Première remarque. Le nom d’André Bauchant figure bien dans les dictionnaires les plus courants, dans les ouvrages majeurs consacrés aux maîtres de l’art naïf du XXème siècle, au Benezit bien sûr, où sa cote est assez élevée, mais sans plus. Les critiques d’art le tiennent pour un artiste de premier plan. Le célèbre modèle de Maillol, Dina Vierny, dont la fondation gère le musée parisien qui porte le nom du sculpteur, où l’on peut admirer des Bauchant, n’hésite pas à écrire dans la préface d’un beau livre consacré au peintre, paru à Lausanne en 1998 : « Après le douanier Rousseau, des peintres primitifs modernes Bauchant est le plus important. » Mais le grand public, en France du moins, et de nos jours encore, sauf au Japon, ignore plutôt son œuvre, ou la méconnaît, ou la boude.

Seconde remarque préliminaire. L’humoriste Raymond Devos déclara un jour à la télévision : « Voyez-vous, pour être artiste, il n’y a pas besoin de diplôme. Il n’y a pas de brevet. » Cette déclaration est pertinente. On peut être diplômé d’une grande école des Beaux-Arts, y avoir acquis une technique, voire du talent, cela ne suffit pas pour être un artiste. Être artiste cela ne s’obtient pas. Cela ne se décerne pas. On peut donc dire que tout artiste est autodidacte, un terme pourtant dévalorisé, car entendu péjorativement, comme si être le lauréat d’une institution constituait une unique garantie. Par dérision on a appelé les Naïfs les peintres du dimanche. On ne saurait aussi mal penser et, dans un sens, aussi bien dire. Bauchant fut en effet un peintre du dimanche, un peintre dominical. Le dimanche n’est-il pas un jour de fête ?

Les réserves à l’égard des Naïfs ne datent pas d’aujourd’hui.

En 1885, au Salon des Indépendants, eurent lieu les premières cabales. « Nous avons encore dans les oreilles, relate Henri Certigny, les vagues de rires, les sursauts d’indignation et les réactions de rejet que déchaînent les toiles de Henri Rousseau ». Un critique de l’époque, dont on a fort justement oublié le nom, stigmatise, à propos de celui qui fut appelé le douanier par Alfred Jarry « des sujets imbéciles traités sottement, avec de stériles prétentions au grand art, des choses grotesques pour devant de cheminée, toiles cirées et baraques de foire ». Georges Courteline lui-même fit l’acquisition du portrait de Pierre Loti par Rousseau pour l’accrocher, disait-il en amusant la galerie, « dans son musée des horreurs ». Ce déferlement de férocité traduit bien la fracture sociale qui caractérisait la prétendue Belle époque. D’un côté la bourgeoisie, telle que la dénonçait fougueusement Léon Bloy, une bourgeoisie sûre de ses distinctions officielles ; de l’autre une nouvelle frange d’artistes populaires, le plus souvent d’origines et de conditions modestes. La France d’en bas en quelque sorte.

On a expliqué l’apparition de ces artistes du dimanche par un fait nouveau de société : le travail connaît des limites. Il y a une autre vie après le travail.

Cet art est né de la retraite des vieux travailleurs. Apparaît au début du XXème siècle un certain droit au loisir. Les peintres naïfs sont donc de jeunes artistes à un âge avancé. Ils sont autodidactes. Chez ceux-ci nulle théorie mais beaucoup de fraîcheur. Peindre est un loisir simple, qui détend, qui est moins coûteux que la musique. Il n’est pas nécessaire d’étudier le solfège, d’acquérir un instrument. On comprend donc pourquoi des peintres d’avant-garde défendirent et encouragèrent ces nouveaux venus, ces artistes « sans le savoir ». Parce qu’ils accèdent à une vision plus pure de la réalité, bien préférable à l’habileté la plus éprouvée, à la technique la plus sûre, cette accession étant la seule chose qui ne se puisse apprendre. « Je rêve d’un art d’équilibre et de pureté » avouait Matisse. Déjà au XVème siècle l’architecte florentin Alberti (1404-1472) écrivait dans son étonnant ouvrage De pictura « Le miracle de la peinture provient de ce que le peintre a en lui une force divine ». Sous-entendu : qui ne s’apprend pas. En avance sur l’esthétique moderne Alberti modifie moins l’art de peindre que le regard porté sur le tableau. Léonard de Vinci, qui l’admirait, déclarait que la peinture est d’abord une cosa mentale.

Un rapide examen de quelques uns de ces Naïfs montre une similitude entre leur condition sociale et la naissance tardive de leur vocation.

Ferdinand Cheval (1836-1924) est facteur. Il achève son « palais de rêve » en 1906. Il a quarante trois ans. Le douanier Rousseau est employé d’octroi. Il est reconnu comme peintre, non sans déboires, en 1893, à cinquante ans. Louis Vivin (1861-1936) est employé des postes. Il commence à peindre à quarante cinq ans. Séraphine Louis, dite Séraphine de Senlis, née en 1864, est femme de ménage au service du célèbre critique Wilhelm Uhde, qui la fait connaître – comme il fera connaître Bauchant – en 1912. (Un film de Martin Provost, sorti en 2008, avec Yolande Moreau pour interprète, la dévoile au grand public.) Lui aussi domestique, car valet de ferme, le bourguignon Camille Bombois (1883-1970) commence à peindre en 1923. Jules Lefranc, né à Laval, est quincailler, Emile Blondel marin puis agriculteur, Narcisse Belle cuisinier, André Demonchy cheminot à Paris, l’agathois Camille Vidal (1894-1977) maçon… tous les six ont commencé de peindre ou de sculpter à l’âge de la retraite.

Ces artistes « primitifs » sont des transplantés, ou issus du terroir, coupés de leurs vraies racines, ils ont la nostalgie d’une nature menacée par les villes tentaculaires, les débuts de l’industrialisation. Rendus à eux-mêmes, n’ayant pas ou plus à seulement travailler, ils découvrent plaisir de prendre le pinceau ou le ciseau. À leur propos on a écrit qu’ils constituaient un immense réservoir des rêves, et apparemment ils n’en savaient rien. C’est donc à leur déracinement, ou à des événements exceptionnels, qu’ils ont dû paradoxalement leur vocation. Le critique Jacques Pierre précise « Chez tous ces artistes le mécanisme de l’inspiration se déroule d’une manière qui évoque l’automatisme des peintres médiumniques, la toile se peint entre leurs mains comme s’ils étaient de simples intermédiaires ». « La manière naïve des autodidactes, écrit à son tour Ernst Gombrich, engagea certains artistes d’avant-garde à rejeter comme un inutile poids mort toute la complexité des théories, à rapprocher leur idéal de celui de l’homme moyen, à peindre des paysages où chaque détail soit lisible, à choisir des sujets que n’importe qui puisse aimer et comprendre. »

Ces Naïfs eurent d’autres défenseurs.

Dans une lettre de Tahiti, Gauguin écrivit un jour qu’il devait « remonter plus loin que les chevaux du Parthénon, jusqu’au cheval de bois de son enfance ». Cette recherche de simplicité peut s’expliquer. Les artistes nouveaux, même les plus abstraits, les plus éloignés de l’académisme et des artistes officiels, qui sont tous figuratifs, reconnaissent aux Naïfs de n’être pas, justement, eux aussi, des figuratifs. Kandinsky, à leur propos écrit : « C’est l’artiste naïf et sans formation qui maintient en vie cette perception expressive et spontanée même dans les époques les plus matérialistes. L’incertaine maîtrise technique, l’apparente maladresse du dessin permettent non pas d’atteindre à une réalité froide, mais de dévoiler une résonance intérieure, une vérité de l’intériorité ». Le critique français Charles Schaettel précise à son tour : « Le grand public se reconnaît volontiers dans des artistes dont l’activité essentielle n’est pas, justement le métier de peindre, dont les œuvres sont facilement lisibles, sans nécessiter une initiation culturelle préalable ». Ces observations semblent correspondre exactement à la personnalité et au talent d’André Bauchant, ainsi que l’écrivit le célèbre critique d’art anglais Herbert Read : « Il y a chez Bauchant une tentative délibérée de retourner à l’ingénuité, à la simplicité, à la fraîcheur. »

ANDRÉ BAUCHANT  (Château-Renault, 1873 – Montoire, 1958)

"Chasseurs assis et aux aguets dans la forêt".

Un regard sur l’étonnante destinée de ce Tourangeau nous apprend que mobilisé en 1914, puis envoyé en Grèce, il se découvre, à quarante trois ans, soit dans l’exact mitan de son existence, de l’habileté à dessiner. En même temps il s’émerveille devant ces lieux chargés d’histoire et de mythologie qui marqueront une partie de ses toiles à égalité avec son goût pour la nature dû à son métier de jardinier horticulteur. Désœuvré il a le temps de confectionner des cartes postales coloriées qu’il vend à ses camarades lesquels les envoient à leurs familles. Rapatrié en France pour raison de santé il est affecté à Reims où il est reçu premier à un concours de télémétrie, si importante en ce temps de guerre. Il faut dessiner des plans codés, esquisser des croquis panoramiques, élaborer des relevés de terrain. Comme l’a écrit Bertrand Lorquin, conservateur du Musée Maillol, « Le sort des camarades est entre les mains du dessinateur ». Cette disposition pour le dessin fut pour Bauchant une révélation. Il en fit même, plus tard, l’aveu : « Je dessinais les horizons avec la même facilité pour moi que d’écrire une lettre ».

Démobilisé, il retrouve sa Touraine natale mais Alphonsine Bataillon, qu’il a épousée en 1890, a perdu la raison. Peut-être de chagrin de le savoir au front, en danger, si loin… Sa petite entreprise familiale de pépiniériste, naguère prospère, est à présent ruinée. C’est la pauvreté, presque la misère. À quarante cinq ans il reprend son métier à Auzouer, s’installe dans un très modeste logement éloigné du village. On n’entendra pas les cris de la malheureuse, qu’il soigne du mieux qu’il peut, après l’avoir fait sortir de l’hôpital de Tours où elle était internée. C’est alors qu’à son chevalet il se découvre peintre. Le passe-temps du soldat est devenu une passion. Dès qu’il peut il peint, il peint, avec obstination, immergé, isolé dans un milieu champêtre rempli de fleurs, d’arbres et d’oiseaux, qu’il affectionne tant. Il met patiemment au point son art de coloriste.

Il mélange les pigments, qu’il chine un peu partout sur les marchés, à de la colle de poisson et à l’huile de lin, ce qui donne des couleurs pures, éclatantes, mais fragiles. Lorsqu’il se saisit de sa brosse, lorsqu’il a trouvé le ton, il fixe les couleurs et n’y revient plus. Déjà sa peinture se caractérise plus par la teinte qu’il donne aux tons que par l’emploi de couleurs vives. Il transforme leur intensité en matière sèche comme le faisaient les peintres de fresques du Quattrocento. Ses préférées sont le brun Victoria, le brun laqué, le vert anglais, le jaune de chrome, le rouge permanent, le noir d’ivoire et, en grande quantité, le blanc de zinc. Il découvre tout seul les secrets d’atelier, prépare ses toiles qu’il découpe, faute de moyens, dans de vieux draps et avec de la colle de peau les fixe sur des châssis récupérés dans des chantiers de démolition. Il est installé dans une petite pièce fort peu éclairée, sans aucun document devant les yeux. Mais il est doué d’une mémoire visuelle peu commune.

Il se rappelle son séjour méditerranéen de la guerre. Plus tard il confessera : « Je voyais la Grèce, Homère était mon compagnon, l’Olympe, les dieux, je vivais mes rêves de jeunesse, j’étais heureux. » Et d’ajouter : « Sage chrétien je rêvais cependant des dieux de l’Olympe et la mythologie était mon paradis secret ». Mais la Touraine est merveilleuse et le métier de jardinier riche d’enseignement. Autre leçon tirée de l’observation des plantes, Bauchant commençait toujours par le bas. « Une plante ne vit que par sa racine, disait-il, tout est dans la base, si elle est solide votre tableau vivra. Vous faites déjà les personnages en avant et puis par derrière vous ajoutez une tête, là, qui dépasse, un bras, une jambe qui vient entre celles qui sont déjà faites. Si vous commencez par le fond, jamais le premier plan ne viendra. Ah non ! On ne peut pas faire le derrière avant le devant ! »

Il a donc commencé à peindre en 1919. Dès 1921 il présente quelques tableaux au Salon d’Automne. Tout de suite il est remarqué par Amédée Ozenfant et par Le Corbusier, qui sera son unique acheteur pendant sept ans. En 1927 c’est une première reconnaissance publique. Serge de Diaghilev lui commande les décors d’un ballet de Stravinsky, Apollon musagète. Les costumes sont de Coco Chanel, Serge Lifar en est le danseur étoile. La première aura lieu au théâtre Sarah Bernhardt. Désormais il va vivre de son art. Présenté à Jeanne Bucher, célèbre galeriste, en 1928, il expose toute son œuvre pour la première fois à Paris. Il gagne de l’argent, fait construire une maison à Auzouer, il en dessine les plans, il l’entoure d’arbres et de fleurs, ajoute un bassin de nénuphars. Un an plus tard c’est une commande de l’État. Des cartons de tapisserie pour les manufactures de Beauvais et des Gobelins. En 1937 c’est enfin la consécration. Une grande exposition dans la Capitale des « Maîtres populaires de la réalité » connaît un énorme succès. Ses toiles seront exposées à Londres, Amsterdam, New York, Melbourne, São Paulo, Honolulu, Tokyo. Au Japon elles sont encore de nos jours très recherchées. Enfin en 1949 une grande rétrospective lui est consacrée à la Galerie Charpentier. Cette même année, son épouse Alphonsine étant morte depuis trois ans, il épouse Mary Joly, sa cuisinière et dame de compagnie. L’année suivante la Légion d’Honneur lui est décernée pour « cinquante années d’activités artistiques ». Un lycée porte actuellement son nom à Château-Renault.

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Quels sont les thèmes favoris de Bauchant ?

Bien sûr, des paysages, d’été comme d’hiver, peuplés d’animaux, d’oiseaux, voire de singes qui se confondent avec la luxuriance de la végétation. De nombreux paysages enneigés. D’innombrables bouquets surtout. Les fleurs, les plantes, même en pots ou dans des vases, sont souvent de la même taille voire plus hauts que les personnages. Ces derniers sont très pittoresques tels ce Pécheur et sa fille (1932, Art Museum de Tokyo), ou encore Les braconniers (1930), Les promeneurs du dimanche (1928, Musée Maillol), Chasseurs assis et aux aguets dans la forêt (1927, collec. privée), Le mari jaloux (1923), Les amoureux et les vieillards (1929, Musée Maillol) ou encore ce chef-d’œuvre : Le jardinier, un autoportrait qui se trouve au musée de Zurich. Bauchant peint également des scènes populaires remplies d’une multitude de personnages : Le charlatan tourangeau (1946), Kermesse de Touraine (1955), L’orage (1956).

Plusieurs scènes de la mythologie jalonnent également son œuvre. C’est le cas de Apollon apparaissant aux bergers (1925), L’incendie du temple d’Ephèse (1927), Le grand arbre et les Agronautes (1928), La mort d’Eurydice (1930), Neptune fendant le rocher (1939), etc. D’autres scènes sont liées à l’histoire : Jeanne d’Arc à Domrémy (1923), Olivier de Serres enseignant l’agriculture aux Tourangeaux (1924), La Déclaration de l’indépendance des États-Unis (1925). D’autres font référence à des événements religieux : Le Paradis (1935), Laissez venir à moi les petits enfants (1947), La vierge et les artistes (1948), La tentation de saint Antoine (1947)… Bon nombre se trouvent dans la collection Santagaya de Tokyo. Bauchant s’est livré aussi à la copie du célèbre Jugement de Cambyse (1924) que Gérard David a peint en 1498. Enfin il exécute de nombreux portraits : Autoportrait avec sa première épouse (1918), Portrait de femme (1924), Mon facteur (1925, collec. privée, Londres), Le Corbusier, son épouse et son cousin (1927). On a estimé à deux mille le nombre de ses œuvres… De nombreuses ont appartenu à Dina Vierny qui fut sa fidèle amie.

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Citons pour conclure ce que lui écrivit, le 31 octobre 1949, Le Corbusier, au terme d’une longue lettre. « Avec votre simplicité, votre finesse, votre ardeur, votre passion farouche pour la peinture vous avez, sans faire ni cour ni biaiserie ni flatterie à qui que ce soit, loin de Paris et hors de Paris conquis votre gloire. Cher ami Bauchant, vous êtes assez fin pour ignorer les sottises de la gloire. C’est la belle leçon que vous donnez à ceux qui se sentent le goût de travailler, vous avez tout fait tout seul. » Tel fut cet artiste dont l’appellation Naïf n’est qu’une désignation peu significative. Lors d’une exposition à Paris, recevant les compliments de Dunoyer de Segonzac, Bauchant lui dit : « Ah ! Vous aussi vous êtes peintre ? » Réminiscence de ce qu’aurait dit Le Corrège à Raphaël ? Malice ? Humour ? Qu’importe. Bauchant est un peintre de très grand talent. On reconnaît tout de suite son style, son originalité, sa grande maîtrise des couleurs. Ce qui ressort, pour conclure, de ce qu’offre le regard porté sur une scène de Bauchant c’est que quiconque la contemple assez longtemps finit par avoir le sentiment d’en faire partie. Comment encore le méconnaître ?

Michel RICHARD

Président de l'Institut Jacques Cartier

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