Toute la presse occidentale a rapporté les événements récents qui ont eu lieu au Venezuela et qui ont culminé avec l’ignoble fouille dont a été victime l’épouse du leader de l’opposition, Leopoldo López. Toute la presse occidentale (anglaise, italienne, espagnole, nord-américaine et bien sûr latino-américaine)… sauf les journaux français. C’est pourquoi, lecteur régulier de la presse hispano-américaine, il me semble difficile de me taire dans de telles circonstances et de ne pas informer mes compatriotes.

Avant d’en venir aux faits précis, rappelons brièvement la situation ; elle mériterait, certes, un plus long développement, mais il est hors des possibilités que nous offre cet article. Depuis un peu plus de deux ans (avril 2013) et suite au décès du charismatique Hugo Chávez, Nicolás Maduro est président du Venezuela. La situation économique, qui avait commencé à se dégrader avant cette date, a continué à déraper jusqu’à un niveau catastrophique : chute du PIB de 10 % en 2015, inflation qui flirte avec les 250 %, déficit public à 20 % et une monnaie, le bolivar, qui vaut 120 fois moins que le taux officiel fixé par le gouvernement, etc. Quant à l’aspect social de la situation, il est tout aussi calamiteux : le taux de pauvreté – qui s’était amélioré sous Chávez – atteint désormais 70 % de la population et celui d’extrême pauvreté 50 % ; à cela il faut ajouter le manque d’aliments (poulet, riz, pâtes, etc.) ; les commerces – même les “Pdval” (épiceries d’État) – sont vides, car le pays ayant misé uniquement sur le pétrole, presque tout doit être importé : on manque donc du minimum nécessaire à la vie quotidienne, comme de savon, de papier toilette, de la pilule anticonceptionnelle, de couches pour bébés, de médicaments, etc. Et gardons-nous d’oublier encore l’épouvantable insécurité (vols, viols, agressions diverses, enlèvements crapuleux) ; le taux d’homicides est le deuxième du monde, derrière celui du Honduras, avec 82 meurtres pour 100 000 habitants (alors que la moyenne mondiale est de 4) ; les derniers chiffres montrent enfin que Caracas est la ville la plus dangereuse du monde (119 crimes).

Bien entendu, devant un tel effondrement, la population, qui soutenait Maduro à 54,4 % au début de son mandat, ne supporte plus les privations qui lui sont imposées, et qu’aggrave la corruption généralisée du régime (Pour l’année 2015, le Venezuela est classé 158ème sur 166 pays étudiés par Transparency International). L’opposition politique, dominée par le centre droit, a fini par cesser ses chamailleries et s’est unie dans le MUD (Mesa de la Unidad Democrática). Les élections législatives du 6 décembre 2015 (78 % de votants) lui ont donné une très nette victoire, puisqu’elle a remporté les 3/5 des sièges de députés.

A la veille de ces élections, le 28 novembre, Maduro avait déclaré : si l’opposition gagnait, « nous ne livrerions pas la Révolution […] et nous gouvernerions avec le peuple ». Après sa défaite il a traité le nouveau Parlement d’« Assemblée bourgeoise », puis a commencé à mettre ses menaces en exécution, d’une part en proclamant « l’état d’urgence économique », afin de gouverner par décrets en ignorant le parlement et, d’autre part, en créant un “Parlement communal” qui rend le pouvoir à la base, c’est-à-dire aux militants de son parti, le PSUV (Parti Socialiste Uni du Venezuela). Belle façon d’enjamber l’obstacle d’une Assemblée hostile et marque du profond mépris qu’il a du peuple et de son expression légitime.

Déjà, avant les élections, Maduro et les siens avaient tout fait pour empêcher la victoire de l’opposition. Celle-ci n’avait que très peu accès à la radio et à la télévision, et la presse écrite adverse obtenait difficilement le droit d’importer du papier pour ses journaux. Par ailleurs, des députés d’opposition ont été injustement invalidés (comme Corina Machado) ; Luis Manuel Díaz, leader régional, a été assassiné lors d’un meeting ; le maire de Caracas, Antonio Ledesma, a été assigné à résidence chez lui, étant trop malade pour être incarcéré.

Mais beaucoup d’autres opposants sont en butte aux persécutions, voire jetés en prison pour leurs idées – les ONG décomptent plus de prisonniers politiques qu’à Cuba (76 contre 60) – et, en particulier, celui qui est de plus en plus considéré comme leur principal leader, Leopoldo López. Une manifestation de protestation contre la mauvaise gestion du gouvernement ayant mal tourné – il y eut des morts, suite à l’agression de ce que l’on peut appeler les “gardiens de la Révolution bolivarienne” –, un procès fut intenté contre lui. Avec des preuves fabriquées – le procureur de cette farce judiciaire, Franklin Nieves, a réussi à s’enfuir du pays et a dénoncé dans une interview les trucages qui lui ont été imposés. Bref, Leopoldo López a été condamné à 13 ans et 4 mois d’emprisonnement.

Enfin, le 17 janvier, on est passé du ridicule, de la malveillance, de l’agression politique à l’immonde. Lilian Tintori, militante des Droits de l’Homme, épouse de Leopoldo López, est allée ce jour-là lui rendre visite dans la prison militaire de Ramo Verde où il purge sa peine. Le colonel Viloria, qui la dirige, a obligé Mme Tintori à se mettre entièrement nue, à sauter en l’air (au cas où elle aurait caché des choses dans son intimité), à s’accroupir, à écarter les jambes par deux fois et, comble de l’abjection, il a fait examiner de près par des gardiens la serviette hygiénique de la malheureuse.

Mais comme si ce traitement dégradant ne suffisait pas, le même sort fut infligé à Antonieta Mendoza, sa belle-mère, la maman de Leopoldo López qui l’accompagnait. Comble de raffinement, la scène s’est déroulée devant ses petits-enfants de 6 ans et 2 ans, qui étaient venus voir leur père et qui se trouvaient avec leur grand-mère, parce que l’on interdisait à Lilian Tintori de se trouver, en même temps, dans la cellule avec son mari et ses enfants.

Ce comportement totalement inhumain a entraîné de la part des autorités … une défense du colonel Viloria, Mme Tintori étant accusée de mensonge par les plus hautes autorités de l’État (comme Diosdado Cabello, numéro deux du régime). Remarquons simplement que quatre jours plus tard, après une brève enquête, le Tribunal 82 a accordé à Mme Tintori une décision de justice qui, en raison de cette atteinte au Droit des Femmes, lui assure une protection en interdisant au colonel Viloria d’approcher ses victimes et d’accomplir contre elles toute action de poursuite, de harcèlement et d’intimidation ; et ce, directement ou par l’intermédiaire d’autres personnes qui agissent en ses lieu et place.

La vengeance officielle est venue le lendemain avec une fouille violente de la cellule de Leopoldo López, qui a vu, pendant deux heures, toutes ses affaires, ses papiers et ses livres jetés par terre, ainsi que son repas ; puis il fut laissé dans le noir, sans nourriture et sans eau au milieu de ce capharnaüm.

On ne peut qu’être inquiet pour la suite et, en particulier, pour  la vie-même de cet opposant.

Simon Bolivar, le Libertador, n’a pas eu d’enfant, mais sa sœur Juana, oui. Curieusement, par sa mère Antonieta Mendoza, Leopoldo López est l’un de ses rares descendants. On peut donc dire (et déplorer) que, tel Saturne, la Révolution socialiste bolivarienne dévore ses propres enfants.

Jean-Pierre Clément

Professeur émérite, Université Paris-Sorbonne