On peut définir la stratégie militaire comme l’art d’utiliser la force avec intelligence pour accomplir les fins de la politique, en imposant à l’adversaire notre volonté et en l’amenant à accepter une paix juste et durable, qui préserve les intérêts vitaux de chacune des parties en présence. Mais au-dessus de la stratégie militaire, et englobant celle-ci, l’on trouve ce que Hitler nomme la stratégie élargie, Liddell Hart la grande stratégie, les Américains la stratégie nationale, le général Beaufre la stratégie totale et le général Poirier la stratégie intégrale. Ces différentes appellations recouvrent-elles exactement le même concept ? Quelle est la place du politique par rapport à la grande stratégie et à ses avatars ? Et quelle est la relation  de la grande stratégie avec le temps de guerre et le temps de paix ?

                        I. Aux origines du concept : Hitler et la stratégie élargie

            Dès novembre 1940, Stanislas Szymanczyk[1], le critique militaire de la revue La France Libre, éditée à Londres, attribuait à Hitler l’application, sinon l’invention, du concept de stratégie élargie, qui serait l’annonce de la stratégie globale, totale ou intégrale, ou encore de la grande stratégie :

                « Quelle est  la cause fondamentale des victoires allemandes ? L’opinion publique, des spécialistes même, se sont surtout attachés à l’emploi de telle ou telle arme en quantités massives ou selon une méthode originale.

            […] Hitler a déclaré, dans l’un de ses discours, qu’il doit ses succès à un renouvellement dans l’art de la guerre qu’il désigne sous le nom de stratégie élargie (erweiterte Strategie). Politique, technique et tactique de la guerre-éclair sont un aspect de cette stratégie élargie.

            En quoi consiste cette stratégie ? Nous la définirons provisoirement comme la mobilisation permanente et la coordination de toutes les ressources dont dispose un peuple en vue de la lutte contre les autres peuples, comme l’usage systématique de tous les moyens matériels et psychiques[2] que la science met au service de la volonté de puissance, comme l’unité, sous une direction unique, des tâches politiques et militaires. La stratégie est élargie parce qu’elle recourt à des procédés originaux : guerre des nerfs, propagande, armes psychiques, parce qu’elle est politique, au fond, d’inspiration et d’intention. Elle pousse donc à son terme logique la pensée de Clausewitz : la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Il convient seulement d’ajouter : en temps de paix, la guerre continue sous d’autres formes, puisqu’elle se confond avec la vie des nations.

            […] Hitler s’est toujours vanté de réaliser, par son action politique et diplomatique et par sa propagande, les conditions initiales les plus favorables au déclenchement d’un conflit. Les victoires pacifiques, l’absorption de l’Autriche, puis de la Tchécoslovaquie, le pacte avec la Russie, ont consacré le succès de la tactique que l’on a appelée celle de l’artichaut épluché feuille à feuille. Tactique qui, en elle-même, est de tous les temps : la sagesse des nations recommande aux conquérants de détruire un à un les ennemis qui seraient capables, unis, d’offrir une défense victorieuse.

            La méthode qui permit d’atteindre ce but n’en est pas moins originale. Le but de la guerre, selon les propres termes de Hitler, ce n’est pas de détruire l’adversaire, c’est de l’obliger à se soumettre, sans combats de préférence, après une campagne foudroyante en cas de besoin. Cette conception de l’action offensive avec le maximum de brutalité et de rendement a caractérisé tous les aspects de la préparation guerrière de l’Allemagne. Le spectacle généreusement étalé des armements a servi dans une première phase (jusqu’en 1936) à couvrir la faiblesse de l’armée en voie d’organisation ; dans une deuxième, à décourager toute volonté de résistance, chez les petits peuples condamnés à recevoir le premier choc, chez les grandes nations convaincues qu’au bout de quelques semaines l’objet du conflit aurait matériellement cessé d’exister.

            À l’efficacité psychique des armes non employées s’ajouta l’action dite de propagande, élargie en une vaste entreprise politique visant à la désagrégation du moral de l’adversaire. Dans la classe dirigeante, on suscitait le défaitisme en agitant le spectre de la révolution ; dans les classes populaires, on répandait l’esprit de révolte et le pacifisme en accusant les ploutocrates et les Juifs. “ Confusion mentale, sentiments contradictoires, indécision, panique, telles sont nos armes ˮ, a dit Hitler lui-même. Tel fut en effet le climat dans lequel la diplomatie française, particulièrement vulnérable, a subi, jusqu’en 1939, la volonté de l’adversaire.

            En même temps, la menace perpétuellement suspendue sur la tête des victimes, usait les nerfs des peuples pacifiques. En temps de paix, comme après le déclenchement des hostilités, les périodes d’action effective se composaient, en un jeu diabolique, avec les périodes de préparation industrielle et militaire. Mais la guerre des nerfs durait sans interruption. Les Français ont éprouvé eux-mêmes l’intention et l’efficacité du calme entre deux tempêtes. La drôle de guerre a pour objet, cependant que les militaires accumulent les armes et mettent en place les armées, de miner les forces morales de l’adversaire. En même temps, elle restitue la possibilité de la surprise : “ À force d’attendre, on finissait par ne plus y croire. ˮ Dans la paix comme dans la guerre, les temps d’arrêt ressortissent donc à la technique de la surprise en même temps qu’à la technique militaire. Ou, plus précisément, on a transformé en une arme psychique une servitude de la technique militaire. »[3]

            Ainsi, pour Hitler, la stratégie élargie mobilise et coordonne, en temps de paix comme en temps de guerre, toutes les ressources d’une nation sous la direction unique du pouvoir politique qui contrôle même les opérations militaires. Hitler en était convaincu, lui qui aurait avoué à Rauschning en août 1932 : « La guerre c’est moi qui la conduirai. » Et il ajoutait : «  On a voulu faire de la guerre une science hermétique, […] Comme si la guerre n’était pas la chose la plus naturelle du monde. Elle est de tous les temps et de tous les lieux, elle est quotidienne, elle n’a pas de commencement, pas plus qu’il n’y a jamais de paix. »[4] On retrouve ce continuum entre paix et guerre dans la stratégie nationale américaine comme dans les concepts français de stratégie totale ou intégrale. Mais qu’en est-il pour Liddell Hart ?

                        II. Les concepts anglo-saxons

            1° Liddell Hart (1895-1970) et la grande stratégie

            Dans son livre Strategy, publié chez Frederick A. Praeger à New York en 1954, traduit en français par Lucien Poirier en 1962, chez Plon, et réédité en 1998 chez Perrin, avec une substantielle introduction de 57 pages du même Lucien Poirier, Sir Basil Henry Liddell Hart définit ainsi la grande stratégie :

            « De même que la tactique est une application de la stratégie à un niveau inférieur, la stratégie est une application de la “ grande stratégie ˮ à un niveau moins élevé. Pratiquement synonyme de la politique qui guide la conduite de la guerre, mais distincte de la politique plus fondamentale qui doit déterminer son objet, l’expression “ grande stratégie ˮ sert à exprimer l’idée de “ politique en cours d’exécution ˮ. Le rôle de la grande stratégie consiste en effet à coordonner et diriger toutes les ressources de la nation ou d’une coalition afin d’atteindre l’objet politique de la guerre, but défini par la politique fondamentale.

            La grande stratégie doit simultanément calculer et développer les ressources économiques et humaines des nations afin de soutenir les unités combattantes. De même, pour les ressources morales, car fortifier le caractère et la volonté des hommes est souvent aussi important que de posséder les formes plus concrètes de la puissance. La grande stratégie doit aussi organiser et répartir les rôles et la puissance entre les diverses Forces Armées, et entre celles-ci et l’industrie. Toutefois, la puissance de combat ne constitue que l’un des instruments de la grande stratégie qui doit tenir compte de la force des pressions financières, des pressions diplomatiques, des pressions commerciales et des pressions morales (qui ne sont pas les moindres) et s’en servir pour affaiblir la volonté adverse. Une bonne cause est une épée aussi bien qu’une armure. Et l’attitude chevaleresque peut constituer l’une des armes les plus efficaces pour affaiblir la volonté de résistance adverse, aussi bien qu’un moyen pour accroître nos forces morales.

            Mieux encore : si l’horizon de la stratégie est borné par la guerre, la grande stratégie regarde au-delà de la guerre, vers la paix qui doit lui succéder. Elle ne doit pas se contenter de combiner les divers instruments de guerre, mais en réglementer l’emploi afin d’éviter ce qui pourrait porter préjudice à la future paix qui doit être solide et prospère. Le déplorable état de paix, dont pâtissent les deux partis à la suite de la plupart des guerres, peut être dû au fait que, contrairement à la stratégie, l’aire de la grande stratégie demeure, pour sa plus grande part, terra incognita qui attend d’être explorée et comprise. »[5]  

            La grande stratégie, selon Liddell Hart, englobe donc l’emploi des forces armées, des forces économiques (industrie, commerce, finances) et des forces morales, auxquelles il accorde une grande importance, sans oublier le rôle traditionnel de la diplomatie. Il annonce ainsi la stratégie générale tripartite, économique, militaire et culturelle, du général Poirier. De plus, en affirmant que la grande stratégie est la politique en cours d’exécution, Liddell Hart esquisse la formule de Lucien Poirier pour qui la stratégie est la politique en acte. Le Britannique défend aussi l’idée, déjà proclamée par Clausewitz, que la grande stratégie, si elle conduit la guerre, doit également préparer la paix, une paix « solide et prospère », en respectant le jus in bello. Mais là s’arrêterait l’apport novateur de Liddell Hart sur la grande stratégie. Lucien Poirier remarque en effet que « Liddell Hart ne précise pas si ses définitions s’appliquent au temps de paix comme au temps de guerre. […] il n’évoque que la guerre à propos de la grande stratégie et lorsqu’il définit le but (aim) de la stratégie militaire ; […] »[6] Cependant pour Liddell Hart la grande stratégie « regarde au-delà de la guerre vers la paix » et réglemente l’emploi des forces.

            2° La stratégie nationale américaine

            À partir du modèle défini par Liddell Hart, qui n’aurait peut-être pas entrevu  le continuum du temps de paix comme du temps de guerre, les Américains ont élaboré le concept de stratégie nationale, « subdivisée en stratégie nationale de sécurité et stratégie nationale militaire. »[7] C’est « l’art et la science de développer et d’employer les forces politiques, économiques, culturelles et militaires de la nation, en paix et en guerre, pour assurer le soutien maximum à la politique nationale en vue d’accroître les probabilités et les conséquences favorables de la victoire et de diminuer les probabilités de la défaite. »[8]  La définition américaine affirme, comme Clausewitz, le primat du politique ; de plus, elle englobe explicitement le temps de paix et le temps de guerre. Elle dépasse ainsi la conception étroite de la stratégie militaire. Elle comprend également les forces culturelles, qui concernent non seulement les arts au sens classique du terme, mais encore les corpus et les courants idéologiques, les églises diverses et les croyances religieuses, dont le retour en force est une des caractéristiques du paysage culturel du XXIe siècle.

            Cette stratégie nationale « reflète des décisions politiques au plus haut niveau couvrant toutes les activités de l’État. Elle gère, coordonne et, si c’est nécessaire, crée des instruments appropriés pour mettre en œuvre la politique de l’État, en drainant tous les éléments de la puissance nationale, incluant la pression diplomatique, la force militaire, les ressources industrielles, la position commerciale, la base technologique, les données du renseignement, l’attrait idéologique et la cohésion politique. Alors que la stratégie militaire s’occupe d’abord de l’utilisation de la puissance militaire dans la guerre, la grande stratégie guide l’emploi de toute la gamme des instruments de la politique dans la paix comme dans la guerre. La “ grande stratégie ˮ fait donc référence au développement et à l’application coordonnée des instruments politiques, économiques et militaires de la puissance pour défendre les intérêts et les objectifs nationaux dans toutes les circonstances. »[9]   

            Il est inutile d’insister de nouveau sur l’importance de la politique d’État qui caractérise la stratégie nationale américaine. Citons simplement un exemple de politique culturelle. On connaît l’importance du volet cinématographique des accords économiques Blum-Byrnes du 28 mai 1946, favorisant la diffusion des films américains en France, après la période de blocus de l’Occupation. Exporter le rêve hollywoodien, après les drames de la Seconde Guerre mondiale, faisait partie de la stratégie nationale américaine lancée à la conquête des cœurs et des esprits européens.

                        III. Les concepts français

            1° André Beaufre (1902-1975) et le concept de stratégie totale

            Pour le général Beaufre, « il était nécessaire d’élargir encore la conception allemande de “ stratégie élargie ˮ jusqu’à la conception d’une stratégie totale où se combinent toutes les formes de confrontation : psychologique, économique, diplomatique et, naturellement, militaire. »[10] Il a donc lancé ce concept de stratégie totale pour rendre compte de l’avènement de la guerre totale théorisée par Ludendorff en 1935 : « aujourd’hui la guerre est devenue ouvertement totale, c’est-à-dire menée simultanément dans tous les domaines, politique, économique, diplomatique et militaire, […] Il ne peut donc y avoir de stratégie que totale. »[11] Pour mettre en œuvre cette stratégie totale, André Beaufre se rallie à la science de l’action, à cette praxéologie définie par Raymond Aron : « Dans cette science, la stratégie peut et doit jouer un rôle capital  pour conférer un caractère conscient et calculé aux décisions par lesquelles on veut faire prévaloir une politique. C’est le but vers lequel doit tendre toute étude de la stratégie. »[12]

            Puis Beaufre rappelle la hiérarchie classique qui soumet la stratégie totale au politique et la stratégie militaire à la stratégie totale : « Au sommet des stratégies, immédiatement subordonnée au gouvernement – donc à la politique – règne la “ stratégie totale ˮ chargée de concevoir la conduite de la guerre totale. Son rôle est de définir la mission propre et la combinaison des diverses stratégies générales, politique, économique, diplomatique et militaire. »[13] On notera une fois de plus dans cette énumération l’absence significative de toute référence à la stratégie culturelle et à la défense et illustration de la francophonie, qui devraient être une composante fondamentale de la politique générale de la France, et en particulier de son influence en Afrique.

            La stratégie totale imprègne, selon Beaufre, cinq modèles stratégiques, qui tous se situent à son niveau : 1. La menace directe. 2. La pression indirecte (Beaufre est un ami et un lecteur de Liddell Hart). 3. L’emploi d’actions successives, à la manière d’Hitler de 1936 à 1939, comme le rappelait Szymanczyk. 4. La lutte totale prolongée de faible intensité militaire, selon le modèle de Mao Zedong. 5. Le conflit violent visant la victoire militaire, de type napoléonien. « Cette stratégie est essentiellement celle des chefs de gouvernement assistés de leur chef d’état-major de la Défense nationale et de leurs conseils ou comités supérieurs de la Défense. […] Le domaine militaire n’est vraiment prépondérant que dans l’un des modèles, le cinquième. Dans chacun des domaines subordonnés, une stratégie générale (militaire, politique, économique ou diplomatique) a pour fonction de répartir et de combiner les tâches des actions menées dans les différentes branches d’activité du domaine considéré. »[14] 

            Enfin, le général Beaufre conclut son Introduction à la stratégie en affirmant que « la stratégie devient généralement inintelligible si on la limite au domaine militaire[15], car trop de facteurs décisifs lui échappent. Même dans les circonstances les plus favorables (cas de la stratégie napoléonienne) une explication purement militaire demeure incomplète, et par là trompeuse. »[16]

            Dans la stratégie totale, à l’ère de la dissuasion nucléaire, la guerre a perdu sa place dominante : « Ce ne serait plus un moyen de la politique, “ la poursuite de la politique par d’autres moyens ˮ selon le mot de Clausewitz, mais un véritable suicide. »[17] Le phénomène guerre perdure toujours, mais le pouvoir politique devient, s’il est possible, plus calculateur grâce à « la vertu rationalisante de l’atome » (L. Poirier) ; il devient même plus souverain et « jupitérien » grâce à cette puissance thermonucléaire ; cette dernière freine en effet la montée aux extrêmes, qui fascinait Clausewitz. Le pouvoir politique, contrairement à ce que prétendaient les militaires des années 1871-1914, contrôle donc étroitement les forces armées et leurs états-majors en temps de guerre comme en temps de paix :

            « De ce fait, la guerre militaire n’est généralement plus décisive au sens propre du mot. La décision politique, toujours nécessaire, ne peut plus être obtenue que par une combinaison de l’action militaire limitée avec des actions convenables menées dans les domaines psychologique, économique et diplomatique. La stratégie de la guerre, autrefois gouvernée par la stratégie militaire, ce qui donnait pour un temps la prééminence aux chefs militaires, relève maintenant d’une stratégie totale menée par les chefs de gouvernements, et où la stratégie militaire ne joue plus qu’un rôle subordonné. »[18]

            Il s’agit enfin pour le général Beaufre, avec le concept de stratégie totale, d’apporter sa contribution à la méthodologie stratégique : «  Le concept de stratégie totale […] représente une hypothèse de travail qu’il y a intérêt à pousser jusqu’à ses conséquences extrêmes, afin de voir dans quelle mesure les méthodes d’analyse stratégique se prêtent à l’étude des problèmes en cause. »[19]  

            2° Lucien Poirier (1918-2013) et la stratégie intégrale

            Le général Lucien Poirier trouve quant à lui que la notion de stratégie totale n’est pas assez englobante. Il réfléchit donc à cette question dès 1971 et enrichit ses réflexions au cours du temps pour aboutir à leur publication en 1987. Il expose ainsi son dessein en avant-propos de Stratégie théorique II : « l’introduction du concept fondamental de stratégie intégrale – distincte de la stratégie totale – devrait permettre une analyse plus fine et plus rigoureuse des statuts respectifs de la politique et de la stratégie, et de l’articulation entre ces deux instances. Concept central et unificateur, mais conservant les différences de nature entre ses trois composantes économique, culturelle et militaire, la stratégie intégrale traduit le fait que la politique utilise constamment, et nécessairement, pour ses fins fixées ou contingentes, toutes les forces manifestant l’activité collective. Elle est LA stratégie, dans le sens plein du terme : elle opère en permanence, en variant les combinaisons de ses composantes et le dosage de leurs forces spécifiques, pour servir la politique. Elle s’identifie à la politique-en-acte. »[20]

            De la stratégie intégrale, le général Poirier donne ensuite la subtile définition suivante : « Théorie et pratique de la manœuvre de l’ensemble des forces de toute nature, actuelles et potentielles, résultant de l’activité nationale, elle a pour but d’accomplir l’ensemble des fins définies par la politique générale. […] La stratégie intégrale d’un État quelconque est donc permanente et ubiquiste. Elle accompagne la politique générale partout et en tout instant […] La fonction stratégie intégrale n’est donc pas suscitée par le passage d’un état de paix à un état de guerre, paix et guerre étant pris dans leur sens banal ; mais elle est constamment liée à la fonction politique, et ne saurait dépérir qu’avec elle. »[21]

            Certes, pour Lucien Poirier, le concept de stratégie totale d’André Beaufre constitue un progrès, mais il est trop restrictif, car il reste trop lié au concept de guerre totale tel que le définissait Ludendorff. Et surtout, il néglige la dimension culturelle qui englobe les idéologies et les religions au nom desquelles les hommes se battent souvent et rêvent parfois. « Je fais mes plans de bataille avec les rêves de mes soldats endormis », disait Napoléon. C’est pourquoi le concept de stratégie intégrale, qui unit fortement la pensée et l’action, « paraît plus opératoire, écrit Poirier : il correspond à l’exécution de la politique dans l’intégralité de son champ, intérieur et extérieur, et pour toutes les nuances du spectre de la dialectique conflictuelle. En outre, l’épithète “ intégrale ˮ souligne le fait que cette stratégie complexe ne se borne pas à totaliser les résultats des trois stratégies économique, culturelle et militaire : sa manœuvre n’est pas la simple somme des trois manœuvres juxtaposées, conduites parallèlement, mais leur intégration dans une unité de pensée et d’action qui combine et leurs buts et leurs voies-et-moyens. »[22]

            Selon la formule célèbre du général Poirier, la stratégie est donc la politique en acte ; cette définition concerne plus précisément la stratégie intégrale, qui abolit la frontière si ténue entre la paix et la guerre. Dans cette perspective holistique, on songe ici au fameux «  si vis pacem, para bellum »  des Romains. La paix et la guerre, éléments indissociables de la dialectique conflictuelle, sont en effet « deux modes de la stratégie intégrale », qui utilisent « la manœuvre des forces ordinaires, économiques et culturelles. » Le concept de manœuvre englobe, « outre l’emploi effectif des forces armées en temps de guerre, la conception, la réalisation, le déploiement des forces en temps de paix, préalablement à l’ouverture des hostilités. »[23]

            En temps de paix, le politique utilise la stratégie déclaratoire, qui consiste, grâce au discours, à montrer sa force pour n’avoir pas à s’en servir, car : « il est clair que la stratégie intégrale comporte une manœuvre des forces de violence physique en temps de paix mais sans emploi, au sens de production d’effets physiques. Manœuvre combinée avec celle des forces économiques et culturelles, en paix comme en guerre ; et cela depuis les origines de la pratique politique, même si cette relation n’était pas pensée, non théorisée. »[24]

            La stratégie intégrale se structure en trois stratégies générales : les stratégies générales économique, culturelle et militaire, qui répondent aux politiques de ces trois domaines respectifs. Chacune, avec ses buts et ses manœuvres, travaille à la réalisation de la politique générale du pouvoir souverain. À la différence de Liddell Hart et de Beaufre, Lucien Poirier insiste sur l’importance des stratégies culturelles, dont l’émergence de l’islamisme politique radical montre bien toute la pertinence : « Par leur souci de cohérence et leur prétention à une vision totaliste et irréfutable de la réalité, des systèmes idéologiques ont nourri des forces capables d’emporter l’adhésion. Ce sont bien là des forces culturelles, engagées avec une détermination et une efficacité variables, et dont les promoteurs attendent qu’elles entraînent la conversion des esprits et, à travers une croyance, qu’elles suscitent la participation des individus et des groupes à l’avènement de la Cité idéale. Aussi, […] nous devons reconnaître nos vulnérabilités devant les politiques et stratégies culturelles [qui menacent nos libertés et nos valeurs]. »[25]

            Et le général Poirier conclut en soulignant l’interaction organique qui caractérise les trois composantes de la stratégie intégrale, et la permanence de leur nécessaire ajustement :

            « Manœuvre combinée de toutes les forces du sujet politique, la stratégie intégrale compose donc trois manœuvres de forces qui ne sont distinctes qu’en apparence. Elles ne sont pas conduites parallèlement, isolément, mais elles se croisent sans cesse. Leur composition doit être calculée en fonction de la contribution que peuvent apporter les buts spécifiques des trois stratégies générales, et les opérations correspondantes avec leurs forces propres, au succès de la politique générale. Mais, si chaque contribution doit respecter, d’une part, l’économie d’ensemble du projet et, d’autre part, celle qui accorde les buts de chaque stratégie générale avec ses voies-et-moyens, chacune est constamment affectée par les deux autres. Chacune peut servir aussi les buts de l’autre, ou soumettre celle-ci à des contraintes opérationnelles obligeant à réviser ses buts propres en cours d’action. Les combinaisons de manœuvres ne cessent de varier par l’effet de leurs résultats. Elles sont tributaires des aléas de la conjoncture et des révisions intervenant dans les buts et les voies-et-moyens de chaque stratégie générale, quand le politique, stratège intégral, constate que sa contribution n’est plus accordée au projet d’ensemble. Elles sont soumises aux incertitudes sur les adversaires spécifiques de chaque stratégie et sur l’inertie de ses propres échelons d’exécution. En bref, […] cette stratégie intégrale doit constamment opérer des transferts et des substitutions d’axes d’efforts de l’une à l’autre de ses composantes ; ce qui la conduit à corriger les buts initiaux de ses stratégies générales et à intervenir dans le choix de leurs voies-et-moyens. » [26]

Conclusion

            « Que l’on dise grande stratégie, ou stratégie nationale, ou totale ou intégrale […] il s’agit toujours de reconnaître et de consacrer l’existence d’une pensée et d’une pratique stratégiques plus complexes que la “ pure stratégie militaire ˮ et incorporant celle-ci. »[27] La grande stratégie affirme en effet d’abord, de manière très clausewitzienne, la prépondérance du pouvoir politique, qui décide de la préparation et de la conduite de la guerre. Il suffit de rappeler le rôle d’Hitler et de Staline, de Churchill et de Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale, et l’importance capitale des grandes conférences entre Alliés. Mais le champ d’intervention de cette grande stratégie varie selon les auteurs. Pour Liddell Hart, la grande stratégie concerne essentiellement la conduite de la guerre, même si elle regarde aussi vers la paix. Beaufre englobe dans la stratégie totale, à côté des aspects militaires, les domaines psychologique, économique et diplomatique. Il cherche à élaborer une science de l’action au service du pouvoir politique. Quant à Poirier, il fait de la stratégie intégrale LA stratégie, la politique en acte, qui domine les trois stratégies générales, économique, culturelle et militaire. Il donne d’ailleurs à la stratégie culturelle une place de choix, comme le font les stratégistes américains, à la différence de Liddell Hart et de Beaufre. Enfin, la plupart de ces stratégistes tendent à effacer la frontière entre le temps de paix et le temps de guerre, la paix devenant la guerre continuée par d’autres moyens. Dans l’histoire de l’humanité, comme dans celle de Rome, les portes du temple de Janus sont plus souvent ouvertes que fermées. 

Bernard PENISSON                                  

 

 


[1] Le colonel polonais Stanislas Szymanczyk, dit Staro, ancien combattant de la Grande Guerre, est un remarquable connaisseur de Clausewitz, qu’il cite abondamment au cours de ses conversations. Depuis 1940, il travaille à Londres avec Raymond Aron, qu’il initie à la stratégie.

 

[2] Le vocabulaire est daté ; on parle, au moins depuis la guerre d’Algérie, de guerre psychologique.

 

[3] La Guerre des Cinq Continents, Londres, Hamish Hamilton, 1943, pp. 12-15.

 

[4] Hermann, Rauschning, Hitler m’a dit, 1e éd. 1939, Le Livre de Poche, 1979, p. 41.

 

[5] Basil H. Liddell Hart, Stratégie, Perrin, 1998, pp. 394-395.

 

[6] L. Poirier, « Introduction » à Stratégie de B. Liddell Hart, Perrin, 1998, pp. 58-59.

 

[7] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Economica, 6e édition, 2008, p. 501.

 

[8] Cité par Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 115.

 

[9] Article de Comparative Strategy, vol. 14, 1995, pp. 362-363, cité par Bruno Colson, dans La stratégie américaine et l’Europe, Economica, 1997, pp. 112-113.

 

[10] Revue Stratégie, n° 29, 1er trimestre 1972, cité par Lucien Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 114.

 

[11] André Beaufre, Introduction à la stratégie, 1e édition 1963, Hachette Littératures, 1998, p. 24.

 

[12] Ibid., p. 26.

 

[13] Ibid., p. 45-46.

 

[14] Ibid., p. 46.

 

[15] C’est ce qui est arrivé à ceux qui dénonçaient l’histoire-bataille, réduite aux opérations militaires, sans essayer de l’étudier  dans le contexte global du phénomène guerre et de la grande stratégie.

 

[16] Ibid., p. 182.

 

[17] André Beaufre, Stratégie pour demain : les problèmes militaires de la guerre moderne, Plon, 1972, p. 18.

 

[18] Ibid., p. 21.

 

[19] A. Beaufre, Stratégie de l’action, A. Colin, 1966, p. 50.

 

[20] L. Poirier, Stratégie théorique II, Economica, 1987, p. 6.

 

[21] Ibid., p. 113.

 

[22] Ibid., p. 114.

 

[23] Ibid., pp.115-116.

 

[24] Ibid., p. 116.

 

[25] Ibid., pp. 116-117.

 

[26] Ibid., pp. 117-118. 

 

[27] L. Poirier, « Introduction » à Stratégie de B. Liddell Hart, Perrin, 1998, p. 58.