Conférence de l'Institut Jacques Cartier

Jeudi 1er octobre 18 heures, amphi Gaston Morin, 62 rue Jean Jaurès Poitiers  

 Qu'est-ce qui est maintenant européen ? par Claude GIBOIN professeur honoraire de philosophie, correspondant de l'Institut Jacques Cartier à Nouméa

Présentation Jean-Yves Mezerette, Vice président de Jacques Cartier

Aux doutes et aux critiques qui s’élèvent au sujet de l’Europe actuelle et de ses institutions font plus profondément écho la perplexité et l’incertitude sur ce qui peut être encore européen. Aussi importe-t-il de déterminer autant que possible ce qui est européen afin de décider si nous pouvons encore nous affirmer et être justifiés comme tels. Pouvons-nous accepter que ce que la civilisation européenne a de paradoxalement singulier, pouvoir s’adresser à toute l’humanité en favorisant la libre individualité, ne soit que passé révolu ? L’Europe périra-t-elle de l’européanisation du monde ? Inutile de souligner l’actualité de la question, si on ne voit pas ici en quoi il importe toujours de se savoir Européen.

 

     

En hommage à Michel Richard, Président fondateur de l'Institut Jacques Cartier

 

En entendant lutter contre les idées reçues, l’intellectuel ne s’abuse-t-il pas sur son pouvoir de changer la société par le savoir ou l’art ? Nous appelons en effet de ce nom, qu’ils soient philosophes, savants ou artistes, ceux qui interviennent dans le domaine de l’opinion, pensant pouvoir et même devoir y exercer une action sur les choses humaines. Ce n’est jamais tout à fait leur science et leur art qu’il faut considérer ici mais la pensée qu’ils sont utiles et même nécessaires à l’évolution de nos sociétés. Il se pourrait que ce soit une idée reçue à laquelle le vrai philosophe échappe parce que, de lui, on se demande d’abord en quoi il est connaisseur. Nous montrerons qu’au contraire le rôle social et politique dévolu à l’intellectuel le soumet immanquablement au monde de l’opinion, qui est celui des idées reçues.

  1. De l’incertaine extension du domaine du savoir : « les intellectuels ».

Les intellectuels prennent position dans les problèmes actuels, dans l’idée que leur savoir et leur culture les destinent à agir sur leurs contemporains (l’« intellectuel » est une notion moderne, vivre au-delà de son temps est devenu secondaire). Leur formation passe par la maîtrise des instruments critiques nécessaire à la recherche de la vérité ; il en reste une aisance dans le maniement des idées qu’ils peuvent faire servir en d’autres domaines que le leur. Mais s’ils entendent, au nom de leur savoir et de la liberté critique attachée à toute expérience de savoir, intervenir au-delà de leur domaine propre de compétence, la pertinence de ce savoir ne s’en trouve-t-elle pas altérée ? Sont-ils alors en situation de soutenir l’exigence d’objectivité et de rigueur dans la réflexion qui les justifie en tant qu’autorités savantes ? Nous pouvons donc supposer que l’image de l’intellectuel relève du domaine des idées reçues, qui n’implique pas de réflexion nécessaire sur ce qui peut bien être vrai. Le crédit accordé aux intellectuels de parler au seul nom de la vérité (sa vérité pour l’artiste) ne serait qu’un préjugé nécessaire, parfois justifié, parfois non.

Leur droit de s’exprimer au nom du savoir et de s’opposer aux idées reçues pour répandre les lumières doit donc être mesuré. En effet, ce que nous devons à la science doit aussi pouvoir être dissocié de la foi en la science : c’est par un idéal de science que Bouvard et Pécuchet ont entrepris leur Dictionnaire. Leur ridicule est celui d’une ambition d’une « vie commandée par la science » mais démentie par un commerce des idées exercé sans discernement. Il faut se demander si les intellectuels, malgré leur formation critique méthodique, ne commettent pas, quoique par un autre chemin, l’erreur de Bouvard et Pécuchet, se fourvoyer sur la façon dont on croit avoir affaire à des idées : en prenant au sérieux les opinions et en pensant pouvoir les traiter comme des vérités. En sortant de la spécialité où ils se sont formés, ils croient pouvoir faire commerce d’idées et par leur seule capacité de raisonnement tenir un discours légitime et vrai. L’intellectuel semble réitérer la prétention du philosophe à traiter de réalités qui dépassent un domaine du savoir, sauf que le philosophe ne la présente jamais au nom d’un savoir. Son interlocuteur peut toujours douter de ce qu’est le savoir philosophique. En revanche, nous présumons avec les intellectuels que d’idées on débat objectivement alors que, autodidactes hors de leur domaine, leurs interrogations retombent, pour ou contre, dans des propos convenus. Mais la question est alors : est-ce que toute généralisation d’un savoir ne se paie pas d’une perte de vérité ? Il y a bien un savoir prétendu dans la façon même dont les idées reçues se présentent, bel et bien jugées. Nous faisons de même de leur compétence une sorte de compétence universelle, un droit à parler librement au nom d’un savoir et, en gens de métier, d’être enclins à trancher de tout sur le moindre rapport de ce savoir au problème envisagé. Les intellectuels comme, depuis qu’ils existent, les philosophes, font l’objet d’idées reçues ; réputés disposer de la capacité de bien juger en toutes choses ils sont tout autant moqués pour le faire aussi hors de propos que pris au sérieux et respectés. Cependant nous continuons à leur reconnaître un rang particulier : par leur savoir et une compétence réels demandés par l’institutionnalisation de la culture et des questions éthiques, ils peuvent « changer la société » et ont une fonction à remplir en son sein. Mais il nous faut envisager pour cette raison même que leur liberté d’examen soit limitée par l’opinion, et qu’elle peut même contribuer, en corrigeant les idées reçues pour ce qu’il convient de penser, à imposer une « pensée unique ».

  1. Critiquer les idées reçues ne rend pas prêt à penser.

Pourtant, dira-t-on, on attend de l’intellectuel qu’il s’attaque aux croyances qu’on ne saurait justifier objectivement, au besoin qu’il choque les préjugés. Affirmer que son rôle est d’exposer des raisons n’est pas mettre en cause les idées reçues, seulement se donner des motifs extérieurs de décider entre elles. Il nous convainc peut-être de batailler contre elles, mais Don Quichotte le faisait aussi face aux moulins à vent. Le danger qui menace l’intellectuel est en effet de se laisser prendre à l’imagination de la vérité, de croire qu’il lutte nécessairement pour la vérité face à l’opinion courante. On ne peut traiter sans précautions les opinions en vérités car c’est en étant prises pour des vérités que les idées reçues prennent corps : elles sont des « idées » partagées, des « pensées » communiquées, qui valent avant tout parce qu’elles sont facteurs de communication et non parce que déterminées ou saisies pour leur vérité même. L’image de l’intellectuel qui s’attaque aux idées reçues parce qu’elles sont fausses et mal jugées nous a persuadés de son rôle nécessaire ; seulement, celles-ci ne sont pas du tout jugées pour ce qu’elles disent objectivement. Qu’elles circulent en noms, proverbes, lieux communs du sentiment et de la sagesse populaire, leur signification tient moins au savoir de ce dont on parle qu’à ceci : « qui parle ? ». Ce qui ne sera jamais ici qu’affaire d’opinion. « On » parle, mais alors l’intellectuel n’est jamais défini que par la place que le public lui réserve : s’il entend se la donner, il ne peut plus la revendiquer que parmi autrui.

Leur « engagement » prétend une capacité à exercer cette influence, provoquer cette « prise de conscience » qui dévoile la fausse bonhomie des idées reçues. Mais dans la mesure même où ils ont quitté leur domaine de recherche, quel objet peut désormais satisfaire et justifier leur exigence de connaissance ? Ce qui fait l’intellectuel, c’est l’oubli de la question de la science. L’« idée reçue » est le nom des opinions mises en doute pour montrer qu’on peut penser autrement mais on peut se demander ce qui peut être mis en doute en elles. La science peut les contredire pour les propositions qui sont ou vraies ou fausses, pourtant les faits scientifiques ne dissipent pas toujours ou partout les préjugés. Tout ce dont nous parlons n’est pas ou vrai ou faux et, caractéristique, au fond, des idées reçues, les opinions n’ont pas d’objet déterminé. Elles peuvent trouver un contraire tout aussi sensé comme le montrent souvent les proverbes. L’importance prise par les intellectuels tient à ce que les vérités d’opinion sont des « idées pour conversation » faites « pour étonner le monde pendant un temps plus court que le temps de la réflexion » (Paul Valéry, Tel Quel, I). Le « prêt à penser » n’implique jamais que l’on soit prêt à penser. Les connaissances intellectuelles ne servent souvent pas plus qu’à cela, elles évitent de perdre le temps de la réflexion ; dans le débat intellectuel, avancées à l’appui d’une démonstration, elles la tournent encore au vent de l’opinion pour pouvoir penser l’influencer.

Est mise en jeu dans notre disposition à juger des idées reçues la possibilité de ce qu’on appelle « penser ». En s’opposant à elles parce qu’il pose qu’il sait ce qu’il dit, l’intellectuel éloigne de l’intelligence philosophique. En un mot, « l’intellectuel » des medias (il n’y en a pas d’autre pour le public) n’est pas un homme de pensée. Critiquer en général les idées reçues et les réputer vaines ne prouve en rien un usage bien entendu du savoir et du temps mis à savoir. En les jugeant, comme spontanément, insuffisamment pensées, la critique se donne la fausse impression qu’elle est déjà en état de penser. Loin d’être des idées déterminées, que nous pourrions désirer penser et traiter objectivement, elles ne sont que des expressions d’un usage fréquent qui témoignent surtout de l’emprise du langage sur nous. L’idée reçue est une idée vague, c’est-à-dire claire tant qu’on n’a pas à l’expliquer. Elle offre un aperçu facile, non une connaissance distincte. Elle peut être dite une « idée » au sens où elle donne l’impression de comprendre, mais non pas qui puisse être réfléchie de façon déterminée, pour être pensée. Elle nous fait, par définition, toujours retomber dans l’opinion commune, même et surtout en s’y opposant car celle-ci veut que la liberté d’expression soit d’oser en prendre délibérément le contrepied.

  1. L’intellectuel, homme d’opinion et d’opportunité.

Parler d’« idées reçues » c’est montrer qu’on a l’intention de s’opposer à l’opinion, d’en établir la fausseté et s’affranchir ainsi de l’esclavage des préjugés. On ne voit pas alors qu’elles ne sont déjà plus, n’ont jamais été, parce que reçues, essentiellement une question de vérité et de fausseté. Elles ne sont pas même proprement des idées présentant un objet qui puisse satisfaire une exigence de connaissance : elles sont ce qu’il a encore aujourd’hui été utile d’établir pour vrai, même si demain, ce ne le sera plus. S’il y a un reproche à faire aux intellectuels, il est de les tenir pour dérisoires au nom de la Vérité, cet air de supériorité qui leur refuse ce qui a fait qu’elles ont pris corps. Elles sont des préjugés de langage, ces mots et expressions que l’usage a sanctionné, raison pour laquelle nous ne songeons pas à l’utilité de les soumettre à examen. Nos paroles prennent sens d’idées quand nous croyons à la vérité des opinions qu’elles manifestent ; mais c’est parce qu’elles agissent comme un corps de besoins qui échappent en grande partie à la réflexion et au doute. Les idées reçues supposent un jugement aux causes psychologiques qui conduisent aussi bien au faux qu’au vrai ; de plus, elles varient, comme la langue, selon les époques et les milieux et, alors que les appréciations successives de l’opinion ne sont que le reflet de nos besoins changeants, on s’imaginera s’interroger sur leur vérité.

Lutter pour la vérité contre les idées reçues ne signifie pas que l’intellectuel en ait déserté le domaine. Ses lumières aident à faire régner les opinions qu’il convient d’avoir compte tenu de ce que nous savons. Cela dit du même coup que le savoir n’est pas le but, pas même d’imposer le savoir par les moyens du savoir, mais de ce qu’on entend faire valoir par des motifs de savoir. Si le rôle social qu’ils entendent se donner doit avoir une efficace, les intellectuels ne doivent-ils pas en définitive renoncer à quelque chose de leur objectivité, des conditions propres de leur savoir et même de ce qui en a faits des hommes de savoir et de culture ? Ils ne font plus que s’attacher à ce qu’il est opportun, et même nécessaire pour peser sur les événements, de devoir « penser ». Par l’idéologie et leur esprit de système, ils sont à la pointe pour préconiser la tyrannie de l’ajustement à la société et de la société à la théorie qui convient si bien à la sociologie militante. Mais ce caractère théorique leur permet d’épouser sans risque les péripéties du politique. Alphonse Boudard, avec sa touche argotique, a fait la remarque : « Les intellectuels… si les Nazis avaient gagné la guerre, je suis certain, à nos télévises, ça serait à peu de choses près les mêmes figures qui apparaîtraient. Avec la même véhémence, le même talent, la même sincérité à fleur de peau, ils soutiendraient l’inverse de ce qu’ils débagoulent de nos jours. Ils seraient pour l’ordre, la race, la famille. » (Les combattants du petit bonheur). Leur intervention dans le débat public fait croire que le problème posé par les idées reçues est d’abord un problème de vérité, quand il est de leur usage, où il importe de savoir à quoi l’opinion est bonne et quelle est la bonne, donc, ce qu’on doit croire bon. Leur existence favorise, contre l’œuvre même de l’intelligence, « cette proposition exécrable : que croire vaut mieux que savoir » (Nietzsche, Humain, trop humain). En se faisant prêcheurs de vérité, contrairement à ce qu’ils disent défendre, la liberté critique, ils ne prennent pas garde que leur autorité va se voir employée pour retirer à chacun le loisir de connaître et d’examiner. Eux qu’on dit lutter contre les préjugés en ont inventé de nouveaux et, plus souvent, de nouvelles façons de conserver les anciens en leur donnant l’attrait de la nouveauté. Ainsi, l’intellectuel perd toute humilité devant l’opinion et se fait valoir parce qu’il flatte son désir de changement. Mais flatter l’opinion, note Platon, c’est devoir la suivre : elle attend, pour ou contre, qu’il dise ce que nous croyons ou aimons croire que les choses sont.

Ainsi, s’attaquer aux idées reçues ne prouve pas que l’on soit avant tout soucieux de vérité. On n’a au contraire pas dépassé l’horizon de l’opinion. Particulièrement, en ce qui nous occupe ici, lorsque nous jugeons que les intellectuels savent ce que nous devons faire et supposons qu’ils doivent savoir ce qu’ils font. Si, le temps passant, nous n’avons plus pu croire que ce sont les seules raisons de la connaissance qui déterminent leurs choix, le préjugé auquel ils sont conduits par cette autorité qu’on leur reconnaît d’être plus aptes à parler en connaissance de cause demeure. Le rôle de l’intellectuel est de nous apporter des réponses. Toute la difficulté, lorsqu’on entre dans le domaine de l’opinion, où les idées reçues règnent, est de savoir ce qui peut être traité en connaissance de cause, mieux, de délimiter ce qui est en cause. Les « causes » ne sont dans l’opinion que les idées reçues pour lesquelles on a pris parti, des questions bel et bien jugées et auxquelles on s’est déterminé non tant pour leur vérité que par rapport à autrui. On ne s’étonnera donc pas de voir compter les demi-savants parmi les « intellectuels » et que, pour le public, les medias, les institutions et eux-mêmes pour partie, ils n’existent plus que « pour paraître ». En effet, les débats d’opinion ne nécessitent pas qu’on s’entende sur ce qui est en question ; dominés par la mauvaise foi, ils évitent même plutôt de le mettre au jour. Nombre de débats d’école se tiennent en négligeant de savoir si le problème est bien posé. Contrairement à ce qu’on attend d’eux, les intellectuels entretiennent les faux problèmes en se déterminant en fonction du besoin qu’il y a de les poser ainsi et non ainsi. Si le problème est bien posé, leur expertise vaudra non moins en considération de ce besoin. Que leur réflexion les y détermine d’eux-mêmes ou non, les problèmes de société dominent le débat intellectuel. Ainsi l’intellectuel finit, au risque de tomber sous l’accusation quelque peu méprisante d’« amateurisme », par faire servir ou desservir ses qualités propres à des causes dont, même s’il croit ou veut croire le contraire, il n’a pas l’initiative ou, pire, que ses abstractions prétendront résoudre d’elles-mêmes comme si la réalité qui, seule peut les asseoir ou les corriger, devait y obéir. En revanche, rappelle Schopenhauer, chez les vrais philosophes, « le doute naît en présence de la réalité elle-même ».

  1. Limites de l’intellectualisme.

«  Quelle démence de prétendre gouverner le monde par des abstractions, par des analyses, avec des notions incomplètes d’ordre et d’égalité, et avec une morale toute métaphysique ! » Talleyrand anticipe par ces mots tous les défauts que laissait présager la philosophie des Lumières et que va personnifier « l’intellectuel ». Il condamne la tendance à surestimer son rôle politique. En se posant comme un législateur qui commande en raison, son impuissance à agir sur une réalité qui ne se plie pas en tout à des principes finit par faire que l’intellectuel lui-même favorise le préjugé que le savoir n’a pas d’importance ! Le manque de pragmatisme des théories politiques que les hommes de savoir et les demi-savants soutiennent est dramatique en l’affaire. On ne peut pas ici laisser construire des théories comme si elles étaient sans conséquences et se contenter de se fier au jugement des intellectuels ou à un intellectualisme de bonne volonté qui se révèle souvent pour cette raison désastreux.

Robert Musil éclaire la figure moderne de l’intellectuel et d’une certaine façon prolonge Talleyrand lorsqu’il remarque que pour répandre l’influence de l’esprit, l’écrivain cherche « un appareil plus fiable que ce qu’on appelle l’influence intellectuelle » et que le parti politique est « le seul dont nous disposions aujourd’hui ». Or, c’est le point que nous soulevons ici, n’est-ce pas dire que l’influence des intellectuels ne manifeste guère le souffle de l’esprit mais le conformisme moderne ? Ils sont issus d’une époque de journalisme et de démocratie où chacun peut se croire investi du droit d’exister en politique. Il résout en sa personne l’opposition romantique du bourgeois et de l’artiste, il se veut du côté du peuple. Mais c’est surtout parce que les idées, pour être reçues, doivent passer de plus en plus par des techniques de communication, que l’intellectuel trouve sa place de nos jours et apparaît comme la version moderne et appauvrie du sophiste : il est devenu à l’homme de pouvoir ce que l’artiste et l’écrivain étaient au mécène, être et avoir l’appui d’un homme ou d’une politique, même bien médiocres.

En parlant, les intellectuels entendent agir sur l’opinion publique et doivent prendre parti. Aussi voyons-nous un corps de chapelles et de courants que les partis politiques ne parviennent pas à s’agréger tout à fait même s’ils en obtiennent l’essentiel, un soutien circonstanciel ; et, pour une bonne raison : leur attitude critique à l’égard de l’État se fait dans le cadre de l’État et la lutte pour le pouvoir dans l’État. Leur ambition est aussi, marque des époques démocratiques, d’obtenir une part de ce pouvoir en se gagnant la masse. L’intellectuel se fait révolutionnaire sans contradiction puisqu’il dit agir pour l’amélioration de la société. Et on peut rester peu regardant sur la réalité de cet effet, en des temps, les temps modernes, où tout changement est généralement vu comme un inévitable gain. S’il donne les apparences de vouloir s’affranchir des lois de la société, l’intellectuel en poursuit les buts, au détriment de l’individuel : par son action, c’est le pouvoir de penser (par soi-même) qu’il affaiblit. Son crédit vient, pour une bonne partie de la reconnaissance universitaire, de « l’engagement de se faire éduquer et estampiller par les établissements d’État ». Le mot de Nietzsche est a posteriori cruel pour ces clercs qui, depuis, ont cru par leur « engagement » montrer qu’ils restent libres de toute autorité : leur réputation, due pour beaucoup à « la croyance aux examens d’État et aux titres conférés par l’État », implique une sorte de servitude préalable, à cette reconnaissance par l’État. Toute notre époque atteste que littérateurs, artistes et philosophes ont renoncé à un principe de civilisation et perdu de leur influence propre en suivant les exigences de l’État et acceptant qu’elles soient avant tout des exigences sociales.

  1. Conclusion.

Le rôle dévolu aux intellectuels ne fait que renouveler l’idée reçue du philosophe dans la cité, bref, d’avoir écarté toute question sur ce qui fait de science vertu. Pour revivifier cette question, on ne peut, devant la réalité, céder à « l’instinct, sans mesure et sans discernement, de la connaissance » (Nietzsche). Cet instinct favorise aussi bien notre aveuglement sur les fins de la connaissance, qui ne sont pas des fins de connaissance. Les idées reçues nous font croire que les discuter se fait à des fins de connaissance alors que ce ne sont que débats d’opinions. Tout désaccord sur les opinions régnantes peut passer pour un désaccord philosophique. Il n’en est rien : aux idées reçues on oppose ordinairement d’autres idées reçues. Les hommes, dit Pascal (Pensées), « aiment à voir dans les disputes, le combat des opinions. » Ce combat-là, dans lequel se jettent les intellectuels, ne sert jamais qu’à avancer et opposer des avis. La puissance de l’activité intellectuelle s’y affaiblit et se défait, elle perd l’intelligence de ses propres fins. Ainsi, la figure de l’intellectuel ne permet pas de comprendre la différence du philosophe et de se libérer de l’idée reçue qu’on en a en relevant l’intérêt pris à la vérité. Il finit par raisonner sans souci de la réalité ; il perd tout sens, et tout bon sens, à donner un caractère systématique à l’opinion. Tant qu’on ne cherche qu’à rejoindre le camp des bien pensants ou des mal pensants en se souciant des idées reçues, on ne pense rien.

 

                                                                 Claude Giboin,

                                                                                                 correspondant de l’Institut à Nouméa

 

 

Il y a 70 ans, le Président américain Truman décida d’utiliser à deux reprises la toute nouvelle arme nucléaire, le 6 août 1945 sur Hiroshima et le 9 août sur Nagasaki, espérant ainsi, selon la thèse officielle, éviter un éventuel débarquement sur le territoire japonais qui aurait causé la mort d’au moins 500 000 Américains. Ces explosions atomiques sur deux villes dotées d’ une forte population civile, doivent être pensées non seulement dans le temps immédiat de la fin de la guerre, mais également selon un temps long, jusqu’à aujourd’hui, tant furent importants les effets directs et indirects de la contamination nucléaire et des traumatismes de toutes sortes. Ce double bombardement nucléaire est, de ce fait, un événement singulier qui tranche avec les bombardements classiques subis par toutes les grandes villes japonaises, et qui firent globalement bien plus de morts[1]. Seules les villes d’Hiroshima et de Nagasaki ont gardé la mémoire d’un lieu précis du bombardement.

Comment en 70 ans, s’est construite et a évolué la mémoire de cet événement inouï, tant côté japonais qu’américain ?

Une bombe atomique à uranium baptisée Little Boy explosa à 8h15 au-dessus d’Hiroshima [340 000 habitants],  à 600 mètres d’altitude, causant instantanément 70 000 morts par brûlure et souffle, 70 000 autres personnes moururent  de leurs blessures dans les heures et jours qui suivirent, soit à l’automne 1945, la moitié de la population de la ville, avec 140 000 victimes. Le 9, c’est une bombe atomique  différente, au plutonium, plus puissante que la première, qui est larguée au-dessus de Nagasaki[2] [195 000 habitants] à 11h02, causant le décès immédiat de 40 000 personnes [ 80 000  fin 45]. Le relief accidenté « protégea » quelque peu la ville qui ne fut détruite qu’à moitié. L’imprécision des bilans s’explique par l’état de sidération et de catastrophe dans lequel le Japon a été plongé immédiatement après ces bombardements et la fin de la guerre[3].

Dès le premier jour, et durant tout le temps de l’occupation américaine qui prit fin en 1952, une censure implacable fut imposée sur toutes les données concernant les effets des bombes sur les corps et la santé humaine. Les autorités japonaises lors des bombardements parlent vaguement d’ « un nouveau type de bombe » sans en donner la nature, autant par ignorance que par décision politique. Ceci explique que de nombreuses personnes ignorant tout des dangers de l’atome, se rendirent sur place, soit comme sauveteurs, soit pour visiter leur famille et amis. Personne, tant côté américain que japonais, n’était en mesure d’apporter des soins appropriés, on vit alors des gestes dérisoires comme l’administration de fortifiants ou de lavement à l’eau de mer. Les hôpitaux régionaux encore debout étaient dépassés par l’ampleur de la tâche.

Dès l’automne 1945 une commission de médecins et de savants américains vint sur place à Hiroshima étudier les séquelles des rescapés (les Hibakushas), mais sans les soigner. Leurs rapports restèrent confidentiels jusqu’aux années 1980. L’occupation américaine imposa une forte censure, sur toutes les informations ,livres et journaux, pouvant provenir des deux villes « nucléarisées », ainsi, les Japonais eux-mêmes s’auto censurèrent. Les deux espaces détruits furent déclarés zone militaire interdite. Rares sont les journalistes qui purent y accéder[4].

Trois raisons majeures permettent de comprendre cette attitude de censure américaine. Cacher l’information permettait d’éviter une explosion de mécontentement dans un Japon désorganisé et anéanti,  ne pas renseigner les Soviétiques, nouvel ennemi numéro un dans la guerre froide qui commence, et enfin, continuer à justifier l’usage positif de l’arme nucléaire auprès de l’opinion publique américaine à qui l’on déclare que la bombe, non seulement a mis fin à la guerre, mais qu’elle est « un outil de paix et un garant de la démocratie au Japon [5]».

Les autorités japonaises, l’empereur lui-même, épargné par la justice américaine, contribuent à renforcer cette version d’une bombe perçue comme un mal nécessaire : les victimes sont sacrifiées, les survivants abandonnés à leur sort- ils ont le tort de symboliser la défaite-. Se pose alors, de 1945 à nos jours, la question des survivants, les Hibakusha.

Cette expression japonaise, 被爆者, forgée pour l’occasion, signifie littéralement « gens touchés par l’explosion », et désigne généralement les survivants du bombardement nucléaire, mais le flou de la formule permet d’y incorporer différentes catégories de situations. Sont déclarés Hibakusha, les survivants présents à Hiroshima ou Nagasaki lors de l’explosion, les personnes présentes sur les lieux pour des motifs divers, durant les deux semaines qui suivirent, les personnes irradiées in utero, ainsi que les enfants de parents, irradiés ou non, mais présents dans ces premiers temps après l’explosion. – ce qui constitue donc une deuxième génération-,  d’où un chiffre longtemps en constante augmentation, d’environ 200 000 personnes de nos jours, alors que les seuls survivants directs, âgés de plus de 80 ans, sont de moins en moins nombreux[6]. Le mot Hibakusha désigne également les personnes irradiées décédées[7]. L’ensemble des Hibakusha, pris dans son sens le plus large, morts et survivants, représente environ 450 000 personnes [65% pour Hiroshima et 35% pour Nagasaki à cause du relief accidenté malgré la plus forte puissance de la bombe].

Parmi les personnes présentes le jour du bombardement, surtout à Hiroshima, figuraient des milliers de travailleurs forcés coréens arrivés à l’époque où la Corée était une colonie japonaise. 30 000 sont morts sur les 48 000 qui vivaient à Hiroshima en 1945[8] . Les survivants coréens ont été très longtemps ignorés tant par le Japon que par la Corée, récemment seuls 4300 ont obtenus le statut d’Hibakusha qui leur donne droit à la gratuité des soins.[9]

Dans l’après guerre, parmi les Hibakusha,  la discrimination frappa encore plus durement les femmes, victimes d’une croyance, fort répandue alors, d’un danger de contamination[10]par les maladies des irradiés. La femme, facteur de risque de contamination de la lignée ! De nombreuses femmes cachèrent leur présence sur les lieux, voire même leur lien avec des personnes irradiées, de peur de ne pouvoir se marier, de même, les enfants d’Hibakusha furent victimes d’ostracisme. Dans « pluie noire », le célèbre roman d’Ibuse Masuji publié en 1966,  l’héroïne Yasuko rencontre des difficultés insurmontables pour se marier[11]. Longtemps, les « atomisés » du Japon n’eurent pas de légitimité dans la société d’après guerre, à leurs souffrances physiques s’ajoutèrent des souffrances sociales. Rejetés de la société, souvent sans travail, ils survécurent dans la misère. C’est ainsi que beaucoup d’ Hibakusha gardèrent le silence. La société n’avait pas envie de les entendre, ce qui n’est pas sans rappeler la situation des rescapés des camps en occident lors de leur retour. Cette autocensure des Hibakusha n’a rien à voir avec la censure imposée par l’occupant américain, tellement discrète, qu’elle fut alors ignorée totalement de la plupart des Japonais. Après quelques années d’abandon des victimes, les autorités japonaises élaborèrent enfin un statut officiel d’Hibakusha. La reconnaissance de leurs symptômes et la gratuité des soins médicaux ne datent que de 1957 (cela coïncide avec l’inauguration du parc de la paix à Hiroshima).

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Hiroshima dévastée ( photo publiée dans le Figaro)

Depuis quelques années, des survivants changent d’attitude, se sentant investis d’une mission auprès des générations actuelles, ils cherchent à témoigner de leurs souffrances, de leur expérience unique. Certains se font connaître du grand public par différents moyens, films, mangas, conférences, simples rencontres. Chaque année, des milliers d’écoliers japonais peuvent ainsi rencontrer soit à Hiroshima soit à Nagasaki, quelques uns de ces rescapés, qui bien qu’âgés, témoignent d’un discours pacifique, de haine de la guerre et non de l’ennemi. Ces passeurs de mémoire viennent en partie combler le vide des manuels scolaires assez indigents sur la question. Ils sont, au-delà du Japon, devenus la voix des mouvements antinucléaires.

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Le Dôme (seule ruine conservée à Hiroshima)

Un peu à contre-courant, certains avaient dès le début rédigés leurs souvenirs[12] mais avec la censure et le rejet  des « atomisés » par une société marquée par la pureté, la parution de ces écrits fut tardive. C’est entre autres le cas du Journal d’Hiroshima rédigé par le docteur Michihiko Hachiya, entre le 6 août et le 30 septembre 1945[13]. Ce document qui constitue une source essentielle à notre connaissance des premières semaines, a été publié par morceau dans une revue confidentielle d’hôpital, entre 1950 et 52, et il faudra attendre 1955 pour qu’un médecin américain le fasse publier sous forme de livre aux Etats-Unis. A la même époque, les Editions Albin Michel en firent une traduction française, vite épuisée, vite oubliée, il fallut attendre 2015 pour en avoir une réédition française en poche. Traduit assez tard en japonais, il permit de combler un peu la grande ignorance qu’en avaient les Japonais. Par ailleurs, tout japonais connaît l’histoire pathétique de la petite Sadako Sasaki âgée de seulement deux ans à Hiroshima, qui survécu une dizaine d’années. Pour survivre à sa leucémie déclenchée tardivement, elle crut bon de tenter de réaliser 1000 grues en papier (origamis)  afin de voir son voeu de guérison se réaliser, comme le veut une tradition, mais la mort l’emporta le 25 octobre 1955 à l’âge de douze ans, après n’avoir confectionné que 644 grues. La statue  de Sadako, une grue en or dans les mains, se dresse depuis dans le parc de la paix à Hiroshima, avec cette inscription : Ceci est notre cri.  Ceci est notre prière. Pour construire la paix dans le monde. Des millions de petites grues en papier sont confectionnées par tous les écoliers de passage sur le site, visité au moins une fois dans la scolarité.

Nagasaki statue de la paix

Statue de la paix à Nagasaki

Qu’en est-il de nos jours de la mémoire officielle de ces deux bombardements nucléaires ? Cette question doit être resituée dans la problématique générale de la mémoire globale de la guerre. Le Japon a bien du mal a assumer son passé militariste, les épouvantables exactions commises à l’égard des Chinois et des Coréens, entre autres. Les massacres de Nankin sont rapidement abordés dans les manuels scolaires comme dans les musées. Le passé d’agresseur est occulté le plus souvent, au profit d’une posture victimaire avec les bombardements atomiques. Ces derniers sont déconnectés de l’ensemble de la guerre et présentés comme une atrocité singulière. L’empereur est disculpé, les fautes rejetées sur les militaires, la paix est exaltée. Dans les deux villes, les sites se nomment parcs de la paix, le monument commémoratif principal à Nagasaki est la statue de la paix[14]. La solution mémorielle adoptée à Nagasaki, de nature plutôt spirituelle reliant la douleur (les morts) à l’espérance (la paix), diffère grandement avec celle d’Hiroshima, plus connue, plus touristique, plus cognitive,  avec son musée mémorial.

 

C’est tout le Japon qui cherche à se présenter comme le pays de la paix. Même si l’imprégnation religieuse du shinto[15] est actuellement moindre qu’à l’époque de la guerre, la conception culturelle de la paix japonaise est une affaire de prière. Les vivants doivent se protéger des défunts, de leurs âmes irritées, notamment de ceux ayant péri de mort violente, par des cérémonies d’apaisement des âmes (chinkon sai). La paix des défunts comme préalable à la paix du monde ![16] Si culturellement il en est ainsi, l’approche juridique officielle est différente : l’article 9 de la Constitution du 3 mai 1947 qui se donne la paix comme objectif, stipule : il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu. Ce sont en fait les lois qui fondent la paix. La paix ainsi exprimée n’est rien d’autre que ce refus d’un retour possible des drames liés à la guerre. Sur les deux lieux de la bombe, la paix est associée systématiquement au souvenir des morts, elle n’est pas dissociée du travail de mémoire.

La mémoire japonaise est complexe, difficile à saisir pour les occidentaux.  Beaucoup de Japonais aujourd’hui sont à la fois parfaitement conscients du caractère violent et agressif des armées impériales entre 1937 et 1945, et persuadés que le pays est ressorti victime de la guerre. Il y a un côté Janus dans la mémoire nippone. Le risque pour un Occidental est de n’en voir qu’une seule face. Et, quand on perçoit les deux, il est tentant de les interpréter comme un signe de duplicité. Or il faut accepter telle quelle l’existence de cette complexité, car elle est au fondement du sentiment pacifiste qui anime la majorité des Japonais .. [17]. Les Japonais pensent qu’ils ont plus souffert que fait souffrir[18]

 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Les bombardements de mars 44 sur Tokyo firent plus de 100 000 morts.

 

 

 

 

[2] En raison du mauvais temps sur la ville de Kokura ( actuelle Kita Kyûshû),  en tête de liste, ce fut la ville de Nagasaki qui fut choisie au matin même du 9 aout. Déviée par le vent, la bombe au plutonim tomba sur le quartier chrétien  d’Urakami et non sur les usines Mitsubishi, objectif stratégique. Se trouvaient là, de nombreux étrangers dont des milliers de prisonniers coréens et quelques cent aines de Chi

 

 

 

 

[3] Nous ne disposons que d’estimations, notamment celles du Département de l’Energie des Etats Unis (DOE Department of Energy)

 

 

 

 

[4]  Ce fut le cas exceptionnel de Georges Weller qui écrit sur Nagasaki pour le Chicago Daily News. Confisqué, son article ne réapparaîtra qu’en 2006. Un article de John Hersey pour le New Yorker en date du 31 août 1945, décrit la situation à Hiroshima. L’Australien Wilfred Burchett réussit à publier un papier sur Hiroshima pour son journal Daily Express du 6 septembre. Ses photographies sont par contre confisquées. James de Coquet se rend à Hiroshima et  écrit un article pour le Figaro un mois après le bombardement, de même Robert Guillain correspondant de l’Agence Havas (future AFP) se rend à Hiroshima avant de devenir journaliste au Monde.

 

 

 

 

[5] Pour connaître les réflexions en contexte américain, lire l’article de Maya Todeschini « Le destin des survivants », in L’Histoire n° 413-14 juillet- août 2015, p104.

 

 

 

 

[6] Le Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires Sociales publie les statistiques concernant les détenteurs du livret de santé des victimes de la bombe atomique. Il donne le chiffre de 183 519 en mars 2015 contre 372 264 pour mars 1981.

 

 

 

 

[7]  Le mémorial de la paix à Hiroshima comporte  221 000 noms de morts des conséquences directes et indirectes. L’estimation « finale » est de l’ordre de 260 000 morts pour Hiroshima.

 

 

 

 

[8] Le contingents d’irradiés coréens constitue au moins 10% des victimes.

 

 

 

 

[9] En 2005, un collectif d’hibakusha coréens a obtenu gain de cause suite à un procès contre l’Etat japonais.

 

 

 

 

[10] Cette idée reçue vient s’ancrer dans tout un arrière plan culturel lié à l’idée de pureté

 

 

 

 

[11] Porter à l’écran en 1980, cela montre qu’à l époque le sujet était encore très sensible.

 

 

 

 

[2] Lire quelques extraits traduits en français dans Barthélémy Courmont, Le Japon de Hiroshima, l’abîme et la résilience, éditions Vendémiaire, 2015, 284 p.

 

 

 

 

[13] Michihiko Hachiya, Journal d’Hiroshima, collection texto, 2015, 300 p.

 

 

 

 

[14] Pour un commentaire du rôle de cénotaphe de cette statue-monument, cf Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.307. Cette grande statue de bronze, haute de 10 m, œuvre de kitamura Seibo, figure un homme assis, un bras pointé vers le ciel, d’où est venue la bombe, l’autre tendu à l’horizontale diffuse l’esprit de paix, les yeux sont fermés pour une prière en souvenir des victimes, la jambe fléchie signifie la méditation (bouddhisme, svastika) et la réflexion pour l'avenir, la jambe avec le pied sur le sol montre la nécessité de se lever et d'agir contre l’armé atomique. Inaugurée en 1955 pour le 10e anniversaire de l’évènement., elle trône au fond d’une immense esplanade de façon à n’être vue que de face, pour de grandioses cérémonies commémoratives. Chaque 9 août ,la cérémonie organisée de manière immuable, fait vivre cette œuvre monumentale comme un objet de culte majeur pour la démocratie japonaise. Nous sommes un peu dans le cadre d’une religion civile. De nombreux écoliers en uniforme, dos à la statue, font corps avec elle face à la foule sur l’esplanade, représentant ainsi le présent dans sa promesse de paix, la statue, elle, représente la catastrophe du 9 août « ainsi qu’un certain ordre nécessaire pour que jamais un tel évènement ne se reproduise » [Michael Lucken op.cit.] .La foule qui fait face, y compris les autorités politiques,  constitue les « fidèles » de la cérémonie, symbolise la nation japonaise dans son unité. Le monument ainsi, concilie passé et avenir, de manière totalement déconnectée de l’ensemble de la guerre.

 

 

 

 

[15] Sur le shinto voir : http://www.institut-jacquescartier.fr/2010/10/le-shintoisme-%E7%A5%9E%E9%81%93-une-specificite-japonaise/

 

 

 

 

[16] Sur cette problématique voir notre article Yasukuni : le sanctuaire de la discorde ,sur le site Jacques Cartier. http://www.institut-jacquescartier.fr/?s=yasukuni&searchsubmit=

 

 

 

 

[17] Michael Lucken, Les Japonais et la guerre, 1937-52, Fayard,, 398 p., 2013, p.330.

 

 

 

 

[18] Jean-Marie Bouissou Directeur de recherche à Sciences-Po, spécialiste du Japon. In La Croix 13 août 2015.

 

 

 

 

 

 

 

Rendre la Résistance à l'Histoire pour la sortir du « roman national » et du légendaire est devenu une nécessité à laquelle il sera de plus en plus difficile d'échapper. Le livre de Christian Richard sur les maquis du  groupement « Le Chouan »  répond tout à fait à cette exigence.

Écrit à partir de documents inédits retrouvés chez des particuliers, il jette un regard neuf sur un phénomène connu jusqu'a présent par les seuls récits des acteurs, pas toujours cohérents les uns avec les autres. Certes, l'auteur ne néglige pas ces sources d'origine, mais il les tempère largement par des comptes rendus, des ordres écrits rédigés dans le temps même de l'action et à laquelle ils sont intimement liés.

L'ouvrage fait une bonne place à la biographie de ces chefs inattendus et de leurs collaborateurs, résolument engagés dans la résistance à l'ennemi et au gouvernement qui collabore avec lui.. Ce sont pour la plupart de jeunes hommes peu ou pas impliqués jusqu'ici dans les affaires publiques. Ils ont, pour l'essentiel et pour la plupart, manifesté leur patriotisme en faisant passer clandestinement la ligne de démarcation au courrier et aux personnes pourchassées, en distribuant des tracts ou lacérant des affiches, en traçant des V de la victoire sur les murs, en sabotant  l'outil de production ou l'appareil de transport, tout ce qui, en un mot, tâchait à contrarier les intérêts d'un occupant détesté. Vint  en 1943 (et non 1942 comme le disent parfois par erreur les intéressés)  le Service du Travail Obligatoire (STO) qui donnait à la Résistance une raison supplémentaire de s'opposer concrètement au Reich en empêchant les jeunes d’aller travailler outre-Rhin. Et une (petite) partie de ces réfractaires fournira, le moment venu, l'essentiel des troupes du maquis.

La plupart de ces hommes qui n'avaient aucune formation militaire supérieure [André Cusson, Le Chouan, était sergent-chef d’active mais, semble-t-il, avec une expérience antérieure dans la résistance du Sud-est], peu rompus donc aux stratégies complexes et aux impératifs stricts d’un commandement élargi, prirent sur eux de constituer, au printemps de 1944, des groupes de maquisards appelés à en découdre avec une armée allemande au moral encore solide et composée de soldats aguerris. Placés sous l'autorité du colonel Chêne (alias Bernard, Commandant des FFI de la Vienne), munis d'instructions précises, ils réussirent, en dépit de tout, à contrecarrer les plans de l'adversaire qui étaient de rejoindre dans un premier temps le front de Normandie puis d'organiser un repli ordonné vers l'Allemagne. Regroupés le long des axes essentiels du secteur (RN 151, RN 147), ils s'appliquèrent à soumettre les troupes adverses à un harcèlement en règle (combats de Lussac- les-Châteaux, Chauvigny, Paizay-le-Sec, pour ne citer que les principaux) dans le but de retarder leur progression tout en leur portant des coups sévères sur le plan matériel et humain.

Les documents utilisés par Christian Richard, révèlent un commandement supérieur vigilant qui réagit promptement aux incartades et aux manquements de toute nature, comme en attestent les directives adressées aux groupes : la note du colonel Bernard datée du 23 juillet 1944, « à diffuser et à lire dans tout le maquis » (page 181) sur les arrestations arbitraires et les exécutions sommaires, constitue un modèle, même si elle peut nous paraître aujourd'hui bien brutale,  et il faut féliciter l'auteur de l'avoir reproduite en son entier. Il convient de signaler dans ce registre, l'exécution, le 9/9/1944 à Coussay-les-Bois, de 17 prisonniers allemands, ordonnée par le capitaine Le Chouan pour venger la mort de 4 maquisards de son groupe, fusillés par les occupants le 20 juin précédent, au même endroit. Cet épisode peu glorieux a fait l'objet d'une polémique dans la presse en 2010 dont l'auteur se fait ici l'écho en reproduisant la réponse émouvante que fit alors une ancienne résistante, Jacqueline Riffault, au fils d'une des victimes allemandes désireux de faire apposer une plaque commémorative sur le lieu de la fusillade.

Ce livre renferme en outre,  de très intéressantes informations sur l'hébergement des maquisards, l'habillement, le ravitaillement et les réquisitions afférentes. Notons encore qu’un chapitre est consacré au rôle important tenu par les femmes dans ce groupement.

 Un accent particulier est mis sur la contradiction obsédante qui existait entre une stratégie fondée sur une mobilité intense et la difficulté permanente à trouver des véhicules, du carburant et des pièces de rechange. Ajoutons que transparaît, au fil du récit, une insuffisance chronique d'armes et de munitions qui réduisit considérablement la puissance de feu de  ces « soutiers de la gloire » comme les appelait Pierre Brossolette.

Ouvrage riche qui contribuera à une meilleure connaissance du « maquis »,  phénomène populaire, mais encore assez peu étudié en profondeur, faute le plus souvent, de documents fiables.

                                                                                  Jean Henri Calmon

 

 

                                                        Christian Richard

                                                            GROUPEMENT

                                                             LE CHOUAN                                                      

                                                                   1944

                                         Maquis Est et Nors-est de la Vienne

                                           « Lagardère » « Le Chouan » «Masier »

                                                          Michel Fontaine éditions, 461 pages, 2015

 

Armand Roux, né en 1886, médecin à Latillé (86) était une figure emblématique du parti radical-socialiste de la Vienne (maire, conseiller général, président de l'Assemblée départementale de 1949 à 1951, plusieurs fois candidat aux législatives après 1945). L'homme n'était pas apprécié du préfet de Vichy qui l’avait cependant maintenu dans ses fonctions parce qu'il « possédait de l'influence et que, par sa profession, il jouissait d'une certaine considération ». Que son nom ait figuré sur la liste des sympathisants du réseau Renard n'avait évidemment pas contribué à faire changer les autorités d'avis,  non plus que son refus d'aider la Légion Tricolore (autre nom de la LVF) à recruter de jeunes Français pour combattre l'Armée rouge aux côtés des Allemands.

L'auteur ne s'attarde guère sur son action proprement dite dans la Résistance, pour se consacrer principalement à la relation de sa déportation en Allemagne. Par le truchement d'un document placé en annexe et par le contexte, on comprend qu'il était responsable d'un groupe de parachutage du SOE/Buckmaster F1 (1) pour lequel il avait réceptionné, en compagnie de quelques amis, le 14 février 1943, 4 containers d'armes immédiatement camouflés. Arrêté le 19 février 44, il découvrit avec stupeur, que l'inspecteur  de la Gestapo qui l'interrogeait savait tout, exactement informé par ses collègues de Bordeaux. À partir de là, et par certains recoupements, on peut émettre l'hypothèse que cet épisode dramatique se situe dans le prolongement de l’affaire Grandclément qui avait conduit, en septembre 1943, au démantèlement de l’OCM (2) dans tout le sud-ouest.

Ce récit vécu de la déportation est poignant, résultat d'une observation fine et intelligemment rendue. C'est un voyage au bout de la nuit que nous propose le Dr Roux où l'Apocalypse est au tournant de chaque page. Aucun répit n’est laissé au lecteur tenu en haleine par les épreuves abominables infligées aux hommes, par l'épouvante qu’on leur prête nécessairement et par la compassion dont nous sommes saisis. Du camp de regroupement de Compiègne où,  en dépit de mauvais présages, on peut encore goûter au plaisir de lire un livre, d'entendre une conférence ou de suivre un cours de mathématiques, jusqu'à l'effroyable vision de fin du monde surgie du camp en perdition de Bergen-Belsen, après l'horreur perçue à Auschwitz et pleinement vécue à Buchenwald, l'auteur-acteur fait revivre, avec un réalisme saisissant, cette horrible descente aux enfers. Et l'on ne sort pas indemne de cette lecture proprement dantesque, bouleversante de vérité et de sincérité. Cependant, le lecteur d'aujourd'hui risque d'être surpris et choqué par quelques propos inattendus, relevant non d'un antisémitisme qui n'a jamais effleuré la pensée de ce grand honnête homme, mais d'une judéophobie ordinaire, qui a très souvent pesé, comme vérité première, sur les esprits de son temps. On en retrouve d'ailleurs la trace dans le Journal de Me Maurice Garçon (son cadet de trois ans !) qui vient de paraître et dont on va beaucoup parler.

Les motifs de la déportation vers Auschwitz, le 27/4/44, de 1643 des détenus de Compiègne, ne manqueront pas d'étonner. C'est en effet au camp que le médecin poitevin reçut la confirmation qu’on les avait amenés-là, tous considérés comme «juifs» et ainsi voués à une mort certaine, à la demande du gouvernement de Vichy, désireux de venger, de cette façon, la disparition de Pucheu, l'ancien ministre de Darlan fusillé à Alger le 20 mars 1944 par les Gaullistes. Il est peu vraisemblable que Laval soit allé jusqu'à pareille ignominie. Il n'y avait aucun intérêt. En revanche, et si la chose était confirmée un jour, il y a tout lieu de penser que les ultras de la collaboration (dont certains figuraient au gouvernement !) en aient été les instigateurs. Le cas échéant, il faudrait admettre qu'ils connaissaient par avance le sort réservé aux juifs déportés. En tout cas le commandant du camp, après avoir fait part de cette « anomalie » aux autorités de Berlin, reçut de celles-ci, l'ordre de transférer tout le convoi vers un autre camp.

Les petits-enfants d'Armand Roux ont été bien avisés de publier ce précieux témoignage sur la déportation et sur la barbarie nazie mise à nu avec beaucoup de perspicacité et de vérité par leur courageux grand-père.

  1. SOE = Special Operations Executive -service secret britannique spécialement crééé pour organiser subversion et sabotage dans les territoires occupés. Sa section française (F1) est souvent désignée par le nom de son chef : Buckmaster.
  2. OCM = Organisation Civile et Militaire, un des grands mouvements de résistance, souvent proche du SOE.

 

                                                                                                     Jean Henri Calmon

DOCTEUR ARMAND ROUX

  DE POITIERS A

BERGEN-BELSEN

MEMOIRES D'UN

RESISTANT-DEPORTE

Geste éditions, histoire 422 pages, 2015