Nous avons perdu encore, voilà bientôt deux mois, notre grand ami Robert Guilloux qui nous accompagnait ici depuis la fondation de notre société. Notre pensée va également vers ce très cher ami, maître lumineux et artiste accompli, que nous aimions beaucoup et que nous n'oublierons pas.

Professeur de grec mais aussi de latin et de littérature, en classe de Khâgne et à la faculté des lettres, il était au surplus un musicien aux multiples talents. Il pratiquait le piano et l'orgue avec l’aisance d'un professionnel. Mais il était aussi un musicographe averti. Il avait ainsi tiré de l’anonymat, protégé et aidé un grand musicien de notre temps, Maxime Dumoulin, né à Lille et réfugié en 1940 à Châtellerault où il est mort en 1972. Il lui avait consacré une excellente biographie qu’il publia et présenta ici au cours d'une mémorable soirée. Il a, de même, dressé le catalogue de ses œuvres et déposé aux Archives départementales de la Vienne de très nombreux manuscrits et documents appartenant à ce musicien d'exception. De sorte que cette précieuse institution possède désormais, et grâce à lui, un rayonnage consacré à la musique.

Nous reproduisons ici l'homélie prononcée  par le père Bernard Mercier de la Fraternité de la Transfiguration, lors des Obsèques de Monsieur Robert Guilloux, le Mardi 13 février 2018, en la Chapelle de l’Immaculée Conception – Poitiers

Mes biens chers frères,

Le grand évêque Saint-Augustin a écrit : « bene cantare, bis orare ». A Monsieur Robert Guilloux, je n’aurais pas fait l’affront de traduire cette citation latine, mais pour quelques uns, voici : « bien chanter, c’est prier deux fois ».

De tout temps, et dans tous les peuples, il y a eu des liens très étroits entre la religion et la musique.

Il semble bien, d’abord, que la musique soit par excellence l’art religieux, au sens plein du mot « religare », c’est-à-dire « relier ». Relier premièrement Dieu avec les hommes, puis les hommes entre eux. On a souvent nommé la musique l’art social, nous l’appellerons plutôt l’art charitable et fraternel.

Aucun art mieux que celui-là ne sait agir sur la multitude et la rassembler, créer entre les êtres non seulement l’union, mais l’unanimité. L’architecture elle-même, à cet égard, possède une moindre puissance : asile de la foule, une cathédrale en est pour ainsi dire l’expression également, mais immobile et muette. La musique en est l’âme, et une âme en mouvement et qui chante.

Rapprochés les uns des autres par la musique, par elle également, nous sommes rapprochés de Dieu. On se souvient du vers du poète : « Dieu parle, il faut qu’on lui réponde ». La musique est la forme la plus pure de ce dialogue nécessaire et mystérieux.

La question des origines de l’art musical est fort difficile et sans doute insoluble à jamais, mais l’hypothèse de l’origine religieuse apparaît comme très plausible. Et surtout, entre la religion et la musique, des liens naturels apparaissent. Quel art peut nous conduire à la catégorie supérieure de l’idéal, si ce n’est la musique, dont la matière, affinée et subtile, a le moins de consistance, le moins de persistance aussi, puisque, à peine formée en quelque sorte, elle se dissipe et s’évanouit.

Chateaubriand a écrit de belles pages sur la musique et la religion, dans « Le génie du Christianisme » : « toute institution qui sert à purifier l’âme, à en écarter le trouble et les dissonances, à y faire naître la vertu, est, par cette qualité même, propice à la plus belle musique, ou à l’imitation la plus parfaite du beau. Mais si cette institution est en outre de nature religieuse, elle possède alors les deux qualités essentielles à l’harmonie : le beau et le mystérieux. »

Un autre exemple nous montre que la musique se rapproche plus que les autres arts de la vérité religieuse : la peinture, la sculpture, ne représentent de Dieu que l’apparence sensible, l’humanité et la mortalité qu’il a prise comme nous et pour nous.

Mais la musique se lie – bien plus étroitement – à la parole, au verbe même, « Verbum Dei », notre Seigneur Jésus-Christ, qui était dès le commencement, qui était en Dieu, qui était Dieu.

La musique d’église, la musique à l’église, n’accompagne et ne traduit pas seulement la prière, ou ce que nous disons à Dieu, mais ce que Dieu nous a dit et continue de nous dire : la musique est la servante de la liturgie ; la mélodie fait corps avec les paroles sacrées ; elle les inspire et les anime.

Saint Thomas d’Aquin, docteur de l’église, a bien expliqué l’éminente dignité de la musique sacrée : « la louange vocale, dit-il, est nécessaire pour élever les cœurs vers Dieu. Tout ce qui peut contribuer à cet heureux effet, aura sa place dans le royaume de Dieu ».

Et Saint Thomas souligne encore que la musique augmente la piété des saints et la contrition des pécheurs. Elle soulage ceux qui sont accablés, elle nous fortifie dans le combat de la sainteté, et nous relève après la chute.

La Sainte Ecriture nous montre les choristes des fils d’Israël dans le désert chantant au départ de l’Arche d’Alliance, et dans le livre de l’Exode, chantant le cantique d’actions de grâce de Moïse.

Et bien sûr le saint roi, prophète et musicien, David chante les louanges de Dieu, dans ses Psaumes, qui font toujours partie de la Sainte Liturgie de l’église catholique.

Mes biens chers frères,

Monsieur Robert Guilloux a servi la sainte église en mettant ses talents d’organiste à la disposition du clergé de la cathédrale d’Angoulême pendant de nombreuses années. Il a aidé et conseillé les organistes de notre Fraternité de la Transfiguration lors de l’installation et l’inauguration des grandes orgues de notre maison mère à Mérigny.

Et il faut souligner l’œuvre de Monsieur Guilloux de ranimer le souvenir d’un compositeur du XXe siècle, Monsieur Maxime Dumoulin, né à Lille le 2 mars 1893, arrivé à Châtellerault en 1940, professeur au conservatoire de Poitiers pendant une vingtaine d’années et mort le 15 mai 1972. Compositeur prolixe, il a composé de nombreuses œuvres religieuses, pour orgue seul, pour voix et orgue, des chants pour les Messes et les Saluts du Très Saint Sacrement… Et Monsieur Robert Guilloux a eu à cœur de faire connaître ses œuvres dans la région et au-delà, et d’écrire sa biographie.

Le Saint Sacrifice de la messe va être offert pour le repos de l’âme de Monsieur Guilloux. Prions pour que le bon Dieu considère sa vie et ses œuvres. Implorons la miséricorde de notre Père du ciel, pour qu’il lui pardonne les fautes dues à l’humaine faiblesse, qu’il abrège pour lui les peines du Purgatoire (car rien d’imparfait ne peut paraître devant Dieu) et qu’il l’introduise dans le Paradis, sa patrie. Saint Thomas écrit : « après la résurrection, les saints chantaient ‘’les louanges de Dieu’’. Pour les musiciens, il n’y a pas de plus douce espérance. Le Verbe de Dieu, qui s’est fait chair ici-bas, sera loué là-haut par des lèvres de chair, et seule de tous les arts, la musique au ciel survivra. Que dire ? Elle revivra plus pure et plus belle. Elle se dépouillera de ce qui est humain et passager en elle, et elle épanouira ce qu’elle contient de divin et d’impérissable.

Comme les autres créatures, la musique trouvera près de Dieu la plénitude, la perfection de son être, et l’alliance de la musique et de la foi catholique, commencée ici-bas, se consommera pour l’éternité.