Si chacun connaît la Sainte-Chapelle de Paris, il n’en va pas de même pour les autres Saintes-Chapelles disséminées sur le territoire national. Marie-Pierre Terrien, universitaire et spécialiste de Richelieu, du personnage comme de la cité du même nom- nous initie à la connaissance de ces trésors patrimoniaux insuffisamment connus. Elle est tout particulièrement compétente sur celle de Champigny-sur-Veude tout proche de la ville de Richelieu.[Institut Jacques Cartier]

Partie intégrante d’un château royal ou princier, une Sainte-Chapelle doit avoir été fondée par Saint Louis (1214-1270) ou par l’un de ses descendants. Douze Saintes-Chapelles royales et princières ont ainsi été édifiées du XIIIe au XVIe siècle. Sept d’entre elles ont subsisté : celles de Paris et de Vincennes (chapelles royales), Riom, Châteaudun, Aigueperse, Champigny-sur-Veude et Vic-le-Comte (chapelles princières). Les Saintes-Chapelles de Vivier-en-Brie, Gué-de-Maulny, Bourges et les deux chapelles de Bourbon l’Archambault ont été détruites. Claudine Billot a souligné que les Saintes-Chapelles, fondées par Saint Louis et ses descendants, étaient « le cadre d’une commémoration dynastique, d’une auto célébration lignagère ». Ces édifices sont en effet décorés à profusion de portraits de Saint Louis et des princes fondateurs, d’armoiries, d’emblèmes héraldiques et de devises.

emblème de Louis Ier de Bourbon

Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude, le « L » couronné de Louis de Bourbon

(Ó MP Terrien)

Une Sainte-Chapelle n’est pas une chapelle ordinaire. Elle est un écrin, qui abrite les reliques de la Passion. C’est sa fonction essentielle. Saint Louis acheta ces prestigieuses reliques à partir de 1239 (la couronne d’épines du Christ, la vraie croix, l’éponge et le fer de lance) et fit construire la Sainte-Chapelle de Paris, spécialement pour les abriter. Chaque Sainte-Chapelle reçut une épine de la couronne et un morceau de la Vraie Croix. Le message religieux est donc tout aussi important que le message politique. Les chanoines sont chargés de célébrer des messes pour le fondateur et ses descendants et de lire les heures canoniales « à l’usage de Paris ».

Dates de dédicace et fondateurs des Saintes-Chapelles

(d’après la classification de Claudine Billot)

Les Saintes-Chapelles royales

Les Saintes-Chapelles royales ont été fondées par les Capétiens entre 1248 et 1379 :

1248 la Sainte-Chapelle de Paris : Saint Louis (1214-1270)

1329 la Sainte-Chapelle de Gué-de-Maulny : Philippe VI de Valois (1294-1350)

1352 la Sainte-Chapelle de Vivier-en-Brie : le futur Charles V (1338-1380)

1379 la Sainte-Chapelle de Vincennes : Charles V (1338-1380)

Les Saintes-Chapelles princières

Les Saintes-Chapelles princières ont été fondées entre 1315 et 1505 :

1315 la Sainte-Chapelle n°1 de Bourbon-l’Archambault : Louis Ier duc de Bourbon (1280-1342), petit-fils de Saint Louis

1382 la Sainte-Chapelle de Riom : Jean Ier, duc de Berry (1340-1416), frère de Charles V

1405 la Sainte-Chapelle de Bourges : par le même Jean Ier

1451 la Sainte-Chapelle de Châteaudun : Jean bâtard d’Orléans (1402-1468), petit-fils de Charles V

1475 la Sainte-Chapelle d’Aigueperse : Louis Ier de Bourbon, comte de Montpensier (1405-1486)

1483 la Sainte-Chapelle n°2 de Bourbon-l’Archambault : Jean II, duc de Bourbon (1426-1488)

1498 la Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude : Louis Ier de Bourbon, comte de Montpensier (1473-1520)

1505 la Sainte-Chapelle de Vic-le-Comte : Anne de la Tour, petite-fille de Jean II de Bourbon, comtesse de Boulogne et d’Auvergne (décédée en 1536), et Jean Stuart, régent d’Ecosse et comte de la Marche (décédé en 1524).

On peut rajouter à cette liste la chapelle du Château de Thouars, construite entre 1503 et 1509 à l’initiative de Gabrielle de Bourbon-Montpensier, épouse de Louis II de la Trémoïlle. Elle reçut ultérieurement une relique de la Croix du Christ.

Un même modèle architectural

Toutes les Saintes-Chapelles ont été construites d’après le modèle parisien, dédicacé en 1248. Les murs sont ajourés d’imposantes verrières, le toit d’ardoises à forte pente terminé par une flèche accentue la verticalité de l’édifice. Le modèle parisien se compose de deux chapelles superposées : la chapelle supérieure est réservée au roi, elle communique avec le palais par une galerie. On retrouve cette bipartition à Châteaudun, où la chapelle supérieure est réservée au personnel. Les autres Saintes-Chapelles sont constituées d’une nef unique terminée par un chevet à pans. Elles sont complétées par des oratoires, réservés au propriétaire du lieu.

Sainte-Chapelle de  Vincennes

La Sainte-Chapelle de Vincennes (Ó MP Terrien)

Plusieurs espaces sont ainsi bien définis : la nef est accessible au personnel du château et aux invités, il est séparé du chœur par un jubé. Le chœur est réservé aux chanoines, qui sont les gardiens des reliques et qui les sortent lors de certaines occasions. En effet, les Saintes-Chapelles sont des édifices privés, le peuple n’a pas le droit d’y pénétrer. Depuis le milieu du XIIIe siècle, l’ostension des reliques se pratiquait à Paris le vendredi saint. Aujourd’hui, seule la couronne d’épines est conservée et exposée à la cathédrale Notre-Dame.

Le programme iconographique des vitraux est lui aussi identique pour toutes les Saintes-Chapelles. Inspiré du modèle parisien, il s’est transmis du XIIIe au XVIe siècle et doit rappeler que Saint Louis, ce roi exceptionnel à la fois homme, roi et saint, est l’ancêtre de la famille des Bourbons. Louis IX fut en effet canonisé en 1297.

Un cas particulier : La Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude

Comme toutes les Saintes-Chapelles, celle de Champigny fut édifiée à la gloire des Bourbons, descendants de saint Louis. C’est au XVe siècle que le domaine entre dans la famille des Bourbons par le mariage d’Isabelle de Beauvau et de Jean de Bourbon. Leur fils Louis Ier (1473-1520) en est l’heureux héritier. Un événement décisif va marquer sa vie : il participe aux guerres d’Italie en 1494-1495. Impressionné par la Renaissance italienne, il décide à son retour de transformer le modeste manoir en un somptueux logis. Il établit aussi une collégiale, dont la fondation est confirmée en 1499 par une bulle du pape Alexandre VI. De son mariage à Moulins en 1504 avec Louise de Bourbon-Montpensier est né un fils, Louis II (1513-1582). C’est lui qui va poursuivre les travaux décidés par son père.

La nef abrite onze verrières, hautes de plus de 8 mètres et larges de 3,50 mètres. Démontés à la Révolution et cachés, ces vitraux remarquablement bien conservés ont la réputation d’être les plus beaux vitraux Renaissance de France. Les verrières sont divisées en trois registres superposés. Dans le soubassement sont représentés les descendants de saint Louis, agenouillés sur un prie-Dieu qui porte leurs armes. Leur nom est inscrit dans un cartouche de verre blanc. Ils sont tournés en direction de la verrière centrale où sont représentés le fondateur saint Louis et son épouse Marguerite de Provence. Cette disposition est une mise en scène ostentatoire qui permet à la famille de Bourbon-Montpensier d’affirmer sa puissance et de rappeler que saint Louis est leur ancêtre.

Dans les deux autres registres, une scène unique occupe toute la baie. Elle n’est pas constituée de multiples épisodes juxtaposés et superposés comme dans les vitraux du Moyen-Âge. Elle constitue un véritable tableau et forme un espace unifié qui ne tient pas compte des meneaux de pierre. Le registre central, qui occupe l’espace le plus important, est une évocation de la vie de saint Louis, depuis son sacre à Reims le 29 novembre 1226 jusqu’à sa mort à Tunis le 25 août 1270. C’est une vie idéalisée du roi qui est évoquée dans les vitraux de Champigny-sur-Veude. Saint Louis est par ailleurs mis en parallèle avec le Christ, dont la Passion est représentée dans le tympan. Ce programme iconographique savant sera détaillé ultérieurement…

Champigny-sur-Veude Troisième verrière

Champigny-sur-Veude, troisième verrière :

la translation des reliques de la Passion à la Sainte-Chapelle de Paris (Ó MP Terrien)

Marie-Pierre TERRIEN

Universitaire et membre de l'Institut Jacques Cartier

 

Bibliographie

Claudine Billot, Les Saintes-Chapelles royales et princières, Paris, Editions du patrimoine, 1998.

Les chapelles royales. De la gloire de Dieu à la gloire du prince, Actes du colloque de Lunéville (18-20 novembre 2010), CTHS, 2015.

Marie-Pierre Terrien, Images de Saint-Louis dans les vitraux de Champigny-sur-Veude, Cholet, Editions Pays et Terroirs, 2007.