Suite aux atrocités commises par Daech à l’encontre des populations sous son contrôle, les occidentaux semblent redécouvrir les chrétiens d’Orient, leur tragédie, leur complexité, mais sans être pour autant bien au clair avec ce que ce terme générique de « chrétiens d’Orient » recouvre, et  sans être sûrs de la bonne posture à prendre à leur égard.

Il nous semble utile de rappeler à très grands traits, avec le plus de clarté et simplicité possibles, ce qu’ils sont, d’où ils sont issus, ce qui les caractérise en ces jours de grande tourmente, et de se poser la question de leur devenir.

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D’où viennent les Eglises d’Orient ?

Les chrétiens d’Orient ne sont pas des occidentaux venus coloniser le Proche Orient, ce sont des autochtones christianisés depuis les origines du christianisme.  Le christianisme fut d’abord une religion asiatique, ce sont ces contrées situées entre Mésopotamie, Egypte, Anatolie, Palestine, qui furent les premières terres chrétiennes, évangélisées par les apôtres disciples de Jésus et par Paul. Le nom même de « chrétiens » est apparu à Antioche dès les années 50 de notre ère. Ces « chrétiens d’Orient sont les frères aînés des chrétiens du reste du monde[1] ».

De nos jours ces chrétiens d’Orient sont dispersés en un grand nombre d’Eglises, et on le sait, nos contemporains ont le plus grand mal à s’y repérer. Cette diversité issue des péripéties d’une histoire bi millénaire, résulte en fait de deux grands mouvements qui se situent aux IVe-Ve siècles pour le premier, et aux XVIe-XVIIIe siècles pour le second.

La première phase de diversification se situe au temps de l’empire romain devenu chrétien au IVe siècle avec les empereurs Constantin et plus tard Théodose. Ces grands empereurs optent pour une nouvelle religion, le christianisme qui leur apparaît « moderne » si l’on ose cet anachronisme de vocabulaire, et à la hauteur de leur conscience du pouvoir impérial. Pour assurer l’unité de l’empire, ces empereurs ne peuvent admettre des dissonances théologiques à l’intérieur même de cette Eglise désormais liée au pouvoir politique, d’où la nécessité à chaque nouvelle interrogation sur le dogme, de réunir les évêques en un concile dit œcuménique, pour trancher les questions en suspens. Sans rentrer dans les subtilités théologiques (byzantines), rappelons simplement que la question qui divise alors est celle de la nature du Christ, humaine, divine, les deux et si oui comment ? C’est sur ces questions dites « christologiques » que des Eglises vont progressivement se séparer, devenir indépendantes et ainsi petit à petit construire la mosaïque chrétienne orientale que nous connaissons.

Mais si le facteur théologique est mis en avant pour se dissocier, il est clair que bien souvent la raison principale de la rupture est d’ordre politique, voire géopolitique. Le meilleur exemple est peut-être celui de l’Eglise apostolique de l’Orient. Aux premiers siècles de notre ère, l’empire romain dans sa partie orientale (l’actuel Levant)  a comme voisin et ennemi, l’empire Parthe/Perse installé sur l’actuel territoire Irak Iran. Très tôt, une évangélisation gagna cet espace perse, au-delà donc du territoire romain, comme en témoigne ce passage du Nouveau testament [Ac I,8 ] qui signale au jour de la Pentecôte « des Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de la Mésopotamie ». Le christianisme ne prit véritablement son essor dans cette partie du monde qu’avec l’arrivée des Perses au IIIe siècle. Ces derniers, ayant supplanté les Parthes, créèrent une zone d’instabilité, leurs incursions guerrières se soldèrent par des déportations massives d’habitants du Levant, donc des chrétiens. Cette forte présence chrétienne en Perse s’insère dans la société et le pouvoir politique , avec des phases de paix et de persécution, ce qui  n’est pas sans rappeler la vie des Juifs déportés à Babylone dans la haute antiquité. Ces chrétiens dépendant toujours du patriarche d’Antioche en terre romaine ne pouvaient qu’apparaître comme traites aux yeux des Perses. Aussi, pour continuer à vivre, tant bien que mal car les persécutions étaient fréquentes, cette Eglise apostolique de l’Orient  affirma son autonomie début Ve siècle et transféra de manière unilatérale son siège en Perse, à Séleucie-Ctésiphon. « La scission fut d’abord liée à des considérations politiques et géostratégiques[2] ». Ce n’est qu’après coup, que cette Eglise d’orient scella définitivement sa séparation par le choix d’une option théologique opposée à celle de l’empire romain : l’union des deux natures, humaine et divine dans la personne du Christ. L’Eglise apostolique de l’Orient opta pour la thèse de Nestorius, ex évêque de Constantinople qui a été déjugé par le concile romain oriental d’Ephèse de 431, et selon laquelle il y a deux natures distinctes  dans l’unique personne du Christ. De ce fait, cette Eglise apostolique de l’Orient fut appelée pendant longtemps l’Eglise nestorienne. De nos jours elle est connue sous l’appellation d’assyro chaldéenne.

Echappant totalement aux deux capitales romaines, Constantinople et Rome, elle connut un grand succès missionnaire jusqu’en Inde et Chine par la « route de la soie » comme le signale Marco Polo. C’est la conquête mongole  au Moyen-Orient (XIIIe-XVe siècles)  qui balaya cet espace  chrétien qui se confina désormais à la haute Mésopotamie, à savoir les territoires actuellement en Irak et en Syrie.

Qu’en fut-il pour les Eglises situées à l’intérieur de l’empire romain oriental ? Les mécanismes furent similaires, des séparations eurent lieu en avançant une discorde théologique, mais les vrais raisons étaient politiques, un désir d’indépendance par rapport à la pression politique et financière de la capitale Constantinople.

 L’occasion fut le concile œcuménique de Chalcédoine[3] en  451 avec la condamnation de  l’hérésie monophysite qui affirmait qu’il n’y a qu’une personne divine dans le Christ, que sa nature divine avait en quelque sorte absorbé sa nature humaine. Le concile posa l’union des deux natures, ce que rejetèrent trois Eglises, l’Eglise copte en Egypte, l’Eglise arménienne et l’Eglise syrienne occidentale. Demeura en accord avec « la Grande Eglise », à savoir celle liée au pouvoir impérial qui impose les conclusions du concile de Chalcédoine, celle qui va désormais se nommer elle-même Orthodoxe, c’est-à-dire, dans la ligne des décisions conciliaires. Ces chrétiens fidèles à l’empereur romain vont parfois également être appelés Rûms, ou Melkites (de malik = empereur en arabe) voire Grecs, car la langue grecque est celle de la partie orientale de l’empire romain , qui deviendra byzantin.

La seconde phase de diversification de ces Eglises orientales fait suite aux mouvements de Réforme et de Contre-réforme en occident, entre les XVIe et XVIIIe siècles. A la sortie de ces renouveaux théologiques, les catholiques occidentaux « paternalistes » estiment qu’il est de leur devoir d’aller « régénérer » les chrétiens orientaux fossilisés dans leurs archaïsmes hérétiques. Ce même mouvement de « purification » et de « réforme » anima quelques temps plus tard les églises protestantes elles-mêmes, la déferlante protestante au Proche-Orient est surtout nette au XIX e siècle.

Ces pressions occidentales catholiques visant la réintégration de ces églises dans le giron de Rome réussirent pour partie, mais pour l’essentiel, confirmèrent la volonté d’indépendance jalouse de ces Eglises. Cinq Eglises acceptent la primauté de Rome  avec désormais le qualificatif d’Eglises uniates, mais elles conservent cependant  leurs propres liturgies. Chaque Eglise se scinde en deux, la branche qui accepte le giron de Rome devient catholique, l’autre demeure orthodoxe :

Eglise copte, et Eglise copte catholique ,

Eglise arménienne apostolique et Eglise arménienne catholique,

Eglise Grecque orthodoxe et Eglise Grecque melkite (catholique),

Eglise syrienne ou syriaque orthodoxe et Eglise syrienne/syriaque catholique.

L’Eglise apostolique de l’Orient se scinde elle aussi  en deux branches, l’Eglise de l’Orient nestorienne se nomme désormais assyrienne, tandis que celle qui accepte Rome, qui devient catholique, prend l’appellation de Chaldéenne.

Ce second temps a pratiquement doublé le nombre des Eglises orientales. Pour compléter ce tableau il faut rajouter la présence de l’Eglise latine elle-même depuis l’époque des croisades, ainsi qu’un grand nombre d’Eglises issues de la réforme, luthériens, presbytériens jusqu’aux évangéliques contemporains notamment depuis l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003. On le voit, la mosaïque des chrétiens orientaux est complexe.

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Qu’est ce qui les caractérise actuellement ?

Ils ne forment pas un ensemble homogène, tout propos généralisateur est de ce fait le plus souvent sujet à erreur. Néanmoins quelques caractéristiques quasi communes peuvent être relevées.

Une première caractéristique concerne leur environnement sociétal et politique. Ces chrétiens d’Orient vivent en pays musulmans et ce depuis les premières conquêtes islamiques au VIIe siècle.

 Dès le départ, considérés avec les juifs comme gens du Livre, ils sont soumis au statut de dhimmi qui leur assure une protection dans le cadre d’une citoyenneté inférieure moyennant le paiement d’un impôt spécifique, la jizya.  Progressivement depuis les réformes imposées par l’occident au XIX siècle, les dispositions de la dhimma ont été abolies dans la plupart des Etats musulmans de la région, et une certaine liberté religieuse est acceptée, mais il n’y a pas pour autant de reconnaissance de libertés individuelles, de Code civil commun à tous, c’est au contraire le règne de l’autonomie en matière de statut personnel.

« Cette autonomie a laissé à chaque communauté religieuse la possibilité de juger les affaires relatives au droit de la famille selon les lois inspirées de ses propres coutumes et livres révélés. Cependant cette autonomie est à l’origine de l’islamisation de milliers de non-musulmans, surtout chrétiens, ainsi la conversion à l’islam a pu constituer pour certains une solution pour échapper aux dispositions abusives de la législation confessionnelle chrétienne et pour bénéficier de certains avantages de la loi musulmane[4] ».  En effet, de nombreuses tracasseries guettent encore les chrétiens, les droits de garde d’enfants, les problèmes d’héritages, la non validité du témoignage  devant un tribunal islamique…

Le mode d’appartenance est différent de ce que l'on peut rencontrer en occident, ici c’est le communautarisme qui  domine, on ne dit pas je, mais nous, à tel point que ces groupes religieux se posent parfois comme peuples, ces chrétiens forment des groupes ethno religieux. Le phénomène est fréquent au Proche Orient et peut également se rencontrer en milieu musulman ou assimilé (pensons aux Alaouites, voire aux Yézédis..).

L’arabité. Arméniens mis à part, toutes les autres Eglises orientales utilisent l’arabe comme langue liturgique, soit seule, soit associée au grec ou au syriaque (apparenté à l’araméen, la langue international du Proche Orient antique). Avoir l’arabe comme langue maternelle c’est appartenir à la nation arabe, le critère  linguistique détermine l’appartenance au peuple arabe. Ces chrétiens orientaux sont donc pour la plupart des Arabes. Si dans leur très grande majorité les Arabes sont musulmans, tous ne le sont pas.

N’oublions pas qu’au temps du nationalisme arabe, des années 1900 à la défaite de 1967 face à Israël, les chrétiens furent parmi les  fers de lance du mouvement pan arabique, chrétiens comme musulmans transcendaient leur singularité confessionnelle par cette défense d’une commune arabité[5], dans laquelle par exemple, le Coran n’était considéré que sous l’angle d’une œuvre littéraire commune. C’était le temps de Nasser en Egypte, des partis Baas en Irak et en Syrie. Le slogan martelé par le régime baasiste syrien d’Assad résidait dans cette affirmation : « si on te demande si tu es sunnite, chiite, alaouite, chrétien.. ou autre, réponds, je suis syrien ! » . Ces chrétiens d’Orient disent haut et fort qu’ils sont les descendants des peuples antiques régionaux, et au-delà des aspects mythiques de ces slogans[6], il faut souligner l’affirmation d’une légitimité historique dans ces espaces proche orientaux, des siècles avant l’arrivée de l’islam. Leur rêve le plus cher n’est pas de partir en exil mais de pouvoir continuer à vivre sur la terre de leurs ancêtres, comme en témoignent les récents retours dans la ville de Qarakosh[7] libérée des jihadistes.

Depuis une bonne génération désormais, le monde arabe a changé de paradigme, l’identité n’est plus l’arabité trans-confessionnelle, mais précisément l’appartenance à l’islam. L’islamité a succédé à l’arabité, entraînant de facto une forte tentation d’exclusion des groupes non musulmans, juifs, chrétiens et autres. La politique d’éradication de ces groupes menée par l’Etat Islamique n’est que la systématisation de cette posture. Face à un choix mortifère, soumission (statut de dhimmi) mais sans protection, (bien au contraire) ou la mort, on comprend aisément que beaucoup aient choisi, contraints et forcés, le chemin de l’exil.

Persécutions, exil et dispersion. Les chrétiens d’Orient face à Daech : rupture ou continuité ? S’interroge Myriam Benraad,[8] chercheuse spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Daech comme tous les autres courants jihadistes d’ailleurs, rejette avec violence tous les chrétiens, ces apostats (Kafir) accusés d’être les collaborateurs des occidentaux croisés, sionistes et mécréants. Cette posture, légitime à leurs yeux toute action violente à leur égard, jusqu’à la décapitation, voire la crucifixion[9]. Dans la plaine de Ninive, berceau du christianisme antique, Daech publie un décret indiquant que leurs maisons et leurs terres seront expropriées après avoir été marquées d’un noun (n en alphabet arabe) qui désigne les nazaréens[10] dans le Coran[11].

La réponse à la question posée est claire, nous sommes plus dans la continuité que dans la rupture, « les violences faites aux chrétiens par les jihadistes ne sont au fond qu’une continuation, certes poussée à l’extrême, d’un traitement passé déjà peu enviable.. » déclare, preuves à l’appui, Myriam Benraad. Depuis les origines, les chrétiens ont connu alternativement des périodes de paix et de persécutions, n’oublions pas que celles-ci commencent dès l’empire romain avant l’adoption du christianisme. Sans remonter trop haut dans le temps, il faut rappeler les premiers massacres de chrétiens à l’époque contemporaine. Cela se passe dans l’espace libano-syrien, au Mont Liban et à Damas en 1850, des milliers de chrétiens sont massacrés par des Druzes, malgré l’action protectrice exemplaire de l’émir Abdel Kader pourtant exilé par la France. Ces exactions déboucheront sur une expédition militaire française sous Napoléon III, qui reprend à son compte la mission de protection des chrétiens d’Orient[12], sous motif humanitaire. A partir de ce moment, les communautés chrétiennes d’Orient vont connaître une érosion constante due à des vagues d’exterminations et d’exil.

Un intéressant rappel des liens historiques entre la France et les chrétiens d’Orient  a été formulé par Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses au Ministère des Affaires étrangères lors de son audition par la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale en janvier 2015 [13]« La relation particulière de la France avec les Chrétiens d’Orient remonte à l’alliance conclue en 1536 entre François Ier et Soliman le Magnifique. Il s’agissait d’une alliance stratégique de revers ….François Ier a obtenu le droit et la responsabilité de protéger les communautés chrétiennes de l’Empire ottoman. …Pour les Chrétiens d’Orient, cet événement a marqué leur entrée dans le monde culturel de la France et de la francophonie. Par la suite, les élites de l’Empire ottoman, puis celles des pays héritiers de cet Empire – Égypte, Palestine, Syrie, Liban – ont été pour partie formées dans des établissements français, souvent religieux. D’ailleurs, malgré les poussées d’anticléricalisme que notre République a pu connaître au cours de son histoire, le soutien de la France aux congrégations religieuses qui œuvraient au Proche-Orient n’a jamais varié.

En 1923, à la suite de la proclamation de la République de Turquie, le traité de Lausanne a mis fin aux capitulations, sauf en Palestine mandataire, où les accords de Mytilène en 1901 et de Constantinople en 1913 avaient confié à la France la responsabilité de protéger civilement les communautés religieuses au sens strict du terme, c’est-à-dire les communautés de religieux : les jésuites, les dominicains – qui avaient fondé, entre autres, l’École biblique de Jérusalem – ou encore les sœurs de Saint-Joseph – qui tiennent aujourd’hui l’hôpital français de Jérusalem, etc… Ces deux accords sont toujours en vigueur actuellement[14]. En dehors de la Palestine, , malgré la fin des capitulations, une relation culturelle et d’influence est demeurée entre la France et les Chrétiens d’Orient. 

Aujourd’hui, si les circonstances ont évidemment changé par rapport à celles qui prévalaient au temps de François Ier, notre diplomatie doit, au-delà de ses principes laïcs et universalistes, maintenir une relation spécifique avec les minorités chrétiennes d’Orient et prendre en compte leur situation particulière ».

 Le nationalisme turc du début XXe siècle, qui se réclamait non pas d’une idéologie islamique, mais moderne, occidentale, fut à l’origine de deux génocides en 1915, à l’encontre des Arméniens (700 000 à 1,6 million de victimes) et, moins connu, en 1915-17, des Assyro-Chaldéens après la débâcle de leur allié russe. Le même nationalisme turc, avec le leader charismatique Mustafa Kemal, procéda dans les années 20, à l’encontre des Grecs d’Anatolie, à une totale purification ethnique par le transfert de force d’1,5 million d’Hellènes en Grèce. En zone turque, à territoire égal, la proportion de chrétiens est passée d’environ 35% en 1900 à 0,1% de nos jours. Les chrétiens ont disparu du paysage turc qui fut des siècles durant le haut lieu du christianisme où se déroulèrent tous les grands conciles œcuméniques.

Après la seconde guerre mondiale et les indépendances des Etats de la région, les conflits qui n’ont jamais cessé, alimentèrent des vagues de départs successifs vers les Etats Unis, l’Australie, les pays européens : guerre du Liban 1975-95, le conflit palestinien, et surtout la séries de conflits qui débuta avec l’invasion américaine en Irak en 2003. La création de l’Etat Islamique en 2014 ne fit que renforcer l’hémorragie. A titre d’exemple, l’Irak en 1987 comptait 1,2 million de chrétiens de toutes obédiences, on estime que 80 % d’entre eux ont quitté leur territoire depuis 2003. S’il existe un pays du proche Orient où le risque de disparition de ces chrétiens d’Orient est élevé, c’est bien l’Irak.

La conséquence de ces exils successifs depuis un bon siècle est que ces chrétiens sont désormais plus nombreux en diaspora que sur leurs terres d’origines, que la localisation des sièges patriarcaux ne correspond plus à la localisation actuelle de leurs fidèles. A titre d’exemple, le siège du catholicos et patriarche de l’Orient, à savoir, le chef de l’Eglise de l’Orient, celle qui était née dans l’empire perse, qui se nomme Eglise assyrienne, se trouve désormais à Chicago !

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Quelle survie possible ? L’avenir de ces chrétiens d’Orient après l’inévitable chute de l’Etat islamique (sans  se prononcer sur la date) dépendra du mode de reconstruction de l’Irak et de la Syrie. Pour l’heure tout est possible, c’est une question de rapport de forces entre les différents acteurs internationaux  sur le terrain, qui, on le sait n’ont pas du tout les mêmes agendas. L’Irak restera t-elle dirigée par des chiites, ceux-ci accepteront-ils une sorte de partage du pouvoir avec les musulmans sunnites et les autres minorités dont les chrétiens ? Quelle sera la véritable influence de l’Iran chiite dans le futur Irak ?

Les Kurdes du nord-est, actuels protecteurs des chrétiens réfugiés, et acteurs militaires majeurs sur le terrain, continueront-ils à protéger les chrétiens une fois leur objectif territorial et politique d’autonomie atteint ? Les chrétiens certes sont heureux d’y être hébergés, mais ils ont gardé le souvenir des génocides  menés par les Turcs pendant la Première guerre mondiale avec justement l’aide des Kurdes ! Pour un grand nombre de chrétiens, les conditions d’un retour n’existent pas, et un peu comme les Yézédis du nord-ouest de l’Irak, on se méfie désormais de son voisin musulman sunnite qui a subi la pression  des jihadistes, malgré des amitiés séculaires, on se méfie de son « protecteur » kurde qui peut vous lâcher à tout moment, on se méfie des libérateurs chiites, venus de Bagdad ou d’Iran qui pour l’heure affichent une belle communication de libérateurs, comme en témoignent à Noël 2016, les messes re-célébrées dans les villages libérés sous haute protection.

Le régime d’Assad en Syrie va-t-il survivre après la victoire contre Daech, victoire d’un pays qui vit sous perfusion des aides russe et iranienne ? La « laïcité » relative de l’ancien parti  Baas dans les années 20, qui permettait au clan Assad de se prétendre le protecteur des chrétiens contre les islamistes, sera-t-elle encore possible ? La forte présence russe dans laquelle l’on retrouve la vieille synergie tsariste militaro-orthodoxe, sera peut-être demain en Syrie la garante de la sauvegarde des chrétiens locaux. Le risque de disparition des chrétiens d’Orient semble dans les conditions actuelles, moins fort en Syrie qu’en Irak.

Au-delà de ces questions qui verront peut être un début de dénouement en 2017, deux espaces sont à ausculter dans les années à venir.

  • Les anciens terroirs chrétiens du Proche-Orient ne risquent-ils pas de devenir le musée de temps révolus ? L’affaiblissement du nombre de chrétiens en deçà d’un certain seuil de visibilité risque de créer des espaces monoculturels comme on le constate pour l’actuelle Turquie, qui s’affirme turque et musulmane sunnite : il n’y a plus de place ni pour des chiites, ni pour des Kurdes, ni pour des chrétiens… Cette situation d’expulsion des chrétiens, véritables autochtones il faut le rappeler, « est une catastrophe de civilisation, car ils sont notre lien avec les premières civilisations de l’écriture : l’araméen était la langue véhiculaire du Proche-Orient. Ils sont à l’origine du christianisme, et nous perdons également ce lien. Mais ils sont aussi à la source de la civilisation islamo-arabe, et sans eux, on ne peut comprendre la complexité orientale. C’est enfin un drame pour les musulmans d’ouverture qui se retrouvent seuls face au fanatisme. Le Moyen-Orient perd sa chance de sécularisation : ce sont ces chrétiens qui en étaient les vecteurs. Le monde actuel est fait de blocs qui s’affrontent. Or, les chrétiens d’Orient ont toujours été des médiateurs, le tiers indispensable[15] ».
  • Dans leurs nouveaux territoires de diaspora, ne risquent-ils pas également de disparaître, dans la mesure où il leur sera difficile d’affirmer leurs identités communautaires fortes, en contexte sécularisé, en contexte d’individualisme, en contexte de liberté de conscience.
  • Echappent à ce schéma  certains groupes plus nombreux, plus homogènes, comme les coptes d’Egypte. Leur risque n’est pas la disparition, mais la pérennité de leur état de citoyen de seconde zone. De même, pour les chrétiens du Liban qui doivent composer avec les forces musulmanes désormais majoritaires.

La géopolitique des chrétiens d’Orient est en pleine évolution, nous assistons à des phénomènes de déterritorialisation, au détriment de leur berceau originel et en faveur de diaspora en occident. Dans le même temps, le centre de gravité du christianisme en général est lui aussi en mouvement, il quitte la vielle Europe pour d’autres contrées, sud américaine et asiatique. Si le bouddhisme est désormais un phénomène mondialisé n’est-ce pas dû aux guerres et persécutions menées par la Chine depuis 1949 ?

Certes, on ne peut en rester à tel regard froid et distancié, il s’agit d’hommes de femmes et d’enfants qui vivent l’une de leur pire catastrophe de leur histoire communautaire sous le regard bien souvent indifférent des opinions publiques des grandes puissances, comme si ces dernières se résignaient à considérer le Proche-Orient frappé d’une éternelle fatalité. Par ailleurs, lorsque ces mêmes opinions se réveillent, et avec elles leurs gouvernements, c’est souvent pour afficher une sorte de compassion condescendante, voire paternaliste à l’égard d’une humanité considérée comme  archaïque. Russes et Français se sont de longue date auto proclamés défenseurs de ces chrétiens d’Orient, au nom de quoi ? Non seulement leur avis n’a jamais été sollicité, mais de plus, ces attitudes les desservent le plus souvent, en les faisant apparaître comme des ennemis de l’extérieur, comme la cinquième colonne de l’occident, alors que leur souhait le plus cher est d’être acteur à part entière de leurs pays et non d’être entièrement à part, à protéger comme une sorte de patrimoine de l’humanité en péril.

Christian Bernard

janvier 2017

 

 

 

 


[1] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016, p.80

 

 

 

[2] Françoise Briquel Chatonnet,, Les Eglises syriaques, histoire et tradition, in Diplomatie n° 75, Les chrétiens d’Orient, juillet-août 2015, p.58.

 

 

 

[3] Cette ville antique dans la banlieue de la capitale byzantine Constantinople,  se trouve donc très près de l’actuelle Istanbul turque.

 

 

 

[4] Nael Georges, spécialiste en droit musulman, La liberté religieuse dans les Etats de culture islamique, in Diplomatie n° 75 : Chrétiens d’Orient,, été 2015, p. 46

 

 

 

[5] Ce fut le cas du syrien Michel Aflaq, co-initiateur du Parti de la Résurrection  arabe et socialiste ou parti Baas, dès 1943.

 

 

 

[6] Dans un souci de recherche d’identité ancienne et régionale, les uns et les autres se disent descendants directs des peuples antiques, cela va des chrétiens du Liban descendants directs des Phéniciens,  aux Assyro-Chaldéens qui disent assumer l’héritage Mésopotamien, des Coptes reliés à l’Egypte antique, aux Juifs  affirmant une continuité avec les Juifs du temps biblique.

 

 

 

[7] Ville à forte population chrétienne à une vingtaine de Km au sud de Mossoul, occupée par Daech en 2014 et libérée par l’armée irakienne à l’automne 2016

 

 

 

[8] Diplomatie n° 75 p.48

 

 

 

[9] L’Etat Islamique n’est le seul groupe à pratiquer ce supplice cruel, cela existe aussi en Arabie par exemple. Pour comprendre la légitimité de cet acte par une lecture fondamentaliste du Coran, voir mon article sur le site du Nouvel’Obs http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.html

 

 

 

[10] Ce mot nazaréen [nasârâ] n’a pas toujours le sens de chrétiens: Sur ce point assez technique voir http://www.eecho.fr/nazareens-dans-le-coran-chretiens-ou-non/. En effet, il existe une contradiction formelle  entre le v.82 et le v.51 de la sourate 5 à propos des nasârâ

 

 

 

[11] Myriam Benraad, Diplomatie n° 75, p.49

 

 

 

[12] "La protection des chrétiens d’Orient est une tradition pour la France " – Entretien accordé par Laurent Fabius au journal La Croix (27 mars 2015) http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/afrique-du-nord-moyen-orient/evenements/article/la-protection-des-chretiens-dorient

L’œuvre d’Orient , association catholique française, travaille à aider ces chrétiens d’Orient depuis 1856. Elle est actuellement dirigée par Mgr Pascal Gollnisch , très actif comme médiateur avec l’occident. En avril 2015 il a publié un ouvrage intitulé « Chrétiens d’Orient, résister sur notre terre », ce qui témoigne de son désir de freiner au maximum les départs vers les pays occidentaux.

 

 

 

[13] http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cafe/14-15/c1415039.asp

 

 

 

[14] Signés en 1901 et 1913, ils sont reconduits tacitement par la puissance mandataire britannique puis par l’État d’Israël (correspondance Chauvel-Fisher, 1948-1949). Ils sont toujours valides à l’heure actuelle

 

 

 

[15] Jean-François Colosimo, in Le Monde des Religions, Les christianismes oubliés, Hors série décembre 2016,, p.82