Compte-rendu de lecture :  de Najat VALLAUD-BELKACEM, « la vie a plus d’imagination que toi », éditions Grasset, 2017, 160 p.

Par Jean Carpentier : Président d'honneur de l'Institut Jacques Cartier, Inspecteur Général honoraire de l'Education Nationale.

Quelques mois avant le terme de ses fonctions – présidentielles obligent – Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a décidé d’écrire sur elle-même « ce cri du cœur … passionné et sincère » (p. 157), alors que, dit-elle, « je m’étais juré que je ne raconterais pas, jamais. Que je garderais pour moi ce qui n’appartient qu’à moi » (p.11)… Souci de laisser une trace ?  calcul politique ?  profond désir de dire ce qu’elle est, ce à quoi elle croit, ce qu’elle a fait ? Ne tranchons pas.

Hormis trois pages de prologue et quatre de conclusion, les 160 pages du livre se lisent d’une seule traite, sans partie, ni chapitre. Cela donne un bel élan et de l’unité à l’ensemble, cela aussi permet bien des excursus dans lesquels la chronologie se perd un peu …

Tout cela étant dit, l’histoire de la petite berbère de quatre ans qui vivait dans son village marocain avec ses chèvres et ses deux poules – « chétives et bavardes, je les adorais » (p.23) – qui se retrouve à Abbeville, puis à Amiens, qui travaille bien et réussit et son bac, et sa licence en droit, et Sciences Po (les parents n’ont nulle instruction mais on est sévère dans la famille) est à la fois passionnante et émouvante : une aventure individuelle, mais un parcours porteur de symbole.

 

Puis vient la politique. Un passage très instructif par un cabinet d’avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, « un immense apprentissage pour moi » (p.54) et le choc de 2002 et ses conséquences, « je me suis donnée tout entière au combat politique » (p.55).

Désormais, Najat Vallaud-Belkacem gravit les échelons : « la vie a plus d’imagination que toi » lui avait dit sa mère. Elections régionales de 2004 à Lyon, participation à la campagne électorale de Ségolène Royal – « ce fut difficile et joyeux » (p. 62) –, conseillère générale au département du Rhône, puis ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement, le 25 août 2014, ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Magnifique parcours qui nous est dit simplement et sans forfanterie, de façon vaguement chronologique, mais où perce plus que le déroulement des fonctions, le désir de dire des convictions personnelles : « Vous verrez que la politique est matière vivante, sensible, intelligente, humaine …qu’on peut et qu’on doit passionnément défendre, aimer et partager » (p.117). C’est le souvenir des rencontres dures, cette radicalité qui inquiète, la violence des affrontement dans les lois sur la prostitution ou sur le collège, mais aussi celui des joies profondes, quand le Concours général récompense, à côté de la philosophie, les métiers du verre ou la répara            tion des véhicules agricoles, quand on double à Lyon le budget de la culture et « quand on vibre devant l’impressionnante inventivité, mais surtout l’incroyable sens des solidarités de nos jeunes générations »(p.68).

Une ardeur, une conviction, un courage, qui pourrait dire le contraire ?

Mais on remarque aussi, dans ce livre, ce qu’on n’y trouve pas. Ne retenons que trois sujets qui auraient pu, peut-être faire l’objet de la réflexion de la ministre de l’Education nationale …

  • La révolution numérique. Elle bouleverse nos conditions de vie dans la quasi-totalité de ses aspects et devrait aussi bouleverser notre enseignement, dans le secondaire surtout, alors que les adolescents arrivent au seuil de la vie adulte … pas un mot sur ce sujet.
  • La formation des maîtres, sujet majeur qui mérite plus qu’une allusion au détour d’une phrase. Chacun le sait : un bon maitre fait mieux avec trente élèves qu’un mauvais avec vingt … Alors que se pose partout le problème des formations initiales et continues, on parle fort peu de la formation de ces formateurs. Et pourtant, il est central.
  • La laïcité et son nécessaire contrepoint, la connaissance des faits religieux … « Notre précieuse laïcité, à la fois si conceptuelle et si vivante « (p.92) est assurément bien précieuse mais si elle ne prend pas en compte la réalité des diverses spiritualités religieuses, agnostiques et athées, si celles-ci ne sont pas elles-mêmes objet d’étude, elle risque bien de tourner à vide ou de devenir elle-même une spiritualité, ce qu’elle n’est pas. Un ancien ministre de l’Education nationale et Régis Debray avaient fait des propositions sur le sujet de la connaissance des faits religieux comme de celle de la laïcité … Où en est-on ?

                Le livre de Najat Vallaud-Belkacem apporte le témoignage d’une belle réussite, d’un courageux engagement. Mais face aux problèmes de l’heure, il ne donne pas toutes les réponses qu’on pourrait attendre d’une ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche .

                                                            Jean Carpentier