La famine menace les populations du Yémen sous le double effet de la sécheresse et de la guerre ; l’ONU estime à sept millions le nombre de personnes faisant face à un grave risque de famine.

L’exportation de ses hydrocarbures s’est progressivement tarie (elle représentait 70 % de ses ressources) du fait des attaques terroristes incessantes contre les oléoducs et gazoducs. Le pays est à présent déchiré entre quatre forces qui se combattent : un État de droit soutenu par la coalition menée par l’Arabie saoudite, une révolte chiite menée par les Houthis, le mouvement sunnite al Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) dont, en 2015, une partie a fait allégeance à l’État islamique (EI). L’insécurité est généralisée.

La violence qui se développe autour du détroit de Bab el-Mandeb menace l’accès aux principaux ports du pays. Ce passage obligé et les deux espaces maritimes qu’il relie, la mer Rouge et le golfe d’Aden, constituent un maillon indispensable de la chaîne logistique qui alimente l’économie mondiale. Unique passage entre l’océan Indien et la Méditerranée, il est le théâtre de tous les trafics, en particulier celui des armes et des êtres humains.

Carrefour idéologique au cœur du monde musulman, le détroit de Bab el-Mandeb est devenu le centre de gravité autour duquel gravitent les forces des parties prenantes à toutes les crises qui secouent la région, étatiques ou non, riveraines ou lointaines. Elles s’y confrontent de plus en plus violemment et le terrorisme maritime stratégique — qui cible l’économie — y prend une importance nouvelle du fait, justement, de l’importance pour l’économie mondiale des flux qui le traversent. Plusieurs ambitions s’y confrontent :

– Sur la péninsule, les mouvements terroristes chiites et sunnites cherchent à imposer leurs idéologies, à prendre le contrôle de territoires les plus étendus possibles pour servir de base arrière à leurs actions contre les ennemis proches et lointains.

– L’Arabie saoudite veut conforter sa position de puissance musulmane principale en s’imposant militairement au Yémen où, à la tête d’une coalition arabe, elle mène depuis le 25 mars 2015 des bombardements contre les rebelles houthistes (chiites) sans égard pour les populations.

– L’Iran affirme sa puissance régionale en soutenant les mouvements terroristes chiites yéménites, de la bande de Gaza, du Hezbollah et de Syrie en leur livrant par voie maritime des armes, du matériel et des spécialistes.

– La Chine, dans le cadre de la nouvelle route de la soie maritime, implante simultanément des bases d’opérations à proximité des détroits qu’elle veut pouvoir contrôler. Après Gwadar près du détroit Hormuz, c’est à Djibouti qu’elle s’installe pour être proche de Bab el-Mandeb.

– La Turquie poursuit son pivotement géopolitique vers le monde musulman. Elle cherche à reprendre à l’Arabie saoudite la place qui était la sienne avant l’abolition du Califat en 1924. L’ouverture d’une importante base militaire au Qatar en avril 2016 et son implantation militaire progressive en Somalie en témoignent.

– Les États-Unis, avec le basculement militaire vers l’Asie, y accroissent leurs forces pour lutter plus intensément contre le terrorisme islamiste et maintenir la liberté de navigation.

Mettant à profit le chaos qui règne au Yémen, le terrorisme maritime se concentre à présent autour du détroit de Bab el-Mandeb. La haute technologie des armes mises en œuvre ainsi que la fréquence des frappes marquent une évolution notable des modes d’action1.

L’utilisation de systèmes guidés à distance contre des bâtiments de guerre reste l’apanage des seuls mouvements chiites qui bénéficient du soutien technique de l’Iran. Le 1er octobre 2016, le HSV2 Swift, un catamaran aux lignes futuristes, sous pavillon émirati, est détruit par un missile C-802 antinavire tiré par des Houthis. Les 9, 12 et 15 du même mois, des armes du même type sont lancées vers le destroyer USS Mason qui croise dans le détroit ; il les leurre ou les abat. Seule la corvette israélienne INS Hanit avait subi ce type d’attaque par le Hezbollah le 14 juillet 2006. Le 30 janvier 2017, la frégate saoudienne Madina  est sérieusement endommagée par une embarcation rapide télécommandée chargée d’explosifs ; cette action est similaire aux précédentes par le niveau technologique requis.

L’attaque menée sans succès le 25 octobre 2016 contre le navire espagnol Galicia Spirit par une embarcation suicide est la première de ce type effectuée contre un méthanier. Si l’identité des responsables n’a pas été révélée, le fait qu’elle se soit déroulée au sud du détroit permet de l’attribuer à AQPA plutôt qu’aux Houthis qui par ailleurs n’ont jamais fait d’attaque suicide en mer.

Enfin, ce conflit marque le retour de la guerre des mines quand, le 10 mars 2017, un patrouilleur yéménite en heurte une à l’entrée du port de Mokha. Le 18 avril, les garde-côtes du Yémen informent les navires présents en mer Rouge d’un risque élevé de présence de mines dans le secteur des îles Hanish. Elles constituent une menace importante pour tous ceux qui y naviguent, et plus particulièrement pour les bateaux qui se dirigent vers le port de Hodeïda par lequel transitent plus de 70 % des importations yéménites de nourriture et d’aide humanitaire.

Bien que la piraterie somalienne reprend dans le golfe d’Aden, la violence maritime qui sévit autour du détroit de Bab el-Mandeb ne devrait pas avoir d’impact significatif sur les flux qui y transitent sans livraison massive d’armes par l’Iran. Cela paraît improbable sans changement géopolitique majeur dans une zone très surveillée par les différentes marines de guerre. En revanche, le blocus effectué en mer Rouge et la bataille des ports menés par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite asphyxient chaque jour davantage le Yémen.

 Article  publié dans
La lettre mensuelle d'information de l'Institut FMES de juin 2017 (sous la rubrique Les analyses de nos partenaires)