux.

Dans un marché global, la politique des États ne peut plus se faire sans considérer les intérêts des entreprises « nationales » (pour les grandes et moyennes puissances, ce sont tout d’abord des multinationales). Ces entreprises sont des puissances économiques capables de traiter régulièrement d’égal à égal avec les États et d’en influencer régulièrement les décisions puisque, en régime libéral, l’économie de ces derniers en dépend. (en France, un capitalisme de connivence très marqué explique le retard croissant du pays dans le contexte libéral de la mondialisation. C’est la rivalité internationale, non les arrangements internes, qui doit tout d’abord coaliser l’État et les acteurs économiques)

Le déplacement d’accent de la souveraineté vers l’intérêt national en dit beaucoup. La « mondialisation » n’exclut nullement que les intérêts nationaux subsistent, mais ils ne subsistent plus qu’entremêlés à des intérêts « globaux ». Elle signifie que la concurrence économique et militaire entre les États ne peut plus se maintenir dans les formes anciennes. Les problèmes économiques, portés à l’échelle internationale, ne permettent plus de subordonner leur règlement à l’application des seules lois de la nation. L’intérêt de l’État ne peut plus s’apprécier eu égard à la seule nation, en témoignent les phénomènes du capitalisme nomade et de l’immigration de masse.

Ce n’est pas tout, nous le verrons. En marginalisant la vie nationale, l’économie mondiale pourrait conduire à ce que Tocqueville appelait un « despotisme mou », un totalitarisme diffus. La question de la souveraineté reste pour cette raison d’une importance majeure.

 

Les États ne sont pas disposés à laisser mettre en jeu leur souveraineté mais, tout le problème est là, peuvent-ils encore asseoir cette souveraineté sur la nation, la « nation » en son sens traditionnel et son lien, juridiquement consacré, au peuple? Avec la mondialisation, la souveraineté ne peut plus tenir à ces deux éléments essentiels qui font de la nation l’incarnation de l’État: la population et le territoire. En d’autres termes, l’équivalence « nation ou État » se perd, se défait dans le contexte de la mondialisation.

L’autorité de l’État est toujours consacrée par la loi nationale, mais Nation et État s’éloignent peu à peu l’un de l’autre parce que l’État est toujours plus tenu par ses engagements extérieurs. Pris au nom de la nation, ces engagements entrent cependant dans une autre logique que celle réglée par les procédures démocratiques nationales tout en faisant droit pour les affaires intérieures.

À la souveraineté nationale tient la légitimité de l’État moderne. Mais, avec un marché global, la nation perd sa souveraineté, au sens où on la présupposait absolue, sans conditions et sans lien à quoi que ce soit d’autre.

Cette conception de la nation comme ce qui ne dépend de rien pour être ce qu’elle est est à la source des difficultés et des débats d’aujourd’hui entre nationalistes et mondialistes. Elle ne correspond plus à la réalité économique mais ce qu’on appelle « intérêt national » rapporte à la possibilité pour l’État de rester le maître de ses affaires pour autant que sa souveraineté de droit est reconnue. Or le problème sous-jacent à ce qui sera dit par la suite est que le respect de la souveraineté nationale est flottant et incertain.

Le droit international et la mondialisation doivent mener, pense-t-on de plus en plus souvent semble-t-il, à une forme nouvelle de la nation. À mon sens c’est une fausse fenêtre, ce sont plutôt les relations internationales, en raison de la multiplication des échanges que permettent les techniques et les sciences modernes, et plus que tout l’évolution du numérique et la financiarisation de l’économie, qui fixent un cadre différent de celui établi sur la souveraineté de droit des nations.

Cette évolution touche en effet à ces éléments primordiaux attachés à la souveraineté nationale, la maîtrise des ressources économiques et la sécurité; la mondialisation impose aux États l’intelligence économique dans la conduite des affaires publiques, et notamment, sur le plan de la sécurité, d’associer (prenons dès ici l’exemple américain) les sociétés innovantes de la Silicon Valley, spécialisées dans le traitement des big data, le Département d’État, les médias et les ONG, les services de renseignement.   

L’exemple américain, une forme de souveraineté sans nationalisme?

La mondialisation met les États contemporains devant ce fait: leur souveraineté ne tient plus avant tout au territoire et à la population mais à leur puissance économique et militaire. En janvier 1961 le président Eisenhower avertissait du danger « que l’ordre public puisse devenir captif d’une élite scientifique et technologique » et que l’État soit soumis au « complexe militaro-industriel ». Or la mondialisation est le cadre idoine pour qu’une grande puissance telle que les USA prenne ce risque.

Dans une entrevue télévisée de 1973, la philosophe Hannah Arendt disait ceci: « les Européens devraient savoir que les USA ne sont pas un État-nation ». Ceci doit nous arrêter du fait qu’un des traits marquants chez les Américains est l’attachement à la nation. La difficulté se dissipera si on part de ceci: « nation » ne peut évoquer tout à fait la même chose qu’en Europe.

À la différence de l’État européen traditionnel, centralisé[iv], l’État fédéral américain n’a pas tout pouvoir, sa souveraineté n’est pas sans condition; la Constitution et les décisions du Congrès (nous avons affaire à des États) importent plus que la volonté particulière d’un gouvernement. À l’extérieur, c’est encore au nom des principes et non de la volonté du gouvernement central qu’ils font valoir leur politique. Il y a, malgré les apparences, une continuité logique de leur isolationnisme à leur interventionnisme dont le trait permanent réside dans la conviction ainsi formulée par deux théoriciens néo-conservateurs que « les buts moraux et les intérêts nationaux fondamentaux de l’Amérique sont presque toujours en harmonie » (1996)*.

L’isolationnisme américain dans sa volonté de ne pas se mêler des affaires européennes, est néanmoins dès le départ expansionniste en matière commerciale. L’idéalisme wilsonien prônait avec les valeurs démocratiques le multilatéralisme[v]. La fin de la Guerre froide, qui augurait de voir s’établir le multilatéralisme et un système mondial d’alliances a en réalité vu prédominer l’unilatéralisme et le dessein persistant des présidents américains de faire de leur pays , selon le mot de Bill Clinton la « nation indispensable du monde ». Dès lors, les EU interviennent dans le monde comme ils l’entendent, même en concertation avec l’ONU ou l’OTAN, par une procédure d’engagement et d’enlargement. La stipulation de la Stratégie de sécurité nationale de 2002 est significative, les objectifs de la politique américaine sont présentés malgré certains accents comme non-nationalistes:

« Promouvoir les aspirations à la dignité humaine; renforcer les alliances pour vaincre le terrorisme mondial et travailler à prévenir les attaques contre notre pays et ses amis; travailler collectivement à désamorcer les conflits régionaux; empêcher nos ennemis de menacer notre pays, nos alliés et nos amis par des armes de destruction massive; instaurer une nouvelle ère de croissance économique mondiale à travers la liberté des marchés et la liberté du commerce; élargir la spirale du développement en favorisant l’ouverture des sociétés et en posant les fondements de la démocratie… » Tout est dit ici de ce dont nous parlons, encore faut-il en saisir les implications.

Enlargement, Devoir d’ingérence, Guerre préventive enfin, dérogent en réalité peu à peu aux traités internationaux et à la charte des Nations Unies qui garantit le respect de la souveraineté nationale mais aussi, déclare, ce qui laisse une grande latitude d’interprétation, que « les Droits de l’homme sont aussi importants que l’intégrité territoriale »;  une nation grande puissance est juge de définir la « menace », réelle ou factice, à sa sécurité nationale, comme on l’a vu avec la seconde Guerre du Golfe en 2003, en dépit d’une large opposition internationale.

Depuis, une chose est devenue plus évidente encore, que je formulerai ainsi: dans un cadre mondial, le motif de sécurité nationale est imparable – bien sûr, pour une « puissance prédominante » – et l’unilatéralisme s’étend au domaine économique et financier avec l’extra-territorialité du droit américain. La justice américaine sanctionne pour des faits commis hors du territoire national. Total et Peugeot en savent actuellement quelque chose, s’ils poursuivent leurs relations commerciales avec l’Iran.              

Obama, pourtant l’homme élu des deux côtés de l’Atlantique, dit-on, n’annonce rien d’autre lors de la remise du Prix Nobel de la Paix en 2009 (nous soulignons): « Comme tout autre chef d’État, je me réserve le droit d’agir unilatéralement si la défense de ma nation l’exige » bien sûr ajoute-t-il plus loin, dans le respect des normes « en particulier internationales ». On peut croire que le président Trump (et c’est vrai sous un certain aspect, nous y reviendrons) suit cette ligne avec moins de diplomatie et un nationalisme économique affiché, mais celui-ci avait-il jamais quitté la scène devant la mondialisation des échanges?

 

Les grandes puissances en reviendront toujours à la formule de Lord Palmerston: « L'Angleterre n'a pas d'amis ou d'ennemis permanents, elle n'a que des intérêts permanents. » La sécurité nationale des USA est de plus en plus le prétexte de l’intervention dans le jeu économique mondial. Sur ce point, la présidence Trump ne change rien, sauf qu’elle dit explicitement le faire dans l’intérêt de la nation américaine.

La nation était pensée comme la source de l’autorité politique; mais l’État exerce la souveraineté et la fonde désormais moins sur la volonté populaire que sur l’appareil de gouvernement. Quant à  savoir si le mandat Trump réussira à inverser la tendance…

L’apparition du concept d’« État profond » dans les années 90, en Turquie d’abord, mais cela vaut surtout pour les États-Unis, dit que, dans un contexte de mondialisation, le rapport à la nation ne peut plus être pensé comme il l’avait été auparavant pour des raisons qui ne sont pas seulement politiques; autrement dit, les décisions prises ne peuvent plus dépendre du seul processus démocratique. L’État profond mène des politiques parfois radicalement opposées aux intérêts nationaux démocratiquement fixés, des États-Unis, de son peuple et de ses institutions. Il en élude les procédures publiques mais, j’y insiste absolument, il n’est pas sans attaches nationales et accentue ainsi la contradiction qui s’installe au sein des démocraties avec la formation d’une hyper-classe mondiale.

Le néo-conservatisme est la doctrine agréant un establishment, des réseaux de dirigeants de grandes firmes, de lobbies, de financiers et de politiques, de hauts fonctionnaires nationaux et internationaux; l’action de cet establishment, orientant les régulations étatiques ou les déjouant, est vue, bien souvent, comme une menace pour les droits sociaux là où ils existent. C’est l’effet inévitable de la mondialisation, la régulation étatique ne peut plus se faire dans une perspective exclusivement nationale, selon les règles de la démocratie comme expression déclarée de la volonté populaire. Aussi parle-t-on plutôt à ce niveau de gouvernance et non de gouvernement.

Le libre-échange cependant n’empêche pas le retour, à un moment ou à un autre, d’un nationalisme économique. Les États appuient leurs entreprises et veillent au succès de leurs décisions stratégiques et ce sont les grandes nations, puissantes économiquement et militairement, qui peuvent le mieux jouer ce jeu. La Chine, qui a largement tiré profit de la mondialisation, parle dans ses discours officiels de « renouveau de la nation ». Aussi bien, les voix concertantes du mondialisme n’empêcheront pas que, dès que l’une de ces puissances trouve un désavantage persistant au libre-échange, des mesures protectionnistes réapparaissent. On pourra dire: « réveillant les sentiments nationalistes », on pourra dire aussi: « opposant les intérêts de la nation aux intérêts défendus par les élites dirigeantes ». America first[vi].

Si, enfin, le président Trump maintient la prééminence militaire et l’extraterritorialité du droit, sa Stratégie de sécurité nationale de 2017 entend tirer parti du libre-échange pour l’industrie et non la financiarisation de l’économie, pour la nation plutôt que l’Empire ou les intérêts des multinationales. Une rude partie s’est engagée ici.

Si la nation dépérit, les États peuvent-ils rester démocratiques ou même libéraux?

L’État profond renvoie à ce contexte géopolitique induit par la mondialisation qui relativise les intérêts nationaux tels que fixés par les règles du jeu démocratique. Aussi les décisions des gouvernements paraissent aujourd’hui de plus en plus contraires aux besoins des peuples et aux institutions nationales. Nous voyons alors la démocratie être retournée par les mondialistes ou les européistes contre la nation. Comme si le sens de l’État n’était plus de préserver la nation.

Au nom des valeurs démocratiques, la nation se voit rejetée comme une forme politique sinon dépassée, du moins déclinante. On entend dire: l’âge des nations a été celui des guerres, a mené au totalitarisme et est synonyme d’exclusion et de refus de l’Autre. Mais on entend aussi dire aujourd’hui: la mondialisation, c’est l’agression. La guerre économique serait une guerre contre les peuples et les civilisations, enfin contre la démocratie elle-même.

Quelque que soit notre point de vue, nous imputons, à mon avis, trop grossièrement le problème au capitalisme en escamotant le rôle des États. Pour Friedrich von Hayek, « nous sommes sans aucun doute aussi loin du capitalisme dans sa forme la plus pure que de n’importe quel système de planification centrale. Le monde aujourd’hui n’est que chaos interventionniste. » Cela ne s’est pas arrangé depuis, nous assistons à une guerre économique sans précédent. Elle doit certainement beaucoup au problème du système monétaire international depuis 1971, mais son sens est avant tout géopolitique.

Les institutions internationales sont dans le principe multilatérales, mais elles n’empêchent nullement un unilatéralisme de fait, en particulier des Etats-Unis, l’extra-territorialité du droit américain le prouve suffisamment, qui pousse les puissances dites pour cette raison révisionnistes, Russie, Chine, Iran, à contester de plus en plus le statut quo. L’Europe, elle, pourtant un géant économique, suit comme elle peut le train des choses et ce n’est pas un hasard.

Pour nous en tenir à notre sujet, la polémique autour de la nation, se montre-t-elle sinon ici, en Europe? Hors d’Europe, suscite-telle autant de débats, de troubles ou de tourments? Elle traduit surtout chez l’Européen des inquiétudes pour son identité et sa liberté politique. Car en fait, c’est la nation au sens européen qui est rejetée mais aussi l’Europe de la culture et de l’intelligence devait perdre ici la guerre de la communication.

Ainsi commence le malheur des nations européennes. Elles sont principalement visées quand, au nom des valeurs démocratiques, on les condamne de seulement évoquer leur identité. C’est ainsi que l’idée de nation est rendue éminemment polémique chez nous, Européens.

La liberté de communication et des échanges entraîne réprobation à l’égard des États fermés sur eux-mêmes, et particulièrement devant le fait accompli de mouvements migratoires sans précédent. Que sont ces « États fermés » sinon les nations et, très précisément, les nations européennes? qui  sont devenues nations, même les plus récentes, en fonction d’une histoire, de leur histoire. Le XXe siècle a vu naître nombre de nations, juridiquement existantes certes, mais du point de vue économique, la question se pose pour certaines d’entre elles ce que peut bien signifier le mot de « nation » dans leur cas.

Le sentiment de l’Européen, en tous cas, est que la politique communautaire européenne se fait au détriment d’un ensemble déterminé, la nation. En revanche, l’Américain, n’ayant pas fondé sa nation sur l’identité, dispose d’un droit qui prend en compte le multiculturalisme et le communautarisme, un droit adapté à une vision mondialiste. Le rapport des Nations Unies de janvier 2000, qui préconise les migrations de remplacement en Europe pour des raisons, choquantes pour nous, purement démographiques, ne peut se comprendre sans ces présupposés.

Nous aussi, avons nos présupposés, ainsi la devise républicaine. « Liberté, égalité, fraternité, prônez toutes ces valeurs, mais, tôt ou tard, vous verrez apparaître le problème de l’identité. » Aimé Césaire a entendu ici opposer aux valeurs universalistes de la France cette aujourd’hui fameuse « identité » qui rend à ses yeux problématique la fraternité et, par là, l’ensemble des trois. Je n’y vois pas d’inconvénient dans la mesure où, comme je le disais dans ma conférence « Qu’est-ce qui est maintenant européen? », mieux vaut encore avoir une identité que de n'en avoir pas du tout.

L’immigration de masse fait surtout voir la vérité de ce mot de Kant, cité par Hayek: « Le bien-être n’a pas de principe ». Les critiques de la mondialisation n’ont en ce sens absolument pas tort: le bien-être, le bonheur matériel et tout ce qui nous le fait rechercher, n’est pas même une règle de société. Comme le remarquait Tocqueville, le bien-être du peuple peut aussi bien être assuré par des régimes despotiques. Mais l’effet de la recherche du bien-être est aussi que l’immigration vient aggraver, comme mécaniquement, les faiblesses de l’Etat-providence et va en accélérer la ruine.

L’idée démocratique aussi est foncièrement problématique. Mais, devenue aujourd’hui dogmatique, elle perd toujours plus de ce qu’elle impliquait dans la tradition européenne, une exigence de réflexion et de libre débat.

Rejeter l’idée de nation pourrait donc avoir une conséquence majeure, réinstaller ce totalitarisme auquel la société ouverte devait apporter un remède sûr.

La société mondialisée qui fait de la relativité des opinions et des cultures un principe, restreint en réalité de plus en plus les conditions de la libre expression. Sans la nation, le simple citoyen ne peut plus rien contre l’action coercitive des appareils de gouvernement, qui s’exerce toujours par l’impôt et par la loi, mais peut d’autant plus aujourd’hui empêcher l’usage des libertés élémentaires, ces libertés dites démocratiques.

La libre disposition de nos opinions se réduit peu à peu, la libre disposition de nos avoirs et de notre argent se réduit peu à peu et, comme la séparation de l’être et de l’avoir n’est pas si absolue qu’on se plaît à le dire bourgeoisement, la libre disposition de soi-même se réduit toujours plus, enfin la libre disposition de ses lois par la nation, se réduit de plus en plus[vii]. N’oublions pas que du mot « démocratie » s’est trouvé assez récemment dérivé celui de « démocrature ».

Conclusion:  

Les civilisations aussi sont mortelles disait Paul Valéry. Aujourd’hui, un siècle quasiment après[viii], nous, particulièrement nous, Européens, pouvons dire: les peuples aussi sont mortels. Voilà ce qui se joue dans la question de la nation, dans un temps où le citoyen a le sentiment de manquer de prise dans les affaires de la Cité. Non qu’il se voie enlever ses droits, mais, ce qui reviendra au  même, l’exercice régulier de ses droits, dans la conviction où on le met du tort qu’il a de croire, entre autres, en l’idée nationale.

La critique de la « nation » soulève, pour nous, Européens, le problème de la place des États dans une Europe supranationale. Plus encore: « Est-ce qu’on souhaite en Europe qu’il y ait des États? C'est la question essentielle. » disait en 2013 Marie-France Garaud.

La dévalorisation de l’idée de nation n’entraîne pas une disparition de l’idée géopolitique, en fait elle est au centre d’enjeux géopolitiques.

N’oublions pas enfin qu’avec la nation, le souverain est d’abord pensé comme émanant de la société sur laquelle l’État exerce sa souveraineté. Aussi, même lorsque, comme c’est aujourd’hui le cas, l’économique et le juridique priment sur le politique, le politique a encore à faire valoir les droits de la justice et de la liberté.

Ce qui se perdrait avec l’idée de nation de l’esprit libéral européen, c’est la grande tradition issue des Grecs de sociétés qui se sont posé le problème de la justice et ont pensé pouvoir s’établir sur la liberté et le débat rationnel (or les moyens de la liberté et du débat rationnel, éducation et  culture, se sont effondrés). Par leur nature, les totalitarismes excluent la question de la justice et si l’Europe a donné naissance aux totalitarismes, ce sont bien, ne l’oublions pas, les pays occidentaux qui n’en ont pas permis la victoire.

Je terminerai par une image, que je dois à M. Armand Leder. J’y vois l’équivalent moderne de ce qu’a été l’apologue de Ménénius Agrippa pour l’Antiquité. La plèbe a fait sécession à Rome et le consul d’alors, le patricien Ménénius Agrippa va persuader le peuple de ceci: les membres peuvent se plaindre de voir l’estomac digérer les aliments qu’ils apportent et décider de ne plus accomplir leur fonction. Bien sûr, l’estomac sera privé de nourriture, mais l’organisme aussi et s’affaiblira, enfin, tout ira à sa perte et ils verront

   « Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux

   À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux. » 

Ces mots de La Fontaine entérinent une vision hiérarchique de la société et font voir qu’on ne saurait transposer directement cette fable à l’époque moderne, celle des démocraties égalitaires. Une autre raison en est que nous pouvons dire qu’aujourd’hui, le peuple est à la fois les membres et l’estomac. Or, lors de nos promenades matinales du Ouen-Toro nous discutons de choses et d’autres; un jour, nous parlions de la préparation de ma conférence, à un moment, Armand me dit: « La nation, c’est les pieds. C’est ce qui fait qu’on tient debout, qu’on se dresse, qu’on va aussi de l’avant. » Aussi cette image me permet de proposer à la réflexion du lecteur cette interrogation: « Sans la nation, peut-on encore avancer? »

 

                                                                                                       Claude Giboin, juin 2018.

 

Ludwig von Mises, conférence du 15 mars 1943, The Aspects of American Foreign Trade Policy au Faculty Club de la New-York University.

Georges Soros, article « La menace capitaliste », The Atlantic le 02/1997.

William Kristol et Robert Kagan, revue Foreign Affairs, Vol. 75, No. 4 (Jul. – Aug., 1996).

Jussi Hanhimäki, Genève, Les États-Unis et le multilatéralisme depuis le 11 septembre, Revue Politique étrangère, 2011/3 (Automne)

Aimé Césaire, Entretiens avec Françoise Vergès, éd. Albin Michel, nov. 2005.

Paul Valéry, "Oeuvres, tome 1", Ed. Pléiade, 1957, pp. 991-2, in "Essais quasi-politiques", La crise de l’esprit.

NOTES.

 

 

 


[i] L’Institut en a donné un exemple signalé cette année. À la nouvelle que l’actuel Chef d’État-major des Armées avait préfacé le livre de Bernard Pénisson, il était écrit que le général Lecointre était soucieux du « lien de l’Armée à la Nation ».

 

 

[ii] L’Europe argue du principe de subsidiarité pour rapprocher l’Europe des citoyens. Seulement Jacques Delors a fait valoir ce principe après le « non » des Danois au référendum de 1992, finalement inscrit, avec la proportionnalité, dans le Traité de Lisbonne du 13 décembre 2007. Il stipule que, dans les domaines qui ne relèvent pas de sa compétence exclusive, l’Union intervient « seulement si, et dans la mesure où, les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être atteints de manière suffisante par les États membres ».

 

 

[iii] C’est une marque de l’époque de réduire le libéralisme au laisser-faire. Comment, dès lors, ne pas conclure à la nécessité d’étendre le pouvoir de coercition de l’État? Pour le penseur libéral Friedrich von Hayek, il y a certes des domaines, comme l’assurance sociale et l’éducation, où l’État a un rôle à jouer mais le problème tient non pas tant aux buts qu’aux « méthodes des actions gouvernementales ». Au nom du « social », donc de la « justice » des buts de l’État, nous favorisons l’arbitraire étatique en laissant au gouvernement la disposition des moyens de la coercition. Attentif aussi au propos de Popper, Hayek répond que si l’État fixe, se fixe avant tout des règles qui permettent une économie libre, alors un État de droit est réellement possible (Constitution de la liberté).

 

 

[iv] L’État européen traditionnel, centralisé, a pour modèle (et cela vaut pour l’Allemagne qui a une tradition fédérale, qui a tout de même eu, sans remonter au roi de Prusse Frédéric II, pour chefs d’État Bismarck ou Hitler), même s’il ne le réalise pas, la définition que Jean Bodin donne de la souveraineté, « la puissance illimitée de faire les lois, et de les faire appliquer ».

 

 

[v] Pour ce qui suit dans l’immédiat, je m’appuie sur l’article de Jussi Hanhimäki, Les États-Unis et le multilatéralisme depuis le 11 septembre, paru dans la Revue Politique étrangère, 2011/3 (Automne)

 

 

[vi] Notre « Achetez français » dit plutôt que notre pays n’est plus guère en état d’imposer des mesures coercitives au plan mondial.

 

 

[vii] En mai 2018, le président de la Commission européenne annonce que le versement de tous les fonds du budget européen sera conditionné par le « respect, par les gouvernements, de l’Etat de droit. » Précisant qu’il s’agit d’un mécanisme général, il ne vise aucun État en particulier; mais nous savons pour quels motifs, en Europe aujourd’hui, un gouvernement se verrait reprocher de ne pas respecter l’état de droit. Mais surtout, pour ce qui nous concerne ici l’Europe devient juge de la défaillance ou non d’un « système judiciaire national ».

 

 

[viii] « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrit en 1919. Paul Valéry, "Oeuvres, tome 1", Ed. Pléiade, 1957, pp. 991-2, in "Essais quasi-politiques", La crise de l’esprit.