Véritable synthèse de la pensée des grands stratèges à travers l'histoire, cet ouvrage offre au lecteur, grand public comme étudiants soucieux de comprendre l'actualité géopolitique, une initiation claire et solide à la culture générale stratégique.

Chaque théorie est précédée d'une biographie de son auteur, car la pensée, même startégique, n'est jamais désincarnée. Elle reflète l'expérience et la culture des stratégistes présentés, depuis Sun Zi jusqu'au général Poirier, en compagnie de Thucydide, César, Machiavel, Richelieu, Clausewitz, Moltke, Foch et de bien d'autres.

De nombreux extraits et citations complètent l'ouvrage pour proposer au lecteur, au sein de cette pensée mouvante, quelques repères solides, les invariants de la stratégie, qui lui offriront des bases de réflexion.

Bernard PENISSON est agrégé de l'Universsité, docteur en histoire, auditeur de l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale et membre de l'Institut de Startégie et de Conflits. Ancien professeur à l'Université de Saint-Boniface (Manitoba, Canada), il enseigne la stratégie militaire à l'ESCEM de Tours-Poitiers (France Business School).

 

Il en rêvait depuis longtemps, la question faisait débat, mais finalement en octobre 2013, le Sultan de Brunei, monarque de ce richissime petit Etat au nord de l’île de Bornéo, vient d’annoncer la promulgation d’un nouveau code pénal fondé sur la charia qui entrera progressivement en vigueur dans les années à venir : tout y est, de l’amputation de la main du voleur à la lapidation pour adultère en passant par une  flagellation savamment codifiée en cas d’avortement ou de consommation d’alcool. C’est une première en Asie du Sud-est, fièrement affichée, comme un retour aux sources islamiques du sultanat de Brunei, tout en étant  compatible avec la modernité revendiquée et l’impératif d’ouverture au monde pour raisons économiques.

Cette posture nouvelle de l’islam de Brunei est-elle atypique ou exemplaire en Asie du Sud-est ?  Comment évolue l’islam dans les pays voisins, dans cet espace culturel malais ethniquement dominant,  sont-ce des agendas nationaux particuliers ou bien y a-t-il un mouvement régional islamique, voire islamiste,  global ?

1-  La mise en place  d’espaces musulmans en Asie du Sud-est.

Dans l’esprit de beaucoup de Français, l’espace musulman mondial est essentiellement celui du Maghreb  et du Proche-Orient, quant il n’est pas purement et simplement assimilé au monde arabe. Au mieux, la perception de cet espace islamique va du Sahel malien aux montagnes d’Afghanistan où l’armée française est intervenue récemment. Pourtant, la réalité de cet espace islamique est bien différente, les plus importants pays musulmans sur le plan démographique sont en Asie : le Pakistan  (180 millions de musulmans), le Bengladesh (155) l’Inde (une minorité musulmane de 13,5% soit environ 135 millions), et surtout l’Indonésie, le géant de l’Asie du Sud-est avec 200 millions de fidèles, le plus grand pays musulman au monde. A l’heure des soubresauts du monde arabe à l’ouest, il  est légitime de s’interroger sur l’évolution de l’islam dans cette partie du monde la plus peuplée. Et si cet islam du Sud-est asiatique, perçu longtemps comme périphérique, était demain l’un des moteurs de l’ensemble de l’espace islamique ?

Le domaine spatial de notre regard recouvre outre l’Indonésie déjà citée, la Malaisie,  Singapour, Brunei, le sud de la  Thaïlande, et le sud des Philippines.

Cet espace est le résultat de  deux vagues d’islamisation : la première aux XIIIe-XVe siècles, la seconde, de nos jours.

* Pendant un siècle après la mort du Prophète Mohammad, l’expansion de l’islam fut fulgurante jusqu’aux coups d’arrêt bien connus : à l’ouest 732 – Poitiers-, à l’est en 751 face au monde chinois lors de la bataille de Talas –actuellement au Kirghizstan-. Eu égard à cette expansion initiale rapide, l’introduction de l’islam en Asie du Sud-est fut tardive, progressive, et, dans l’ensemble pacifique. La nouvelle religion arrive dans les bagages du commerce international le long de la route maritime de la soie. Commerçants arabes mais aussi chinois et indiens proposent l’islam dans les Etats-villes-ports de la région du détroit de Malacca. Adopter l’islam était alors un atout pour s’intégrer dans la mondialisation du moment. Ce mécanisme de conversion nous permet de comprendre pourquoi ces régions devenues musulmanes conservèrent jusqu’à nos jours des pans entiers de leurs cultures ancestrales. La charia devait composer et s’effacer devant le droit coutumier local. Ceci a produit des situations de syncrétisme qui ont poussé l’occident à déclarer qu’ici, en Asie du Sud-est, l’islam était tolérant et modéré.

* La seconde vague d’islamisation est en cours, elle a débuté fin des années 70, début des années 80 selon le pays. C’est une islamisation plus profonde qui touche tous les aspects de la vie quotidienne, plus radicale, interprétée en occident comme un « réveil » de l’islam local, du coup, moins modéré, moins tolérant. Si nous prenons l’exemple de la Malaisie, Ce « raidissement » de l’islam est datable[1] : En 1974, lors de la mort du sultan Abu Bakar du Pahang, télévisions et radios diffusent de la musique classique européenne, en 1975, et cela n’a pas cessé depuis, lors du décès du roi du Kelantan (un Etat fédéré considéré comme le berceau de la culture malaise), les mêmes medias diffusent des versets du Coran. Si la première vague d’islamisation était due aux commerçants, à qui imputer l’actuelle ?

* Les raisons sont nombreuses et complexes, mais globalement elles font écho aux évolutions constatées aux Proche et Moyen Orient, qui changent de paradigme à cette époque : l’on passe du paradigme nationaliste au paradigme religieux, l’exemple le plus net se rencontre dans le monde arabe, qui face à l’échec flagrant du pan arabisme, cherche son identité dans le religieux. Cela va se traduire par une montée en puissance de l’islamisme, entendu au sens d’une posture politique qui instrumentalise le religieux. Dans cet ordre d’idée, il est manifeste que la révolution islamiste iranienne de 1979 a suscité des vocations dans des mouvements islamistes d’Asie du Sud-est, le modèle iranien de gouvernance devenait la voie à imiter. Ceci dit, concrètement, l’Iran n’a réussi à exporter son modèle qu’au seul Liban avec la création du Hezbollah. N’oublions pas non plus qu’à partir de 1974 le choc pétrolier va promouvoir brutalement sur la scène internationale l’Arabie Saoudite et son modèle musulman  wahhabite. La manne des pétrodollars arrose même ce monde musulman « périphérique », nombre d’étudiants de ces pays vont se ressourcer dans les universités d’Arabie, découvrent le jihad, partent en Afghanistan se battre contre les Soviétiques. Tout gouvernement musulman à l’époque craignait des soulèvements à l’imitation de l’Iran chiite, aussi, l’influence sunnite wahhabite d’Arabie fut-elle la bienvenue. Les bénéficiaires[2] de cette manne saoudienne furent nombreux, en Malaisie (l’Assemblée de la Jeunesse Malaisienne), en Indonésie (le Conseil indonésien islamique de prédication, l’Union Islamique..). L’aide financière concerna également les écoles religieuses (madrasas), les universités, des bourses pour étudier au Proche Orient.

* Les données de cette seconde vague d’islamisation permettent de comprendre certains comportements musulmans actuels en Asie du Sud-est. Quelques exemples suffiront pour en comprendre la portée : Les héritages culturels locaux qui avaient subsisté au sein de l’islam régional depuis des siècles sont progressivement bannis dans un souci de purification des pratiques musulmanes, de retour aux sources. C’est ainsi qu’en Malaise la fête populaire de Mandi Safar qui se déroulait sur les plages au nord de Malacca est désormais interdite. Une fatwa (un avis juridique avisé) du Comité des Affaires Islamiques de Malaisie vient de proscrire l’alcool dans les mess des officiers de la police et de l’armée. Les femmes portent presque toutes le voile, ce qui n’était pas le cas auparavant, et les élites prennent régulièrement le chemin de la Mecque pour effectuer le pèlerinage. Le nouveau cours de l’islam traque les comportements vestimentaires et alimentaires. Tous les fournisseurs de viande sont sommés de fournir du hallal[3]. L’ensemble donne une impression non pas de réveil mais de radicalisation, qui peut prendre plusieurs formes, de la rigidité traditionaliste, aux mouvements islamistes actifs. L’annonce de la mise en œuvre de la charia au sultanat de Brunei doit être comprise dans cette perspective globale régionale d’une seconde vague d’islamisation.

2-  Les réalités musulmanes nationales en Asie du Sud-est.

·        En Malaisie, Etat indépendant depuis 1957, les musulmans représentent environ 60% des 30 millions d’habitants. L’Etat est laïque au sens où l’on accepte l’existence des autres religions, bouddhiste, hindouiste, chrétienne[4] qui avaient été favorisées lors de la période coloniale anglaise, mais cependant, l’islam est la religion officielle du pays car majoritaire. Le pays fut longtemps très accueillant y compris à l’égard d’islamistes exclus de leur pays d’origine.  C’est un islam sunnite de rite chaféite[5] actuellement très « contaminé » par le wahhabisme d’Arabie Saoudite. Depuis une trentaine d’années, cet islam s’est rigidifié, il est devenu omniprésent dans la vie quotidienne et dans les discours officiels. Depuis les années 80, deux systèmes juridiques ont cours en Malaisie, un système islamique durci, qui ne s’applique qu’aux seuls musulmans, nettement favorable aux hommes au détriment des femmes (polygamie, facilité de divorce..), et un droit civil traditionnel pour les autres minorités. Pour l’heure, la constitution « séculière » est toujours la loi suprême de l’Etat malaisien, ce qui protège la liberté religieuse, mais des voix se font régulièrement entendre pour instaurer la charia. On assiste à un mouvement de « purification » de toutes influences non islamiques, n’a-t-on pas récemment interdit le yoga sous prétexte qu’il véhiculait une influence hindoue qui pouvait concurrencer l’islam ! Par ailleurs, l’on distingue de plus en plus les Malais (l’appartenance à l’islam devient le critère premier et essentiel pour définir l’identité ethnique) des Malaisiens (les habitants issus des minorités religieuses, et ce indépendamment, pour les uns et les autres de leur véritable appartenance ethnique au sens  classique du terme). Pointe ici la forte tentation d’une identité ethno-religieuse lourde de conséquences graves dans l’avenir[6]. La volonté de protéger la majorité musulmane peut aller très loin et prendre des formes fondamentalistes étonnantes de notre point de vue : par exemple  en octobre 2013 la Cour d’Appel du pays vient de valider l’interdiction faite aux non musulmans d’utiliser- à l’oral comme à l’écrit- le mot « Allah » .

·        Singapour, Cité-Etat peuplée à 77% par des Chinois, a de ce fait pris très tôt en 1965 son indépendance d’avec la fédération malaise. Dans cet Etat multiculturel, la population malaise originelle ne représente plus que 14% de la population mais l’essentiel de la composante musulmane de l’Etat. Ainsi, les 15% de musulmans à Singapour sont donc Malais pour les ¾, et Indiens pour le reste. Cette minorité musulmane, sunnite, de rite chaféite[7] comme en Malaisie, est particulièrement choyée par l’Etat qui souhaite maintenir le pluralisme religieux, la tolérance, voire une laïcité d’Etat. Cette posture officielle vient certainement du fait de la domination de l’ethnie chinoise traditionnellement indifférente aux questions religieuses dogmatiques. C’est une politique très pragmatique, la laïcité est ici plus dans les actes que dans les textes et discours. Singapour se place dans la suite de la politique coloniale britannique qui avait crée en 1915 un Conseil Consultatif Musulman[8]. Actuellement le Conseil Islamique de Singapour,  très lié à l’Etat, avec à sa tête un coordinateur –le Majlis– gère de manière non conflictuelle toutes les affaires musulmanes. Les musulmans, mais de fait, les Malais, se trouvent ainsi favorisés par l’Etat[9], il s’agit d’entretenir de bons rapports avec les Etats voisins de Malaisie et d’Indonésie où l’ethnie malaise domine. Est-ce à dire que tout se passe bien entre musulmans et autres religions et ethnies ? Pas vraiment si l’on en croit ce que dit et écrit  Lee Kuan Yew Premier ministre de Singapour  de 1959 à 1990 qui dénonce dans un ouvrage édité en 2011 Hard Truths to Keep Singapore Going » (des vérités difficiles pour permettre à Singapour d’aller de l’avant) la difficile intégration des musulmans (rappelons qu’ils sont surtout Malais dans un Etat dominé par des Chinois). « Je pense que nous progressions très bien jusqu'à la poussée de l'islam, et si vous me demandez mon opinion, les autres communautés s’intègrent plus facilement – les amis, les mariages mixtes, etc. Je pense que les musulmans ne causent pas de problèmes au plan social, mais ils sont distincts et séparés [10]». Il appelle les musulmans à « être moins stricts dans l’observance religieuse islamique ». Le débat sur le voile qui agite la communauté musulmane et les partis politiques est symptomatique de cet état de fait. L’islamisation en profondeur en cours en Malaisie voisine trouve un écho à Singapour. Le Parti de la solidarité nationale (PSN) souhaite que les femmes musulmanes puissent porter le voile dans le cadre de leur métier tant à l’hôpital qu’à l école. Dans un communiqué, le parti, qui ne souhaite pas voir les débats sur le hijab se « politiser », « observe qu'au fil des ans, les Singapouriens ont pris l'habitude de voir travailler des femmes musulmanes voilées dans les bureaux gouvernementaux, dans certains hôpitaux privés en tant qu'infirmières, dans les écoles en tant qu'enseignantes et même en tant que participantes au défilé de la fête nationale [11]». Le ministre en charge des affaires musulmanes cherche à calmer le jeu et demande aux musulmans d « ’être patients ». Cette question du voile, comme dans d’autres pays est significative d’un souhait de plus grande visibilité de l’islam, ici la réponse est relativement ambiguë car d’un côté il y a refus par exemple du port du Hijab pour les femmes policières, et de l’autre, dans certaines circonstances, au parlement par exemple, le port du voile est toléré.

Les autorités singapouriennes sont très vigilantes quant au risque terroriste mais les évènements du passé montrent, qu’ici comme ailleurs, le danger n’est jamais exclu[12]. « Il est de notoriété publique que Singapour demeure une cible de choix pour les terroristes, en raison de sa proximité et de ses relations historiques avec Israël et les Etats-Unis -les fameux « juifs » et « croisés » cloués au pilori par la propagande d’Al Qaida et de la Jemaah Islamiyah » explique Kumar Ramakrishna, directeur du Centre d’Excellence pour la Sécurité Nationale basé à Singapour[13] Si les musulmans singapouriens sont opposés au terrorisme, ils n’approuvent pas pour autant l’alignement sur les Etats-Unis (ils étaient opposés à la guerre d’Irak). Singapour pratique une politique d’accords de défense bilatéraux avec ses « voisins à risque ».

·        L’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde avec 87% de musulmans sur une population de 250 millions. Les autres religions reconnues sont le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme (Bali), le bouddhisme et récemment le confucianisme.

Régulièrement depuis 1945 se pose la question de la nature de l’Etat, de ses rapports avec les religions et surtout avec la religion majoritaire, l’islam. Lors de l’adoption de la constitution en août 1945, la question fut tranchée en n’adoptant pas le compromis signé quelques mois auparavant, la charte de Jakarta, qui faisait obligation pour les musulmans de suivre la charia. L’article 29 de la constitution affirme la croyance en un Dieu unique[14], sans référence à une religion précise, garantit la liberté de culte pour les six religions reconnues[15], chaque indonésien doit en choisir une sur sa carte d’identité. Les Indonésiens sont libres d’être ou non pratiquants, mais l’athéisme est proscrit car assimilé au communisme. Au-delà de l’affichage d’une religion officielle, chaque indonésien en fait adopte les croyances ancestrales de la  javanaéité.

Cette dernière tend à s’estomper avec l’entrée de la société dans la vie moderne. Le décollage économique du pays dans les années 70, 80 entraîna une urbanisation rapide, la création d’une classe moyenne urbaine qui se reconnaît de moins en moins dans la tradition ancestrale. La place est désormais occupée par un approfondissement de l’islam, certains diraient raidissement. Cette nouvelle posture religieuse apparaît dès la fin des années Soekarno –Président de 1966 à 1998- Dès 1991 le Président lui-même prend le chemin de la Mecque pour effectuer le Pèlerinage pour la première fois. Désormais l’accomplissement des différentes obligations de l’islam est le fait du plus grand nombre, les élites en tête. Comme ailleurs, cette nouvelle phase d’islamisation, plus profonde est fille de la modernité, elle s’accompagne à la fois d’un affichage plus ostentatoire et d’une perte rapide des vieilles habitudes syncrétiques.  Dans ce nouveau contexte, la question de la nature de l’Etat et de l’islamisation du droit revient dans l’actualité à la demande des islamistes de plus en plus nombreux.

La province d’Aceh à la pointe nord de l’île de Sumatra, région mondialement connue depuis la catastrophe du 26 décembre 2004 (tremblement de terre et tsunami) bénéficie d’un statut spécial depuis 1999. A cette date espérant mettre fin à un dur et sanglant conflit mené par les indépendantistes depuis 1976, le Président indonésien Habibie accorda  à la province le droit d’appliquer toute la charia. Aceh fait ainsi figure  d’avant-garde pour les islamistes du pays. Dans cette province de 4 millions d’habitants, la police de la charia interpelle les gens sur l’espace public, dans les bars, à l’université,  la promiscuité filles-garçons n’est pas tolérée dans la rue. Des punitions par coups de bâtons en nombre savamment programmé sont administrées sur la place devant la mosquée  à la sortie de la prière. La lapidation est envisagée en cas d’adultère. Il en est de même pour l’alcool, le voile des femmes, les vêtements moulants[16] etc. Avec l’arrivée massive de l’aide occidentale après le tsunami, on a assisté à un relâchement des mœurs au contact d’un autre mode de vie. Néanmoins, la police de la charia est toujours là et veille.

* Le sultanat de Brunei [Negara Brunei Darussalam en malais], petit Etat de 400 000 habitants indépendant des Britanniques depuis 1984. Le Sultan, chef politique et religieux, gouverne seul par décret. La population , aux ¾ musulmane[17], est la plus pratiquante d’Asie –la prière du vendredi est une obligation-. La récente mise en place de la charia ne s’applique qu’à eux, et non aux minorités religieuses.

* le sud des Philippines  est actuellement peuplé par des musulmans et ce depuis la fin du XIVe siècle. L’ensemble de l’archipel philippin fut musulman jusqu’à l’arrivée des Espagnols  et du catholicisme au XVIe siècle. Ce sud musulman est en lutte contre le gouvernement central pour l’indépendance Ce conflit est à la fois de nature  religieuse et indépendantiste. Plusieurs groupes s’opposent au  gouvernement :

Le Front Moro de Libération Nationale [FMLN]. Cette organisation politico-religieuse  déclare vouloir protéger l’ethnie  musulmane Moro Depuis sa création en 1969, le mouvement lutte pour l’indépendance des provinces musulmanes du sud des Philippines. Aidée par la Malaisie, le bras armé du parti lutte contre le gouvernement central. Avec l’accord signé en 1996, le Front se contente d’une simple autonomie de ces provinces sud. Cette situation n’étant pas du goût de tous les membres, une scission se produisit en 1978 et donna naissance au Front Moro Islamique de Libération (FMIL) qui se lança à son tour dans la guérilla. En septembre 2013, le FMLN reprend le combat, en opposition à son tour aux négociations entre le gouvernement et le FMIL. La bataille de Zamboanga fit de nombreux morts pour tenter de libérer les centaines d’otages retenus[18]. Sous l’égide de la Malaisie, un accord a été signé en décembre 2013 entre le gouvernement philippin et le Front Moro Islamique de Libération. C’est la voie vers une « autonomie véritable et viable » du Bangsamoro, à savoir l’ensemble des provinces musulmanes du sud. L’accord prévoit un partage des richesses du territoire. Ce n’est qu’une étape d’un long processus de paix qui doit être entériné par un référendum aux Philippines.

le groupe Abu Sayyaf, mouvement séparatiste islamiste armé, installé sur les îles de Jolo [19], Basilan et Mindanao, est combattu à la fois par le gouvernement philippin et par les Américains en raison de sa proximité avec al-Qaïda. Les accrochages sont souvent extrêmement violents. C’est un petit groupe[20] mais actif qui étend son activité en direction de la Malaisie[21] et de l’Indonésie proche. Le groupe rêve d’un Etat islamique régional, ses actions consistent en attentats, enlèvements, violences sexuelles, trafic de drogue. Une partie des membres a été formée en Arabie Saoudite pour les études,  ainsi qu’au combat en Afghanistan. Des liens existent également avec la Jemmah Islamiya, groupe terroriste indonésien responsable entre autres des attentats de Bali en octobre 2002.

* Les provinces sud de la Thaïlande constituent une minorité musulmane, de 5 à 8%,  dans un pays majoritairement bouddhiste. Ce sont des sunnites pour la plupart d’origine malaise[22]. La foi musulmane est ici, comme ailleurs dans la région, mélangée avec diverses croyances  régionales ancestrales (animistes). Cet islam  bénéficie d’une représentation officielle avec un représentant nommé par le Roi – le Chularatchamontri–  et un Conseil religieux musulman. Depuis 10 ans un conflit, à la fois de nature religieuse et territoriale ensanglante le sud. Cette insurrection se protège contre une politique d’assimilation forcée à la culture thaï, revendique une islamité plus visible avec liberté de port du voile, création d’écoles islamiques. L’insurrection n’est pas purement idéologique, elle baigne également dans divers trafics dont la drogue. Ce sud thaïlandais  a souvenir d’avoir été rattaché à la Malaisie musulmane jusqu’au début XXe siècle. Le conflit qui a fait près de 6000 morts depuis 10 ans touche peut être à sa fin avec les discussions actuellement en cours sous les bons auspices de la Malaisie.

3-  Ce réveil islamique de l’Asie du Sud–est peut-il conduire à la création d’un vaste Etat islamique, l’Etat nousantarien ?

Cette idée fait brutalement son apparition médiatique en décembre 2001 à Singapour lorsqu’à l’occasion d’une arrestation d’une dizaine de suspects préparant des attentats contre les intérêts occidentaux et israéliens, fut mis à jour une organisation islamiste clandestine du nom de Jemaah Islamiyah prétendant avoir pour objectif la création d’un Etat islamique nousantarien (Daulah Islamiyah Nusantura). Cet Etat devrait comprendre l’essentiel des territoires musulmans malais, au sens ethnique du terme, à savoir, les provinces sud de Malaisie, Singapour, le Sultanat de Brunei, l’Indonésie, des provinces sud des Philippines. Les renseignements obtenus par cette arrestation vont connaître immédiatement une grande ampleur médiatique grâce aux services de sécurité de Singapour relayés par l’occident alors en pleine recherche de l’identité de l’hydre al-Qaïda : nous sommes trois mois après les attentats du 11 septembre en pleine psychose « choc des civilisations » chère à Samuel Huntington. C’est ainsi que ces renseignements évoquant l’objectif d’une sorte de Califat oriental ne sont pas vraiment analysés sereinement, pris comme tels, et annoncés comme une sorte de chaînon manquant dans le puzzle al-Qaïda.

Quelle analyse peut-on en faire aujourd’hui ?

* La Jemaah Islamiyah est le nom donné par les media et magistrats indonésiens aux réseaux islamistes impliqués dans divers attentats antichrétiens et anti-occidentaux : Noël 2000 à Djakarta, octobre 2002 à Bali – attentat le plus meurtrier de l’histoire de l’Indonésie faisant 202 morts parmi des touristes principalement australiens-, août 2003 à l’Hôtel Marriot de Djakarta..

Ses propos nettement anti-occidentaux, essentiellement anti américains, relèvent de la rhétorique classique de type salafiste jihadiste en lutte contre la « domination impérialiste  des croisés et sionistes ». L’ONU l’a inscrite sur ses listes des organisations terroristes. Il semble que la source idéologique provienne de l’école coranique Ngruki[23] au centre de l’île de Java. Le maître à penser est Abu Bakar Bashir qui dut s’exiler 17 ans en Malaisie à l’époque du Président dictateur Suharto, et ce jusqu’à sa chute en 1998. Il enseigne alors librement en Malaisie et à Singapour un islam anti moderniste et anti occidental.[24]Il soutient le combat de Ben Laden, critique les Américains engagés dans des conflits contre les musulmans, répand la thèse d’un complot américano-israélien dans les différents attentats attribués à la Jemaah Islamiyah, préconise la charia pour un futur Etat islamique d’Indonésie. En 2011 il est condamné à des années de prison après de nombreuses et complexes péripéties en justice.

L’autre acteur clef de la Jemaah Islamiyah, certains disent  le cerveau, est Hambali[25], islamiste passé par la même école, lié à al-Qaïda et aux groupes Moros des Philippines,  ancien du jihad afghan contre les Soviétiques, exilé un temps en Malaise, arrêté en 2003 en Thaïlande par les services secrets américains qui depuis le détiennent au secret.

Globalement, depuis la  reformasi , à savoir la tentative de démocratisation post Soekarno en Indonésie, à partir de 2000, les groupes islamistes s’engouffrent dans l’espace de libertés accordées, désormais ils quittent l’histoire purement nationale pour intégrer la dimension du jihad international. C’est le cas entre autres du Front des défenseurs de l’islam (FPI Front Pembela Islam) né à Djakarta au sein d’une communauté d’origine yéménite émigrée ici au XIXe siècle. Imprégnée de néo-wahhabisme –la doctrine officielle de l’Arabie Saoudite-, ses membres veulent, par la force, faire régner la vertu et combattre le vice dans la banlieue de Djakarta.

·        Cette nouvelle tendance internationaliste conduit-elle pour autant à un objectif de création d’Etat islamique supranational en Asie du Sud-est dans le cadre d’une entité malaise?

Cet Etat, qualifié de Nousantarien[26] (nom donné par les Indonésiens à leur archipel, mais par extension pour certains, à l’ensemble du monde malais !) ne semble pas avoir de fondement historique. « C’est un espace chimérique, fruit d’une relecture du passé et de phantasmes» affirme le chercheur Rémy Madinier[27]. L’identité malaise assimilée à l’islam est récente même s’il est vrai que l’islam a joué un rôle important dès le XIIIe siècle. A la veille des indépendances après la seconde guerre mondiale, il n’apparaît pas de communauté de destin malaise. Certes il a existé des solidarités régionales mais pas au nom de l’islam. Les éléments d’un monde malais[28] linguistiquement parlant – l’indonésien et le malais péninsulaire ont 80% de vocabulaire commun- sont restés dans leurs cadres nationaux issus de la colonisation. Aux Philippines du sud, c’est le terme portugais de Moro[29] qui fut repris et non le qualificatif de malais. « L’émergence d’une identité malaise moderne se fit donc partout au détriment de son caractère supranational[30] ».

Comment se manifestent les solidarités régionales dans le cadre de cet espace asiatique du Sud-est ?

 Ce sont des courants migratoires, essentiellement de nature économique, arrêtés après la crise de 1929, réactivés dès la fin des années 60 avec le boom économique de la Malaisie, récemment empruntés  par des membres de l’islam radical. Les deux grands courants migratoires vont du sud Philippines vers les Etat malais de Bornéo d’une part, et de part et d’autre du détroit de Malacca, d’autre part. Durant de nombreuses années la Malaisie constituait un havre de quiétude pour tous ceux qui étaient inquiétés dans leur pays. La parole jihadiste s’est ainsi répandue dans tout l’espace « malais », l’influence de l’Arabie entre autres, est rendue possible par l’essor de l’Internet et des traductions de l’arabe.

Le parcours classique de ces extrémistes, avant le 11 septembre passe par des études en milieu wahhabite et/ou Frères Musulmans au Proche Orient, par le jihad en Afghanistan et le retour comme activiste au pays.

Depuis le 11 septembre, les visages de l’islamisme régional ont changé. Les arrestations se sont multipliées, avec ou sans pression américaine, la Jemaah Islamiyah est certes affaiblie mais conserve encore une capacité de nuisance. La nouveauté de ces dernières années c’est à la fois la multiplication de petits groupes difficiles à détecter et donc à appréhender, et le passage à l’acte terroriste d’islamistes qui se radicalisent seuls (influence de l’Internet et de prédicateurs radicaux comme Halawi Makmun)[31]. "La destruction des réseaux organisés issus de la Jemaah Islamiyah a laissé la place à de petits groupes sans contact les uns avec les autres, voire à des individus isolés qui versent dans l'auto radicalisation et se caractérisent par leur inexpérience technique : la quasi-totalité de leurs attentats bricolés à partir de connaissances acquises via Internet a échoué", explique Rémy Madinier.  Ces nouveaux terroristes n’appartiennent pas aux grandes organisations, ils cherchent à imposer ce qu’ils croient être un islam pur. Face à celle nouvelle donne, l’action anti-terroriste devrait s’adapter et viser d’abord le problème à la source, à savoir mieux contrôler voire interdire les prédications trop extrémistes.

Sont-ils d’une moindre dangerosité ? « Ils ne perturbent pas le tourisme, ni les liens d'affaires avec les pays occidentaux , ils sont, en revanche, le reflet de la difficulté qu'a l'Indonésie à imposer sur le devant de la scène un islam modéré, pourtant solidement ancré dans la société"( Rémy Madinier). Lors des attentats, certes les groupes islamistes violents sont montrés du doigt mais également les autorités locales accusées de laxisme et d’inefficacité quand ce n’est pas de complaisance. Après des années de dictature, le pays apprécie la liberté de parole obtenue et hésite donc à censurer ces extrémistes.

L’islam est perçu comme le seul lien entre des populations éloignées à la fois spatialement et culturellement, et, ainsi l’identité musulmane se sent-elle menacée par une hypothétique christianisation. Lors de la dictature de Suharto alors qu’il fallait choisir officiellement d’afficher une religion, certains musulmans[32] de Java attachés aux anciennes croyances choisirent de devenir  chrétiens. Le discours mondialisé d’opposition au monde occidental chrétien trouve ici un large écho même si le fond de la population est modéré.

Enfin, le facteur économique ne doit pas être négligé. En effet la grave crise financière de 1998, la montée du chômage massif des jeunes, le désarroi provoqué par la paupérisation de pans entiers de la société indonésienne, permet de comprendre en partie cette radicalisation de l’islam indonésien. Les remèdes passent donc par une meilleure gouvernance politique et économique et non par la seule politique sécuritaire.

Ainsi, Aujourd'hui, le rejet de l'Occident et l'antisionisme les animent beaucoup plus que la formation  d'un réel califat ou d'un Etat islamique, vision de toute façon utopiste, dans la mesure où la population  indonésienne est fortement nationaliste", analyse Andrée Feillard.[33] Cet Etat islamique régional est le produit d’une idéologie salafiste étrangère aux traditions locales.

L’islam des pays de tradition malaise, longtemps considéré comme périphérique dans un monde musulman centré sur le Proche-Orient, est de nos jours fortement influencé par les doctrines conservatrices et fondamentalistes issues d’Arabie et du Golfe, mondialisation oblige. La région connaît actuellement une vague d’islamisation en profondeur qui touche les comportements et le droit. Si le fond musulman est encore syncrétiste et modéré, il s’insère dans la vague musulmane mondiale d’un discours anti occidental de choc des civilisations.

Au-delà des propos incantatoires d’un islam victimisé par l’occident, l’essentiel des revendications islamistes s’exprime toujours dans le cadre  des frontières d’Etats issus de la décolonisation, quitte à revendiquer une autonomie locale. Cela demeure vrai dans tous les cas de figure, que ce soit une volonté d’islamisation par le haut– création d’un Etat islamique- ou par le bas – changement de comportement par le prêche-.

L’Asie du Sud-est étant une région très hétérogène, il est logique qu’ici l’islam soit multiforme dans ses expressions : le plus souvent libéral, il sert alors de rempart contre les excès, mais aussi parfois combattant, que ce soit dans la logique mondialisée d’al-Qaïda, ou au sein de revendications autonomistes régionales , elles-mêmes fortement liées aux trafics locaux en tous genres.

 

Christian BERNARD


[1] Laurent Metzger,  Stratégie islamiste en Malaisie , 1975-95 http://books.google.fr/books?id=qZ34gCOE0FIC&pg=PA16&lpg=PA16&dq=metzger+islam+indon%C3%A9sie+malaisie&source=bl&ots=78UuVAkcKC&sig=t-dBq1VR_ulbvbCx7jU06OvNXvU&hl=fr&sa=X&ei=4W2xUszeBMWd0QX7rIAY&ved=0CDEQ6AEwAA#v=onepage&q=metzger%20islam%20indon%C3%A9sie%20malaisie&f=false

 

 

 

 

[2]  Mohamed Nawab Bin Mohamed Osman  “Transnational islamism and its impact in Malaysia and Indonesia “ aout 2011. http://www.gloria-center.org/author/mnbmo/

 

 

 

 

[3] Même Mac Do, volonté d’afficher la modernité oblige, se met au hallal.

 

 

 

 

[4] La « race » malaise, chinoise (25% de la population), tamoule est indiquée sur la carte d’identité.

 

 

 

 

[5] Le chaféisme est l’une des 4 écoles juridiques sunnites qui fonde son point de vue sur l’enseignement de l’imâm ach-Châfi’i (820). Ce même courant juridique se retrouve au Brunei, en Thaïlande, en Indonésie, aux Philippines, est fréquent dans la péninsule arabique, en Afrique de l’Est, Djibouti, Egypte. Parmi les particularités on retrouve la pratique de l’excision.

 

 

 

 

[6] Nous retrouvons cette tentation dans bien d’autres pays, en Inde par exemple, il y a une volonté d’identifier l’indianité avec l’hindouisme.

 

 

 

 

[7] Etant donné la diversité ethnique d’origine des musulmans de Singapour, on y rencontre également le rite Hanéfite (les Chinois)  et quelques groupes chiites.

 

 

 

 

[8] Consulter le site Internet de ce Conseil pour en découvrir le fonctionnement, les dernières fatwas.. http://www.muis.gov.sg/cms/index.aspx

 

 

 

 

[9] L’article 13 de la constitution dit expressément que ces autochtones doivent être protégés.

 

 

 

 

[10] http://www.postedeveille.ca/2011/02/singapour-les-musulmans-ne-sintegrent-pas.html

 

 

 

 

[11] http://tousensemblepouravancer.blogspot.fr/2013/11/singapour-un-parti-politique-en-faveur.html

 

 

 

 

[12] En février 2012, les services de sécurité ont déjoué un projet d’attentat contre le ministre israélien de la Défense en visite à Singapour, et s’interrogent sur les liens possibles entre ces terroristes locaux et le Hezbollah libanais.

 

 

 

 

[13] http://www.lepetitjournal.com/singapour/accueil-singapour/actualite/85253-securite-singapour-une-cible-pour-les-terroristes-

 

 

 

 

[14]  Système de la Pancasila (5 principes)

 

 

 

 

[15] Cette mention obligatoire sur la carte d’identité a été récemment levée.Le recensement officiel de 2010 « oublie » le bouddhisme.

 

 

 

 

[16] Imaginez la réaction face à l’annonce du concours de Miss monde dans l’île voisine de Bali !

 

 

 

 

[17] Bouddhistes, chrétiens et animistes sont à peu près à égalité de nombre.

 

 

 

 

[18] Au bout d’un mois  les combats ont tués au moins 166 insurgés ainsi que 23 soldats et 12 civils. 238 insurgés ont été arrêtés.[

 

 

 

 

[19] Le mouvement Abu Sayyaf a vu le jour en 1991, lors d’une scission avec le Front Moro de Libération Nationale (MNLF). Il s’est surtout fait connaître lors de l’affaire des otages de Jolo, qui avait été réglée, à l’époque, grâce à une médiation du colonel Kadhafi en mal de reconnaissance internationale.

 

 

 

 

[20] On parle de 2000 membres dont 200 très actifs.

 

 

 

 

[21] Voir également le conflit de Sabah en février 2013 avec la Malaisie : des Philippins accostent dans la région malaisienne de Sabah. Sous la dictature de Marcos en 68, les Philippines tentent d’annexer Sabah.

 

 

 

 

[22] Dans le nord du pays existe également un autre groupe de musulmans parlant le Thaï qui représente environ 20% des musulmans de Thaïlande.

 

 

 

 

[23] Des membres arrêtés ainsi que les morts des attentats-suicides, sont tous passés par cette école.

 

 

 

 

[24] Souvent emprisonné sous Suharto pour incitation à l’application de la charia et refus de saluer le drapeau indonésien à savoir le refus de reconnaître l’Etat laïque.

 

 

 

 

[25] Ce surnom lui vient du célèbre savant fondamentaliste musulman du  IXe siècle Ahmad ibn Hanbal. Le hanbalisme est l’école la plus conservatrice de l’islam sunnite.

 

 

 

 

[26] Les savants occidentaux parlaient jadis de  « malayo-polynésien », cette expression semble revenir en usage. , ou encore, « austronésien » , expression toujours usitée.

 

 

 

 

[27] Chercheur au CNRS/EHESS : « Asie du Sud-est : les chimères de l'islam radical », Outre-Terre 1/2004 (no 6), p. 109-114.
 

 

 

 

 

[28] On désigne par « monde malais » un ensemble de langues  en apparence proches du sud Thaïlande aux Philippines en passant par la Malaisie et Singapour, mais différentes selon les linguistes actuels. Cependant ces populations se désignent comme malaises.

 

 

 

 

[29] Nom donné par les Espagnols aux musulmans du sud philippin en souvenir des Maures rencontrés jadis en Espagne.

 

 

 

 

[30] In « Figures d’islam après le 11 septembre » Karthala, 2006,315 p., Les espaces mythiques de l’islam radical en Asie du Sud-est  pp .123- 146

 

 

 

 

[31] Dans un rapport publié ce 26 janvier, International Crisis Group (ICG) s’interroge sur les frontières qui séparent en Indonésie les terroristes islamistes des tenants d’un islam radical. Selon l’organisation internationale basée à Bruxelles, ces frontières sont devenues floues au point que des militants de l’islam radical sont passés des opérations coup de poing dont ils étaient coutumiers à des attentats à la bombe ou à l’arme à feu.

 

 

 

 

[32] Java est d’abord animiste, puis adopte l’hindouisme au Ve siècle, 10 siècles plus tard arrive l’islam avec des marchands indiens. Cet islam teinté de mysticisme hindou est syncrétiste. Quelques siècles plus tard, avec la venue de marchands arabes, l’influence de l’orthodoxie du Proche Orient créa une rupture et la création d’un clan musulman puriste, les Santri. Le Président actuel est Abangan.

 

 

 

 

[33] Andrée Feillard et Rémy Madinier, La fin de l'innocence ? L'islam indonésien face à la tentation radicale de 1967 à nos jours.

 

 

 

 

 

Le webmarketing : qu’est ce que c’est et à quoi ca sert ?

 Le webmarketing est utilisé pour faire la promotion de produits et de services sur internet. La publicité en ligne est un des rares secteurs à continuer sa croissance dans un marché publicitaire morose (souvent le premier budget à être réduit en temps de crise).

 Le webmarketing est composé de plusieurs métiers ayant pour but de développer la visibilité et la notoriété des marques sur internet et d’accroître les performances de leurs actions commerciales. Internet étant en constante évolution, ces métiers évoluent aussi très rapidement et s’adaptent aux règles parfois changeantes des principaux acteurs du secteur (Google, Facebook, Apple, etc).

 Il y a en France très peu d’école proposant des formations à ces métiers, les entreprises doivent donc investir pour former les jeunes diplômés qui deviendront – un jour peut-être – des gourous de la communication sur internet et du webmarketing.

Les pré-requis : une bonne offre associée à un axe de communication

Le webmarketing ne fait pas de miracle, il sert à diffuser largement un message qui doit être efficace au départ. Pour qu’un message soit impactant il faut prévoir une offre attractive pour les internautes et/ou (mais le « et » est vivement conseillé) une idée de message remarquable afin d’émerger dans le flux des nombreux messages diffusés sur internet, dans l’espoir de « faire le buzz ». Le planeur stratégique est en charge de repérer les tendances et de sentir les modes afin de proposer des dispositifs dans l’air du temps. Le responsable de la création et le concepteur-rédacteur se chargent ensuite de traduire cette idée en visuels promotionnels et en accroches publicitaires. Un intégrateur se chargera de rendre tout ce matériel publicitaire compatible avec les standards d’internet.

Au départ : le travail sur la notoriété

Le responsable SEO (Search Engine Optimization) a pour mission de référencer le site web sur les moteurs de recherche, en particulier sur Google qui domine nettement ce marché. Le principe est de respecter les règles techniques et marketing définies par le moteur pour augmenter ses chances d’apparaître sur la première page de résultat. Des techniques avancées comme le netlinking, c’est-à-dire le déploiement de liens de redirection vers votre site depuis des sites extérieurs référents, permettent d’améliorer encore votre score auprès de Google et donc votre référencement.

En un mot : dans le monde physique, cela reviendrait à vous faire référencer dans le bottin des pages jaunes et dans un maximum d’annuaires professionnels en lien avec votre activité

Une autre manière de développer sa notoriété et de renforcer son image de marque est d’acheter des bannières publicitaires sur des sites en affinité avec votre cible, ce dont se charge le responsable de l’achat media. Cette technique de médiatisation (connue aussi sous le nom de « display ») se révèle assez chère (plus l’audience du site en question est grande et plus les prix sont élevés), même si les évolutions récentes (les Ad-exchanges) permettent désormais d’acheter certains de ces emplacements aux enchères, donc potentiellement de faire des meilleures affaires sur de beaux supports.

En un mot : dans le monde physique, cela reviendrait à faire des publicités dans un magazine comme « Maison & Jardin » si vous êtes paysagiste

Générer du trafic vers le site

 Le responsable SEA (Search Engine Adevrtising) achète auprès de Google des mots clés en lien avec l’activité du site pour qu’il soit présent – artificiellement – lors des recherches. Cette activité nécessite d’investir dans la durée pour déployer une vraie stratégie d’achat (création d’une structure de compte avec des mots clés classés par catégorie, positionnement sur les mots clés les plus générateurs de trafic pour votre site, etc). En fonction de votre domaine d’activité et de votre univers concurrentiel, cette stratégie nécessitera des budgets plus ou moins importants.

En un mot : dans le monde physique, cela reviendrait à faire un encart publicitaire bien visible dans le bottin des pages jaunes dans la catégorie « Paysagiste » si vous êtes paysagiste

Développer les ventes

 Le responsable de l’affiliation va déployer un programme permettent d’avoir un impact direct sur les ventes. Le principe : vous acceptez de rémunérer des éditeurs en échange des ventes qu’ils vont vous générer. Autant être clair, cela ne fonctionnera que si le contrat est gagnant pour les deux parties. Si l’offre n’intéresse pas les internautes et que vous rémunérez mal ces apporteurs d’affaire, ils ne joueront pas le jeu et arrêteront de diffuser le message. Le responsable doit donc savoir combien il est prêt à payer pour gagner un client et maintenir de bonnes relations avec son réseau d’éditeurs afin qu’ils choisissent son offre plutôt qu’une offre concurrente.

En un mot : dans le monde physique, cela reviendrait à avoir des vendeurs au porte à porte que vous rémunérez en fonction de leur performance commerciale

Fidéliser les clients 

Ce qui coûte cher pour une marque, c’est de gagner de nouveaux clients. Le responsable CRM (Customer Relationship Management) doit donc impérativement mettre en place des actions pour permettre de conserver les clients et de les fidéliser sur la durée la plus longue possible (un client fidélisé coûte 7 fois moins cher). Aussi connu sous le nom de GRC en français (Gestion Relation Client), ces programmes consistent à offrir aux clients des récompenses ou de la reconnaissance afin qu’ils achètent à nouveau et pourquoi pas qu’ils en parlent à leurs connaissances. Un client satisfait en parle à 3 personnes alors qu’un client mécontent en parle à 10 personnes…

En un mot : dans le monde physique, cela reviendrait à proposer une carte de fidélité donnant droit à des avantages 

Faire parler du site

Les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter sont une autre manière de donner de la visibilité à une marque et de propager ses messages. C’est le rôle du community manager qui saura adapter les contenus à ces médias : les internautes ne sont pas sur ces réseaux pour acheter mais pour se divertir, il faut donc leur proposer avant tout du contenu ludique, l’achat n’intervenant que dans un second temps. Cela permet de toucher les connaissances des « fans » actuels de la marque, or ces connaissances ont à priori le même profil que les fans : c’est donc un excellent moyen d’émerger au sein d’une communauté.

En un mot : dans le monde physique, cela reviendrait à faire une « réunion tupperware » : un client de votre marque invite ses ami(e)s à venir découvrir vos produits tout en s’amusant et en passant un bon moment

Analyser les résultats

C’est le gros avantage d’Internet : tout y est mesurable, traçable et quantifiable. Le responsable analytics va donc définir les indicateurs à suivre : le nombre de visiteurs sur le site, le nombre de commandes, etc. et s’assurer que les objectifs sont atteints. Il aura pour mission de détecter rapidement les leviers les plus rémunérateurs et les leviers les moins efficaces afin d’ajuster la stratégie globale. C’est le secret des plus grands sites internet : au fur et à mesure du temps, les indicateurs sont peaufinés dans les moindres détails pour atteindre la performance maximum.

En un mot : dans le monde physique, cela reviendrait à demander à tous les consommateurs qui passent dans votre boutique comment ils vous ont connus, quels sont leurs produits préférés, à quelle fréquence ils achètent, etc. (difficile à imaginer !) 

En conclusion

Sous des aspects technologiques et techniques, le webmarketing dans sa philosophie n’est au final pas si différent du marketing traditionnel : faire connaître sa marque à travers des encarts publicitaires ciblés, générer du trafic dans son point de vente (qui ici est un site internet), convaincre les consommateurs d’acheter et fidéliser votre clientèle à travers des programmes relationnels.

 

Par contre, là où une seule personne pouvait potentiellement gérer toutes ces tâches dans le monde physique, cela devient beaucoup plus complexe sur internet : une combinaison de compétences bien spécifiques et surtout très différentes doit être mise en œuvre afin d’être présent sur toute la chaîne de valeur du webmarketing. Mais avec du temps et de l’expérience, vous pourrez devenir un gourou du webmarketing, capable de maîtriser tous ces métiers ! Soyez patients, documentez-vous, formez-vous et la publicité sur internet n’aura plus de secret pour vous.

 

Antoine RUFF

Directeur Associé

LSFinteractive

Twitter : @antoineruff

Linkedin : www.linkedin.com/antoine.ruff

 

Première remarque. Le nom d’André Bauchant figure bien dans les dictionnaires les plus courants, dans les ouvrages majeurs consacrés aux maîtres de l’art naïf du XXème siècle, au Benezit bien sûr, où sa cote est assez élevée, mais sans plus. Les critiques d’art le tiennent pour un artiste de premier plan. Le célèbre modèle de Maillol, Dina Vierny, dont la fondation gère le musée parisien qui porte le nom du sculpteur, où l’on peut admirer des Bauchant, n’hésite pas à écrire dans la préface d’un beau livre consacré au peintre, paru à Lausanne en 1998 : « Après le douanier Rousseau, des peintres primitifs modernes Bauchant est le plus important. » Mais le grand public, en France du moins, et de nos jours encore, sauf au Japon, ignore plutôt son œuvre, ou la méconnaît, ou la boude.

Seconde remarque préliminaire. L’humoriste Raymond Devos déclara un jour à la télévision : « Voyez-vous, pour être artiste, il n’y a pas besoin de diplôme. Il n’y a pas de brevet. » Cette déclaration est pertinente. On peut être diplômé d’une grande école des Beaux-Arts, y avoir acquis une technique, voire du talent, cela ne suffit pas pour être un artiste. Être artiste cela ne s’obtient pas. Cela ne se décerne pas. On peut donc dire que tout artiste est autodidacte, un terme pourtant dévalorisé, car entendu péjorativement, comme si être le lauréat d’une institution constituait une unique garantie. Par dérision on a appelé les Naïfs les peintres du dimanche. On ne saurait aussi mal penser et, dans un sens, aussi bien dire. Bauchant fut en effet un peintre du dimanche, un peintre dominical. Le dimanche n’est-il pas un jour de fête ?

Les réserves à l’égard des Naïfs ne datent pas d’aujourd’hui.

En 1885, au Salon des Indépendants, eurent lieu les premières cabales. « Nous avons encore dans les oreilles, relate Henri Certigny, les vagues de rires, les sursauts d’indignation et les réactions de rejet que déchaînent les toiles de Henri Rousseau ». Un critique de l’époque, dont on a fort justement oublié le nom, stigmatise, à propos de celui qui fut appelé le douanier par Alfred Jarry « des sujets imbéciles traités sottement, avec de stériles prétentions au grand art, des choses grotesques pour devant de cheminée, toiles cirées et baraques de foire ». Georges Courteline lui-même fit l’acquisition du portrait de Pierre Loti par Rousseau pour l’accrocher, disait-il en amusant la galerie, « dans son musée des horreurs ». Ce déferlement de férocité traduit bien la fracture sociale qui caractérisait la prétendue Belle époque. D’un côté la bourgeoisie, telle que la dénonçait fougueusement Léon Bloy, une bourgeoisie sûre de ses distinctions officielles ; de l’autre une nouvelle frange d’artistes populaires, le plus souvent d’origines et de conditions modestes. La France d’en bas en quelque sorte.

On a expliqué l’apparition de ces artistes du dimanche par un fait nouveau de société : le travail connaît des limites. Il y a une autre vie après le travail.

Cet art est né de la retraite des vieux travailleurs. Apparaît au début du XXème siècle un certain droit au loisir. Les peintres naïfs sont donc de jeunes artistes à un âge avancé. Ils sont autodidactes. Chez ceux-ci nulle théorie mais beaucoup de fraîcheur. Peindre est un loisir simple, qui détend, qui est moins coûteux que la musique. Il n’est pas nécessaire d’étudier le solfège, d’acquérir un instrument. On comprend donc pourquoi des peintres d’avant-garde défendirent et encouragèrent ces nouveaux venus, ces artistes « sans le savoir ». Parce qu’ils accèdent à une vision plus pure de la réalité, bien préférable à l’habileté la plus éprouvée, à la technique la plus sûre, cette accession étant la seule chose qui ne se puisse apprendre. « Je rêve d’un art d’équilibre et de pureté » avouait Matisse. Déjà au XVème siècle l’architecte florentin Alberti (1404-1472) écrivait dans son étonnant ouvrage De pictura « Le miracle de la peinture provient de ce que le peintre a en lui une force divine ». Sous-entendu : qui ne s’apprend pas. En avance sur l’esthétique moderne Alberti modifie moins l’art de peindre que le regard porté sur le tableau. Léonard de Vinci, qui l’admirait, déclarait que la peinture est d’abord une cosa mentale.

Un rapide examen de quelques uns de ces Naïfs montre une similitude entre leur condition sociale et la naissance tardive de leur vocation.

Ferdinand Cheval (1836-1924) est facteur. Il achève son « palais de rêve » en 1906. Il a quarante trois ans. Le douanier Rousseau est employé d’octroi. Il est reconnu comme peintre, non sans déboires, en 1893, à cinquante ans. Louis Vivin (1861-1936) est employé des postes. Il commence à peindre à quarante cinq ans. Séraphine Louis, dite Séraphine de Senlis, née en 1864, est femme de ménage au service du célèbre critique Wilhelm Uhde, qui la fait connaître – comme il fera connaître Bauchant – en 1912. (Un film de Martin Provost, sorti en 2008, avec Yolande Moreau pour interprète, la dévoile au grand public.) Lui aussi domestique, car valet de ferme, le bourguignon Camille Bombois (1883-1970) commence à peindre en 1923. Jules Lefranc, né à Laval, est quincailler, Emile Blondel marin puis agriculteur, Narcisse Belle cuisinier, André Demonchy cheminot à Paris, l’agathois Camille Vidal (1894-1977) maçon… tous les six ont commencé de peindre ou de sculpter à l’âge de la retraite.

Ces artistes « primitifs » sont des transplantés, ou issus du terroir, coupés de leurs vraies racines, ils ont la nostalgie d’une nature menacée par les villes tentaculaires, les débuts de l’industrialisation. Rendus à eux-mêmes, n’ayant pas ou plus à seulement travailler, ils découvrent plaisir de prendre le pinceau ou le ciseau. À leur propos on a écrit qu’ils constituaient un immense réservoir des rêves, et apparemment ils n’en savaient rien. C’est donc à leur déracinement, ou à des événements exceptionnels, qu’ils ont dû paradoxalement leur vocation. Le critique Jacques Pierre précise « Chez tous ces artistes le mécanisme de l’inspiration se déroule d’une manière qui évoque l’automatisme des peintres médiumniques, la toile se peint entre leurs mains comme s’ils étaient de simples intermédiaires ». « La manière naïve des autodidactes, écrit à son tour Ernst Gombrich, engagea certains artistes d’avant-garde à rejeter comme un inutile poids mort toute la complexité des théories, à rapprocher leur idéal de celui de l’homme moyen, à peindre des paysages où chaque détail soit lisible, à choisir des sujets que n’importe qui puisse aimer et comprendre. »

Ces Naïfs eurent d’autres défenseurs.

Dans une lettre de Tahiti, Gauguin écrivit un jour qu’il devait « remonter plus loin que les chevaux du Parthénon, jusqu’au cheval de bois de son enfance ». Cette recherche de simplicité peut s’expliquer. Les artistes nouveaux, même les plus abstraits, les plus éloignés de l’académisme et des artistes officiels, qui sont tous figuratifs, reconnaissent aux Naïfs de n’être pas, justement, eux aussi, des figuratifs. Kandinsky, à leur propos écrit : « C’est l’artiste naïf et sans formation qui maintient en vie cette perception expressive et spontanée même dans les époques les plus matérialistes. L’incertaine maîtrise technique, l’apparente maladresse du dessin permettent non pas d’atteindre à une réalité froide, mais de dévoiler une résonance intérieure, une vérité de l’intériorité ». Le critique français Charles Schaettel précise à son tour : « Le grand public se reconnaît volontiers dans des artistes dont l’activité essentielle n’est pas, justement le métier de peindre, dont les œuvres sont facilement lisibles, sans nécessiter une initiation culturelle préalable ». Ces observations semblent correspondre exactement à la personnalité et au talent d’André Bauchant, ainsi que l’écrivit le célèbre critique d’art anglais Herbert Read : « Il y a chez Bauchant une tentative délibérée de retourner à l’ingénuité, à la simplicité, à la fraîcheur. »

ANDRÉ BAUCHANT  (Château-Renault, 1873 – Montoire, 1958)

"Chasseurs assis et aux aguets dans la forêt".

Un regard sur l’étonnante destinée de ce Tourangeau nous apprend que mobilisé en 1914, puis envoyé en Grèce, il se découvre, à quarante trois ans, soit dans l’exact mitan de son existence, de l’habileté à dessiner. En même temps il s’émerveille devant ces lieux chargés d’histoire et de mythologie qui marqueront une partie de ses toiles à égalité avec son goût pour la nature dû à son métier de jardinier horticulteur. Désœuvré il a le temps de confectionner des cartes postales coloriées qu’il vend à ses camarades lesquels les envoient à leurs familles. Rapatrié en France pour raison de santé il est affecté à Reims où il est reçu premier à un concours de télémétrie, si importante en ce temps de guerre. Il faut dessiner des plans codés, esquisser des croquis panoramiques, élaborer des relevés de terrain. Comme l’a écrit Bertrand Lorquin, conservateur du Musée Maillol, « Le sort des camarades est entre les mains du dessinateur ». Cette disposition pour le dessin fut pour Bauchant une révélation. Il en fit même, plus tard, l’aveu : « Je dessinais les horizons avec la même facilité pour moi que d’écrire une lettre ».

Démobilisé, il retrouve sa Touraine natale mais Alphonsine Bataillon, qu’il a épousée en 1890, a perdu la raison. Peut-être de chagrin de le savoir au front, en danger, si loin… Sa petite entreprise familiale de pépiniériste, naguère prospère, est à présent ruinée. C’est la pauvreté, presque la misère. À quarante cinq ans il reprend son métier à Auzouer, s’installe dans un très modeste logement éloigné du village. On n’entendra pas les cris de la malheureuse, qu’il soigne du mieux qu’il peut, après l’avoir fait sortir de l’hôpital de Tours où elle était internée. C’est alors qu’à son chevalet il se découvre peintre. Le passe-temps du soldat est devenu une passion. Dès qu’il peut il peint, il peint, avec obstination, immergé, isolé dans un milieu champêtre rempli de fleurs, d’arbres et d’oiseaux, qu’il affectionne tant. Il met patiemment au point son art de coloriste.

Il mélange les pigments, qu’il chine un peu partout sur les marchés, à de la colle de poisson et à l’huile de lin, ce qui donne des couleurs pures, éclatantes, mais fragiles. Lorsqu’il se saisit de sa brosse, lorsqu’il a trouvé le ton, il fixe les couleurs et n’y revient plus. Déjà sa peinture se caractérise plus par la teinte qu’il donne aux tons que par l’emploi de couleurs vives. Il transforme leur intensité en matière sèche comme le faisaient les peintres de fresques du Quattrocento. Ses préférées sont le brun Victoria, le brun laqué, le vert anglais, le jaune de chrome, le rouge permanent, le noir d’ivoire et, en grande quantité, le blanc de zinc. Il découvre tout seul les secrets d’atelier, prépare ses toiles qu’il découpe, faute de moyens, dans de vieux draps et avec de la colle de peau les fixe sur des châssis récupérés dans des chantiers de démolition. Il est installé dans une petite pièce fort peu éclairée, sans aucun document devant les yeux. Mais il est doué d’une mémoire visuelle peu commune.

Il se rappelle son séjour méditerranéen de la guerre. Plus tard il confessera : « Je voyais la Grèce, Homère était mon compagnon, l’Olympe, les dieux, je vivais mes rêves de jeunesse, j’étais heureux. » Et d’ajouter : « Sage chrétien je rêvais cependant des dieux de l’Olympe et la mythologie était mon paradis secret ». Mais la Touraine est merveilleuse et le métier de jardinier riche d’enseignement. Autre leçon tirée de l’observation des plantes, Bauchant commençait toujours par le bas. « Une plante ne vit que par sa racine, disait-il, tout est dans la base, si elle est solide votre tableau vivra. Vous faites déjà les personnages en avant et puis par derrière vous ajoutez une tête, là, qui dépasse, un bras, une jambe qui vient entre celles qui sont déjà faites. Si vous commencez par le fond, jamais le premier plan ne viendra. Ah non ! On ne peut pas faire le derrière avant le devant ! »

Il a donc commencé à peindre en 1919. Dès 1921 il présente quelques tableaux au Salon d’Automne. Tout de suite il est remarqué par Amédée Ozenfant et par Le Corbusier, qui sera son unique acheteur pendant sept ans. En 1927 c’est une première reconnaissance publique. Serge de Diaghilev lui commande les décors d’un ballet de Stravinsky, Apollon musagète. Les costumes sont de Coco Chanel, Serge Lifar en est le danseur étoile. La première aura lieu au théâtre Sarah Bernhardt. Désormais il va vivre de son art. Présenté à Jeanne Bucher, célèbre galeriste, en 1928, il expose toute son œuvre pour la première fois à Paris. Il gagne de l’argent, fait construire une maison à Auzouer, il en dessine les plans, il l’entoure d’arbres et de fleurs, ajoute un bassin de nénuphars. Un an plus tard c’est une commande de l’État. Des cartons de tapisserie pour les manufactures de Beauvais et des Gobelins. En 1937 c’est enfin la consécration. Une grande exposition dans la Capitale des « Maîtres populaires de la réalité » connaît un énorme succès. Ses toiles seront exposées à Londres, Amsterdam, New York, Melbourne, São Paulo, Honolulu, Tokyo. Au Japon elles sont encore de nos jours très recherchées. Enfin en 1949 une grande rétrospective lui est consacrée à la Galerie Charpentier. Cette même année, son épouse Alphonsine étant morte depuis trois ans, il épouse Mary Joly, sa cuisinière et dame de compagnie. L’année suivante la Légion d’Honneur lui est décernée pour « cinquante années d’activités artistiques ». Un lycée porte actuellement son nom à Château-Renault.

***

Quels sont les thèmes favoris de Bauchant ?

Bien sûr, des paysages, d’été comme d’hiver, peuplés d’animaux, d’oiseaux, voire de singes qui se confondent avec la luxuriance de la végétation. De nombreux paysages enneigés. D’innombrables bouquets surtout. Les fleurs, les plantes, même en pots ou dans des vases, sont souvent de la même taille voire plus hauts que les personnages. Ces derniers sont très pittoresques tels ce Pécheur et sa fille (1932, Art Museum de Tokyo), ou encore Les braconniers (1930), Les promeneurs du dimanche (1928, Musée Maillol), Chasseurs assis et aux aguets dans la forêt (1927, collec. privée), Le mari jaloux (1923), Les amoureux et les vieillards (1929, Musée Maillol) ou encore ce chef-d’œuvre : Le jardinier, un autoportrait qui se trouve au musée de Zurich. Bauchant peint également des scènes populaires remplies d’une multitude de personnages : Le charlatan tourangeau (1946), Kermesse de Touraine (1955), L’orage (1956).

Plusieurs scènes de la mythologie jalonnent également son œuvre. C’est le cas de Apollon apparaissant aux bergers (1925), L’incendie du temple d’Ephèse (1927), Le grand arbre et les Agronautes (1928), La mort d’Eurydice (1930), Neptune fendant le rocher (1939), etc. D’autres scènes sont liées à l’histoire : Jeanne d’Arc à Domrémy (1923), Olivier de Serres enseignant l’agriculture aux Tourangeaux (1924), La Déclaration de l’indépendance des États-Unis (1925). D’autres font référence à des événements religieux : Le Paradis (1935), Laissez venir à moi les petits enfants (1947), La vierge et les artistes (1948), La tentation de saint Antoine (1947)… Bon nombre se trouvent dans la collection Santagaya de Tokyo. Bauchant s’est livré aussi à la copie du célèbre Jugement de Cambyse (1924) que Gérard David a peint en 1498. Enfin il exécute de nombreux portraits : Autoportrait avec sa première épouse (1918), Portrait de femme (1924), Mon facteur (1925, collec. privée, Londres), Le Corbusier, son épouse et son cousin (1927). On a estimé à deux mille le nombre de ses œuvres… De nombreuses ont appartenu à Dina Vierny qui fut sa fidèle amie.

***

Citons pour conclure ce que lui écrivit, le 31 octobre 1949, Le Corbusier, au terme d’une longue lettre. « Avec votre simplicité, votre finesse, votre ardeur, votre passion farouche pour la peinture vous avez, sans faire ni cour ni biaiserie ni flatterie à qui que ce soit, loin de Paris et hors de Paris conquis votre gloire. Cher ami Bauchant, vous êtes assez fin pour ignorer les sottises de la gloire. C’est la belle leçon que vous donnez à ceux qui se sentent le goût de travailler, vous avez tout fait tout seul. » Tel fut cet artiste dont l’appellation Naïf n’est qu’une désignation peu significative. Lors d’une exposition à Paris, recevant les compliments de Dunoyer de Segonzac, Bauchant lui dit : « Ah ! Vous aussi vous êtes peintre ? » Réminiscence de ce qu’aurait dit Le Corrège à Raphaël ? Malice ? Humour ? Qu’importe. Bauchant est un peintre de très grand talent. On reconnaît tout de suite son style, son originalité, sa grande maîtrise des couleurs. Ce qui ressort, pour conclure, de ce qu’offre le regard porté sur une scène de Bauchant c’est que quiconque la contemple assez longtemps finit par avoir le sentiment d’en faire partie. Comment encore le méconnaître ?

Michel RICHARD

Président de l'Institut Jacques Cartier