Présentation de Martin Motte par Hugues Eudeline

La Première Guerre mondiale a frappé les esprits plus qu’aucune autre. Cela est peut-être dû à ce qu’elle s’est en très grande partie déroulée sur le sol français. Les destructions, le remodelage du paysage autour des lignes de front et les listes des défunts qui apparaissent sur les monuments aux morts essaimés au cœur de tous les villes et villages, nous rappellent sans cesse l’hécatombe qui a marqué la fin d’une période pendant laquelle la France rayonnait tant par les lettres que par les sciences.   

Aujourd’hui, malgré l’appauvrissement de la culture historique en France, la représentation du poilu et de la misère de sa vie dans les tranchées est bien connue de tous ; les images d’Épinal de la bataille de la Marne ou des victoires aériennes de Guynemer ont encore du sens pour beaucoup ; le plan Schlieffen évoque quelques réminiscences lointaines pour certains.

Mais rares sont ceux qui pourraient dire l’importance de la mer entre 1914 et 1919.

Plusieurs raisons peuvent l’expliquer :

  • La première est que l’océan est un élément mal connu de la majorité d’une population incapable d’en prendre la mesure. Jacqueline Tabarly, lors des obsèques de son mari, sous l’emprise de l’émotion, rappelait que celui-ci lui disait souvent « qu’il n’aimait pas que les Français ne voient en la mer que des plages pour s’amuser et du poisson à manger. Et aussi, des bateaux pour s’amuser. Ca n’est pas ça, la mer, » lui disait-il. « La mer peut être source de vie, de puissance, de force et d’alliance entre les hommes. »
  •  Une autre raison que l’on peut avancer pour expliquer cette méconnaissance est le moindre nombre de morts en mer que sur terre pendant le conflit. Milieu de professionnels, le monde maritime qui utilise de surcroît un vocabulaire spécifique souvent hermétique aux terriens concerne une population nécessairement beaucoup plus restreinte dont les conditions de vie et de combat sont singulières parce qu’il faut d’abord composer avec les éléments. Un livre de 1916 , l’ABC de la guerre navale, commence par cette phrase : « le marin à deux ennemis : la mer et l’homme. La nécessité de combattre l’un et l’autre à la fois est cause de la complexité des questions maritimes et de la difficulté de les résoudre. »  Comment alors comprendre cette particularité sans l’avoir recherché?
  • La dernière raison est que l’homme, pour prendre la mesure des événements, a besoin de sites sur lesquels poser ses yeux afin d’en faire des lieux ou des objets de mémoire. Or, contrairement à la terre, la mer ne garde pas la cicatrice des combats ni les vestiges des destructions. Elle ne permet pas d’aménager des cimetières où se recueillir ni d’élever des stèles pour marquer l’emplacement d’un événement.

Après un combat naval, plus de traces ; l’océan s’est refermé.

C’est ce qu’exprime cette chanson allemande :

Sur la tombe du marin

Ne fleurit pas la rose,

Ni le lys sur la vague de l’océan

Il n’a pour fleurs

Que les mouettes blanches,

Et les larmes brûlantes

De la femme qui l’attend.

Cette guerre navale, si peu connue, est pourtant particulièrement remarquable tant au plan technique que tactique et stratégique.

De 1848 à 1919, les progrès scientifiques et technologiques ont conduit à une évolution très importante des armements et des bâtiments de combat.

L’impact de ces innovations sur la tactique maritime a été profond. Si l’issue de cette guerre a été longtemps incertaine, le succès des alliés est en grande partie dû à l’arrivée des soldats américains à partir de 1917 qui a pesé sur la balance des forces. L’arrivée de ces renforts n’a été possible que parce que la liaison logistique transatlantique a pu être maintenue malgré la guerre sous-marine sans restriction menée par l’Allemagne à partir de 1917. Une guerre, si elle se gagne toujours sur terre, se perd souvent sur mer.

C’est sur cette observation personnelle, à laquelle il ne souscrira peut-être pas, que je vais laisse la parole au professeur Martin Motte, grand spécialiste de cette période et stratégiste de talent non sans l’avoir d’abord présenté :

Admis à l’École Nationale supérieure de la rue d’Ulm en 1988, il est agrégé d’Histoire en 1991. Il prépare ensuite sa thèse de doctorat sous la direction du Professeur Georges-Henri Soutou. Intitulée Une éducation géostratégique – La pensée navale française, de la Jeune École à l’entre-deux-guerres. Il l’a soutenue en 2001 à l’Université de Paris-Sorbonne, elle obtient non seulement la mention Très honorable avec félicitations du jury à l’unanimité, mais aussi plus tard le Prix Amiral Daveluy et, à sa parution, le Grand Prix de l’Académie de Marine.

Martin Motte a enseigné de 2002 à 2014 aux Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan en qualité de professeur agrégé puis maître de conférences détaché de l’Université Paris-Sorbonne.  En juin 2014, il a été élu directeur d’études à l’École pratique des hautes études, où il succède au Professeur Hervé Coutau-Bégarie. Il est également responsable du cours de stratégie à l’École de Guerre et codirecteur de la Bibliothèque stratégique aux éditions Economica. Ses recherches portent principalement sur l’évolution des idées stratégiques et géopolitiques entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle.

Martin MOTTE

Capitaine de corvette dans la Réserve, il est rattaché au Centre d’études stratégiques de la Marine.

Martin Motte est officier des Palmes académiques et titulaire des médailles de bronze de la Défense nationale et des Services militaires volontaires.

Il est marié et père de quatre enfants.

Martin Motte est également l’auteur de plusieurs autres ouvrages :

Martin Motte et Frédéric Thebault (dir.), Guerre, idéologies, populations, 1911-1946, en 2005

Martin Motte, Les Marches de l’Empereur. (livre sur le rôle de la mobilité dans la stratégie napoléonienne), 2007,

Laure Bardiès et Martin Motte (dir.), De la guerre ? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, 2007.

Georges-Henri Soutou et Martin Motte (dir.), Entre la vieille Europe et la seule France : Charles Maurras, la politique étrangère et la Défense nationale, 2009

Jean-Baptiste Bruneau, Martin Motte et Jean de Préneuf (dir.), Les marins français et la politique au XXe siècle, dans la Revue d’Histoire maritime n° 14, 2011,

Hervé Coutau-Bégarie et Martin Motte (dir.), Approches de la géopolitique, de l’Antiquité au XXIe siècle, 2013, 2e édition augmentée, 2015.

Martin Motte (dir.), Les larmes de nos souverains (anthologie de la pensée navale française), dans les Études marines n°6, publiées par le Centre d’études stratégiques de la Marine, 2014

 Le Compte-rendu de la conférence est à venir