1-  L’accès à la mer de l’État islamique  [Hugues Eudeline].

L’accès à la mer acquis par l’État islamique par son implantation en Libye et dans le Sinaï constitue un tournant important de la guerre menée par les islamistes. Mouvement qui s’est développé à l’intérieur des terres, il se démarque sur ce point particulier d’al Qaïda qui, après de nombreuses déclarations en ce sens d’Oussama ben Laden, réaffirmait récemment[1] l’importance à donner à l’attaque des flux maritimes énergétique.

La priorité que Daech  a donnée à son implantation territoriale n’exclut cependant en rien des actions d’envergure menées sur les routes maritimes pour autant qu’elles servent sa stratégie.

L’accès à la mer acquis par l’État islamique par son implantation en Libye et dans le Sinaï constitue un tournant important de la guerre menée par les islamistes. Mouvement qui s’est développé à l’intérieur des terres, il se démarque sur ce point particulier d’al Qaïda qui, après de nombreuses déclarations en ce sens d’Oussama ben Laden, réaffirmait récemment[2] l’importance à donner à l’attaque des flux maritimes énergétique.

La priorité que Daech  a donnée à son implantation territoriale n’exclut cependant en rien des actions d’envergure menées sur les routes maritimes pour autant qu’elles servent sa stratégie.

La première cible qui vient à l’esprit du fait de l’environnement géographique est le canal de Suez, principal pourvoyeur de devises de l’État égyptien honni. Pourtant, même s’il est régulièrement l’objet de menaces, toute action d’envergure est très difficile du fait de la protection dont il fait l’objet. Son maintien en activité est en effet vital pour l’économie égyptienne. Quand bien même une attaque de très grande ampleur pourrait le couper, ce ne serait que pendant une durée limitée. En effet, son importance pour le commerce mondial est telle que le soutien militaire de la communauté internationale est plus que probable. A découvert du fait de l’environnement désertique, les forces terroristes regroupées seraient des cibles faciles pour des frappes aériennes et des opérations terrestres limitées. Les dommages matériels faits à l’ouvrage lui-même pourraient être réparés rapidement[3]. Les quelques bateaux éventuellement sabordés pour l’embouteiller pourraient être renfloués facilement.

D’autres types d’opérations sont possibles. Il est probable qu’elle va vouloir accentuer la pratique sur mer d’actions de même type que celles qu’elle mène habituellement sur terre. Il faut donc s’attendre à ce qu’elle instrumentalise le trafic d’êtres humains et cherche à faire des massacres de masse en Méditerranée. Les effets seront potentiellement bien plus graves encore qu’à terre en raison du confinement des personnes à bord des navires ; le transport maritime induit un changement d’échelle très important.

Plan de l'article:

* Les accès à la mer de l’État islamique

*Les menaces nouvelles dans le domaine maritime (Le trafic d’êtres humains, réalité ou désinformation?, les croisières)

*Les opérations menées jusqu’à présent

Hugues EUDELINE

Pour lire l'article dans son entier, consulter la revue 

Outre-Terre  N° 44 d’Outre – terre « la revue de l’Académie européenne de géopolitique", 2015/3 (N° 44), Daech : Menace sur les civilisations  Page 141 à 145

Accessible sur internet à l'adresse http://www.cairn.info/revue-outre-terre-2015-3.htm

 

2-  Autre article : CV (H) Hugues Eudeline, docteur en histoire, Vice président de TETHYS :

  Les opérations maritimes de l’Etat islamique , évolution des modes d’action et de la menace.  http://www.marine-oceans.com/les-grands-dossiers-de-marine-et-oceans/11458-les-operations-maritimes-de-letat-islamique

 

Addendum — 15 novembre 2015:

 

Depuis que l’article a été écrit, deux événements tragiques se sont produits, qui apportent un complément de consistance — si besoin était, à cette thèse. Aucun ne concerne le domaine maritime, mais tous deux suggèrent une évolution de la stratégie ISIS – en cohérence avec l’article – qui pourrait également concerner des actions maritimes à court terme.

Le premier, plus d’une inflexion, est une augmentation des objectifs de l’organisation qui peut s’expliquer par le vide laissé par Al-Qaïda dans la péninsule arabique en raison de la double menace à laquelle il est confronté au Yémen (l’offensive Houthis et l’intervention de la coalition menée par l’Arabie Saoudite au Yémen). Aussi, AQPA est forcée de retarder ses opérations à l’étranger pour le moment. Néanmoins, il a effectué récemment une attaque ciblée très réussie [1] en tuant 12 personnes au journal satirique Charlie Hebdo à Paris le 7 janvier 2015.

La seconde est que la pression opérationnelle sur les forces ISIS en Syrie — en raison de l’importance de l’appui aérien rapproché fourni par la force aérienne russe aux forces terrestres syriennes régulières – la contraint à adopter une posture défensive qui pourrait se révéler mortelle à court terme. Pour desserrer l’étau, il diversifie son modus operandi et ouvre de nouveaux théâtres d’opérations.

– Le 21 août 2015, l’attentat dans un train à grande vitesse Thalys entre Paris et Amsterdam était la première alerte.

– Le 31 octobre 2015, le groupe Province du Sinaï a abattu un Russe Airbus A-321 au-dessus de la péninsule du Sinaï, tuant 224 personnes.

– Le 13 novembre 2015, plusieurs attaques coordonnées combinant une série d’explosions, des fusillades, et une prise d’otages en masse au cœur de Paris ont tué plus de 128 personnes et blessé 300 autres. L’EI en a revendiqué la responsabilité.
Ces actions sont la preuve d’une modification des tactiques du groupe, qui évoluent vers attaques destinées à infliger des pertes civiles massives en dehors de sa base territoriale.

Autres articles récents sur le même thème d’Hugues Eudeline:

* « Renewed Threats From The Islamic State on the Cruise Industry ». Journal de la Société Royale Suédoise des Sciences navales Tidskrift i Sjöväsendet  N:r 4 2015. December 2015, pp. 346-348.

* « Les opérations maritimes de l’État islamique » Site Marine et océans22 septembre 2015, 13 pages. Accessible sur http://www.marine-oceans.com/les-grands-dossiers-de-marine-et-oceans/11458-les-operations-maritimes-de-letat-islamique

« Threats on the cruise industry – Interview of an expert » Interview réalisée par Philippe Waquet le 11 septembre 2015. Accessible surhttps://www.linkedin.com/pulse/threats-cruise-industry-experts-interview-philippe-waquet

3- Christian Bernard :

*  dans un contexte de fortes tensions entre l'Arabie sunnite et l'Iran chiite, la question des condamnations à mort avec crucifixion.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1428113-ali-al-nimr-condamne-a-la-crucifixion-un-avertissement-lance-a-la-minorite-chiite-du-pays.html

* Conférence sur le théme "religions et vivre ensemble"  UIA 3 décembre 2015

http://uptv.univ-poitiers.fr/program/laicites-savoirs-et-libertes/video/4987/religions-et-vivre-ensemble/index.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Dans le premier numéro de son magazine de propagande « Resurgence » parue le 22 octobre 2014, l’organisation terroriste al Qaïda évoque dans un article très détaillé de plusieurs pages ses plans pour attaquer les grandes plateformes de distribution de pétrole occidentales. «La destruction ou la prise en otage d'un seul superpétrolier dans l’une de ses voies maritimes étroites aurait des conséquences phénoménales »

 

 

 

 

 

 

 

[2] Dans le premier numéro de son magazine de propagande « Resurgence » parue le 22 octobre 2014, l’organisation terroriste al Qaïda évoque dans un article très détaillé de plusieurs pages ses plans pour attaquer les grandes plateformes de distribution de pétrole occidentales. «La destruction ou la prise en otage d'un seul superpétrolier dans l’une de ses voies maritimes étroites aurait des conséquences phénoménales »

 

 

 

 

 

 

 

[3] Ce n’est pas le cas du canal de Panama en raison de sa configuration. C’est par le biais de trois jeux d’écluses situées de chaque côté de l’isthme que les navires peuvent accéder au lac en eaux douces de Gatún qu’il leur faut traverser avant de redescendre vers l’autre océan. Si les écluses d’un des côtés étaient détruites, le lac se viderait et il faudrait environ un an pour le remplir à nouveau et alimenter à nouveau les écluses une fois réparées.

 

 

 

 

 

 

 

 
  1. Bernard GODARD, La question musulmane en France, un état des lieux sans concessions, Fayard, 349 p., 2015.

Ancien haut fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur, et de fait,  acteur de premier plan entre 1997 et 2014 quant à la mise en place des politiques publiques liées à l’islam en France.

La question musulmane en France développe un certain nombre de points qui sont le signe d’une évolution récente  de l’islam à l’intérieur de nos frontières européennes.

Les évolutions géopolitiques du monde musulman, les échos de l’affrontement entre Israël et le Hamas bouleversent en effet en profondeur la réalité de l’islam dans notre société. Marqué par l’affirmation de deux hégémonies, marocaine et turque, sur nos propres communautés, l’islam traditionnel tend à être décrédibilisé depuis l’apparition d’un islam combattant, voire terroriste, apparu depuis l’affaire Merah et surtout depuis la guerre en Syrie. Celle-ci a suscité de nombreuses vocations djihadistes au cœur même de notre pays.

 Quel est le rôle des imâms, quelle place pour les mosquées dans la cité, pour les écoles coraniques, quelle est l’influence d’Internet dans cette évolution ? Voici quelques unes des interrogations, parmi de nombreuse s autres, que soulève Bernard Godard. Il analyse également en profondeur les arrière-plans de l’islamophobie et la guerre des cultures que ces questions génèrent au cœur de notre société. [Texte de la 4e de couverture].

L’un des points forts de l’étude concerne l’islam de rupture, de l’isolement au djihad. Avec les attentats de novembre 2015, il a été beaucoup question de la filiation salafiste, sa pensée, son imaginaire, ses liens avec le terrorisme. Bernard Godard analyse de près cette mouvance aux contours de plus en plus imprécis mais qui globalement gagne du terrain. Il faut distinguer cependant, un salafisme quiétiste majoritaire, préoccupé du strict respect des textes sacrés dans la vie quotidienne, et un salafisme plus tourné vers l’action, l’engagement, et qui conduit souvent à la mort et à la destruction- le djihadisme.

Afin d’éviter tout amalgame et une approche essentialisante de l’islam, Bernard Godard conclue  la peur est aussi partagée par des croyants musulmans français sécularisés, laïques, citoyens, qui craignent par-dessus tout la régression dans laquelle les ont entrainés une fois de plus des individus à la dérive.

  1. Tareq OUBROU, Profession imâm,  entretiens avec Michaël Privot et Cédric Baylocq, Albin Michel, 340 p. Nouvelle édition augmentée de deux chapitres inédits consacrés aux relations judéo-musulmanes et aux questions de la violence et de la paix en islam, format de poche, 2015. Glossaire et biographies très utiles.

A l’heure où l’on s’inquiète de l’urgente nécessité de faire émerger un islam de France et de former des imâms conscients de leur environnement laïque, nombreux sont les regards qui se tournent vers celui qui pourrait en être la meilleure incarnation : l’imâm de Bordeaux, Tareq OUBROU. Théologien et juriste, il tente d’élaborer une sharia de minorité qui serait totalement respectueuse des principes et des lois de la République.

Influent notamment auprès des jeunes, il cherche à les éloigner des dérives radicales, du rejet de la société majoritaire et dénonce le délire normatif, le binarisme simpliste du halâl et du harâm (permis/interdit) comme seul horizon spirituel.

Acteur du dialogue interreligieux, il va à l’encontre des préjugés qu’il décèle chez  ses fideles concernant les chrétiens, les athées et surtout les juifs. Son réformisme ne se veut pas moderniste à tout prix, mais essentiellement  citoyen et pragmatique, tout en étant inspiré par une spiritualité soufie.[Texte de 4e de couverture].

Site aux attentats de janvier 2015, le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve le sollicite comme interlocuteur privilégié des pouvoirs publics en vue de renouer le contact avec les représentants des musulmans de France. Ses positions libérales sont connues en faveur d’une nouvelle lecture du Coran adaptée aux réalités d’aujourd’hui, du développement de la culture et du savoir comme outils de lutte contre l’extrémisme, y compris au sein de l’école de la république où le besoin de connaissance du fait musulman est grand. Sur proposition de M. Valls, alors Ministre de l’Intérieur, qui est aussi en France ministre des cultes, il est fait chevalier de la Légion d’honneur en 2013.

  1. Gilles KEPEL, Terreur dans l’hexagone, Genèse du djihad français, Gallimard, 330 P., 2015. Livre écrit en collaboration avec Antoine JARDIN spécialiste de la sociologie politique des quartiers populaires. Ce livre sorti en décembre 2015 incorpore in extremis les attentats de novembre.

 Pendant les dix ans qui séparent les émeutes de l’automne 2005 des attentats contre Charlie Hebdo puis le Bataclan, la France voit se creuser de nouvelles lignes de faille. La jeunesse issue de l’immigration postcoloniale en constitue le principal enjeu symbolique.

Celle-ci contribue à la victoire de François Hollande aux élections de 2012. Mais la marginalisation économique, sociale et politique, entre autres  facteurs, pousse certains à rechercher un modèle d’islam intégral, et à se protéger dans une djihadosphère qui promeut la rupture avec l’Occident mécréant.

Le changement de génération de l’islam de France et les musulmans de l’idéologie du djihadisme sous l’influence des réseaux sociaux produisent le creuset d’où sortiront les Français exaltés par le champ de bataille syro-irakien. Fin 2015, près de mille d’entre eux l’ont rejoint, et cent cinquante y ont trouvé la mort, sans compter ceux qui perpètrent leurs attentats en France. Dans le même temps, la montée en puissance de l’extrême droite et les succès électoraux du Front national renforcent la polarisation de la société, dont les fondements sont aujourd’hui menacés de manière inédite par ceux qui veulent déclencher, dans la terreur et la désolation, la guerre civile.

C’est à dénouer les fils de ce drame qu’est consacré ce livre [texte de la 4e de couverture].

L’ouvrage ouvre sur la traduction de l’arabe au français, du communiqué de l’Etat Islamique revendiquant les attentats du 13 novembre en région parisienne [Communiqué sur l’attaque bénie de Paris contre la France croisée, 2 Safar 1437]/15 novembre 2015. Ceci  est l’une des caractéristiques majeures des travaux de Gilles Kepel, cette capacité de traduire les documents des djihadistes, comme il l’avait fait pour l’Appel à la résistance islamique globale, le document de référence d’Abou Moussab Al-Souri. Ingénieur syrien formé en France, Al-Souri est l’instigateur de l’idéologie jihadiste de la 3e génération, qui, contrairement au système centralisé d’al Qaeda, et obsédé essentiellement par l’Amérique, donne la préférence à un djihadisme de réseau qui vise l’Europe plus proche, en recrutant des jeunes issus de l’immigration musulmane ou des convertis, pour s’attaquer à des cibles molles-les apostats, c’est-à-dire les mauvais musulmans, les intellectuels islamophobes et les juifs-, et ce afin de briser les sociétés occidentales[i]. Ces recrues doivent être formées en territoires musulmans avant d’être réorientées vers l’occident pour opération.

 

4- En complément, il est utile de consulter les travaux d'une commission d'enquête du Sénat  qui a rendu son rapport en mars 2015

Filières « djihadistes » : pour une réponse globale et sans faiblesse, accessible sur internet, ainsi que les auditions et travaux intermédiaires    .

http://www.senat.fr/notice-rapport/2014/r14-388-notice.html

 

Christian BERNARD, Vice président de Jacques Cartier

 

 

 

 

 

 


[i] Le Monde week end des 26-28 décembre 2015, Propos de Gilles Kepel recueillis par Christophe Ayad.

 

 

 

 

 

 

Jacques Cartier … l’Institut qui porte son nom ne peut que s’intéresser aux mouvements de population qu’a engendrée l’œuvre du grand navigateur … Et le « Dictionnaire des migrations internationales. Approche géohistorique » qu’au prix d’un travail monumental, Gildas Simon, professeur de géographie honoraire à l’Université de Poitiers, vient de publier récemment rejoint donc pleinement nos centres d’intérêt et nos préoccupations.

807 pages, 150 contributeurs venus de tous les pays du monde, géographes surtout, mais aussi historiens, sociologues, démographes, économistes … pour dire ce que fut, depuis le temps des « grandes découvertes » du 16ème siècle, l’évolution de l’immigration et de l’émigration dans chacun des quelque 180 pays analysés (l’ONU en compte 193 …).

On imagine l’ampleur de la tâche et aussi la rigueur avec laquelle il a fallu la mener. Une introduction de deux pages expose l’esprit du travail, un vocabulaire d’une page éclaire certaines formules (champ migratoire, diaspora, solde migratoire …) puis s’énumèrent les différents pays regroupés –  dans l’ordre alphabétique – au sein de grandes aires culturelles et sociopolitiques (l’Union européenne et ses bordures, l’Afrique septentrionale et le Moyen-Orient, l’espace post-soviétique …). Pour chacun d’eux, après une courte présentation des caractères spécifiques du pays, deux grandes parties : l’immigration, l’émigration.

L’approche, dans chaque pays, est bien « géohistorique » car l’actualité spectaculaire et parfois dramatique ne doit pas faire oublier les continuités : « le domaine des mobilités est souvent un système à inertie » (page 12).Ainsi la Syrie déchirée de nos jours, province de l’Empire ottoman avant la 1ère guerre mondiale (Liban, Palestine, Transjordanie en faisaient alors partie) fut-elle terre de passage depuis la plus haute antiquité et zone de conflits permanente, la Russie et les espaces post-soviétiques furent-ils, avant les mobilités offertes à partir des années 1990, l’objet de décennies de stricte limitation, la Birmanie, position stratégique entre Chine et Inde, vit-elle passer de tout temps marchands, contrebandiers, réfugiés avant que la colonisation britannique n’entraine une vaste immigration indienne puis qu’une indépendance difficile ne génère l’exode d’étrangers chinois et indiens et aussi de birmans … On pourrait multiplier les exemples.

Tel est donc ce dictionnaire, une mine irremplaçable sur les mouvements migratoires des différents pays du globe, dans lesquels les mouvements transfrontaliers se heurtent le plus souvent aux limites des Etats, acteurs toujours pertinents dans le processus de mondialisation.

Enfin, un dictionnaire est forcément énumératif, il ne s’engage pas dans de vastes synthèses (on les trouverait dans l’autre bel ouvrage de Gildas Simon : « la planète migratoire dans la mondialisation » Armand Colin 2008) mais qui cherche l’état migratoire d’un pays donné ou d’un ensemble de pays, qui suit plus les émigrations ou les immigrations, qui cherche l’aujourd’hui ou plutôt la continuité dans le temps trouvera là réponse à sa question. L’avoir chez soi est un utile, très utile compagnon.

 

  • Gildas Simon est géographe à Poitiers, fondateur de Migrinter et de la Revue européenne des migrations internationales

                                      Compte-rendu de  Jean Carpentier

Président d'honneur de l'Institut Jacques Cartier, le 7 janvier 2016

 

         

Nous voici ce jour à Poitiers, lieu symbolique pour l’Europe occidentale d’une célèbre bataille, à une époque où beaucoup s’inquiètent de ce qui peut être encore européen sans toujours se demander ce qui vaut ou vaudra toujours d’être reconquis ici. Nous tâcherons quant à nous de porter le regard au-dessus de la mêlée car les disputes actuelles ne permettent pas de considérer ou même de concevoir le but. On continue de mentir sur les enjeux car, en politique, les circonstances comptent plus que l’intelligence et on agit encore trop souvent selon l’intérêt du moment. Pour cette raison nous devons, avec Platon, reconnaître ceci : « quoique les affaires humaines ne méritent certes pas une attention très sérieuse, il est cependant nécessaire, à la vérité, d’y montrer du sérieux ; et voilà qui n’est pas un bonheur ! ». À ce point donc du long cours de l’Europe historique, il importe de rechercher la nécessité politique qui peut encore faire malgré tout de nous des Européens d’aujourd’hui.

  1. L’Europe et l’idée de civilisation.   

Qu’est-ce qui est maintenant européen ? La question peut être vue sous deux aspects : soit à partir du passé, soit pour envisager ce qu’elle présente encore d’avenir. Bien sûr, les civilisations sont mortelles. Mais, l’idée même de civilisation, invention européenne due aux Grecs et fondée sur les exigences du logos, dévoile leur horizon alors que le relativisme culturel, lui aussi européen, manque, par définition, leur caractère propre. Si chaque civilisation renouvelle le sens des valeurs, elle maintient par cela même que tout ne se vaut pas. La notion même de « civilisation » met en question la relativité des cultures mais aussi implique qu’il y a une certaine façon, et pas n’importe laquelle, de s’adresser à l’humain. C’est pourquoi notre question : Qu’est-ce qui est maintenant européen ? reviendra à réhabiliter l’idée même de civilisation.

Nous pouvons dire l’Europe chrétienne parce que, sans le passage par le monde gréco-romain et la rencontre du logos antique, le christianisme serait resté, nous dit Nietzsche, une « secte asiatique » et n’aurait pu imposer son message universaliste. Mais, et cela peut expliquer que nous ayons pris l’habitude de qualifier l’Europe de judéo-chrétienne, le judaïsme a concouru à nous faire regagner sur le christianisme notre caractère proprement européen. « Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau » et « à rendre la mission et l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque. » On s’accordera surtout à reconnaître que la nécessité d’une pensée conséquente et critique qui a pu s’exercer sur des articles de foi a été un élément formateur de l’esprit européen et a marqué l’évolution de cette culture.

L’Europe d’aujourd’hui ne semble pourtant plus se définir qu’en suspendant la résolution de toutes les questions qui se posent à elle à des critères économiques. Peut-elle se reconnaître dans l’idée que les conditions matérielles d’existence sont l’élément majeur d’une civilisation ? Mais pouvons-nous, sur cette base, déterminer la question des valeurs ? Au contraire, en subordonnant à la technique et au développement de la science, l’ensemble de ses caractères, l’Europe se serait engagée sur la voie du déclin. L’erreur est de nous entêter à lier les déterminations éthiques à l’économie et à la technique. Nous avons beau vouloir apporter un « supplément d’âme » à une société industrielle ou dite de consommation, nous n’avons rien en elle pour imposer la forme d’une civilisation.

Avec un Progrès au but indéfini, se présente finalement l’éventualité que l’idée de civilisation ne soit plus nécessaire, et qu’alors ce soit ce qui est européen qui se trouve ici fondamentalement rejeté. Observons en effet comment la notion même de « culture » sert en quelque sorte à effacer et remplacer l’idée de civilisation. La notion moderne de culture est en effet trompeuse car elle laisse croire que la culture est, je cite d’Alembert, cet « air qu’on respire sans y penser et auquel on doit la vie ». La culture peut-elle se réduire à des effets non voulus et naître comme malgré nous ? Faire comme si la culture était donnée, c’est s’en remettre à nos préjugés, méconnaître l’activité formatrice de l’éducation, ignorer ce que la culture a de créateur. On ne doit pas s’étonner qu’une époque qui dit s’enrichir des cultures et qui invente des méthodes d’éducation, n’éduque plus guère, voit s’installer une atmosphère qui ne donne pas d’air, un ensemble de préjugés qui empêchent la seule liberté possible, vivre d’une vie individuelle.

On a abandonné le « style » de la culture, le principe de son indépendance à l’égard du monde et de la société présente. Donner aux trouvailles de l’instant le nom de culture, les égaler aux travaux d’une vie, voilà l’impudence de la « culture » moderne et de la « religion » de la société. Il faut au contraire affirmer avec Nietzsche cette idée de la civilisation qui a distingué sur toutes l’Europe : la vraie culture manifeste l’existence de « quelque chose de plus haut et de plus humain que moi » et que notre temps.

L’idée même de civilisation implique effort vers un type supérieur d’existence et est capitale pour entendre notre question : depuis la Grèce antique, l’Europe a incarné de façon continue le besoin de civilisation. Ne nous y trompons pas : ce besoin n’exclut pas des moyens inhumains sans lesquels rien n’aurait pu réellement changer. Nous sommes aujourd’hui embarrassés par le caractère contradictoire de notre présumée « civilisation technologique ». L’idée que les moyens de la technique n’ont rien d’humain suffit pourtant aujourd’hui à accabler l’Europe qui a été et son ambition d’un type supérieur d’existence. Ainsi l’humanitarisme, qui puise sans vergogne dans les ressources engendrées par le progrès, vaut maintenant condamnation de l’humanisme classique et signifie sa désagrégation. 

Peut-être même que tout le mouvement mémoriel est-il destiné à ne plus permettre que revive ce que l’Europe avait de plus précieux, une culture et les conditions d’une culture aristocratique même en son style démocratique, culture de libre jeu et de libre réflexion. Si l’on veut en revanche que quelque chose de l’Europe puisse encore s’affirmer, nous ne pouvons pas, dit Nietzsche, « anéantir par décret… tout le passé de l’ancienne civilisation » ; bien au contraire, « nous n’avons pas le droit d’en supprimer un seul morceau ». Toute civilisation est redevable à son passé, elle ne peut même être comprise et justifiée sans lui. Lui opposer la violence et l’esclavage, c’est se dissimuler qu’aucune ne s’est privée jusqu’alors de ces moyens et que si l’Europe le fait aujourd’hui (s’en priver et perpétuer l’idée civilisatrice), elle s’expose d’elle-même à son affaiblissement, mais pour un but, le but qui peut encore lui donner un avenir : faire que « chez tous la justice devienne plus forte, l’instinct de violence plus faible. » Sans ce but et surtout les moyens de ce but, l’Europe travaille à sa propre destruction : or qui peut assurer que la justice soit aujourd’hui rendue plus forte et l’instinct de violence affaibli ?

Il importe aujourd’hui de retrouver dans cette civilisation un ferment d’avenir. C’est ainsi que Nietzsche entend la question du « bon Européen », en opposition à la « folie des nationalités » et contre Bismarck qui affirmait, à une époque où les conquêtes coloniales en accentuaient les divisions : « Qui parle d’Europe a tort ». Mais surtout la question du « bon Européen » ne peut se concevoir que comme une réflexion sur l’idée civilisatrice et « l’élévation du type homme ». Être maintenant européen, ce n’est plus croire avoir surmonté le nationalisme en s’abandonnant à un cosmopolitisme sans nerf, mais entendre revivre ce que l’idée civilisatrice comportait d’exigences humaines. Les exigences humaines ne se réduisent pas à des exigences d’humanité : ce qu’on peut exiger des hommes, et avant tout la justice, ne s’obtient pas d’abord par pure humanité.

L’idée civilisatrice peut-elle se maintenir encore en ce que nous présente l’Europe actuelle, « démocratique » et « économique » ? Dans le principe, on ne voit pas, avec la mondialisation, ce qui pourrait la distinguer des autres pays ou grandes entités économiques transnationales. Ce qui est européen, c’est d’imposer une certaine idée de la civilisation, de valeurs qui puissent s’adresser à tout homme et à toute société. Mais s’en dégage-t-il aujourd’hui un véritable dessein politique ? C’est ce qu’il nous faut maintenant tenter d’examiner.

2-  L’idée politique de l’Europe.

L’existence d’une Europe politique a été depuis longtemps débattue et parfois tenue pour impossible. L’Europe dont nous entendons parler aujourd’hui autour de nous est celle qui se fait et probablement se fera mais aussi, encore plus probablement, ne sera pas telle que nous l’imaginons. Aucune volonté politique, même la plus calculée, ne se réalise vraiment ainsi qu’elle a été entreprise. Aussi le tort des discours actuels sur l’Europe est de la traiter comme une donnée quand elle est une fin projetée. Peut-on réduire tout ce qui fait l’Europe à la recherche du rationnel et de l’efficient ? C’est bien plutôt son unité de culture qui a laissé imaginer qu’une Europe politique est possible.

La construction européenne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale s’est d’abord voulue, dans l’urgence et la nécessité, économique. Pourtant, est-ce que l’Europe peut-elle s’accomplir en regroupant les pays du continent sur ce seul critère ? Son incapacité à se définir sur cette base comme spécifiquement « européenne » se manifeste dans la possibilité envisagée de faire aussi entrer dans cette union économique des pays comme la Turquie ou encore du pourtour méditerranéen.

Mais il est surtout remarquable que l’histoire qui se fait ici, l’histoire de l’Europe actuelle, vérifie le mot de Pierre Gaxotte : « l’Histoire dont on nous accable, c’est l’histoire à faire qu’on nous donne comme faite ».

Le choix européen n’est toujours pas une évidence mais il se déroule comme s’il l’était. Certes, aucune décision ou aucun projet politique ne se présente d’abord à tous comme une évidence. Mais, en dépit comme en raison des réalisations d’un demi-siècle, l’idée même d’une Europe politique reste toujours sujette à débat. Peut-être manque-t-il justement à l’Europe que nous connaissons aujourd’hui, occupée au « comment » de sa construction, d’avoir approfondi le « pour quoi ? ».

Si la question: « qu’est-ce qui est maintenant européen ? » suscite le désarroi, l’indice le plus manifeste en est qu’on peut douter que cette Europe ait l’intelligence politique de son but. L’économie, pour être nécessaire, ne peut constituer à elle seule un but. Ce qui est maintenant européen est devenu tellement lié à  la science et la technique que ce sont aussi les formes de la culture et de l’art qui se voient de plus en plus mesurées et subordonnées à des critères économiques. L’Europe peut-elle ainsi s’organiser et se soumettre de cette manière à la contrainte économique sans perdre ce qui fait proprement l’« européen » ?

Pourtant, l’idée actuelle d’une Europe politique est la conséquence dernière de cet état de choses : son histoire moderne accompagne le développement des sciences et des techniques. C’est au XIXe siècle surtout, suite à l’ère des découvertes et à la colonisation, qu’une économie mondiale s’élabore par l’émigration européenne. Le monde s’est européanisé, mais l’Europe n’est plus la seule à faire l’histoire. Sous la pression des forces du Nouveau Monde puis l’effet de ses propres dissensions, elle a dû se mettre à la recherche de son unité, pour se maintenir ou se rétablir comme puissance économique. Le développement économique a longtemps été entretenu par la rivalité des nations européennes jusqu’à ce que son coût matériel et surtout humain, mais aussi l’exploitation qu’en ont fait les deux Grands de l’époque, ait fini par les contraindre à la pacification ; mais l’Europe en est la conséquence, non la cause.

L’Europe issue de la Seconde Guerre mondiale, je reprends ici la judicieuse expression de Paul Claudel, n’avait plus en elle-même son « centre de gravité ». Cela sous-entend que son maintien était devenu un problème politique.

Mais se montre-t-elle à la hauteur de ce problème ? Voit-on depuis des buts de grande politique qui soient supérieurs aux objectifs nationaux? On ne saurait tenir pour tels les institutions technocratiques, de gestion administrative quand « agir scientifiquement » n’a pas de sens en politique (Julien Freund).

L’idée politique de l’Europe reste vague et controversée et le courant prédominant depuis 1945 d’une communauté économique l’accrédite, pour le dire comme Paul Valéry de la poésie, comme une « notion dont le vague tient lieu de définition ». L’Europe que l’on propose, surtout lors des consultations référendaires, n’est jamais précisément définie mais toujours cosmétiquement morale, une Europe de bonne volonté qui ne s’inquiète même plus de ce qui peut être proprement européen.

Pourtant, on croit généralement ou on veut croire que son organisation politique est rationnelle et même scientifique. Malgré l’écume de la réalité, l’Europe ne se comprend pas comme un vrai problème politique pour la bonne raison qu’on y voit un problème de politique qui, comme tout problème moderne de politique ordinaire, consiste à « faire avec » mais « comme si » on devait en garder la maîtrise technique par l’administration, le droit et la science. On entend enseigner ce qu’est l’Europe par ses institutions. Mais s’inquiète-t-on alors de leur réelle portée, ces institutions suffiront-elles jamais à régler la vie sociale et politique, ceci est-il même à désirer !

Mentionnons ici deux philosophies modernes critiques du droit que s’arrogent la science et la technique de dicter ce qu’il faut faire. Les philosophies de Jürgen Habermas et de Hans Jonas tentent de résoudre la question : quel devoir suit de ce qu’on peut faire ? et présentent une alternative à la loi de Gabor : « tout ce qui peut être (techniquement) fait sera fait ». Essayant de reconsidérer la place prise par la technique, elles éclairent deux difficultés majeures de l’Europe actuelle.

Selon Habermas, la conviction que les exigences technico-scientifiques conditionnent l’évolution des sociétés modernes entretient l’illusion d’un pouvoir technocratique. La décision politique, pense-t-on en effet, doit se plier aux « contraintes objectives » qu’impose la logique du progrès scientifique et technique. Mais ce n’est là qu’une « idéologie » mystificatrice qui fait croire à la réalité du pouvoir technocratique : un tel « pouvoir » n’agit qu’en faisant croire à sa réalité. En fait, on ne gouverne plus, on gère et le politique, dérivant en priorité de la rationalisation de l’activité économique, ne peut plus affirmer son autorité propre, entendons celle qu’elle recevait du « processus de formation démocratique ». Cette idéologie  s’accompagne et s’accommode ainsi de la « dépolitisation des masses ».

Pour Hans Jonas, la reconnaissance du danger que constitue l’accroissement de la puissance technologique pour la survie de l’espèce crée des devoirs à l’égard d’une humanité future. Nous ne pouvons rien attendre de la technique elle-même. Donner une dimension écologique à la technique est le seul moyen de la traiter d’un point de vue éthique et cette éthique est une éthique de la responsabilité. Le Principe responsabilité, qui porte l’homme à prendre la question de la survie de l’espèce au sérieux, n’est toutefois pas un principe rationnel mais repose sur la peur, relève non de la science, mais de la religion. Il ne peut se justifier car il n’y a à proprement parler pas de droit pour ce qui n’existe pas et, en l’occurrence, pas d’obligation à l’égard de l’humanité future.

Au fond, ces deux philosophies ont en commun de se tenir, c’est leur réel intérêt, dans un champ de questions unique: « peut-on parler de civilisation technologique ? » Mais elles ne le développent pas comme problème. Elles ne nous donnent pas une idée satisfaisante de ce qui est européen, précisément mis en cause par le besoin, spécifiquement technocratique, de tout mesurer à des normes éthiques.

À l’évidence on croit toujours pouvoir conférer une mission essentiellement civilisatrice à la technique, c’est le « Progrès », mais la recherche de normes éthiques elle-même relève de ce principe ! Il n’y a pas ici de privilège des normes éthiques. Si l’idée de la technique exclut dans son principe la question : quel devoir suit de ce qu’on peut faire ? le problème des conséquences humaines ne surviendra qu’une fois celles-ci produites sauf si elles présentent un intérêt technique. On pense toujours que c’est par des progrès techniques que l’on peut espérer se sortir des impasses de la technique. La prétendue civilisation technicienne s’enferme dans la gestion des difficultés qu’elle aura créées. C’est la voie dans laquelle se trouve engagée l’Europe telle qu’elle se construit aujourd’hui. Depuis des décennies déjà, le monde moderne et industriel, mis devant ses difficultés, oscille sans discontinuer entre les deux pôles de l’écologique et de l’économique. Mais ceux-ci n’ont rien d’antinomique, l’un se nourrissant de l’autre.

La techno-science n’a proprement rien à dire sur la valeur du monde. Mais elle n’est pas pour autant neutre, elle détermine en grande partie l’évolution des sociétés. Aussi, le Conseil de l’Europe se veut une instance qui, en marge de l’Union économique, fait sa règle des droits de l’homme et de la prééminence du droit et commande de maintenir que les fins et les valeurs sont dans un État de droit de compétence politique et morale. Pourtant, si la technique impose une valeur préalable à tout choix individuel ou social, comment soumettre ce qui est techniquement et économiquement possible à ce qui est moralement souhaitable ? On ne voit pas décisivement que les normes éthiques et juridiques soient une limite aux exigences de la production. En fait, tout le développement de la techno-science nécessite de mesurer la valeur de la technique aux usages qui en sont faits et ne permet d’envisager les « questions d’éthique » que dans un cadre convenu.

Le Conseil de l’Europe trouve sa limitation propre dans l’institution. Son rôle de premier plan reste théorique, sa juridiction doit formellement veiller à l’observance de principes politiques déclarés. La démocratie par le droit et le progrès économique et social situent l’assise des valeurs européennes. Ses conventions, qui s’imposent aux législations nationales, conduisent néanmoins à un effet de fait contraire à ses principes : sous couvert des droits de l’homme, elles restreignent, avec la liberté critique et le délit d’opinion, les libertés politiques. Si on veut respecter l’esprit et la nécessité de la règle, la réalité exige parfois de la reconsidérer, d’envisager donc aussi que la démocratie par le droit puisse faire question.

Le progrès est une notion ambiguë. Il n’y a pas de civilisation sans progrès mais le progrès réduit à sa dimension juridico-économique déjuge la civilisation et la pensée. Le monde moderne finit par confondre le besoin de civilisation et la nécessité de la croissance économique. Au lieu donc de s’enfermer dans le problème posé par une science qui dicterait la loi à la politique, tâchons de retrouver ce qui, dans la tradition européenne, pouvait nous garder de tout ramener à des formes de production économique et à la prépondérance technologique. Ce qui est ici en jeu, c’est le besoin de civilisation ; la possibilité de sa perte fait tout le sens de la question : qu’est-ce qui est maintenant européen ?

 

  1. Qu’est-ce qui peut encore s’affirmer comme européen?

Qui veut dominer une question et la comprendre en toute rigueur ne doit pas se mêler de faire que les choses se plient à ce que lui-même ou ses auditeurs pourraient en attendre. L’Antiquité a appris à l’Europe occidentale à ne pas juger selon les critères de son temps. L’abandon de la culture humaniste devait donc amener à faire le contraire, suivre les « idées modernes », soi-disant au nom d’une plus grande tolérance. Mais l’état d’esprit européen pousse aussi à faire que ce qu’on tâche de comprendre, on tend à le changer. Aussi, notre tolérance n’indique aucune largeur ni hauteur de vue ; partout, l’étude devient calcul, au nom de l’égalité, on relativise, tandis que seules les formes supérieures d’activité et les grandes œuvres ont encore pu présenter une possibilité d’avenir pour les peuples. C’est cet élément d’unité qui semble se dérober à nous aujourd’hui.

La raison en est que nous « périssons des moyens matériels de la civilisation » (Nietzsche, souligné par nous), ce que notre science rend sans commune mesure avec la situation de l’Empire romain. En soumettant les besoins de toute société à des contraintes strictement scientifiques et techniques, il n’est plus question de discipliner et d’unifier les instincts des peuples. Aussi, le problème de l’Europe n’est pas envisagé comme un enjeu de civilisation. Preuve en est que les instances politiques européennes, portées à se voir comme des institutions à finalité primordialement économique, se refusent aujourd’hui, conséquence ultime de l’humanisme des droits de l’homme, à envisager tout conflit de civilisations. Nous inclinons à  déterminer ce qui est européen en nous fondant sur l’histoire du développement scientifique, technique et économique. Cette vue récente, restreinte, toute « moderne », s’explique aussi par l’importance prise par le « social ». Pourtant, il y a matière à réfléchir sur la conviction que l’Europe devait se constituer sur un fondement économique et social.

Il faut même affirmer aujourd’hui le contraire. En accordant la primauté au pouvoir du droit, les politiques s’engagent dans la logique de l’Europe indissociablement marchande et sociale. Ce qui est social entre dans le circuit marchand et ce qui est marchand dans le circuit social. Les deux ont en commun de demander un fondement et des règles de droit. Notre époque connaît, dit Pierre Manent dans La Raison des nations, un affaiblissement « de la vie politique des nations européennes » dû à « l’élévation du droit aux dépens du pouvoir ». En somme, les institutions européennes, qui ont pour préalable une décision démocratique, sont néanmoins un facteur d’effacement sinon de destruction  de la vie démocratique nationale. En rejetant la question de l’identité nationale (éludant celle de la souveraineté), l’Europe semble impuissante à poser la question de sa propre identité, elle s’agrège de plus en plus de nations en une fuite en avant qui montre qu’elle n’a jamais permis ni donné le temps de s’assimiler les étapes de son « développement ».

La difficulté de se reconnaître Européen aujourd’hui vient de la façon dont, politiquement, s’est engagé le chemin de la construction européenne : il s’agit justement d’une « construction », d’une élaboration qu’on a voulue rationnelle, en oubliant que si nous sommes tenus d’être cohérents dans nos pensées, il ne nous arrive presque jamais de pouvoir l’être dans nos actes.

On doit, depuis Rome, à l’Europe la notion d’une supériorité du droit et de la rationalité des règles de société que le droit impose. Mais aussi, Montesquieu voit la pire des tyrannies lorsque, « à l’ombre des lois, et avec les couleurs de la justice… on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s’étaient sauvés. » Parler d’esprit des lois, c’est rappeler qu’on ne doit pas croire inconsidérément que la loi remédie automatiquement à l’arbitraire. Le juridisme est pourtant la voie prise par les institutions supra-nationales comme l’Europe qui a cru se prémunir ainsi des totalitarismes que, contre toute sa tradition antérieure, danger pour elle-même, elle a fait ou laissé naître. L’arbitraire est encore plus implacable, qui dispose de la loi. Le législateur, surtout humanitariste, n’est pas vraiment un humaniste. La manière dont est faite et rendue la loi aujourd’hui, particulièrement en raison des contraintes européennes, est pour beaucoup dans l’incompréhension d’une Europe dont même ceux qui y sont favorables ne se sentent pas les citoyens.

Si l’on veut que l’idée politique de l’Europe nous justifie, les vues de Michaël Oakeschott dans De la conduite humaine sont très instructives. Pour lui, la vraie tâche de la philosophie politique est de changer notre compréhension de nous-mêmes plutôt que de changer le monde. Il faut s’ôter le désir néfaste, entretenu par la longue suprématie scientifique et technique de l’Europe, de transformer rationnellement le monde, même si cela implique notamment de renoncer au « froid confort de la solidarité ». Nos erreurs généreuses, ajouterai-je, sont de fausses générosités et de vraies erreurs. 

On voit bien aujourd’hui que l’Europe se trouve dans une impasse en s’acharnant à se présenter en issue économique pour ses populations. 

Comment l’Europe peut-elle être supposée constituée quand elle se révèle incapable, dans des cas concrets, comme l’immigration, de gérer autrement qu’économiquement le fait accompli?

L’insuffisance du critère économique se montre dans cette pensée de Hegel : « La vraie éthique commence lorsque les individus prennent conscience de leurs buts. » L’Europe actuelle le permet-elle ? Je ne dis pas ici : cette Europe fait-elle que nous prenions conscience de nos buts, y oblige-t-elle ? mais : s’y prête-t-elle ? En effet, on n’a jamais pu répondre à la question de ce qui est européen sans que l’individualité s’y donne librement des buts. C’est là son caractère unique. « Par les idées de la raison, par des tâches infinies », note Husserl dans la Crise de l’humanité européenne, l’Europe voue l’humanité entière à se former librement ; mais, faut-il encore compléter, en fait elle n’a pu agir, d’une façon ou d’une autre, « en bien et en mal » (Périclès, à propos d’Athènes), que comme puissance. Comme on lui reproche et elle se reproche depuis d’avoir agi comme une puissance, peut-elle encore s’affirmer et se reconnaître européenne ? En tous cas, la faute insigne serait aujourd’hui pour elle, sous peine de rester une construction idéologique surajoutée, de persister à rejeter son passé, de croire politique de rejeter ce passé.

Ce que l’Europe moderne et progressiste croit être son devoir et sa force peut se révéler le germe de sa destruction. Elle croit, dit Oakeschott, en la possibilité de construire la société sur des principes rationnels de justice. Mais, point essentiel de son analyse, la règle ne détermine pas la conduite humaine. Les règles, pratiques ou coutumes, qui semblent régir nos conduites sont semblables à un  langage : pas plus que le langage ne détermine quelles paroles seront dites, pas plus les règles, pratiques et coutumes, ne déterminent ce qui sera fait et en vue de quoi. Si les lois sont les règles nécessaires à l’État moderne, il est foncièrement erroné d’en tirer la conséquence qu’au droit nous sommes tenus comme à devoir engager des actions uniformément déterminées. L’association civile est « fondée sur un langage commun et non sur le fait… de prononcer les mêmes phrases. » (ce qui disqualifie la pensée unique). On ne peut donc lui assigner de fin dont on puisse déduire rationnellement de bonnes lois ni tirer un axiome universel de la conduite humaine. En revanche, c’est en faisant de l’État « une association d’entreprise commune », visant un but commun qu’on peut entendre construire ou reconstruire une société à partir de principes rationnels de justice. La compréhension de « l’État moderne européen » oscille entre ces deux pôles. Les temps modernes supposent donc deux types de compréhension de soi de l’homme européen : d’un côté, l’individu libre qui a tendance « à préférer la route à l’auberge » et, de l’autre, celui que Oakeschott appelle « l’individu manqué », qui se voit « comme un partenaire d’autres hommes dans une entreprise commune et comme quelqu’un qui a droit à une part dans le stock des œuvres communes. » L’Europe actuelle s’accommode surtout du second type. Mais ce n’est pas sans conséquences.

Le souci humanitaire des nations riches, surtout européennes, ne peut conduire qu’à une impasse pour elles-mêmes. La différence des cultures ne permettra jamais une égalité de conditions économique. Nous pouvons dire que les hommes ont les mêmes besoins, mais ils ne les éprouvent ni surtout ne peuvent s’en satisfaire pareillement. Ce n’est pas parce qu’ils sont aimés que les Européens et les pays riches et démocratiques attirent la convoitise des démunis. Acceptés parce que dans le besoin, pourquoi, utiles ou non, ces derniers devraient-ils adopter d’autres façons d’être que celles nécessaires à la satisfaction de leurs besoins ? Il nous faut, contre l’esprit égalitaire des démocraties modernes, revenir à la profonde réflexion d’Aristote que l’utilité ne fait pas même la citoyenneté : « participer aux droits de la cité », non habiter ni même participer à la vie sociale, fait le citoyen ; « il ne faut pas croire que soient citoyens tous ceux dont la cité ne peut se passer. » On peut alors concevoir que, pour Oakeschott, les peuples européens devraient se découvrir « profondément honteux » de la disposition à « imposer à un État le caractère d’une solidarité commune », qu’on considèrera, poursuit-il, « comme un reste de servilité. » 

Le choix politique pour l’individu manqué a encore d’autres conséquences. L’Européen, plus que les autres Occidentaux, se révèle peu capable, en raison même d’une tradition chrétienne mal comprise et de ses conditions de vie, de se penser en ennemi et en guerre. Mais, pas d’échappatoire ici, Platon : « Celui qui est haï est l’ennemi, non celui qui hait », ou encore, Julien Freund : « l’autre vous traite en ennemi, vous l’êtes. » Mais que peut faire l’Européen, qui n’a pour planche de survie que la loi et, au nom et en raison du droit établi en vue des États et de leurs institutions, se voit dire qu’il n’y a pas péril en la demeure ? Ouvrir les nations européennes à l’immigration de masse pour plus de croissance économique pourrait contre toute attente conduire à une « guerre civile » qui n’en aura que le nom car un camp sera fait de citoyens de nom, bien que de droit, qui ne se reconnaissent pas Français ni même Européens. L’Europe paie d’avoir voulu, à la suite des États-Unis, imposer hors de propos la démocratie. Cela invite à reconsidérer le « dogme du progrès par la démocratie » et la voie prise par le Conseil de l’Europe, qui s’interdit, devant le fait, de s’aviser sur le fond de possibilités de droit nouvelles. Notre pensée du principe démocratique se révèle dramatiquement insuffisante. Faute de formation humaniste et de revenir à nos classiques la voie est ouverte à l’émotion sans retenue qui permet aux politiciens d’escamoter toute responsabilité quand le vaisseau trop chargé du droit, pur moyen de politique déclarée, chavire et sombre. On ne peut que s’avouer ici : incapable, devant les faits qui menacent ses propres principes, de changer la loi, l’Europe se découvre sans idée politique.

Le cosmopolitisme des droits de l’homme est le péril d’une société qui érige en principe le bien-être matériel. Nous avons tort de croire pouvoir ainsi nous appuyer sur les ressources engendrées par la science et la technique et de professer les théories du bien-être futur. La tension entre la vocation cosmopolite de l’Europe et le sentiment d’appartenance à la patrie ou à la Cité, tension du logos qui constitue l’idée civilisatrice, est aujourd’hui entretenue superficiellement. L’Europe politique est l’Europe des partis ; « pour celui qui appartient à un parti, que peut signifier la « patrie » ? » (Dostoïevski). De même, que peut, pour nos politiques, signifier l’Europe ? Est-ce parce qu’elle n’est ni une patrie ni un État que cette Europe qui fait déjà partie de nos conditions d’existence est impuissante encore à nous faire retrouver le goût pour ce qui est européen, goût qui fait qu’on s’est toujours senti Européen parce qu’on s’est aussi senti Français ou de toute autre nationalité d’Europe ?

 

Conclusion. Demander : « qu’est-ce qui est encore européen ? » c’est s’inquiéter du point d’appui nous permettant de nous reconnaître encore tels. À la question : « L’Europe doit-elle périr de l’européanisation du monde ? », nous pouvons répondre non, si l’on cesse de juger que le « Progrès », qui s’avère tout compte fait éconduire la liberté critique, sera son apport majeur. Ce qui est européen, c’est le besoin de civilisation, besoin qui nous place au-delà des limitations de la nation : mais quel désir de civilisation peut seulement nous inspirer l’Europe actuelle ? Elle n’est encore qu’une commodité qui recouvre la raison des nations.

Ce qui est européen se meurt quand le langage de l’homme européen, humaniste et légaliste, qui a pu soutenir ainsi les droits de la raison contre les croyances, ne parvient plus à se faire entendre, notamment en raison de la confusion entre humanisme et humanitarisme, entre individualité et humanisme. Le Logos, qui fait l’originalité du savoir-vivre européen, postule la possibilité de valeurs communes aux hommes, mais non pas que toutes les valeurs puissent leur convenir. C’est pourquoi il est réflexion incessante, « tâche infinie », sur le sens du monde et plus encore interrogation sur l’existence du but. Ce qui est européen, c’est de créer le but, privilège des individualités. Ces individualités ne se reconnaissent pas dans ce qu’on donne aujourd’hui pour européen ou pour l’Europe ; elles pressentent qu’il n’y a pas d’avenir pour elles. Pour retrouver pleinement ce qui est européen il faut accepter enfin de ne plus vivre, comme aujourd’hui, sur le préjugé de l’Europe, préjugé d’une « histoire à faire que l’on donne comme faite ».

 

                                                                                                                                                  CLAUDE GIBOIN,

professeur honoraire de philosophie, correspondant de l'InstitutJacques Cartier à Nouméa

 

                                                            

 

 

Lorsque Richelieu entre au Conseil du Roi en 1624, sa tâche s’annonce difficile. Pour redresser la situation en France, il doit se battre sur tous les fronts. Il est alors soutenu par Marie de Médicis, dans son projet de faire refleurir les lys dans le royaume de France. Mais l’homme à la poigne de fer se fait aussi rapidement beaucoup d’ennemis, car son programme dérange. L’objectif de cette présentation est de confronter les multiples courants d’opinions et les points de vue de ses contemporains, afin de souligner l’exagération de leur adulation ou de leurs critiques à son encontre. Elle se propose de revisiter les clichés qui continuent à circuler de nos jours à son sujet et de rétablir la vérité historique qui se cache derrière le mythe de l’homme rouge. Elle présentera à la fois l'homme d'Eglise, qui a contribué à mettre en place la Contre-Réforme catholique, l'homme d'Etat qui a voulu séparer la politique de la tutelle religieuse et l'homme de culture, qui a su mettre l'art au service de la grandeur de la France.

Marie-Pierre Terrien, Université du Maine