« Pour qui, pour quoi, êtes-vous prêts à risquer ou donner votre vie aujourd’hui ? »
L’idée n’est pas de discuter de la vie et de la mort mais plutôt des valeurs d’aujourd’hui qui sont chères et qui méritent le sacrifice ou pas.

Mourir pour la France

Pour quoi ?

Un soldat est prêt à mourir pour son pays. L’éventualité de la mort constitue même une part essentielle de son engagement. Une telle question ne relève donc pas pour lui de l’artifice rhétorique et la lancinante répétition – ininterrompue depuis la fin de la guerre froide et la professionnalisation des armées- de la mention « mort pour la France » associée aux noms de tant de jeunes hommes et femmes, rappelle à tous cette réalité tragique.

Etre prêt à mourir pour la France c’est accepter de risquer sa vie en remplissant des missions que fixe le pouvoir politique, lui-même émanation de la volonté populaire. Ainsi, chaque soldat est prêt à s’exposer au pire pour exécuter la volonté de ses concitoyens. Charge restant à chaque citoyen de s’assurer que la cause pour laquelle il expose ses soldats à la possibilité de la mort est juste. Il s’agit là d’un devoir civique majeur. La liberté des Français, la préservation de la paix et de la sécurité de la patrie, constituent des justifications évidentes et légitimes à l’engagement opérationnel des armées. Mais lorsqu’il s’agit de préserver, loin du sol national, la liberté ou la vie de populations étrangères ; ou bien lorsqu’il est question de restaurer l’Etat de droit dans des zones en crise où se trame une menace terroriste à venir, le bien fondé du risque encouru devient moins clair. Pire encore, lorsqu’une intervention n’est que « d’humanité », pour secourir telle partie d’une population contre telle autre dans un pays en proie à la guerre civile, une fois dépassée l’indignation -forcément vertueuse- d’une opinion publique aussi volatile que prompte à la compassion, la justification de l’envoi de soldats et de leur exposition au danger est très vite problématique. Car un soldat ne se contente pas d’accepter l’éventualité de sa propre mort et de celle de ses camarades. Il accepte aussi l’éventualité de devoir donner la mort.

Le soldat est ainsi prêt à mourir et à donner la mort pour la France. Et, dans les deux cas il le fait au nom de ses concitoyens, en engageant leur responsabilité. Et en chaque occasion ses concitoyens et lui-même doivent réinterroger les raisons d’un engagement aussi extrême. Car pour un tel engagement, il n’existe pas de légitimité automatique, ni définitive.

Comment ?

Pour le soldat de la première ou de seconde guerre mondiale, la France pour laquelle on est prêt à mourir ou à tuer, possède la puissance justificatrice concrète d’un territoire envahi et qu’il faut libérer, d’une lutte contre un totalitarisme extrême qui produit l’horreur de la Shoah. Pour le soldat de 2014 engagé en Afghanistan, au Mali ou en Centrafrique, la France s’incarne dans les emboîtements successifs de solidarités/fraternités qui, du groupe de combat au régiment en passant par la section et la compagnie, lient physiquement et affectivement les hommes entre eux et les relient tous au drapeau qui symbolise la collectivité nationale. Cette fraternité qui perd en intensité au gré de l’élargissement du groupe gagne ainsi en force symbolique au fur et à mesure de sa traduction en rites militaires et républicains. La France, c’est le camarade, le frère d’armes engagé dans le même combat, derrière le même drapeau, courant le même risque de la souffrance et de la mort. Ainsi, si la fraternité ne constitue pas une valeur qui justifie de risquer sa vie, elle est malgré tout un puissant ferment de l’action militaire, une vertu indispensable à son efficacité.

 

L’honneur est l’autre vertu indispensable, celle qui permet de garantir que, dans le déroulement du combat, les règles éthiques et morales qui obligent à contenir la force au strict niveau nécessaire seront respectées. L’honneur est lié à la dimension collective et donc publique de l’action. Lié aux regards qu’échangent entre eux les soldats, chefs ou subordonnés, regards qui poussent à l’exemplarité autant qu’ils contraignent à la sincérité. Lié également au regard scrutateur des observateurs extérieurs, journalistes notamment, dont l’appréciation qu’ils porteront sur la façon d’agir dans les combats et dans les opérations conditionnera le soutien de l’opinion et la préservation de la légitimité de l’engagement.

L’honneur est ce qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. L’honneur est ce qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier. Sans honneur, le soldat perd le respect d’autrui ainsi que sa propre estime. Sans honneur, l’action militaire court le risque de se dévoyer.

François Lecointre

Général François Lecointre
Sous-chef d’état-major Performance Synthèse
Etat-Major de l’Armée de Terre