Pourquoi ces quelques lignes? Parce qu’au détour d’une conversation informelle entre amis de «Jacques Cartier», notre cher Président, qui nous a si soudainement quittés, avait envisagé d’enrichir la newsletter de l’Institut. Il songeait à en appeler à des contributions relevant de différents types d' approches tant par leurs sources que par leurs horizons, qui seraient autant de petites études portant dans des domaines variés sur ce qu’on appelle couramment des «idées reçues». Loin d’être abandonnée la perspective a été confirmée à la fois en hommage amical et par conviction éditoriale. De là nous sommes convenus qu’une sorte de préambule, pourquoi pas philosophique, pourrait  ouvrir cette  rubrique ajoutée.

En rien tenté d'établir arbitrairement, et vainement, un texte trop serrant quant à la forme et au fond il s’agit ici d’une amorce, avec certes ses partis pris, pour  ce qui pourra, au fil des parutions des newsletters, constituer comme un essai pluriel, sans cesse augmenté, libre de ses formes nouvelles tout autant  que de ses thèmes et intérêts. Ainsi, comme l’exige l’exercice de la réflexion  philosophique, c'est bien sous le signe de la liberté que je livre ces premières pistes de  réflexion.

Que l'idée d'idée-reçue soit ou ne soit pas elle-même une idée-reçue je  rappellerai d’abord que l’expression qui nous intéresse a trouvé sa pleine notoriété dans le «Dictionnaire des idées reçues», auquel Flaubert s’est visiblement longtemps amusé mais auquel il a non moins aussi visiblement  voulu donner, sinon de la gravité du moins du sérieux. Car l'humour et l'ironie parfois portée jusqu'au sarcasme, ont été pour Flaubert un moyen très sérieux dans la dénonciation sans relâche de la bêtise en général, plus particulièrement de ses formes provinciales et parisiennes dans une  époque qui avait beau être la sienne mais qu’il ne se privait guère pour autant de tenir en bien piètre estime! Peut-être Flaubert a-t-il voulu trouver dans ce divertissement, disons  acidulé, la promesse d'un remède apportant de l'apaisement à son esprit menacé par un pessimisme qui a semblé le ronger depuis assez tôt dans sa jeunesse. 

Ouvrant maintenant l'analyse proprement dite mais avec une image clin d'œil un tantinet flaubertienne, toute normande et rustique à souhait, je propose une petite «charrette», sans ordre ni prétention à l'exhaustivité, de mots et expressions non synonymes mais plus ou moins intensément liés à l'idée d'idée-reçue. On y trouve en vrac référence à des avis, des opinions, des jugements, des propositions, des stéréotypes, des dits et redits, des idées données, reprises, courantes, relancées, répétées, colportées, propagées, repassées, refilées, faciles, flottant dans l'air du temps, en vogue,  à la mode du jour, de bon ton, et même chic voire très chic (comme dirait Flaubert!) ou très tendance (comme on dit aujourd'hui), bienvenues, convenues ou presque… Le tout pouvant s'entendre dans les conversations de famille, sur le lieu du travail, entre voisins, sur la place du marché, mais aussi dans les lieux de culte, sur les fameux plateaux de télé, dans les salons spécialisés, chez les galeristes à l'occasion de vernissages parfois bavards, et même les peut-on entendre sous les doctes coupoles ou dans les enceintes prestigieuses là où se débat, à coup d'escrimes oratoires, le destin des républiques!… Autant admettre qu'on en peut rencontrer chez tous, donc en soi-même, en toutes circonstances et en tous lieux! Y compris dans les écrits les plus réfléchis de nos meilleurs philosophes!

 

Parlons maintenant de ce que les idées-reçues ont avant tout une charge de présent. D'un présent, ne serait-ce  que  par la première vertu de parole, qui est de « dire » le présent dans lequel elle se dit. Or ce présent est essentiellement  celui de qui en fait usage, pour et dans le champ de sa vie réelle globale du moment. Et quand bien même un tel usage a t-il l'air de ne pas y toucher, avec  assez souvent des apparences de gratuité, ce ne sont bien qu'apparences, fort trompeuses. Or il ne faut pas se laisser abuser. Car être repreneur-receveur-relanceur, par exemple de l'idée que Napoléon Bonaparte était physiquement  petit, indique la énième reprise de la énième  « redite »  destinée pour son auteur (même si c'est la première fois qu'il l'utilise), à affirmer une position de recherche d'un effet tactique, d'un gain tactique d'argumentation. Que le «parleur» (parfois  si  beau merle!) n'en ait que très peu ou pas du tout conscience ne change évidemment guère à l'affaire. Le recours à ce moment précis prouve qu'il peut, lui personnellement, lui  précisément, en tant que sujet parleur, à cette époque déterminée, se croire être efficace, se croire être réellement cru efficace, en «replaçant» telle idée-reçue, emporté par le mouvement de sa manière de raisonner. Soit dit en passant la dite idée peut déjà avoir été réduite à néant par d'irrécusables démentis, il suffit que le « parleur », lui, y lise peu ou prou la promesse d'un quelconque avantage « personnel » pour ne pas résister à la tentation du banal! Pour autant n'exagérons pas le trait : il n'est pas douteux qu'à force d'être démentie une idée-reçue finit par être obsolète, « démonétisée », par  n'avoir plus de  valeur d'usage , pratique, tactique.

En fait, parler d'une charge de présent de l'idée-reçue c'est donc relever à la fois  sa dimension de subjectivité immédiate ainsi que sa compatibilité avec «les temps qui courent», avec « l'air du temps », avec une actualité, au sens large.  Cette seconde dimension lui assure une sorte de laisser-passer, un droit d'être exprimée (droit d'exister),  lui confère la garantie d'un certain crédit dont elle va jouir dans la société. Reconnaissance sociale donc, du moins de telle(s) ou telle(s) composante(s) d'une collectivité, mais non de la société tout entière telle que définie ordinairement. A fortiori idée encore  plus difficilement reconnue au-delà des frontières, même s'il faut admettre les nouvelles donnes de la dite «globalisation» sur les modes du penser collectif, ici comme ailleurs! Que je sache  la première « idée-reçue-universelle » n'est pas encore née! Et ne naîtra jamais! Car sa possibilité est tout simplement inconcevable, pour aujourd'hui comme pour demain.

Ceci posé et restant curieux d'éventuels chiffres relatifs à l'extension géopolitique de certaines idées-reçues typiques je me contenterai de remarquer sommairement que leurs usagers familiers peuvent sans doute être assez  aisément identifiés selon toute sorte d'appartenances à des «milieux», des «conditions» sociales et culturelles caractéristiques. Mais n'allons surtout pas imaginer des ensembles compacts comme des blocs de béton, et de surcroît, gardons à l'esprit les écarts ou autres échappées fuyardes vers une ou plusieurs strates du dessus ou du dessous, voire strates d'à côté. Même les sphères du religieux, avec leurs  réseaux d'institutions qui les autorisent et les monuments qui  en permettent la pratique, ne sont pas à ce point étanches  comme d'aucuns s'évertuent à faire semblant de le croire. Tous les fidèles n'y recevront certainement pas les mêmes idées (reçues) et ne les relanceront pas pareillement.

Et  quant à l'importance des zones  géographiques physiques et climatiques ,dans leurs dominantes majeures (plaines, fleuves, lacs, marais, montagnes, plateaux, vastes déserts, littoraux… etc… moussons, sècheresses, cyclones… etc), elle a été suffisamment démontrée depuis longtemps. Ceci dit assez la complexité des choses et avertit des mésaventures et dangers de la précipitation dès lors qu'est en jeu la question de la nature de  l'esprit, donc des types d'idées dont cet esprit se montre capable et malheureusement aussi coupable, de fait! Mais au demeurant il s'agit  de complexité somme toute fascinante puisqu'elle nous invite à pénétrer dans le tréfonds de si  vastes ensembles d'imaginaires inlassablement actifs de toutes leurs forces symboliques. Qu'il soit bien entendu, donc, que les idées-reçues ne nous éloignent en rien de la totalité si variée des forces agissantes, conscientes et inconscientes. Les unes rivées au réel, d'autres plutôt tentées de s'en détacher par les délices ou les supplices d'imaginaires induits, en même temps que traduits subjectivement.  Bien malin donc  celui qui, par exemple, voudrait expliquer par le simplisme de je ne sais quelle vulgate (sociologique?) pourquoi les bretons sont, comme les «définit» plaisamment  Flaubert «Tous de braves gens. Mais  entêtés». Mais le sont-ils? Et si oui, par  bravoure? Par entêtement??? A cause de leurs lointains ancêtres, mais lesquels? Les Celtes, ou « les » autres? A cause des embruns, du granit, de la bruine?… A moins que?… A moins que?… Allez donc savoir!     

Après cette cordiale fantaisie je reviens très sérieusement à la question essentielle du rapport à la vérité tel qu'il s'exprime dans l'idée-reçue. Au  risque de surprendre je propose d'en signaler des liens avec un certain type de rapport au nombre et, pour mettre la puce à l'oreille j'évoquerai F.Nietzsche.  Confirmant son ambition d'être le type de philosophe « inactuel » par excellence, jusqu'à s'annoncer visionnaire, Nietzsche a déclaré dans une formule sibylline, inédite,  apposée en sous-titre à son « Ainsi parlait Zarathoustra »,  que cet ouvrage était « un livre pour tous et pour personne ». Qu'est-ce à dire : « pour » tous et « pour » personne »? Quel est ce « tous »? Quelle est cette « personne »? Et que comprendre si personne n'est personne? Vraiment pour personne? Serait-ce à  tout le moins peut-être « pour » lui, lui-même, Nietzsche en personne? Les questions seraient « sans nombre » mais  je m'arrête,  non sans préciser que l'enjeu n'est pas mince car  la question du nombre, dans la tête de Nietzsche, pose celle de la qualité de ses lecteurs. Seront-ils oui ou non  capables d'entendre les « discours » de « son » Zarathoustra délivrant ses « pensées » les plus « renversantes » à propos de la maladie des valeurs de l'Occident. C'est bien la question du sens qui se trouve posée et c'est justement cette même question qui doit être posée à propos des idées-reçues. La formulation nietzschéenne constitue donc  à sa façon un possible chemin pour  mieux cerner des traits de n' importe quelle idée reçue.

Ainsi aucune, à l'évidence, ne peut jamais ni l'être pour tous ni l'être pour personne! Aucune, de même évidence, ne peut venir de tous! Une idée-reçue peut-elle ne venir de personne? C'est en tout cas son lot ordinaire de naître et voyager dans l'anonymat, comme noyée dans ce « on » dont traitent volontiers nos philosophes. Ainsi l'idée-reçue est communément reçue comme n'ayant pas d'auteur particulier, encore que dans certains cas il paraisse judicieux, ne serait-ce que par intérêt tactique, de l'attribuer à une source flatteuse, par exemple grand homme d'état, écrivain célèbre… Et d'autre manière notre Gustave Flaubert aurait -il cherché quelque motif de gloire en ordonnant des idées-reçues selon l'alphabet et en y glissant, sans en avoir l'air, quelques idées bien à lui? C'est loin d'être improbable! Mais ceci nous installe dans l'exception et je propose de revenir,  sinon à des règles du  moins à ce qui apparaît régulièrement,    en interrogeant maintenant l'idée-reçue à la lumière du couple vérité/fausseté.

Entièrement vraie? Allons donc, l'usage de la formulation le nie immédiatement, avec raison. Entièrement fausse? Ce serait trop simple! Mais ce qui serait fâcheusement trop simple ce serait de s'enliser dans une conception binaire croyant dur comme fer à une antinomie totale ,à une opposition radicale  du vrai « contre » le faux. Afin d'échapper à cette interprétation qui ne permet pas de  saisir les tenants et les aboutissants de l'idée-reçue, même relativisée en étant attentif à la part de vérité repérable, (objectivement l'alcool procure une sensation de réchauffement, par dilatation des vaisseaux, mais  de courte durée, d'ailleurs suivie de réel refroidissement!) tournons nous donc vers  ce qui en fait la « nature » ou, comme je préfèrerais le dire, vers ce qui en fait la  « qualité », la texture, et qui n'interdit pas des échelles de nuances.

Ainsi se trouve t-il qu'une idée-reçue peut certes être composite mais qu'elle ne saurait atteindre un état de complexité. Rarement extravagante, encore plus rarement aberrante l'idée-reçue ne se porte donc guère aux extrêmes, et ceci n'est pas sans conséquences. Pour autant la mollesse n'est nullement sa caractéristique et pas davantage la neutralité puisque, à l'instar de toute autre idée, pour ainsi dire par définition, l'idée-reçue engage, elle aussi, une position d'affirmation ou de  négation. Mais comment appréhender ces protections contre les excès et les insuffisances de contenu objectif de vérité? Ce n'est ni par sagesse ni faute d'intelligence!

Alors? Alors le moment est venu d'observer que l'idée-reçue se signale par un manque d'énergie, plus précisément qu'elle manque de corps. D'une certaine manière ce défaut de corps, ce «faute de corps» évite à l'idée-reçue de céder aux sirènes de l'extrême; il la préserve aussi de verser et de s'enkyster dans «l'idée fixe», laquelle signale son origine dans un corps en quelque sorte durablement  défaillant, en proie à des tensions déséquilibrées; un corps pour ainsi dire mal orienté, en difficulté pour affronter les processus d'adaptation qui exigent de la souplesse, de l'élasticité. Continuant de porter ce regard bien particulier disons qu'il faudrait développer une « physiologie » de l'idée reçue typique.  On la reconnaîtrait dans l'expression d'un type de corps (individuel au sens strict ou métaphoriquement « collectif » par de banals mimétismes) grevé par de l'insuffisance vitale, marqué, entravé par la disharmonie de forces qui, chez l'individu humain en « bonne santé », sont dominées et tendues par l'avidité d'avenir, par la volonté de comprendre, source de jouissance de soi. Abîmée  dans la répétition par relances l'idée-reçue se révèle et se stigmatise finalement dans l'impossibilité d'être une idée impensable; d'être une idée propre  à faire craquer (exploser) certains des cadres ordinaires de la pensée. A titre d'exemple intempestif je dirai que la sentence nietzschéenne, «Dieu est mort», a tout de la pensée impensable et rien de l'idée reçue, et que c'est le type d'idée qui précisément requiert les énergies d'un corps stupéfiant, inlassablement commenté par Nietzsche lui-même dans l'ensemble de son œuvre et de sa correspondance.

S'agissant de l'idée-reçue l'essentiel est donc à chercher au-delà de ses parts de vérité objective. La grande vérité de l'idée-reçue tient à ce qu'elle exprime de sa  faiblesse et de son impuissance à être une «idée vraie», une «idée en vérité». A l'idée-reçue constituée, à l'opinion reçue et partagée pour sa simplicité, il manque les ressorts du courage opiniâtre. Croyance de sentiment et d'émotion diffuse plutôt que idée aboutie (d'où le possible glissement dans le préjugé, lui  visiblement en proie à du sentiment qui ne répugne guère à l'agressivité ouverte, au mépris) elle n'affiche pas de renvoi expressif à ces forces de santé qui, même blessées, témoignent encore et encore d'une volonté de transfiguration et de fécondité. Incapable d'être solitaire (son penchant à la grégarité n'est jamais éteint) l'idée-reçue ne se lasse pas de se relancer pour se trouver compagnie et réconfort. Mais la voici alors bien loin des signes patents d'une santé créatrice prête à  payer le prix de ce que coûte vraiment la naissance et la défense d'une idée.

Que retenir comme pistes ? D'abord de marquer le précieux intérêt qu'il peut y avoir à méditer sur les idées-reçues car elles ne peuvent que nous pousser, par contraste, à rechercher viscéralement  l'exercice rigoureux, sans complaisance ni faux -fuyants, d'une réflexion authentique. D'une réflexion authentique qui affirme sa volonté de comprendre en cherchant ses modèles ailleurs que dans les mécaniques de pensée et les pensées mécaniques qui viennent et s'imposent à l'esprit lorsque le corps manifeste ses défaillances. D'une réflexion authentique qui s'honore de trouver par devoir son inspiration dans les élans de transfiguration dont l'univers de la création artistique ne cesse de nous prodiguer l'exemple en nous prodiguant ses fruits. Devoir de vérité, devoir de création. Devoir d'interprétation!

 

Car  on l'aura compris : reçue parce que recevable par un sujet caractérisé par tel « fond de corps » une idée-reçue est, en cela pareille à toute autre,  une interprétation. Cette interprétation (non examinée de façon critique par son repreneur-relanceur , mais pressentie avantageuse dans le moment de son usage) peut être prise pour objet de commentaire, général ou particulier, qui sera lui même bien évidemment  une interprétation, mais voulue comme telle. Comme  toujours lorsqu'il est question de telle « chose » du  monde des « choses de l'esprit » il ne peut s'agir à chaque fois que d'une interprétation d'interprétation(s), voire d'interprétations d'interprétations!

Ce dont, par l'exemple, je m'efforcerai d'attester prochainement en traitant de  

quelques idées-reçues anciennes ou récentes portant sur le thème du «progrès».

 

Jean-yves Mézerette

Vice-président  de l'Institut  Jacques Cartier

 

L’allogreffe de moëlle illustre le génie médical français autant que les aspects bénéfiques de la mondialisation.

La greffe est un des traitements opposables à de nombreuses maladies de la moëlle osseuse. Rappelons que ce tissu, qui n’a rien à voir avec la moëlle épinière, est situé dans les épiphyses des os longs, dans les os courts et dans les os plats, principalement le bassin (pour un tiers), et qu’il produit les globules rouges, chargés du transport de l’oxygène, les plaquettes qui jouent dans la coagulation et les globules blancs (polynucléaires chargés de la défense anti-infectieuse, lymphocytes responsables de l’immunité avec les plasmocytes qui sécrètent les anticorps, monocytes et macrophages qui sont des cellules nettoyeuses). Toutes ces cellules dérivent, par des intermédiaires spécifiques, d’un seul et même type de cellule : la cellule souche hématopoïétique (CSH).

Les maladies de la moëlle qui relèvent d’une greffe se recrutent parmi

 Les leucémies.                                                                                                              

 Les aplasies médullaires.                                                                                             

Les lymphomes et en particulier les myélomes multiples.                                   

Les maladies héréditaires de l’hémoglobine.                                                          

Les déficits immunitaires profonds des enfants bulles.

Les greffes de moëlle

Les affections citées ci-dessus, du moins dans certaines  formes et certaines situations, appellent une greffe de CSH saines dont la prolifération va à terme remplacer les cellules malades. Or, la moëlle n’est pas la seule source de CSH, que l’on peut trouver et récolter également dans le sang circulant, en nombre faible –mais que l’on peut faire augmenter en injectant des facteurs de mobilisation à la personne que l’on va prélever -, et aussi dans le sang du cordon placentaire de l’enfant qui vient de naître, comme nous le verrons au terme de cet exposé.

Ces CSH, qu’elles soient prélevées dans la moëlle osseuse , le sang circulant d’un donneur sain   ou dans le sang d’un cordon après clampage et avant la délivrance , seront alors injectées par une simple transfusion dans la circulation du patient: il s’agit d’une allogreffe (« allos » en grec : autre). 

 Mais on peut aussi, parfois, prélever la moëlle ou le sang du patient  lui-même, isoler les CSH saines et les lui réinjecter une fois qu’on l’aura traité par chimio- ou radiothérapie : c’est une autogreffe.

Comme on le voit, le temps ultime de la greffe (transfusion) est extrêmement simple, qu’il s’agisse d’une auto ou d’une allogreffe. Dans les deux cas, les cellules injectées vont gagner la moëlle et la coloniser : c’est le phénomène du homing  (de « home » : la maison, le foyer)

La difficulté (et la différence principale entre auto et allogreffe) se situe ailleurs : dans la nécessité pour les allogreffes, de trouver des CSH compatibles avec le receveur, c’est-à-dire ne provoquant ni réaction de rejet immunologique de la part du receveur, ni agression de celui-ci par les cellules transfusées (réaction du greffon contre l’hôte ou « graft versus host (GVH) ) ». En effet les CSH, comme toutes les cellules porteuses d’un noyau, sont dotées d’un code de reconnaissance qui consiste en molécules antigéniques situées à leur surface et dont la production est organisée par des gènes appartenant au  chromosome 6 et différents d’un individu à l’autre. Ce code conditionne aussi bien l’acceptation de la greffe par le receveur que l’absence d’agression des cellules greffées à l’encontre de celui-ci (GVH) et plus particulièrement de certains de ses organes : la peau, le foie, le tube digestif mais également –et c’est là un aspect positif de la GVH- à l’encontre des cellules cancéreuses (effet antileucémique).

Rappelons que chaque individu possède un chromosome 6 d’origine maternelle, et un d’origine paternelle. Sur ces 2 chromosomes, cinq gènes principaux (A,B, C, DR, DQ, ) commandent la composition et la production des antigènes de compatibilité (histocompatibilité) et constituent le complexe majeur d’histocompatibilité (CMH) .  Lequel compose avec d’autres gènes du chromosome 6 (non impliqués dans la tolérance des greffes) le système HLA (Human Leukocyte Antigen car il a été découvert sur les leucocytes -ou globules blancs-). Cette découverte a valu au Professeur Jean Dausset, biologiste français , le Prix Nobel de Médecine en 1980.

Chacun de ces 5 gènes du CMH, ou plutôt de ces 10 gènes puisqu’il faut raisonner par paire, a une composition (héritée de la mère ou du père)  variable d’un individu à l’autre. Suivant le gène considéré, il y a des milliers de compositions possibles qui définissent les allèles (rappel : allos =autre= différent)). On peut comparer le CMH au loto : ce jeu de hasard repose sur la sélection aléatoire de 5 boules parmi 49 porteuses d’un numéro ce qui fait un grand nombre de combinaisons possibles et explique la difficulté de gagner le gros lot !

LOTO                                                                    HLA

5 boules sur 49 dans une soufflerie                 10 gènes sur la paire de                                                                                                                                                                                  chromosomes 6

Sur chaque boule :                                                   Sur chaque gène :

un numéro de 1 à 49                                              un nombre à 4 chiffres

Donc 1/49 possibilité de tirer                            Donc environ 1 chance sur 1 000  000                                                               

 la 1ére boule juste,                                         qu’un donneur pris au hasard

1/ 48 la deuxième,                                        soit compatible.

1/47 la troisième

Soit 1 chance sur 49x48x47x46x45

= 228 826 080 de gagner le gros lot !

 La même difficulté existe pour trouver un donneur compatible au receveur, c’est-à-dire un donneur dont les CSH ont la même composition antigénique que celles du patient receveur. Une personne prise au hasard n’a qu’une chance sur 1 000 000 d’être compatible avec le patient…

Par contre, si l’on examine les membres de la fratrie du patient,  un collatéral (frère ou sœur) sur 4 est compatible, ce qui s’explique par la transmission en bloc d’une moitié du système HLA de la mère et d’une moitié du système HLA du père à chacun des descendants membres de la fratrie.

PERE                                                                      MERE

BLOC A (de son père)  BLOC B (de sa mère)                        BLOC  C  (de son père) BLOC D (de sa mère)

                                          ENFANTS : 4 possibilités

BLOC A  BLOC C        BLOC A BLOC D       BLOC B BLOC C               BLOC B BLOC D

Le Professeur Jean Bernard , conscient de la situation dramatique des patients n’ayant pas de frère ou de soeur compatibles alors que leur état  nécessitait la pratique d’une greffe, a eu avec le Professeur Jean Dausset l’idée  de créer en 1986 un registre de donneurs volontaires de moëlle osseuse (DVMO) confié à France Greffe de Moëlle (FGM), idée bientôt imitée par de nombreux autres pays ; un fichier mondial regroupe dorénavant les DVMO de tous ces pays  qui se sont associés à l’échelon mondial.

Ainsi au 1er janvier 2014, 240 000 DVMO ont été recensés et fichés en France (dont 8 000 dans le Poitou-Charentes) et plus de 24 millions de par le monde, dans 48 pays.

Voyons  maintenant quel est le parcours du donneur.

Les conditions pour donner des CSH médullaires sont :

L’âge : 18 à 51 ans. La santé qui doit être parfaite ; l’acceptation du bénévolat, de l’anonymat et de la gratuité du don.

Le donneur est alors inscrit après consultation dans un centre d’accueil et pourra être sollicité jusqu’à l’âge de 60 ans. Un échantillon de sang est prélevé pour l’établissement de son groupe HLA.

Lorsqu’il est sollicité, 3 semaines avant le don, il bénéficie d’une consultation avec un hématologiste et a un bilan pré-anesthésie, un bilan biologique particulièrement poussé pour dépister une infection latente. En outre, s’il n’a pas plus de 50 ans et si l’on décide de faire un prélèvement de CSH périphériques (sanguines) plutôt qu’un prélèvement médullaire, il a un bilan cardiologique et une échographie splénique.

Il dépose alors son consentement devant le Tribunal de Grande Instance.

Le prélèvement de moelle osseuse se fait sous anesthésie générale. Le prélèvement de CSH du sang périphérique se fait après mobilisation des CSH par injection de facteurs de croissance ; on sélectionne les CSH par aphérèse .

Le greffon subit  alors un contrôle de qualité avant d’être envoyé le plus vite possible au centre greffeur qui se situe souvent sur un continent éloigné.

Un même donneur peut donner une seconde fois avant 60 ans : si l’état du patient préalablement greffé l’exige ; ou s’il s’agit de soigner un membre de la famille du donneur.

Depuis la création du Registre Poitou-Charentes en 1987, 130 dons ont été prélevés dans la Région et effectués grâce à celui-ci.

La greffe de sang de cordon placentaire (ombilical)

Elle constitue une alternative à la greffe des CSH médullaires ou sanguines.

Elle a été imaginée et réalisée avec succès pour la première fois par un médecin français, le Professeur Eliane Gluckman en 1988 à l’Hôpital Saint Louis de Paris.

Le premier patient traité de la sorte souffrait d’une aplasie médullaire (liée à une maladie de Fanconi). Par chance, sa mère était enceinte et accoucha d’une fille  qui s’avéra indemne de la maladie et HLA identique au patient. Eliane Gluckman conçut l’idée de récolter les CSH du cordon du nouveau-né et de les injecter au patient comme elle l’aurait fait avec des CSH médullaires. La guérison du patient vint confirmer la pertinence de l’idée et a ouvert la voie à une modalité thérapeutique originale qui s’avère précieuse. Une démarche de création d’un registre mondial des cordons placentaires a permis à 750 000 cordons d’être typés, congelés et fichés de par le monde au 1er janvier 2014 et à 5 000 d’entre eux d’être greffés.                                                                             

  La courbe de fréquence d’utilisation de cette technique montre qu’elle a dépassé en fréquence la technique par prélèvement médullaire et tend à rejoindre celle par prélèvement sanguin 

CONCLUSION

L’histoire des greffes de CSH illustre à merveille l’importance du groupe HLA (et plus particulièrement du CMH) dans la reconnaissance et la tolérance du soi. Elle révèle un aspect positif de la mondialisation, tant décriée par ailleurs, en permettant à la générosité humaine de s’exprimer (sans risque !).

Docteur Dominique ALCALAY

 

 

Face aux actes terroristes de janvier 2015, face au nombre grandissant de départs vers le jihad syrien, face aux perturbations dans les écoles lors de la minute de silence, face à un risque de dévoiement par le Front National, la question de la laïcité revient au premier plan des préoccupations de l’Etat français.

S’il y a quasi unanimité pour dire haut et fort que la laïcité est un des piliers de notre République, une « valeur » essentielle, le seul cadre possible pour assurer le vivre ensemble, il n’est pas certain que chacun envisage le même contenu derrière ce mot vitrine de laïcité. Le terme lui-même n’a pas de définition juridique, il ne figure même pas dans les lois dites de laïcité, il est cependant légitime de tenter un essai de définition, du moins d’envisager les champs qu’il investit.

1- Au sens large : la laïcité est une philosophie politique érigée en idéal, en valeur de la République .

Depuis le Moyen –âge, l’occident chrétien connaît le mot laïcus pour désigner celui qui, parmi le « peuple chrétien » n’appartient pas à l’ordre des clercs, qui n’est ni prêtre ni moine. Les monastères jadis connaissaient des frères lais (ou convers) et des sœurs laies. Cette origine a donné en français actuel le mot laïc par opposition au monde ecclésiastique, aux clercs.  Laïc demeure donc dans la sphère du religieux, et ne saurait être à l’origine du mot et de la notion de laïcité.

Il convient donc de rechercher une autre étymologie, de remonter au grec. Ferdinand Buisson, Directeur de l’Enseignement Primaire lors des lois de Jules Ferry, écrit en 1878 dans son « Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire », « ce mot est nouveau, et, quoique correctement formé, il n’est pas encore d’un usage général. Cependant, ce néologisme est nécessaire.. ». En effet, le mot est très récent lorsque Ferdinand Buisson écrit, sa première apparition semble se situer dans l’édition du 11 novembre 1871 du journal la Patrie à propos de l’enseignement dans le département de la Seine. La nouveauté lexicale a été immédiatement relevée par Littré.

Laïcité, un mot correctement formé aux dires de F. Buisson. En effet, c’est le grec laos, le peuple,  qui est ici convoqué pour forger ce néologisme. : La-ikos (La de laos, peuple, et ikos, à propos de). Or, en grec, trois mots existent pour dire le peuple, ethnos, demos et laos, alors pourquoi avoir choisi laos ? Le demos, par exemple tel qu’il était dans l’Athènes antique, ce n’était qu’une petite partie de la population, celle qui avait le pouvoir politique et qui excluait de fait les femmes, les étrangers, les métèques, les esclaves.., l’ethnos c’est le peuple au sens de l’ethnie, le groupe humain qui se reconnaît dans un certain nombre de caractéristiques culturelles (langue, mode de vie..) et parfois physiques. Le laos lui, comprend l’ensemble d’une population sans distinction interne, sans sous-groupes, le mot laos vise l’indivisibilité, la non discrimination, et donc ce qui est commun à tous les membres d’une population qui vit sur un espace donné. Cette population globale peut comprendre plusieurs ethnies, d’où l’impérieuse nécessité de références communes[1]. Le demos, qui a donné le mot démocratie, n’a pas toujours correspondu au laos, loin de là le plus souvent. En ce sens, la laïcité se doit justement de faire se confondre le plus possible laos et demos[2].

Ainsi, cette origine conceptuelle à partir du laos, souligne t-elle une laïcité comme idéal de vivre ensemble où personne ne doit être stigmatisé par son particularisme, qu’il soit religieux, ethnique, social ou autre. Pour le dire plus simplement : la laïcité est l’affirmation universaliste que l’on est d’abord un être humain et un citoyen avant d’être quoi que ce soit d’autre [3]. Cette conception de la laïcité est un idéal d’émancipation, elle vise à une sortie de la dépendance, que cette dernière soit de nature religieuse, intellectuelle, économique, sexiste…C’est un travail d’arrachement !

Le philosophe Abdennour Bidar parle à ce propos d’une laïcité existentielle, voire existentialiste,[4] d’un fondement philosophique de la laïcité bien en amont de la célèbre loi de 1905, qui de fait se trouve minorée[5]. « Le principe de séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905 me semble relever d’une conception beaucoup plus profonde, et plus large, qu’on ne le  conçoit habituellement. Je pense notamment en disant cela, à ce qu’expliquait Jean Jaurès dans le journal L’Humanité du 2 août 1904 : Laïcité et démocratie sont identiques écrivait-il, ou indivisibles, parce que la séparation laïque du religieux et du politique est en réalité consubstantielle à une démocratie qui fonde en dehors de tout système religieux toutes ses institutions, tout son droit politique et social, famille, patrie, propriété, souveraineté. [6]»

Une abondante littérature existe sur les sources de ce fondement philosophique. La philosophe Catherine Kintzler, en réponse à la question qu’est ce que la laïcité ?, renvoie à deux textes fondateurs, de l’anglais John Locke et du français Condorcet. Le lecteur s’étonnera peut-être que l’un et l’autre soient antérieurs à l’apparition du terme laïcité : c’est que ces textes sont fondateurs non pas au sens d’une origine, mais au sens d’un commencement dans la pensée [7].

Ainsi perçue, cette sorte de philosophie politique ne concerne pas le seul domaine de la religion. Certes, la fameuse formule de Gambetta : Le cléricalisme ? voilà l’ennemi ! visait bel et bien le cléricalisme au sein de l’Eglise catholique qui cherchait à imposer sa vision  aux instances politiques françaises, à refuser le droit civil au nom du seul droit d’origine divine. Si cette époque est révolue comme en témoigne la lettre aux catholiques de France, proposer la foi dans la société actuelle, 1996 : «  on pourra dire que l’opposition entre une tradition catholique, contre-révolutionnaire et conservatrice, et une tradition républicaine, anticléricale et progressiste, est presque totalement révolue », d’autres cléricalismes, toujours à l’œuvre, justifient la poursuite de ce mouvement d’émancipation. Pensons aux sciences du vivant, à l’économie, à la communication, autant de domaines où  des experts sollicitent l’adhésion que l’on doit au savoir :  c’est à des comités d’experts sans réelle responsabilité ni légitimité que se trouve souvent dévolue la décision politique [8].  L’émergence de nouveaux cléricalismes…impose l’ouverture de nouveaux chantiers .

De ce  long détour par l’étymologie grecque, nous retenons qu’une approche large de la laïcité concerne l’autonomie du sujet, et ce, pas exclusivement à l’égard du religieux.

2- Au sens strict, la laïcité est une construction politico-juridique reconnue par la Constitution.

C’est une complexité juridique largement méconnue du plus grand nombre, qui relève non seulement du niveau national (lois, décrets, circulaires, jurisprudence) mais aussi, et de plus en plus, du niveau européen (jurisprudence de la Cour Européenne des Droits de l’Homme).

Cette deuxième approche de la laïcité nous est fournie par les lois et la jurisprudence qui organisent cette laïcité depuis le XIXe siècle, en rupture avec le système d’Ancien Régime. Nous avons connu trois étapes majeures de ruptures : sous la Révolution, dans les années 1880 avec l’Ecole de Jules Ferry et, en 1905 avec la célèbre loi dite de séparation. Depuis une génération, avec une visibilité de plus en plus grande de l’islam en France, on peut se demander si nous ne sommes pas entrés dans une quatrième phase de rupture ?

Revenons brièvement sur chacune de ces césures majeures :

La Révolution française a connu toutes sortes d’expériences, dont la laïcité en 1795, mais dans la douleur, dans le chaos parfois. Elle a tout de même jeté les bases de notre  futur système démocratique et laïque.

Le moment Jules Ferry, avec entre autres, la loi de mars 1882 sur l’enseignement primaire, et la célèbre Circulaire du 27 nov. 1883 [lettre aux instituteurs], distingue l’instruction religieuse, qui  appartient à la famille et à l’Église, de l’instruction morale qui se pratique à l’écoleLe législateur fait remarquer F. Buisson, n’a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Une morale issue d’une religion, comme tout ce qui est singulier, qui n’appartient qu’à un groupe, ne peut prétendre s’imposer à tous.

La loi de 1905 pose en premier (art.1) la liberté de conscience (à savoir le droit d’avoir une religion, d’en changer, le droit d’avoir n’importe quelle conviction, religieuse ou non…l’individu est libre de son choix de conscience). Ensuite, et ensuite seulement, vient l’article 2 sur la « séparation » . Les deux premiers articles qui constituent l’essentiel de la loi doivent être relus dans leur enchaînement logique. Il est important de rappeler cette évidence élémentaire, mais trop souvent oubliée, que ces articles 1 et 2 ont une raison d’être dans cet ordre : la non reconnaissance des cultes –et non la séparation, mot absent du texte mais qui donne son titre à la loi- citée dans l’article 2, se conçoit comme la conséquence logique de l’article 1 qui « assure la liberté de conscience ». Citons Jean-Pierre Dubois, juriste et Président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) : « La lecture de l’enchaînement logique des deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905 suffit à renseigner sur le contenu pluraliste du contrat social laïque ainsi mis en forme. C’est pour assurer la liberté de conscience mais aussi pour garantir -sous la seule réserve de l’ordre public- la liberté des cultes, et pour que ces libertés vaillent également pour tous, qu’est affirmée la séparation entre ce qui relève de l’Etat, du politique, et ce qui relève des communautés religieuses[9].

Cette deuxième approche de la laïcité, approche juridique, nous mène vers une définition largement admise par l’ensemble des Français, qui consiste à instituer la neutralité de l’Etat, à savoir «  une extériorisation de l’État vis-à-vis de toute conception religieuse du monde. » selon une formule de Philippe Portier, actuel titulaire de la chaire laïcité à l’EPHE.

Telle est bien l’ambiguïté de la laïcité française, elle fait appel, selon le cas ou le moment à l’un ou l’autre de ces registres.

–         La conception philosophique est extrêmement large, elle correspond aux propos tenus par Jean Jaurès dans son célèbre discours de Castres du 30 juillet 1904[10] : « Démocratie et laïcité sont deux termes identiques ». Cette perception nous dirige vers un processus de démocratisation et donc de laïcisation, toujours à construire, à poursuivre. Certains aspects comme l’égalité des sexes, l’égalité filles garçons[11], impensables lors du gouvernement Jules Ferry, sont devenus très sensibles de nos jours avec l’évolution de la société. Elle vise l’émancipation de l’individu. C’est une éthique de la libération appuyée sur une morale de responsabilité…vers un monde où chacun dispose de toutes ses chances d’accomplissement, précise le philosophe Henri Peña-Ruiz .

–         L’incarnation juridique de certains aspects de cette philosophie politique. La loi de 1905 pose le principe de liberté d’expression religieuse comme principe premier, comme régime général, et ensuite le retrait de la puissance publique (séparation Etat /Eglises) avec son devoir de neutralité[12]. Il est de la responsabilité du législateur d’étendre ou non cette neutralité, réservée en principe aux seuls services publics.

Tous les débats actuels sur la laïcité en France reposent sur une double confusion. Une confusion entre la laïcité comme cadre juridique de la neutralité de l’Etat, et la laïcité comme idéologie, voire philosophie générale de l’émancipation de l’humanité. Une confusion entre l’époque de la loi de 1905 et la nôtre[13].

A partir de cette double perception de la laïcité française, nous pouvons proposer deux définitions, qui se recoupent grandement, c’est heureux !

La laïcité se définit ainsi, selon un philosophe et un historien/sociologue.

   

Philosophie :  Henri Peña-Ruiz

Histoire/sociologie Jean Baubérot

par la conjonction de trois principes

par l'articulation de quatre principes

1- la liberté de conscience

1-la garantie de la liberté de conscience

2- l'égalité de droits des citoyens, sans distinction de conviction

2- l’égalité et la non discrimination

3- l'universalité de l'action de la sphère publique, dévolue au seul intérêt général.

3- la séparation du politique et du religieux

 

4- la neutralité de l'Etat à l'égard des diverses croyances

 

Les deux définitions posent bien en premier, la liberté de conscience et l’égalité des citoyens, quelque soient leurs convictions. La République n’a pas à prendre en compte les convictions particulières. Deux singularités sont néanmoins à remarquer dans ces définitions.

  • Chez Henri Peña-Ruiz, l'État républicain ne doit se soucier que de ce qui est commun à tous les citoyens, et ne saurait privilégier une partie d'entre eux, que cette partie soit du religieux, c’est le cas le plus fréquent lorsque l’on évoque la laïcité, mais cet intérêt général peut également concerner dans l’absolu d’autres domaines, comme l’économique, l’idéologique etc.

* Pour Jean Baubérot, les deux premiers principes sont de l'ordre des visées, alors que les deux derniers sont de l'ordre des moyens. La séparation signifie que l'Etat est libre d'élaborer ses règles et normes hors croyances religieuses, et ce, dans l'interêt général, la neutralité étant l'impartialité du pouvoir politique à l'égard de n'importe quelle conviction, religieuse ou non. Cette neutralité n'implique pas que l'Etat soit sans valeur (il s'agit des Droits de l'Homme, de la démocratie, du respect d'autrui, de la diversité, de la tolérance..). L'Etat doit représenter la totalité du laos. L'Etat renonce à toute compétence religieuse, théologique, il n'a pas à dire qui est orthodoxe ou non, qui est hérétique ou non, qui est modéré ou non ! Si l'Etat ne reconnaît plus les religions (ausens de la fin de l'existence des cultes reconnu), non seulement il ne les ignore pas, il ne les méconnaît pas, mais il doit garantir leur libre exercice. Cette approche est interessante car elle sépare bien les intentions, visées par la laïcité, des moyens mis en oeuvre pour y parvenir.

Or, nombreux sont nos contemporains, juristes en tête, qui restreignent la laïcité à la  seule neutralité de l’Etat. Cette posture classique qui hypertrophie les moyens (séparation et neutralité), risque, nous dit Jean Baubérot,  de transformer subrepticement la finalité de la liberté de conscience pour tous en une émancipation (plus ou moins obligatoire) à l’égard de la religion, et de confondre ainsi laïcité et sécularisation, alors que la laïcité constitue, encore plus aujourd’hui qu’hier peut-être, la gouvernance politique d’individus ayant des rapports très divers avec la sécularisation [14].

La sécularisation est le mouvement d’une société qui s’éloigne progressivement des normes religieuses, pour élaborer son propre droit positif, alors que la laïcisation est un acte politique volontaire, qui décide de la séparation ou neutralité de la sphère publique.

La posture inverse existe également, elle consiste à ne voir dans la laïcité que la seule liberté de conscience, liberté d’exercer sa religion, et somme toute, liberté d’exprimer sa différence. Cette attitude tend à minimiser les moyens (séparation et neutralité) garants de la liberté pour tous, y compris par ceux qui n’ont pas de conviction religieuse.

 

Il nous semble indispensable d’avoir une bonne intelligence des quatre principes qui font laïcité en respectant leur nature d’objectifs et de moyens, sachant qu’ils s’originent non seulement dans du juridique, mais aussi dans ce que nous avons appelé une philosophie politique. Stéphanie Hennette VAUCHEZ et Vincent VALENTIN le disent de la manière suivante :  Parce que la laïcité renvoie toujours à la fois à un programme politique et à un régime juridique, il s’agit d’une notion propice aux approximations et glissements de sens[15] .

On l’aura compris, la laïcité n’est pas une idéologie, c’est une construction historique pragmatique, qui de tout temps a accepté des exceptions, il convient, afin de bien la comprendre, de ne pas en avoir une approche essentialisante[16].

Enfin, est-il encore besoin de rappeler que la laïcité n’est pas contre les religions, elle n’est pas en elle-même une religion, ni une option spirituelle parmi d’autres[17], elle est ce qui rend possible leur coexistence, car ce qui est commun en droit à tous les hommes doit avoir le pas sur ce qui les sépare en fait comme aime à juste titre le rappeler  Régis Debray.

La laïcité est le mode de fonctionnement choisi par la République pour assurer le vivre ensemble des citoyens:

  • Divers quant à leurs opinions et croyances.
  • Diversement concernés par la sécularisation.

3- Au sens diffus, la laïcité relève également d’autres représentations que les deux conceptions que nous venons d’analyser.

 En effet, des conceptions différentes de celle qui l’a emporté lors des débats parlementaires de 1905, n’ont jamais vraiment disparu de la scène française, elles se retrouvent encore de nos jours, plus ou moins actives, plus ou moins partagées par certains groupes sociaux et responsables politiques, à tel point, que certaines décisions législatives récentes en dépendent. Le travail d’analyse sociologique de ces « autres laïcités » a été réalisé par Jean Baubérot dans un petit ouvrage intitulé les 7 laïcités françaises[18]. Il est essentiel pour comprendre les réactions diverses de nos contemporains, de bien connaître ces autres interprétations de la laïcité. « Tant que la laïcité française sera essentialisée en un modèle unique, le malaise s’accentuera. La croyance en une laïcité française une et indivisible ne permet pas de comprendre le glissement actuel de gauche à droite (voire à l’extrême droite) de la laïcité dominante…La démarche sociologique répudie le substantialisme, le déconstruit » affirme Jean Baubérot pour qui sont ici, dans son travail « typifiés des discours et des comportements, non les personnes elles-mêmes ».

Pour une étude en profondeur de ces autres conceptions laïques, nous renvoyons bien entendu à son travail, on se contentera ici de citer ces principales autres conceptions :

* des conceptions historiques, comme la laïcité antireligieuse, la laïcité gallicane [contrôle plutôt que séparation ], la laïcité séparatiste stricte et individualiste

* des conceptions récentes, à savoir la laïcité ouverte [l’Etat laïque a intérêt à reconnaître l’utilité sociale des religions], la laïcité identitaire [l’Etat peut limiter la liberté au nom de la culture dominante].

Comme il existe souvent en matière de religion, du syncrétisme et du bricolage religieux[19] chez nombre de contemporains, nous pouvons, par analogie, dire qu’il en va de même pour la laïcité en France : chacun picore dans ces différentes conceptions, ignore bien souvent les équilibres juridiques issus de la loi de 1905, et compose à sa guise une laïcité qui, à ses yeux, est la laïcité authentique, d’où cette impression courante d’un écart parfois considérable et insupportable entre telle ou telle décision de justice et ce que l’on affirme être La laïcité.

Ces différentes conceptions, non retenues en 1905, ont récemment réussi à faire œuvre législative. C’est le cas notamment des deux lois de 2004 (foulard à l’école) et de 2010 (voile intégral dans l’espace public) qui voient, partiellement il est vrai, le succès des conceptions gallicane[20] et identitaire. Ces deux lois ne sont pas dans l’esprit libéral de 1905 pour qui, seuls les agents du  service public doivent être neutres, pas les usagers (l’élève est-il un usager d’un autre ordre ?), et qui affiche en premier la liberté d’expression religieuse dans l’espace public. La loi de 2010 interdit le  niqab dans l’espace public au nom des valeurs de la République et de l’ordre public (immatériel). Si juridiquement elle ne relève pas de la laïcité, politiquement et médiatiquement elle fut présentée comme loi de laïcité. Les droits de la société l’emportent sur les droits de l’individu. L’Etat peut limiter la liberté au nom de la culture dominante (laïcités gallicane et identitaire). Dans une société du « voir », le terrain du conflit est avant tout la  sociabilité.

La laïcité identitaire tend à limiter la neutralité de l’État, à l’étendre aux individus. La question actuelle de la gestion du religieux dans les entreprises privées montre bien ce décalage entre, d’une part,  un état des lieux juridique où le régime de liberté prévaut, et d’autre part, le souhait d’une majorité de Française  de voir s’imposer le régime de neutralité au sein de l’entreprise.

Par ailleurs, politiquement, à partir de 2011 le FN s’approprie la laïcité qu’il prétend  défendre contre l’islam envahisseur (prières de rues..). La laïcité est transformée en outil de protection d’une culture issue du christianisme , ce qui constitue une discrimination entre les citoyens.

Conclusion.

Ainsi, la laïcité menée en France a des racines philosophiques qui en constituent son fondement, juridiquement elle s’est construite au rythme des aléas de l’histoire depuis la Révolution de 1789 qui en pose les jalons essentiels avec la Déclaration des Droits de l ’Homme et du Citoyen. La séparation de 1905, inévitable compte tenu des options politico-religieuses de l’Eglise catholique d’alors, semble seulement accidentelle, voire accessoire pour l’approche philosophique, alors que les juristes la considèrent comme le cœur exprimé par  la neutralité de l’Etat. A cette tension, du moins dans le regard porté sur la question, s’ajoutent toutes les conceptions, les représentations autres que celles qui prédominent dans le droit d’inspiration libérale depuis 1905, diffuses dans la société française, résultat, soit d’un bricolage laïque, soit de postures idéologiques.

La multiplicité des approches est donc plutôt un atout, un gage de non-dogmatisme, le reflet d’une vraie liberté de la pensée [21] conclut Charles Conte. Une approche sociologique, par exemple, qui analyse toutes ces approches selon la méthode de l’idéal-type, ne saurait prendre parti, soit pour en officialiser une, la canoniser en quelque sorte, soit rejeter les autres comme hérétiques. Ce qui signifie qu’il convient de s’abstenir d’une approche de la laïcité de type essentialiste, ce que font pourtant nombre de Français en l’érigeant en valeur (de la République).  Il peut y avoir de la sacralisation dans cette affirmation, ce qui serait un comble en matière de laïcité. Si la laïcité était une valeur il faudrait pouvoir en définir le contenu, or celui-ci ressemble, nous dit Pierre Kahn à ce qu’un hégélien appellerait un « universel-vide », qui peut épouser les valeurs les plus diverses en les formulant sous son nom[22]. La laïcité n’est pas une valeur morale au sens où elle n’a pas à être poursuivie pour elle-même comme une fin. Elle est un moyen, et un moyen nécessaire, en vue d’une fin qui est la liberté égale pour tous[23].

Ainsi définie, la laïcité est plus couramment présente qu’on ne le croit à travers le monde, du moins démocratique, même si la plupart des Etats ignorent le mot lui-même[24].

Enfin, s’il fallait absolument sortir de la seule analyse pour un engagement militant, qu’il me soit permis de choisir la formule lancée par Régis Debray, celle d’une laïcité d’intelligence [25]apte à trouver les solutions pour aujourd’hui et demain, plutôt qu’une laïcité arc-boutée sur les solutions d’hier. La laïcité est quelque chose de nécessairement évolutif car intimement liée aux péripéties  des histoires nationales. Avec la question musulmane en France[26], pour reprendre le titre d’un ouvrage récent, l’actualité de la laïcité de plus en plus prégnante, rend nécessaire et urgente une meilleure connaissance de ses fondements comme de ses interprétations.

«Le mot “laïcité” est aujourd’hui polysémique et recouvre trois grandes conceptions, explique Philippe Portier. Une conception plutôt différentialiste, tentée d’accorder des droits spécifiques à chaque communauté, et portée par le think tank Terra Nova ou des sociologues comme Michel Wieviorka. Une laïcité classique incarnée par la Fédération nationale de la libre pensée, dont le principe est de ne pas intervenir dans le champ des religions. Enfin, une laïcité contrôleuse qui a aujourd’hui le vent en poupe. » Cette dernière entend contenir la religion dans la sphère privée. Le débat est d’importance, car ce sont tout simplement les règles du vivre-ensemble de la société française qui sont en jeu.[27]

Christian BERNARD

notes


[1] Que l’on songe à la Syrie et à l’Irak qui furent  avant les guerres actuelles, des pays laïques avec les partis Baas, afin de dépasser les multiples appartenances ethniques (Arabes, kurdes, Assyriens…) et religieuses (sunnites, chiites, chrétiens, Yézédis..)

 

 

 

 

 

 

[2] C’est ce que nous connaissons progressivement avec l’extension du droit de vote, d’abord à tous les hommes de nationalité française (et non plus les seuls riches avec le suffrage censitaire), puis aux femmes, aux étrangers issus de l’Europe –les autres posent encore question aux politiques-, de l’abaissement de l’âge de la majorité..

 

 

 

 

 

 

[3] Philippe Gaudin, « Le droit, la philosophie, l’histoire », in Que veut dire laïcité ? Le Débat n° 185 mai-août 2015, p.110. Philippe Gaudin est le principal référent laïcité à l’IESR/EPHE

 

 

 

 

 

 

[4] Abdennour Bidar, Que veut dire laïcité ? in Le Débat n° 185 mai-août 2015, p. 105.

 

 

 

 

 

 

[5] C’est également l’avis de Philippe Gaudin :La question techniquement juridique des relations entre l’Etat et les cultes est seconde dès l’instant que sont garantis les principes de liberté et d’égalité rendus concrets par une conception démocratique de la loi et un système éducatif de qualité accessible à tous.op.cit.

[6] Abdennour Bidar, Que veut dire laïcité ? in Le Débat n° 185 mai-août 2015, p. 10

 

 

 

 

 

 

[7] Catherine Kintzler, Qu’est-ce que la laïcité ?, Vrin, collection Chemins philosophiques, 125 p.,2008, p. 7

 

 

 

 

 

 

[8] Plaquette Laïcité éditée par la Ligue de l’Enseignement sous la direction de Jean-Michel Ducomte, 2010, p.32

 

 

 

 

 

 

[9] Archives de philosophie du droit, 49, 2005, p.179.  Pluralisme, laïcité, sphères publiques et sphère privée, Jean-Pierre Dubois fut Président de la LDH de 2005 à 2011.

 

 

 

 

 

 

[10] https://www.marxists.org/francais/general/jaures/works/1904/07/laique.htm

 

 

 

 

 

 

[11] Cette égalité filles garçons telle qu’elle se rencontre dans la charte de la laïcité à l’Ecole, ne peut se comprendre si l’on considère la laïcité seulement sous l’angle juridique avec la loi de 1905.

 

 

 

 

 

 

[12] Cette neutralité, originellement réservée au seul Etat, est en train d’être étendue à certains aspects de la sphère privée (l’entreprise privée est visée entre autres).Voir à ce sujet l’excellent petit ouvrage de deux juristes : Stéphanie Hennette VAUCHEZ et Vincent VALENTIN, L’affaire Baby Loup ou la nouvelle laïcité, éditions lextenso, 2014, 114 p

 

 

 

 

 

 

[13] Philippe Gaudin, « Le droit, la philosophie, l’histoire », in Que veut dire laïcité ? Le Débat n° 185 mai-août 2015, p.110

 

 

 

 

 

 

[14] Jean Baubérot, Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Seuil, 314 p. 2011.

 

 

 

 

 

 

15] Stéphanie Hennette VAUCHEZ et Vincent VALENTIN, L’affaire Baby Loup ou la nouvelle laïcité, éditions lextenso, 114 p , 2014, p. 27.

 

 

 

 

 

 

[16] Voir à ce sujet l’analyse d’Olivier Roy, En quête de l’orient perdu, Seuil, 314 p, 2014, chapitre 22 «  contre l’essentialisme laïque ».

 

 

 

 

 

 

[17] Contrairement à la logique belge où la laïcité est reconnue aux côtés des religions cf http://www.espace-citoyen.be/article/212-la-laicite-definitions-historique-et-situation-en-belgique/

 

 

 

 

 

 

[18] Jean Baubérot, les 7 laïcités françaises, éditions de la maison des sciences de l’homme, 175 p., 2015

 

 

 

 

 

 

[19] Terme qui désigne une manière de pratiquer et de croire qui consiste à « piocher » dans diverses traditions et/ou ressources de sens afin d’en assembler de manière plus ou moins ordonnée les apports. S’applique plus particulièrement au champ religieux contemporain marqué par l’individualisme (source : IESR)

 

 

 

 

 

 

[20] Nous retrouvons ce thème de l’habit symbole de l’allégeance déjà  en 1905 chez Charles Chabert (idéal-type de la laïcité gallicane) qui voulait interdire le port de la soutane dans la rue.

 

 

 

 

 

 

[21] Charles Conte  « Regards sur la polysémie du mot laïcité », Diasporiques n° 12, décembre 2010 Charles Conte est chargé de mission Laïcité : Etudes et recherches, à la Ligue de l’Enseignement.

 

 

 

 

 

 

[22] Pierre Kahn, « La laïcité est-elle une valeur ? » in SPIRALE, Revue de Recherches en Education, 2007 n°39, p.30 en ligne http://spirale-edu-revue.fr/spip.php?article68 Université de Caen.

 

 

 

 

 

 

[23] Pierre Kahn, op.cit.

 

 

 

 

 

 

[24]  Si la Belgique est l’un des rares pays à utiliser le mot laïcité, le sens en est tout autre, il s’agit ici d’une option spirituelle au même titre que les autres (l’inverse de la position française).

Sur les différentes manières de faire vivre un régime de laïcité, voir entre autres, les travaux de Philippe Portier, directeur d’études à l’EPHE (Sorbonne) où il occupe la chaire « Histoire et Sociologie des laïcités » [noter le pluriel qui n’existait pas à l’époque de Jean Baubérot] . Lire par exemple « Etats et Eglises en Europe .  Vers un modèle commun de laïcité ? » in Futuribles n° 393, mars 2013.

Egalement les ouvrages de Jean Baubérot et de Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Seuil, 340 p., 2011 ; de Jean-Michel Ducomte, Laïcité, Laïcité(s), Privat, 522 p. 2012.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[25] Formule issue du rapport  de 2002 « l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque », et repris par Philippe Gaudin dans son travail de thèse Vers une laïcité d'intelligence ? L'enseignement des faits religieux comme politique publique d'éducation depuis les années 1980, 342 p. 201

 

 

 

 

 

 

 

 

[26] Bernard Godard, La question musulmane en France, Fayard, 350 p., 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

[27] CNRS Le Journal  Aux sources de la laïcité en France

https://lejournal.cnrs.fr/articles/aux-sources-de-la-laicite-en-france

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de Martin Motte par Hugues Eudeline

La Première Guerre mondiale a frappé les esprits plus qu’aucune autre. Cela est peut-être dû à ce qu’elle s’est en très grande partie déroulée sur le sol français. Les destructions, le remodelage du paysage autour des lignes de front et les listes des défunts qui apparaissent sur les monuments aux morts essaimés au cœur de tous les villes et villages, nous rappellent sans cesse l’hécatombe qui a marqué la fin d’une période pendant laquelle la France rayonnait tant par les lettres que par les sciences.   

Aujourd’hui, malgré l’appauvrissement de la culture historique en France, la représentation du poilu et de la misère de sa vie dans les tranchées est bien connue de tous ; les images d’Épinal de la bataille de la Marne ou des victoires aériennes de Guynemer ont encore du sens pour beaucoup ; le plan Schlieffen évoque quelques réminiscences lointaines pour certains.

Mais rares sont ceux qui pourraient dire l’importance de la mer entre 1914 et 1919.

Plusieurs raisons peuvent l’expliquer :

  • La première est que l’océan est un élément mal connu de la majorité d’une population incapable d’en prendre la mesure. Jacqueline Tabarly, lors des obsèques de son mari, sous l’emprise de l’émotion, rappelait que celui-ci lui disait souvent « qu’il n’aimait pas que les Français ne voient en la mer que des plages pour s’amuser et du poisson à manger. Et aussi, des bateaux pour s’amuser. Ca n’est pas ça, la mer, » lui disait-il. « La mer peut être source de vie, de puissance, de force et d’alliance entre les hommes. »
  •  Une autre raison que l’on peut avancer pour expliquer cette méconnaissance est le moindre nombre de morts en mer que sur terre pendant le conflit. Milieu de professionnels, le monde maritime qui utilise de surcroît un vocabulaire spécifique souvent hermétique aux terriens concerne une population nécessairement beaucoup plus restreinte dont les conditions de vie et de combat sont singulières parce qu’il faut d’abord composer avec les éléments. Un livre de 1916 , l’ABC de la guerre navale, commence par cette phrase : « le marin à deux ennemis : la mer et l’homme. La nécessité de combattre l’un et l’autre à la fois est cause de la complexité des questions maritimes et de la difficulté de les résoudre. »  Comment alors comprendre cette particularité sans l’avoir recherché?
  • La dernière raison est que l’homme, pour prendre la mesure des événements, a besoin de sites sur lesquels poser ses yeux afin d’en faire des lieux ou des objets de mémoire. Or, contrairement à la terre, la mer ne garde pas la cicatrice des combats ni les vestiges des destructions. Elle ne permet pas d’aménager des cimetières où se recueillir ni d’élever des stèles pour marquer l’emplacement d’un événement.

Après un combat naval, plus de traces ; l’océan s’est refermé.

C’est ce qu’exprime cette chanson allemande :

Sur la tombe du marin

Ne fleurit pas la rose,

Ni le lys sur la vague de l’océan

Il n’a pour fleurs

Que les mouettes blanches,

Et les larmes brûlantes

De la femme qui l’attend.

Cette guerre navale, si peu connue, est pourtant particulièrement remarquable tant au plan technique que tactique et stratégique.

De 1848 à 1919, les progrès scientifiques et technologiques ont conduit à une évolution très importante des armements et des bâtiments de combat.

L’impact de ces innovations sur la tactique maritime a été profond. Si l’issue de cette guerre a été longtemps incertaine, le succès des alliés est en grande partie dû à l’arrivée des soldats américains à partir de 1917 qui a pesé sur la balance des forces. L’arrivée de ces renforts n’a été possible que parce que la liaison logistique transatlantique a pu être maintenue malgré la guerre sous-marine sans restriction menée par l’Allemagne à partir de 1917. Une guerre, si elle se gagne toujours sur terre, se perd souvent sur mer.

C’est sur cette observation personnelle, à laquelle il ne souscrira peut-être pas, que je vais laisse la parole au professeur Martin Motte, grand spécialiste de cette période et stratégiste de talent non sans l’avoir d’abord présenté :

Admis à l’École Nationale supérieure de la rue d’Ulm en 1988, il est agrégé d’Histoire en 1991. Il prépare ensuite sa thèse de doctorat sous la direction du Professeur Georges-Henri Soutou. Intitulée Une éducation géostratégique – La pensée navale française, de la Jeune École à l’entre-deux-guerres. Il l’a soutenue en 2001 à l’Université de Paris-Sorbonne, elle obtient non seulement la mention Très honorable avec félicitations du jury à l’unanimité, mais aussi plus tard le Prix Amiral Daveluy et, à sa parution, le Grand Prix de l’Académie de Marine.

Martin Motte a enseigné de 2002 à 2014 aux Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan en qualité de professeur agrégé puis maître de conférences détaché de l’Université Paris-Sorbonne.  En juin 2014, il a été élu directeur d’études à l’École pratique des hautes études, où il succède au Professeur Hervé Coutau-Bégarie. Il est également responsable du cours de stratégie à l’École de Guerre et codirecteur de la Bibliothèque stratégique aux éditions Economica. Ses recherches portent principalement sur l’évolution des idées stratégiques et géopolitiques entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle.

Martin MOTTE

Capitaine de corvette dans la Réserve, il est rattaché au Centre d’études stratégiques de la Marine.

Martin Motte est officier des Palmes académiques et titulaire des médailles de bronze de la Défense nationale et des Services militaires volontaires.

Il est marié et père de quatre enfants.

Martin Motte est également l’auteur de plusieurs autres ouvrages :

Martin Motte et Frédéric Thebault (dir.), Guerre, idéologies, populations, 1911-1946, en 2005

Martin Motte, Les Marches de l’Empereur. (livre sur le rôle de la mobilité dans la stratégie napoléonienne), 2007,

Laure Bardiès et Martin Motte (dir.), De la guerre ? Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine, 2007.

Georges-Henri Soutou et Martin Motte (dir.), Entre la vieille Europe et la seule France : Charles Maurras, la politique étrangère et la Défense nationale, 2009

Jean-Baptiste Bruneau, Martin Motte et Jean de Préneuf (dir.), Les marins français et la politique au XXe siècle, dans la Revue d’Histoire maritime n° 14, 2011,

Hervé Coutau-Bégarie et Martin Motte (dir.), Approches de la géopolitique, de l’Antiquité au XXIe siècle, 2013, 2e édition augmentée, 2015.

Martin Motte (dir.), Les larmes de nos souverains (anthologie de la pensée navale française), dans les Études marines n°6, publiées par le Centre d’études stratégiques de la Marine, 2014

 Le Compte-rendu de la conférence est à venir

 

Qualifier l’Etat Islamique de barbare, de terroriste, est certes justifié par les actes commis, mais ces incantations de démocraties effarouchées, à juste titre, ne permettent pas d’en comprendre les mécanismes notamment en matière de communication. Nombreux sont les nouveaux jihadistes en Syrie et Irak qui communiquent sur les réseaux sociaux, non seulement Facebook et  Twitter, mais aussi Tumblr, WhatsApp, et Instagram. Parmi les nouvelles recrues venues d’occident, les diplômés en informatique sont très prisés pour leur expérience de graphistes et de maquettistes. L’Etat Islamique diffuse sur le net deux magazines, en plusieurs langues, qui lui permettent de diffuser sa conception de l’islam et ses intentions. Que nous apprennent ces publications ?

Les deux magazines en lignes, en arabe, en anglais et parfois en français, se nomment Dabiq et Dar al-Islam. Il s’agit de concurrencer sur la toile les publications d’al Qaïda, notamment le magazine Inspire en anglais, publié depuis 2010 en direction d’un public occidental. Inspire est un trimestriel édité  par Al-Malahem Media, la branche communication d'Aqpa [al Qaïda dans la Péninsule Arabique, la branche la plus active actuellement]. Inspire cherche à développer l’auto radicalisation des jeunes occidentaux, et n’hésite pas à alimenter des rubriques pour jihadiste débutant : comment fabriquer un explosif, brûler une voiture, approcher la cible que l’on projette de tuer..

Que signifient ces deux noms, Dabiq et Dar al-Islam ?

Dabiq est le nom d’une petite ville de 3000 habitants au nord d’Alep près de la frontière turque, où selon une tradition, renforcée et légitimée par des hadiths[1] repris très sérieusement par Daesh, se réalisera le point de départ de la conquête musulmane finale contre les « Romains », entendez par là, le monde chrétien. La ville de Dabiq a été conquise par Daesh en août 2014, non en raison de son importance stratégique militaire, mais pour sa force symbolique. De nombreuses photos de jihadistes postées sur le net ont la ville de Dabiq comme toile de fond.

Dabiq 3

Avec le mythe Dabiq, nous sommes dans une lutte victorieuse de fin des temps.

Cette dimension apocalyptique, dans le sens de combat final, exerce indéniablement un pouvoir attractif sur des sujets en mal d’être. La propagande du magazine affirme que le monde est divisé en deux camps, celui des vrais musulmans, des moujahid (ceux qui se battent pour leur religion) qui gagnera la bataille, et celui de la mécréance, (kafir) de l’hypocrisie. La couverture du dernier numéro, le n° 7 daté  de Rabi al-Akhir 1436, montrant une photo de musulmans tenant devant eux une pancarte « je suis Charlie », titre : From hypocrisy to Apostasy.

Toutes les provocations, que ce soient des assassinats d’otages postés sur vidéo ou des destructions de sites archéologiques, visent, en soulevant émotionnellement les opinions publiques occidentales, à attirer des armées étrangères sur place, au sol, tant il est dit dans la propagande, que les jihadistes ne peuvent que triompher avec l’aide de Dieu. Des armées occidentales au sol commettraient inévitablement des dommages collatéraux, ce qui susciterait à son tour des réactions de sympathie dans la « rue arabe ». Le n°7 de Dabiq, d’ailleurs, n’hésite pas, avec la qualité d’un grand magazine, à mettre en scène l’horreur des exécutions d’otages., ou de proposer des figures de héros comme Amedy Coulibaly (nommé ici Abu Basir).

Si l’idéologie de Daesh est tendue vers cette lutte finale, elle joue également sur un autre registre, celui du retour aux sources, aux premières générations musulmanes censées être pures et pieuses. C’est précisément la définition du salafisme.

Le drapeau de Daesh avec son écriture kufique du début de l’islam souligne bien cette volonté de retrouver la pureté et la gloire des origines.

drapeauEtat islamique

Le titre de la couverture du n° 3 est à cet égard significative : Hijra, l’Hégire en français. Est convoquée ici toute la geste historique du Prophète, son départ (hijra signifie émigration) de la Mecque (dont il est chassé) à Yathrib, qui devient de ce fait, la ville du Prophète, al Madina al-nabi, Médine. Par cet hégire, cet exil en 662, le Prophète quitte son cadre de vie habituel, son environnement tribal, et pose ainsi les premières bases de la communauté musulmane. Dabir lance ce même appel à tous les musulmans du monde, quittez votre environnement de mécréance pour venir vivre dans le seul véritable Etat musulman. La couverture du n° 2 montre une arche de Noé, symbole du refuge constitué par l’Etat Islamique, avec comme titre, The Flood (l’inondation).

 

Le magazine Dar al-Islam, lui ne date que du début d’année 2015, seul le premier n° est sorti, une version française existe, preuve à la fois de l’existence de jihadistes français spécialisés en informatique, mais surtout preuve de l’intérêt de la cible de langue française. (France, Belgique, Québec). Tous les ingrédients de l’idéologie de Daesh y sont présentés, notamment le projet de succès mondial de l’islam :  Le Califat a fait revivre la notion de Terre d’Islam –Dar al-Islam- alors que la terre étouffait sous le poids du chikr, des lois humaines de l’injustice et des péchés des hommes. Aujourd’hui existe un lieu de refuge pour les opprimés parmi les hommes et les femmes qui proclament l’unicité d’Allah et pratiquent la religion d’Ibrahim[2], c’est pour cela que la magazine se nomme Dar al-Islam, (terre d’islam) pour se rappeler cet immense bienfait . Le texte insiste pour appeler a  accomplir l’obligation d’émigrer de la terre de mécréance et de guerre, vers celle de l’islam .  Nous sommes les témoins d’une ère nouvelle pour la communauté de Mouhammad  affirme optimiste le magazine.

Le chikr (que l’on trouve par ailleurs orthographié Shirk) désigne l’associateur, la faute la plus grave pour l’islam qui proclame l’unité et l’unicité de Dieu (le Tawhîd, terme omniprésent dans le magazine). Les gens du chikr ne goûtent jamais totalement la puissance sur la terre, ils sont terrorisés face aux armées du Tawhîd : Allah dit à ce sujet « Nous allons jeter l’effroi dans le cœur des mécréants car ils ont associé à Allah -des idoles- sans aucune preuve descendue de sa part » Le Feu sera leur refuge. Quel mauvais séjour que celui des injustes » Sourate III, verset 151.

Cette citation du Coran, souvent reprise, permet de justifier les actes de violence, de laisser croire aux jihadistes que ce que les ennemis taxent de barbarie, n’est en fait que la simple application de préceptes coraniques. Tous les articles du magazine sont argumentés par des passages coraniques ou par des hadiths, il appartient aux musulmans du monde entier qui ne partagent pas cette idéologie, de contrer  théologiquement ces arguments présents sur le net ; C’est ce que visent 126 savants musulmans dans une lettre de 22 pages  Vous avez fait à tort de l'islam une religion de dureté, brutalité, torture et meurtre, écrivent ces personnalités. C'est une grosse erreur et une offense à l'islam, aux musulmans et au monde entier[3]."La lettre est adressée à Abou Bakr al Baghdadi (le Calife de Daesh), et "aux combattants et partisans de 'l'Etat islamique auto-proclamé'" mais aussi aux recrues potentielles, aux imams et à ceux aussi qui voudraient dissuader les jeunes musulmans de rejoindre l'EI. Les 126 signataires sont tous sunnites. Ils sont originaires de nombreux pays musulmans, comme l'Indonésie ou le Maroc, mais aussi de pays où vivent des musulmans comme la France, la Belgique, les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

De manière nette, le magazine dénonce comme idolâtres tous les autres musulmans dont les chiites dans leur ensemble : «Les Râfidhah[4] qui invoquent Ali et les 12 Imams en dehors d’Allah sont des idolâtres . Les gouvernements musulmans actuels sont mis dans la même catégorie ainsi que tous les fonctionnaires :  les partisans du Tâghôut[5] (policiers, militaires, savants et mouftis) qui aident à appliquer la loi de mécréance sur la terre, sont des idolâtres (S 28, v.8). 

Les démocraties qui prônent une loi civile autonome, issue du peuple , sans référence à la loi de Dieu, sont elles aussi condamnées :  Les démocraties qui donnent le droit de légiférer au peuple sont des idolâtres, Allah a dit S42, 21.  Il en va de même des chrétiens :  Les croisés qui adorent la croix et attribuent un enfant au Seigneur des cieux et de la terre sont des idolâtres, S 5, 73 .

Dans le même registre, l’Etat islamique rejette au Proche Orient (baptisé pays de Cham) les frontières issues de la période coloniale, imposée par ces démocraties méprisées, qui, selon Daesh ont toujours cherché à briser l’unité des musulmans en les fractionnant. C’est ainsi que les frontières héritées de l’accord Sykes Picot de 1916 sont rejetées. A cheval sur les frontières de la Syrie et de l’Irak, l’EI conteste le système international basé sur l’intangibilité des frontières[6].

Cette conception de l’islam, qui n’est pas une religion de paix (Islam is the religion of the sword, not pacifism titre un numéro) est totalement salafiste, liée étroitement au wahhabisme qui sévit en Arabie et au Qatar. Ces deux Etats, avec leur participation à la coalition contre Daesh, sont en posture quasi schizophrène. 

Christian BERNARD

 

 

 


[1] Paroles et actes du Prophète qui constituent une part essentielle de la Sunna, la tradition.

 

 

[2] Abraham en arabe, considéré par l’islam comme le premier croyant, le premier musulman.

 

 

[3] http://www.zamanfrance.fr/article/lettre-120-savants-musulmans-contre-terrorisme-daesh-12371.html#lettre-120-savants-musulmans-contre-terrorisme-daesh-12371.html?&_suid=142773906297708003181992766156

 

 

[4] Ecrit communément Rafida, ce terme péjoratif dans la bouche des sunnites désigne ceux qui rejettent la doctrine orthodoxe, à savoir les chiites.

 

 

[5]  L’imam Malik (711- 795) le définit ainsi :Le Tâghoût est tout ce qui est adoré en dehors d’Allah, », parfois, c’est un peu l’équivalent de Satan .

 

 

[6] Revue Conflits n°5, avril, mai , juin 2015 : Les frontières rêvées de l’Etat islamique de Frédéric Pichon.