Alors qu’il semblait appartenir au décorum d’un exotisme oriental désuet et enfoui depuis longtemps dans la mémoire des hommes, voici que resurgit le califat dans un Proche-Orient en totale déliquescence.. Alors que le dernier calife avait été déposé en 1924, que peuvent être les intentions d’Abou Bakr al-Baghadi derrière cet acte ostentatoire d’instauration d’un califat sur le territoire du tout nouvel Etat islamique ? Pour  analyser correctement ce retour du califat, il est indispensable d’avoir à l’esprit ce qu’il représenta aux yeux des musulmans, mais aussi de mesurer les écarts entre les représentations et les réalités historiques depuis les origines de l’islam.

A la mort de Mahomet, en 632 (An X de l’Hégire), rien n’est prévu pour assurer la succession à la tête de la communauté. Cette absence de prescription coranique laisse libre l’initiative humaine en matière de choix politique, hier comme aujourd’hui- il est important de s’en souvenir face à la question récurrente de la compatibilité de l’islam et de la démocratie. Tout était alors possible y compris le retour à l’organisation tribale nomade d’avant, c’est d’ailleurs ce qui se passa avec la révolte de tribus arabes contre Abu Bakr, beau-père et premier successeur de Mahomet avec le titre de Calife. « Aux premiers temps de l’islam, la tribu fut l’élément dissociateur par excellence, elle faillit plus d’une fois rompre l’unité naissante…et l’on peut dire que l’Oumma ne fut vraiment fondée que le jour où les Mekkois et Médinois reconnurent Abu Bakr comme unique khalifa, lieu-tenant du Prophète[1] »

Quel sens donner à ce mot ? Calife, Khalifa, signifie lieutenant, remplaçant certes, mais de qui ? De Dieu lui-même [Khalîfa Allâh], titre récusé par Abou Bakr, employé par Uthman, très utilisé sous la dynastie Abbassides ? ou du Prophète ? [Khalîfa rasûl Allâh]. Utiliser cette formule Remplaçant de l’Envoyé de Dieu pousse logiquement à  dire ensuite « remplaçant du remplaçant », donc, pour éviter cette titulature incommode, l’habitude se prit de dire Khalifat tout court : le Calife. Ce n’est pas la qualité de porte-parole de Dieu qui est communiquée aux successeurs de Mahomet mais seulement la fonction de direction de la Communauté dans ses intérêts temporels et religieux.

Les premiers successeurs [Abu Bakr, Umar, Uthman, Ali] connus sous le qualificatifs de Rashidun (les bien guidés) furent choisis selon le mode « consultation/élection : la shoura » propre à la culture tribale arabe, parmi les proches de Mahomet de la tribu des Quraysh. Très rapidement, une conception théocratique va l’emporter sur cette pratique arabe islamisée.

Une conception du califat s’élabora progressivement en milieu sunnite[2] au fur et à mesure de l’essor de l’Etat musulman. Le califat veut se référer à l’expérience originelle de Mahomet à la Mecque et surtout à Médine où l’on doit clairement distinguer sa fonction de prophète qui consiste à transmettre la Parole de Dieu, et sa fonction de chef de communauté pour laquelle il consulte ses compagnons. Le calife ne devrait pas, selon cet idéal, être un autocrate tout puissant.

Ainsi, le calife n’est pas une sorte de pape de l’islam[3], c’est un souverain temporel. « Nous pourrions dire, écrit Louis Gardet, que le calife est un souverain temporel chargé de faire régner sur terre les prescriptions coraniques[4] ». Dans l’islam sunnite, il n’y a pas d’autorité spirituelle, rien ne vient s’interposer entre Dieu et sa Parole (le Coran). Dans l’islam, tout vient de Dieu, en ce sens, le système de base est une théocratie, mais cependant, en pays musulman, existe une séparation des pouvoirs pour mettre en œuvre concrètement cette théocratie  :

le pouvoir législatif, c’est Dieu, c’est l’Ecriture, c’est le Coran

le pouvoir judiciaire, c’est la jurisprudence qu’il convient de faire découler du Coran par un effort d’interprétation : l’ijtihad. Sur une question précise, l’on doit rechercher le consensus de la Communauté (l’ijma). Le consensus n’est pas l’équivalent de l’expression générale occidentale, l’ijma exprime d’une certaine manière le degré de compatibilité des décisions prises avec l’esprit du Coran, avec Dieu finalement. Cette Oumma infaillible, dont on a pu dire qu’elle est une sorte de « théocratie laïque », est représentée par des spécialistes, des docteurs de la Loi, les Oulémas[5].

Le pouvoir exécutif détenu par le Calife. La charge califale est contractuelle, entre d’une part la Nation musulmane qui lui fait allégeance, et d’autre part, le calife qui s’engage à gouverner avec sagesse. Dans l’idéal ce contrat/engagement tacite lors de l’ « élection/acclamation », renvoie au pacte d’Aqaba, pacte prototype passé entre Mahomet et soixante dix Médinois, la toute première Oumma. Comme tout contrat, le contrat califal peut être rompu : Uthman, le 3e calife fut assassiné, peut-être à cause de son comportement jugé néfaste, fait de népotisme et de tyrannie. Ainsi, le calife est un chef temporel chargé, selon l’expression de Louis Gardet, de « faire observer les lois et temporelles et spirituelles », il ne dispose pas de pouvoir spirituel ou dogmatique propre, la seule autorité spirituelle est celle de Dieu par le biais du Coran .

Le bon fonctionnement de cette conception apparemment simple  suppose d’une part, une interprétation constante du Coran (ijtihad) pour répondre aux problèmes d’une époque donnée, et, d’autre part, une communauté (Oumma) constituée d’hommes pieux et doués de raison[6]. Comme toujours, les réalités historiques sont souvent fort éloignées du modèle idéal théorique . Les musulmans eux-mêmes considèrent qu’après la période idéalisée des quatre premiers califes bien guidés (rashidun), ce fut le règne du sabre et de la force. Le calife devint assez vite un souverain autocratique, entouré d’une cour fastueuse, passant plus de temps à satisfaire ses plaisirs qu’à gérer la communauté. La pompe de la cour est copiée sur celles des monarchies orientales voisines, l’empire byzantin à l’ouest et l’empire perse à l’est. Les titres et insignes du calife sont révélateurs de ce glissement. Le trône, le sceptre, la couronne, la prosternation devant sa dignité…tout cela évoque le rituel des autres monarchies non musulmanes.

Inversement à la montée de ce faste, le pouvoir politique effectif échappe de plus en plus au calife dès le IIIe siècle. Le calife n’est plus cet homme vertueux des conceptions idéales sunnites, mais devient un souverain fantoche manipulé par son entourage qui possède la réalité du pouvoir, c’est le début de l’époque des sultans. Le vocable sultan, présent dans le Coran ( exemple Sourate XVII, 33/35) signifie pouvoir, puissance, notion qu’il ne faut pas confondre avec autorité, même si les deux sont liées au fait de diriger, de commander. L’autorité c’est le droit, la légitimité, le pouvoir c’est la force de contraindre. Un autre aspect de l’écart entre modèle idéal et réalité se situe au niveau du principe d’unité : une seule Oumma, un seul Guide !  Cette affirmation dogmatique fut souvent démentie par les faits, des sécessions aboutirent à l’existence de plusieurs califats concomitants : en Espagne à Cordoue, en Egypte avec les Fatimides, le fractionnement de l’empire musulman en une multitude de principautés enlève la plupart du temps tout pouvoir réel au calife, de plus, avec la dynastie ottomane dès le XVIe siècle, le califat échappe aux descendants de la tribu du Prophète.

Le monde musulman a vécu 13 siècles de califat, soit 101 califes entre Uthman et Abdülmecid II, dernier calife ottoman.

Le souverain ottoman était à la fois sultan et calife, même si rarement cette fonction califale était mise en avant dans le protocole diplomatique. La réalité califale est tout à fait insignifiante lorsque Mustapha Kemal, héros nationaliste de la Turquie nouvelle d’après 1918, décide d’abolir, dans un premier temps le sultanat (en novembre 1922, le sultan calife Mehmed VI est déposé[7], c’est la fin de la monarchie ottomane et le début de la République turque) puis le califat le 3 mars 1924 . Abdülmecid II[Abdul Mecid], cousin de Mehmed VI avait été élu calife[8] par la Grande Assemblée de Turquie le 19 novembre 1922, jusqu’à l’abolition du califat par un coup de force[9], suite à quoi il fut exilé à Paris en mars 1924 où il mourut le 23 août 1944.

Ce regard neutre ne correspond évidemment pas à la perception que peut en avoir al-Baghadi, et au-delà, une certaine tradition arabe sunnite. En effet, pour cette dernière, la fin du califat légitime n’est pas 1924, mais 1258 date à laquelle les Mongols saccagent Bagdad en mettant fin à la dynastie des Abbassides. Le califat passe ensuite aux mains des Fatimides, des chiites, puis des Turcs. Ainsi, du point de vue arabe, il y a un sentiment de perte de maîtrise de son propre destin. « Le renouveau du califat se présente avant tout comme la cristallisation d’un rêve ancien, et il ne fait guère de doute que la réutilisation du terme de calife ait créé un choc émotionnel qui échappe à l’Occident[10] ».

 

Comment a évolué la question du califat,  entre son abolition par Mustapha Kemal et la récente proclamation par  al-Baghdadi en 2014 ?

Après 1924, sombra dans une indifférence presque générale cette institution vieille de 13 siècles mais qui avait perdu depuis bien longtemps toute efficacité. En 90 ans, il y eut bien quelques velléités de restauration[11] du califat mais sans succès car sans véritable appui populaire. « Au cours de ses treize siècles ou presque d’existence, le califat avait connu de nombreuses vicissitudes, mais il était resté un puissant symbole de l’unité et même de l’identité musulmane ; sa disparition, sous les assauts conjugués des puissances impérialistes et des réformateurs turcs, créa une onde de choc dans tout le monde islamique. Divers monarques et dirigeants musulmans tentèrent, sans grande conviction, de revendiquer le titre, mais ils ne recueillirent guère de soutien [12]».

Ce n’est pas un hasard si la naissance de l’islamisme coïncide avec cette disparition. C’est en effet dès 1928 qu’Hassan al-Banna fonde en Egypte la confrérie des Frères[13] Musulmans avec ce désir de développer un islam global qui irrigue tous les aspects de la vie. L’objectif final des Frères Musulmans est bien la restauration du califat, un califat idéalisé et généralisé au monde entier. C’est ce que rappelait il y a peu encore, Mohamed Badie lors du succès électoral des Frères en Egypte juste après le renversement du dictateur Moubarak.

Le grand rêve de l’islam est de se rassembler en un seul Etat englobant l’oumma entière, la division en Etats-nations suite aux décolonisations est considérée par beaucoup de musulmans comme une situation dommageable et sans légitimité. Né en 1953 en Jordanie d’une scission d’avec les Frères, le Hizb ut-Tahrir (Parti de la Libération) aujourd’hui présent dans 70 pays, développe également cet idéal de califat sans toutefois faire usage de la violence.

Comment situer al-Qaida dans ce mouvement d’aspiration au retour du califat ? Dans un texte probablement daté de 2002,  Ben Laden affirme ce rêve sans détour : « Le monde entier s’est réveillé, les musulmans ont pris conscience de l’importance de la doctrine de l’allégeance à Dieu et de la rupture, la fraternité entre musulmans s’est renforcée, ce qui est un pas de géant vers l’unification des musulmans sous le slogan de l’unicité de Dieu, afin d’établir le califat bien guidé, sil plaît à Dieu[14] ». Dans son commentaire, Gilles Kepel note que « le but ultime des islamistes est la restauration d’une structure politique unique pour tous les musulmans du monde ». Le modèle n’est cependant pas le califat médiéval abbasside, mais le  califat bien guidé [al-khulafâ al-râchidûn]. Une volonté de retour aux sources, caractéristique des mouvements salafistes jihadistes, d’un retour à un passé totalement idéalisé loin des réalités historiques[15].

Le panislamisme est une idée récurrente dans l’islam, cependant, les nationalismes naissants de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle apparaissent comme des mouvements plus puissants que le sentiment unitaire d’Oumma, même si ce dernier n’a jamais disparu. D’abord turc, ce nationalisme gagne le monde arabe aux alentours de la première guerre mondiale, et lors des indépendances échelonnées entre l’entre deux guerres et les années 70, la question identitaire trouvera sa réponse dans le nationalisme : ce sera le temps de l’arabisme, de la nation arabe avec ses champions comme Nasser en Egypte.  A partir de la défaite arabe face à l’ennemi israélien en 1967, il était manifeste que le nationalisme arabe ne faisait plus rêver.

Entre ce choc de 1967 et les événements de 2001, le monde arabe (et avec lui l’ensemble des acteurs du Proche-Orient) a changé de paradigme : nous sommes passés du paradigme nationaliste au paradigme religieux. Les peuples ont d’abord cherché leur identité dans le nationalisme, le panarabisme était lié à la fierté de la culture arabe de manière transconfessionnelle, l’affirmation de l’identité par le religieux entraîne une logique d’exclusion de l’autre, de recherche d’homogénéité territoriale au sein de laquelle le territoire lui-même appartient à la religion[16]. Ainsi assistons-nous à un  retour de l’idée de califat, chez Ben Laden[17] et surtout en 2014 avec Abou  Bakr al-Baghadi dans l’Etat Islamique de Syrie-Irak, mais aussi dans le nord-est du Nigeria avec Abubakar Shekhau[18] chef de Boko Haram, sans oublier l’Egyptien Ayman al-Zawahiri, nouveau leader d’Al-Qaïda dans son annonce d’une nouvelle branche de son organisation dans le sous-continent indien, avec pour objectif la « renaissance du califat islamique ». Ne soyons donc pas surpris que ce retour califal soit dans l’air du temps[19] !

Profitant de la déliquescence des Etats irakien et syrien, al-Baghadi, chef de l’organisation de l’Etat Islamique, surprend tout le monde par une double décision en  juin 2014.

  • il instaure un califat dans cet espace conquis par l’Etat Islamique à cheval sur le Syrie et l’Irak. C’est d’abord un acte symbolique de négation des frontières héritées de la période coloniale suite aux accords Sykes-Picot de 1916 entre Français et Anglais. Par la négation de la frontière entre Syrie et Irak, il y a la volonté d’amorcer la réunification de la nation arabe musulmane sunnite, les autres Etats Nations de l’espace musulman du coup sont délégitimés. Dans « l’imaginaire musulman commun » rappelait Mohammed Arkoun, ce contraste entre l’exigence d’autorité légitime (calife) et le pouvoir (le sultan ou le roi) toujours pris et exercé par la force, frappe presque tous les régimes musulmans établis depuis 1945 d’un déficit de légitimité[20]. Il est important de rappeler les promesses anglaises formulées pendant la guerre 14-18 auprès des Arabes afin qu’ils se soulèvent contre l’ennemi turc ottoman commun. Le Chérif Hussein de la Mecque devait obtenir un très grand royaume arabe en récompense de sa précieuse collaboration. Non seulement la promesse ne fut pas tenue, mais le découpage régional en plusieurs Etats arabes fut ressenti par les populations comme une trahison des puissances « impérialistes ». Aux yeux des jihadistes au sein de ce califat, le mouvement de réunification est amorcé. Notons que la référence est toujours celle des premiers califes idéalisés, mais cependant l’espace considéré n’est pas neutre, nous sommes à Mossoul, entre Damas et Bagdad qui furent successivement les capitales des deux grands empires musulmans, des Omeyyades et des Abbassides, âge d’or du califat réellement. L’ennemi numéro un de ces jihadistes c’est le monde chiite considéré comme hérétique, or précisément, actuellement les deux capitales Damas et Bagdad sont tenues par des chiites (si nous considérons les Alaouites du clan de Bachar al-Assad comme chiites). Cette situation explique en partie le soutien des populations sunnites[21] à l’intérieur des frontières actuelles du califat.
  • Abou Bakr al-Baghdadi s’autoproclame calife sous l’appellation « calife Ibrahim [22]» le 29 juin 2014, premier jour du jeûne du mois de ramadan. Le calife Ibrahim, l’émir des croyants de l’Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi lance un appel aux musulmans du monde entier pour qu’ils le rejoignent et le reconnaissent comme leur Amir al-Muminim, «le commandeur des croyants». Pour asseoir sa dimension spirituelle, il se pose comme alim (docteur en islam)  et prononce lui-même le prêche à la grande mosquée de Mossoul en tant qu’imam.  Comme chef temporel il en appelle à toutes les compétences musulmanes de l’ensemble de l’Oumma : «aux juges et à ceux qui ont des compétences militaires, managériales et dans le domaine des services ainsi qu’aux docteurs et ingénieurs de toutes les disciplines» pour bâtir l’Etat islamique [Daoulat islamiyya].

Début 2015, ce califat d’al-Baghdadi n’est pas reconnu par les instances officielles de l’islam sunnite dont la célèbre université égyptienne al-Azhar qui fait un peu fonction de centre officieux du sunnisme, et très peu de groupes jihadistes lui ont fait allégeance[23].

Concluons provisoirement avec ces propos de Mathieu Guidère[24] : « A la manière d’un Ben Laden dans les années 1990, al-Baghdadi plante aujourd’hui une graine idéologique qui ne manquera pas de germer dans les années à venir, qu’il soit mort ou vif. Cette idée est celle du « califat » qu’il n’invente pas, mais qu’il fait renaître de ses cendres. Comme l’idée de jihad a germé dans les cœurs et les esprits pendant des décennies, celle du « califat » est promue à un bel avenir.

Si cette idée séduit dans le monde musulman bien au-delà de la sphère jihadiste, c’est parce qu’une autre idée a échoué, celle de l’ « Etat-nation » longtemps promue par l’occident. L’idée de « califat » semble plus en phase avec l’ère de la mondialisation, des grands ensembles politico-culturels et de l’ouverture des frontières nationales. Elle est déjà défendue par certains intellectuels arabes, au-dessus de tout soupçon islamiste, comme la seule forme d’organisation confédérale ayant permis, dans le passé, à la mosaïque des peuples, d’ethnies, de confessions et de tribus, de coexister dans une relative paix sociale. Cette idée-là sera difficile à déraciner en l’absence d’une alternative idéologique crédible. [25]»

Christian Bernard

Voir aussi Irak- Syrie (1/3) Qu’est-ce que l’Etat Islamique ?


[1] Louis Gardet, L’islam, religion et communauté,  Desclée de Brouwer, 1970, 496 p., p.303.

 

[2] Les chiites (environ 15% des musulmans, mais essentiellement ici en Iran et Irak) préfèrent la notion d’Imamat à celle de califat et ce, à partir de la descendance d’Ali. Aussi, le monde chiite ne reconnaît pas le calife al-Baghdadi qui le considère comme ennemi numéro un.

[3] C’est ce que dénonce Rachid Rida dans les années 30 : « il n’est pas permis de confondre le calife des Musulmans avec celui que les Européens désignent sous le nom de pape » Henri Laoust, le califat dans la doctrine de Rashid Rida, Maisonneuve, 1986, p.213

[4] Louis Gardet, L’islam, religion et communauté,  Desclée de Brouwer, 1970, 496 p.,p.284.

[5] C’est ainsi que s’est constitué le droit musulman, alimenté par quatre sources : le Coran, la Sunna ou Tradition, le raisonnement par analogie (Qiyas), et le consensus des oulémas, l’ijma.

[6] Sur ce registre théorique, nous ne sommes pas loin de l’idée d’hommes vertueux dans l’idéal démocratique selon Montesquieu.

[7] Jugé trop pro-occidental favorable aux Anglais, le calife sultan n’a plus l’appui de la population. Face à cela le général Mustapha Kemal convoque la Grande Assemblée de Turquie devant laquelle il déclare : « Il n'y a qu'une manière de sortir de l'impasse où nous nous trouvons. Que le Parlement promulgue une loi séparant le sultanat du califat, abolissant le sultanat, et expulsant Mehmed VI du pays. » L’Assemblée, d’abord hésitante, se plie devant la menace –« alors gare !… on pourrait voir tomber des têtes ! ». Symboliquement, le siège du pouvoir va passer d’Istanbul à Ankara.

[8] Ce dernier califat fut donc purement spirituel c’est-à-dire pour l’époque, purement symbolique d’un idéal d’unité des musulmans : l’oumma.

[9] Ne sachant comment faire  pour mettre fin au califat sans s’attirer trop d’hostilité de la part du peuple turc et de passer pour un ennemi de l’islam, il usa du stratagème classique du complot et de complicité avec l’étranger.

[10] Olivier Hanne, Thomas Flichy de la Neuville, L’Etat islamique, anatomie du nouveau Califat, Bernard Giovanangeli Editeur, 173p., 2014, p.6

[11] Signalons les tentatives ou simples envies de la part du Chérif Hussein de la Mecque, du roi égyptien Fouad I, le roi d’Arabie Ibn Séoud, des musulmans indiens avec l’éphémère mouvement Khilafat soutenu par Gandhi en personne ! Sur ce dernier point, un peu surprenant, mais qui montre la portée symbolique du califat même pour des musulmans hors des domaines arabe ou ottoman, voir Alexandre Adler, Le califat du sang, Grasset, 126p, 2014, p. 47.

[12] Bernard Lewis, l’islam en crise, Le Débat, Gallimard, 2003, p.15

[13] Frère, terme hérité du mouvement « puritain » Ikhwan (frères) d’Arabie début XXe siècle, s’oppose à citoyen dans un contexte démocratique ( quelque soit la religion). Il s’agit bien dès les années 20 d’un combat entre les idées de progrès inspirées par l’Europe –pour Mustapha Kemal la suppression du califat est de cet ordre- et l’idée de réformer le monde musulman assoupi par un retour à l’islam – c’est par exemple tout le travail de Rachid Rida disciple de M. Abdou.

[14] Al-Qaïda dans le texte, présenté par Gilles Kepel, Puf, 440p., 2005, p. 87.

[15] Rappelons que les quatre premiers califes furent Abou Bakr (632-634), Omar (634-644), Uthman (644-656) et Ali (656, déposé en 659 et tué en 661). Trois sur quatre ( les derniers) furent assassinés et sous Ali, la division (fitna) s’installe.

[16] En Palestine par exemple, le Hamas décrète que toute la terre palestinienne est terre islamique, comme les ultra orthodoxes juifs affirment que ce même espace est juif de tout temps.

[17] « Les idéologues de la mouvance Al-Qaïda, certes appellent de leurs vœux cette restauration du califat, mais ils la considèrent comme une réalité lointaine et se concentrent surtout sur l’action présente » déclare Gille Kepel, or, dans des écrits  d’al-Zawahiri, publiés à partir de décembre 2001 dans le quotidien panarabe à capitaux saoudiens, Al-Sharq al-Awsat(le Moyen Orient), apparaît une nouvelle posture quant au califat : « tous les moyens pour mobiliser l’oumma et l’enrôler resteront vains tant qu’un califat ne sera pas créé au sein du monde musulman » in Al-Qaïda dans le texte, présenté par Gilles Kepel, Puf, 440p., 2005, p.297. Al-Zawahiri reprend ici la posture du Hizb al-Tahrir, violence en plus.

[18] Boko Haram semble se référer à un califat régional du XIX e siècle qui était alors indépendant du califat ottoman, le califat de Sokoto (du nom de sa capitale) sur des terres actuellement au Nigeria, Cameroun et Niger.

[19] Cette idée d’un retour  plausible du califat est clairement exposée dans un rapport non classifié de la CIA de décembre 2004 intitulé Mapping the Global Future (Comment sera le monde en 2020 ?, voir Alexandre Adler pour un texte en français.

[20] Mohammed Arkoun, ABC de l’islam, pour sortir des clôtures dogmatiques, Grancher, 2007, 363 p., p.147.

[21] Les sunnites d’Irak surtout sont négligés voire maltraités par la majorité chiite au pouvoir depuis le départ de Saddam Hussein.

[22] Ibrahim qui correspond à l’Abraham biblique, est considéré par les musulmans comme le premier croyant, le premier « musulman ». De plus, al-Baghdadi se flatte d’avoir comme prénom le nom du premier calife, Abu Bakr, tout un destin disent ses partisans !

[23] La question qui se pose à eux est celle du choix entre al-Qaïda (en déclin ?) ou de la nouveauté du califat, pour leur propre avenir, quel est le choix le plus gratifiant ?

[24] Professeur d’islamologie à Toulouse 2, l’un des spécialistes actuels des mouvements islamistes.

[25] Mathieu Guidère, « Le retour du califat », Le Débat n°182, Gallimard, p.96