Les Accords de Nouméa, à la suite des élections provinciales de mai 2014.

Présentation succincte : Située dans l’Océan Pacifique, à 1.500 km à l’est de l’Australie et 1.700 km au-dessus de la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie fait partie de l’ensemble français depuis le milieu du XIXe siècle. Comportant une île principale de 400 km de long, appelée « Grande Terre », avec, à sa pointe Nord, l’archipel des Bélep et, au Sud, l’île des Pins, elle est bordée sur sa façade orientale par les îles Loyauté (Maré, Lifou, Ouvéa). D’une surface totale de 18.535 km2, avec une population actuelle d’environ 260.000 habitants, elle dispose d’une zone exclusive économique assez considérable de 1.442.543 km2, la seconde en Outremer après celle de la Polynésie française. Sa ressource économique majeure, la Nouvelle-Calédonie en est un acteur de dimension mondiale, est minière, le nickel. Mais la question importante est aujourd’hui: restera-t-elle dans la France ?

Les Accords de Nouméa ont mis en œuvre un transfert des compétences de l’État autres que régaliennes, d’autant plus « accompagné » par l’État français qu’il nécessite une aide financière publique, de la métropole ou encore de l’Europe (N.B. la devise locale reste le Franc pacifique, mais à parité constante de XFP 119,3317 pour 1 euro). Suite aux revendications indépendantistes et à la volonté de trouver un terrain d’entente entre les Calédoniens eux-mêmes, les Accords de Nouméa ont donc permis une plus grande autonomie du Territoire, devenu Pays d’Outremer (POM, au lieu de TOM); il a été prévu, pour la période 2014-2018 au terme de laquelle ces Accords seront caduques, un référendum d’autodétermination, que tous les responsables politiques n’estiment pas être la meilleure voie de règlement: un « référendum-couperet » car il y a tout lieu de croire qu’il prononcerait contre l’indépendance et risquerait selon eux d’attiser de nouveau les conflits.

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En préalable, le titre par lui-même indique ceci: bien que les Accords sont une solution originale trouvée entre le maintien au sein du pays initialement colonisateur et l’accession à l’indépendance, on ne saurait oublier que la politique politicienne, avec ses nécessités ou ses travers, conserve ses droits, si l’on ose dire, car elle continue ici comme ailleurs de s’exercer comme elle s’exerce partout dans les faits. Il faut donc prendre garde que les principes sur lesquels on s’accorde pour donner une stabilité politique à une contrée peut toujours se trouver remis en cause par la politique même, entendons ici la manière dont le personnel politique ou les partis entendent mener sur le moment les affaires.

Nous le voyons déjà à l’issue des dernières élections provinciales, importantes quant à l’évolution future de la Nouvelle-Calédonie. En est à nouveau issue une majorité pour le camp loyaliste – ou dans le langage des media – non-indépendantiste. Mais cette majorité est divisée, et il suffit qu’un de ses principaux partis fasse sécession, par opportunisme ou, surtout, pour forcer le leadership en son sein, pour que cette majorité n’en soit plus une.

Bien sûr, 2014 pouvait déjà être l’année où toutes les parties prenantes se soient accordées pour présenter un autre projet politique pour le pays. Au lieu de cela, on voit dans les deux camps ressortir des oppositions, ou plutôt deux grandes lignes de partage entre, d’un côté, Calédonie ensemble et les autres partis loyalistes (R-UMP, MPC, etc.) qui, même unis, ont dû céder au premier les postes de députés et, notamment, la mairie de Nouméa, et, de l’autre, la rivalité affirmée en Province Nord, essentielle aux indépendantistes, entre le Palika et l’Union Calédonienne. Si rien ne se trouve encore négocié à ce jour pour remplacer les Accords de Nouméa, qui tient lieu de « constitution » du pays, il n’y faut cependant pas voir nécessairement un échec politique. En effet, cela montre malgré tout que les désaccords se font dans un cadre qui reste plus que jamais le cadre démocratique dont tous espéraient qu’il imposerait des rapports pacifiés entre les adversaires politiques.

Si donc, en dépit des craintes que suscitaient dans l’opinion, comme souvent à l’approche d’élections importantes localement, de nouveaux « événements » (ainsi appelle-t-on les troubles majeurs des années 1980, conclus par la poignée de main entre Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou et les Accords de Matignon) le résultat des élections de 2014 semble de nature à rasséréner le débat. Mais, sans compter sur la contestation du vote, qui a pu avoir lieu, comme cela n’a pas manqué avant et après, tant du côté loyaliste qu’indépendantiste, le résultat dissimule un germe profond d’instabilité politique, d’autant moins perceptible que le mode de vie des Calédoniens laisse prédominer un optimisme indéfini pour l’avenir. Cependant les enjeux sont réels et comme partout, surtout dans les États démocratiques ou les territoires soumis à ce régime, les avantages présents peuvent faire négliger l’avenir. Là même où, par la voie des élections, les citoyens sont réputés maîtres de leur destin et qu’ils sont censés avoir à en décider, combien s’inquiètent de ce qui vaut réellement le mieux pour le futur ? Le problème est accentué par les règles qui définissent en Nouvelle-Calédonie la citoyenneté puisque tous n’en disposent pas ou, dans l’état actuel, ne pourront jamais espérer en disposer.

Nous pouvons estimer que la façon dont les choses se trouvent déjà engagées déterminent déjà en quelque manière ce futur. Plutôt donc qu’une prospective politique, tâchons ici de discerner ce qu’impliquent les institutions déjà formées dans l’Accord de Nouméa, ainsi que les conduites qui en résultent, pour en saisir le plus exactement le sens.

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Allons donc au-delà des conséquences immédiates où, selon ce qui est de « bonne politique » (comme on pourrait parler en ce cas de : « faire bon jeu »), les partis loyalistes majoritaires en bloc ont pu se répartir les pouvoirs en s’attribuant, qui la Province Sud, qui le Congrès (il rassemble tous les élus des provinciales), qui le Gouvernement (il résulte du vote du Congrès).

La grande affaire qui va dominer les années à venir à partir de ces dernières élections est le référendum d'autodétermination sur l’indépendance, prévu entre 2014 et 2018. Il peut donner tout son sens à l’Accord de Nouméa: est-ce que le transfert des compétences de l’État français vers le territoire, qui jusqu’à présent n’a pas concerné les attributions régaliennes, et pose encore le problème des moyens financiers de le soutenir, va signifier un pas vers l’autonomie ou constituer un processus de décolonisation comparable à ceux des années 1960? Dans le principe, le référendum doit décider de savoir si nous assisterons à un maintien dans la France ou si l’indépendance en est le terme définitif.

Le résultat se présente comme celui d’une décision démocratique, donc voulue par les premiers concernés. Mais, qui sont-ils? Il importe de savoir que les règles électorales sont ainsi fixées par l’Accord de Nouméa: tout d’abord, ne sont admis à voter que les citoyens résidents sur le Territoire calédonien sans discontinuer depuis 1998. Initialement, dix ans de présence « glissants » étaient nécessaires depuis 1998, mais le Président Chirac a favorisé l’adoption par réforme constitutionnelle, tous parlementaires français confondus, la loi organique qui s’impose aujourd’hui. Ce n’est pas tout, dans le but d’éviter un référendum « couperet », il a été décidé qu’il fallait trois votes pour le maintien dans la France, alors qu’un seul vote pour l’indépendance suffit pour rendre le résultat définitif. Donc un à trois référendums sont possibles et s’ils aboutissent à un maintien dans la France, il sera alors encore nécessaire de renégocier la question.

On voit donc à l’évidence, que, même si cela laisse le temps aux parties concernées d’évoluer et de trouver les moyens de cette évolution, une profonde indécision subsiste sur l’avenir du pays qui risque d’exposer par trop la vie politique aux circonstances et aux accidents du moment. Cela est particulièrement vrai d’une constante, le problème minier, représentatif des tensions politiques actuelles, au sein même de chacun des camps, indépendantiste ou non, et aussi au vu des désaccords pour l’attribution des droits de recherche puis d’exploitation de l’important massif Prony-Pernod entre l’usine du Nord, Koniambo (SMSP, Province Nord et Glencore-XStrata, anglo-suisse), l’usine du Sud (Vale Inco, Brésil) et l’entreprise « historique » SLN (du groupe Eramet, France), usine de Nouméa.

Nous pourrions dire ainsi que le fond de ces Accords pourrait avoir été d’« attendre voir », de se mettre en état de ne pouvoir rien décider ou de reporter la solution à plus tard. Mais, laisser ainsi « le temps au temps », n’est-ce pas oublier de plus le sort de ces milliers de nouveaux Calédoniens arrivés depuis 1998 et auxquels on dénie pour toujours le droit de se considérer comme citoyens calédoniens. Si la solution envisagée aujourd’hui par les indépendantistes pourrait consister dans le statut d’État associé à la France, peut-on continuer à considérer certains habitants du pays comme non-citoyens? Le point est d’importance puisque le référendum local d'autodétermination sur la question de l'indépendance complète est déjà présenté par certains indépendantistes comme un passage obligé à la sortie des accords, ce qui pourrait, sinon reculer d’autant la recherche d’une nouvelle solution consensuelle, du moins en rendre confus les contours.

Les Accords de Nouméa n’ont pas levé toute ambiguïté : ils ont été votés par les Néo-Calédoniens, mais, comme ses dispositions le font voir, avec une quasi-assurance, si on ne limitait pas l’expression du vote, que toute majorité future pencherait contre l’indépendance. Les Accords de Matignon de 1988 avaient permis le découpage du territoire en trois Provinces, dont deux à majorité indépendantiste celles-ci bénéficiant de plus d’une « clé de répartition » leur permettant de se voir attribuer des ressources de la Province Sud, la plus riche. De même les Accords de Nouméa, dont le préambule signifiait la reconnaissance définitive du fait mélanésien, ont prorogé ces dispositions. Mais, le principe du fait mélanésien pose un problème fondamental dans l’exercice reconnu de la démocratie: peut-on en fonder les règles sur les seuls « droits » d’un peuple autochtone, sur des caractérisations ethniques? Les décolonisations type années 1960 ont montré que ces bases ont ravivé les conflits et fait s’effondrer économiquement des pays; il n’est pas sûr que la Nouvelle-Calédonie en soit exempte au seul motif qu’il n’y a qu’une seule population originaire sur le territoire, celle qui a reçu le qualificatif politique de « kanak ».

Mais, tenons-nous en à une perspective proprement politique. J’entends ici, écartons les catégories affectives du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ou de « destin commun », non parce qu’elles sont réciproquement peu compatibles (c’est encore un signe de l’ambiguïté en lequel nous tiennent les Accords de Nouméa), mais parce qu’il s’agit déjà de savoir ce qu’est un « peuple » ou de ne pas se fier inconsidérément aux déclarations de « bonne volonté », « bonne volonté » dont on sait qu’elle a parfois les effets les plus désastreux. 

La sortie des Accords de Nouméa, quelle qu’en soit la forme, implique pour les responsables qui auront à en connaître, et en ce point, quel que soit leur bord, ils se rencontrent, de la maîtriser politiquement. Cette « sortie » ne sera en fait que ce que les forces en présence sauront former politiquement à une situation reconnue pour provisoire; il s’agit de faire que des solutions politiques puissent émaner des instances locales, et qu’elles aient une mainmise sur leur propre devenir. C’est en cela que la Nouvelle-Calédonie peut  toujours rester un essai original et réussi d'évolution politique. Mais, sur ce point, c’est inévitable dans une situation où le choix des électeurs compte en droit, tous restent encore dans l’expectative. Cette « sortie » politique va devoir par conséquent à un moment ou à un autre, ne plus permettre l’attente et, au contraire, si décision il y a, un effort politique commun, même avec tout ce qu’il suppose de contradictions.

Et celles-ci ne sont pas uniquement intérieures. La Nouvelle-Calédonie fait partie de la liste onusienne des territoires à décoloniser : sans vouloir donner à cette situation plus d’importance qu’elle n’en a, elle reste très parlante. Observons que l’ONU tend à opposer cette liste aux populations qui refusent l’indépendance. Tous les points de droit, c’est une constante, peuvent dépendre de l’interprétation qu’on en donne : on ne peut pas dire aujourd’hui que les solutions de type démocratique soient toujours acceptées par les grands États démocratiques eux-mêmes, quand elles ne servent pas leurs intérêts. De ce point de vue, on ne peut négliger l’ambiguïté présente dans les textes de l’ONU : la Nouvelle-Calédonie fait partie d’une liste de territoires non-décolonisés, mais (et ce « mais » est d’importance !) « dont les populations ne s'administrent pas encore complètement elles-mêmes ». Si donc, elles parvenaient à s’administrer elles-mêmes, elles ne pourraient pas encore être considérées comme non-décolonisées. Ce qui semble maintenir indéfiniment le droit à l’indépendance. Plus que tout, nous le voyons dans le cas de la réinscription de la Polynésie française, le 17 mai 2013, sur la liste des territoires non-autonomes, la déclaration de l'Assemblée générale, qui « affirme le droit inaliénable de la population de la Polynésie française à l'autodétermination et à l'indépendance » montre l’équivalence suggérée entre autodétermination et l'indépendance. En quoi celle-ci laisse-t-elle encore le libre choix entre le pour et le contre ?

Mais la voie prise par les Accords de Nouméa montre encore son originalité car elle permet de maintenir la possibilité de la discussion et de la voie consensuelle venue des premiers intéressés, les Calédoniens. En effet, pour la première fois, le comité de décolonisation de l’ONU, dit comité des 24, a admis, et ceci peut être considéré comme un effet positif des dernières élections que puisse prendre la parole à la prochaine conférence du 27 juin 2014, un représentant des partis loyalistes, au seul titre des positions non-indépendantistes (vous trouverez sur le lien internet suivant les extraits importants des interventions, d’abord indépendantiste, puis loyaliste, devant le comité : https://www.youtube.com/watch?v=fC0hMUhc4W0 ). Jusqu’à présent en effet étaient convoqués à intervalles réguliers pour un compte-rendu collégial et consensuel de l’évolution en Nouvelle-Calédonie, le Président du Gouvernement et les représentants des seuls partis indépendantistes (FLNKS). Le propos, « décolonisation n’est pas forcément synonyme d’accession à la pleine souveraineté », est un rappel de l’exigence certes minimale de l’Accord de Nouméa, mais sans renoncement pour chacun à ses objectifs et permet d’en continuer l’esprit. Il reste que les partis sont encore loin d’avoir construit la solution institutionnelle qui permettra de remplacer les Accords de 1998.

En effet, en l’état actuel, les déclarations faites à l’ONU montrent que le débat porte sur la définition du corps électoral. La tactique politicienne explique qu’à l’approche de 2018, on assistera à une résurgence des désaccords, revendications et ultimatums, peut-être moins par réel antagonisme que dans la perspective de se présenter dans les dispositions les plus favorables pour obtenir les meilleures conditions pour un nouveau consensus. Comme l’orientation voulue par l’État aura un rôle certain dans la marche des tractations (elle engendre d’inévitables interrogations) et que la définition du corps électoral pour le référendum sur l’indépendance est encore discutée (elle n’est pas la même que celle acceptée pour les élections provinciales), la période actuelle est le moment idéal pour changer la donne. C’est pourquoi, aujourd’hui, la possibilité d’une issue négociée n’est pas encore reconnue et les indépendantistes réclament l’organisation préalable d’un référendum.

L’originalité du cas calédonien n’est peut-être pas encore exactement perçu par les acteurs eux-mêmes. Elle pourrait bien résider en l’idée qu’une décolonisation qui ne conduise pas à une indépendance constitue une voie d’avenir que les indépendances premier type ont manqué : il en a surtout résulté, devant les difficultés rencontrées par les nouveaux États (et peut-être plus encore là où les ressources économiques sont les plus considérables), le procès de néo-colonialisme. Cela aurait pu montrer aux uns et aux autres, qu’instituer en droit un État pour que les peuples sortent de leur minorité ne suffit pas automatiquement ; peut-être n’aurait-il pas fallu d’abord oublier l’histoire des nations (qu’il est trop facile de confondre avec le « nationalisme »). Le tout est de savoir si, au-delà des slogans et des principes déclarés, les Accords de Nouméa ont déjà réellement permis ou non aux Calédoniens, mais plus encore à leurs responsables politiques, de considérer autrement leur propre pays. À cela tiendra la qualité des Accords à venir.

 

Claude Gibouin

correspondant de l'Institut Jacques Cartier à Nouméa

 

                                                                                                     

 

Compte-rendu de lecture par Jean Carpentier de l'ouvrage  de

François BOESPFLUG

Thierry LEGRAND

Anne-Laure ZWILLING, 

Bayard  2014  408 pages

Certes, dans cet ouvrage, il faut retenir le titre « Religions » ; mais aussi le sous-titre « Les mots pour en parler » et tout autant le deuxième sous-titre « Notions fondamentales en histoire des religions ».

               Car ce livre n’est en rien un dictionnaire où l’on retrouverait  « christianisme » ou « mazdéisme », « bouddhisme » ou « chamanisme », avec définition et description de chacune de ces religions. Il va au-delà et pour cela, faisant usage des mots précis et précisément définis, il dit quelles sont « les notions fondamentales en histoire des religions », celles par lesquelles il est possible de « s’initier à l’ensemble des concepts qui permettent de présenter les religions avec quelque rigueur » (p. 24), celles qui donnent cette culture religieuse qui « est la familiarité acquise avec les systèmes de signes par lesquels les religions se manifestent (mythes et rites, livres saints, œuvres d’art et actes spécifiques prenant place au sein des liturgies, des morales, … des déploiements caritatifs …) » (p.27).

               Les auteurs s’interrogent donc d’abord sur le mot « religion ». Ils en disent les différentes étymologies et les définitions qu’en donnent les meilleurs spécialistes. Dès 1912, Durkheim la définit « comme un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdite, croyances et pratiques qui unissent dans une même communauté morale, appelée église, ceux qui y adhèrent. » (p.64).

                Puis viennent ce qu’on peut appeler les fondamentaux de toute religion… mythes, rites, sacré …

                D’abord le récit des origines, objet de récitations rituelles, et qui est le plus souvent un mythe, récit situé « au commencement », avant l’histoire proprement dite (p.72). Ce récit est l’objet d’une célébration, d’une « remise en vigueur » par des célébrations rituelles : le rite renvoie donc au mythe, il se célèbre en communauté, obéit à une certaine périodicité et s’accomplit selon des formes prescrites (p.95). Mythe et rite impliquent l’existence du sacré (mot difficile longuement analysé dans ses étymologies). Pour Mircea Eliade, il est au coeur de l’expérience religieuse humaine. « Plus encore que le sacré lui-même, compte surtout dans l’histoire des religions l’expérience vécue du sacré et de sa distinction d’avec le profane. La religion serait l’art d’aller de l’un à l’autre en respectant leur différence » (p.135). Michel Meslin précise : « est sacré ce qui est chargé de présence divine, mais aussi est sacré ce qui est interdit au contact des hommes » (p.124).

               De ce cadre fondamental du phénomène religieux, découlent alors les questionnements particuliers avec les réponses que leur apportent les religions :

–         « le dedans et le dehors » : l’homme a-religieux, l’homo religiosus et les relations qu’ils peuvent avoir entre eux … et aussi  les religions « missionnaires » et les religions « ethniques » …

–         Les personnels de la religion, rois, prêtres, juges mais aussi fraternités, confréries, ordres.

–         Les modalités de la communication ascendante et descendante avec le divin (révélation, possession,  divination …).

–         Enfin, le redoutable « et après ? » … : mort individuelle d’une part (croyances, rites funéraires …) et « fin du monde », enfer et paradis. 

         Il est superflu d’ajouter que ces formulations apparemment abstraites sont, sans cesse, éclairées par d’innombrables exemples et illustrations … Ne citons que pour exemple l’exposé sur « la démythologisation des Evangiles »(p.73-76), la description des rites funéraires du mazdéisme (p.109-111), des pratiques alimentaires du judaïsme (p.113-116), l’évocation du monde sikh (p.120-121) et sur un plan plus général, le permanent souci de la précision et de la définition rigoureuse des termes employés.

              Un des auteurs reconnaît avoir mis dans ce livre près d’un quart de siècle de son enseignement sur ces sujets … On ne s’en étonnera pas ! On s’en félicitera ! On l’en félicitera ! Car voilà un livre en quelque sorte fondamental pour qui veut aborder les phénomènes religieux … il mérite la plus grande attention.

Jean Carpentier

IG d'histoire honoraire

Président d'honneur de Jacques Cartier

                                                                                       

 

(Article issu duSéminaire France-Chine : quels nouveaux partenariats ? Futuroscope de Poitiers, 29 août 2014)

 

« Rien ne serait plus trompeur que de juger la Chine selon nos critères européens », Lord Macartney, 1794 

1 – Approcher le dragon de taille XXl.

Sur le temps long, il y a les fondamentaux de la géographie, de la démographie et de l’économie. Aujourd’hui troisième plus vaste pays du monde,  juste avant les Etats-Unis, la Chine dispose de ressources considérables, énergétiques, minérales et agricoles. Elle peut nourrir une certaine nostalgie de l’époque (le XVIIIème siècle) où elle était, par sa zone d’influence immédiate, sans doute le plus grand pays du monde, avant l’arrivée des cosaques et des trappeurs russes en Sibérie orientale. Sur le plan de la population, la Chine dispose d’une surabondance d’hommes aptes à tout faire. Comptez vingt-et-un Chinois pour un seul Français ! L’historien Angus. Maddison  a montré, par ses travaux statistiques  sur plusieurs siècles que, jusque 1830, avec 20% de la population et 30% de l’économie mondiale, la Chine a été une véritable  grande puissance  du monde, en fait, la première, ce qui pourrait se reproduire deux siècles plus tard…

2 – Regards croisés sur deux cœurs du monde.

 Les relations entre Français et Chinois sont constituées d’un mélange de fascination réciproque et de frictions. Partagée entre sinophiles et sinophobes, la France est cependant le pays qui a inventé la sinologie, tandis qu’une magnifique tradition chinoise consiste à envoyer une partie de ses enfants achever ses humanités en France (ce fut le cas de Chou Enlai et de Deng Xiaoping, mais non de Mao Zedong). Bientôt, les étudiants chinois vont constituer la première communauté d’étudiants d’origine étrangère de l’Hexagone, devançant la communauté marocaine.

La Chine est la matrice de l’Asie orientale, Incontournable. C’est le pays des jeux de pouvoir, du savoir  (c’est l’empire des concours) et de l’avoir. Aujourd’hui chantier, atelier et banquier du monde, elle est le foyer de la plus importante diaspora qui soit.

La France, « mère des arts, des armes et des lois », est une grande nation géopolitique, au message universel,  5ème puissance économique, constructrice d’Europe, détentrice du second domaine maritime du monde, Elle a des liens forts et spécifiques avec l’Afrique, continent d’avenir, dont une importante partie parle sa langue. Les deux pays disposent d’un siège permanent à l’ONU qui n’en compte que cinq.

 Ce sont deux anciennes civilisations rurales, enfants de la terre jaune là-bas et enfants de la patrie, couleur terre de France ici. et en voie d’urbanisation rapide. Le général de Gaulle a reconnu en 1964, en la Chine, « une nation plus vieille que l’histoire». « Il n’y a rien, dans cette décision, qui comporte la moindre approbation du système politique qui domine actuellement en Chine ». «La France reconnait simplement le monde tel qu’il est ».

3 – Perceptions françaises de la Chine contemporaine.

« Le grand timonier », Mao Zedong a restauré l’Etat chinois, libéré « la seconde moitié du ciel « et simplifié l’écriture nationale. Le « petit timonier a réformé « à petits pas » et pratiqué l’ouverture qui a consisté à  mettre l’étranger au service du national,  à « attraper l’oiseau sur la branche », en donnant la priorité absolue à l’industrie (Built,  Operate, Transfert). D’où l’immense rattrapage : « factory, navy, city ».

Mais, surtout : la Chine est passée maîtresse dans la captation, l’indigénisation et l’absorption technologique, au prix de nombreux contentieux juridiques concernant la propriété industrielle. Mais, arrêter l’analyse à ce stade  serait dépassé, car le pays a inventé un système unique au monde : l’économie socialiste de marché aux couleurs chinoises. Il s’agit d’un capitalisme d’Etat avec double appartenance au niveau des responsabilités politiques et économiques, ce qui  octroie une force de frappe financière considérable aux  champions nationaux, bien dotés en crédits bancaires et en autorisations administratives. La Chine, déjà  pays des grands travaux et des réseaux est aussi devenue celui des labos et des expos, des ingénieurs et  des brevets industriels. Elle a déjà  engagé la bataille des marques et des normes. Capable, bientôt, de vendre des TGV à la Californie et des centrales nucléaires à la Roumanie. Nous pouvons aussi prendre l’exemple du secteur stratégique des télécommunications. Avant la fin de l’année 2014, la Chine disposera de trois des cinq premiers équipementiers du monde (Huawei, ZTE et le « petit dernier », Xiaomi). Est-ce si étonnant de la part d’un pays qui s’achemine vers le milliard d’abonnés ? Demain, le ciel sera A, B et C: A comme Airbus, B comme Boeing et comme COMAC, champion chinois de l’aéronautique, car la Chine a besoin de milliers d’avions civils.

Ce hard power industriel est complété par un nouveau  soft power culturel. Le premier institut Confucius a ouvert à Tachkent, en 2004, au cœur de la route de la soie, l’année suivante, Poitiers a accueilli le premier de France. Un jour, le monde en comptera  mille ! Qui ne connait le « rating » universitaire de Shanghai ? Les arts  explosent en Chine, aussi bien en termes de marché qu’au niveau de la création.

Côté « smart power », la Chine avance sur les quatre écrans : smart phone, computer, TV er cinéma. Nous connaissions Hollywood et Bollywood, mais « Chinawood » est déjà  puissant sur la plan économique et éblouissant sur la plan artistique.

La Chine a-t-elle mangé son riz blanc ? Est-elle un géant aux pieds d’argile ? Ce qui est sûr c’est qu’elle est, comme nous, à une croisée des chemins. Cependant, elle ne nous a pas  attendus pour identifier ses problèmes de façon impériale. Le Premier ministre Wen  Jibao  évoquait  déjà « une croissance instable, inégale, injuste et non durable ». Nous pouvons esquisser une première nomenclature des défis chinois: vieillissement rapide du pays de l’enfant rare, ralentissement inéluctable de la croissance alors qu’il a besoin de créer 10 millions d’emplois par an), inégalités sociale accentuées au pays de Mao, la question de l’état de droit, l’allocation des ressources publiques, l’insécurité alimentaire, la corruption, et une pollution délétère. Il  faut  passer d’une économie mercantile à une économie inclusive : le 12 ème plan en cours et le Président Xi Xinping veulent y remédier par le privé, les PME,  la  « go west policy », pour diffuser la croissance à l’intérieur et dans les profondeurs du pays, surtout dans les villes moyennes de 2ème et 3ème niveau (aménagement des campagnes et  de la ville durable, car le rêve chinois sera urbain ou ne sera pas).

Une politique pro-marché est engagé avec la montée des salaires dans l’industrie (le « smigard » de la ville-province de Shanghai est mieux rémunéré que son homologue bulgare), une nouvelle sécurité sociale  esquissée pour les ruraux, une meilleure intégration des paysans-ouvriers, les  « mingong », (200 millions) en agglomération. La plus grande classe moyenne du monde qui vient de se constituer n’a pas que des dépenses contraintes. Ses dépenses discrétionnaires, celles qui font l’agrément de la vie, explosent : restauration, distribution, luxe, santé-beauté, et celles liées à la mobilité et à la connectivité, car le chinois nouveau est arrivé, instruit, informé, relié. Paul Claudel le remarquait déjà : « La société chinoise est en état d’effervescence perpétuelle »

Dans cette Chine nouvelle, la France a toutes ses chances, sous réserve de certaines conditions : choisir « sa Chine », coordonner les efforts des grandes firmes et des PME (« chasser en meute » comme le font les Allemands), gérer la propriété intellectuelle, exiger la réciprocité, mais éviter toute arrogance. Avec ses produits premium, ses services de qualité et sa « french touch », la France bénéficie d’ailleurs, en Chine,  d’un préjugé plutôt favorable !

 4 – La projection de la Chine

Dans le basculement économique et géopolitique du monde, la Chine est au centre de trois configurations majeures. :

Le groupe de Shanghai qui lui permet de contrôler ses  marges et  ses marches continentales près de ses quatorze voisins.

Les BRICS : 3 A : Asie, Amérique du sud et Afrique (l’homme noir est considéré dans les annales chinoises comme habile, courageux, intelligent et redresseur de tords ». En y investissant a sa façon, la Chine a redonné confiance à l’Afrique, du Gabon à l’Ethiopie lorsque l’Occident semblait l’oublier. Elle y pratique son schéma classique d’échanges d’Infrastructures contre fournitures et nourriture, ce qui lui permet de desserrer ses nouvelles dépendances énergétiques, minières et alimentaires. Projet de BRICS’s Bank (alternative au FMI et projet de  nouvelle Banque asiatique dont le siège serait à Shanghai  et  la Chine le maître d’œuvre et le principal bailleur de fond, créant des sino dépendances  autour d’elle, à la grande inquiétude de la Banque Asiatique du développement dont le siège est à Manille).

ASEAN : c’est l’enjeu Thalassa, halieutique, énergétique et géostratégique en Mer de Chine méridionale. La limite de l’exercice est, sans doute, soulignée par Hubert Védrine : « la coalition des inquiétudes ». La Chine pour se développer, l’Amérique pour se protéger ?

La Chine ne souhaite pas jouer le rôle de shérif mondial, bien trop onéreux, mais elle entend restaurer sa suzeraineté régionale traditionnelle en Asie, d’où, aussi, la restructuration de ses armées : l’APL, datée, entend se doter d’une nouvelle force de projection. Son chef, Xi Xinping, redécoupe les régions militaires  qui passent de 7 à 5 dans un contexte interarmées, au profit de la marine, de l’armée de l’air et de l’épopée spatiale.

5 – Une leçon chinoise pour la France et l’Europe ? 

Parce que le pays a une bonne résilience et des réserves de croissance (sa moitié encore pauvre), parce qu’il sait réussir une planification et s’adapter en permanence, tandis que ses dirigeants disposent d’une dizaine d’années pour accomplir, La Chine a des chances de réussir les réformes susceptibles de lui faire regagner son premier rang millénaire, mais elle, et elle seule, décidera du rythme de sa propre évolution. Le défi qu’elle nous adresse, par sa seule ombre portée, c’est de redéfinir notre positionnement et de réinventer notre relation avec elle. 

Claude Chancel

 

La collaboration est associée aux « années noires » de l’Occupation, mais elle n’est pas le résultat d’une vision globale et unanime. Plurielle et complexe, elle se décline en plusieurs mouvements qui sont étudiés dans le cadre de la Vienne, un département rural, politiquement modéré, traversé par la ligne de démarcation puis entièrement occupé à partir de novembre 1942. À côté de la collaboration d’État (administrations préfectorale et municipales, police, gendarmerie, Milice) se déploient d’autres formes d’engagement auprès des Allemands : dénonciations, collaboration sentimentale, collaboration économique. Les attitudes observées vis-à-vis du régime de Vichy et de l’occupant doivent aussi être nuancées : maréchalistes, pétainistes, collaborationnistes et parfois vichysto-résistants.

Au moment de la Libération, le terme de « collabo » s’oppose au « bon Français » ou au « patriote ». Une telle perception négative explique l’épuration spontanée qui s’est manifestée à l’encontre de certains individus. Le personnage de la femme tondue est la victime emblématique de cette violence au point de devenir le symbole des excès de l’épuration. Une cour de justice et une chambre civique sont ensuite établies à Poitiers, dans le cadre de l’épuration régularisée, pour juger les faits de collaboration. La première fonctionne d’octobre 1944 à juillet 1948 ; la seconde, de décembre 1944 à juillet 1947.

Jean-Marie Augustin, né à Poitiers en 1941, est professeur émérite de l’université de Poitiers ; il enseignait l’histoire des institutions à la faculté de droit et des sciences sociales.