L’Asie et plus particulièrement la Chine prennent de jour en jour plus d’importance dans le monde. Nous ressentons la nécessité de comprendre cette civilisation avec qui nous avons des échanges de plus en plus nombreux et variés.

Ma seule prétention dans cet article est d’essayer d’approcher ces fils du ciel qui ont manifestement d’autres façons d’appréhender le monde que celles auxquelles on s’attend habituellement en Europe. Par la comparaison de grands textes religieux, philosophiques, scientifiques et artistiques nous verrons combien les Asiatiques peuvent avoir un autre rapport aux choses que ce qui paraît comme allant de soi aux occidentaux que nous sommes. C’est bien en cela que notre altérité se singularise et nous interroge.

En faisant appel aux grands textes religieux deux visions du monde et du destin de l’homme se font face :

Pour nous Occidentaux d’après la Bible (Genèse I, 9) Dieu dit :  « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre »…

Dieu les bénit et il leur dit : « fructifiez et multipliez vous, remplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout être vivant qui rampe sur la terre »…

Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : « soyez féconds et multipliez –vous, emplissez la terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel : ils sont livrés entre vos mains. »…

Pour les asiatiques la conception du monde et son rapport à l’homme est radicalement différents : Lao-Tseu (IV siécle avJC) dans le Tao-tê-king, 10, 29) délivre le message suivant :

« Elève les êtres, nourris les

Sans chercher à les asservir

Sois un guide et non pas un maître

Voilà la vertu mystérieuse. »

« Quiconque veut s’emparer du monde et s’en servir

Court à l’échec

Le monde est un vase sacré

Qui ne supporte pas qu’on s’en empare et qu’on s’en serve

Qui s’en empare le détruit

Qui s’en sert le perd. »

C’est pourquoi la religion n’a pas joué en Chine le rôle majeur qui fut le sien en occident. En Chine c’est l’éthique confucianiste qui fournit sa base spirituelle à sa civilisation.

Dans le domaine de la pensée les positions sont encore plus tranchées :

Les Occidentaux comme Protagoras (V siècle avJC) affirment : « L’Homme est la mesure de toute chose ». Descartes en 1637 précise « Connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre  comme maîtres et possesseurs de la nature ».

 

Pour les asiatiques le principe d’unicité s’impose évidemment comme le pense Zhuangzi

(IIIsiècle av.JC) : « Tous les êtres et moi sommes un dans l’origine. Tous les êtres sont un tout immense. Celui qui est uni à cette unité jusqu’à avoir perdu le sens de sa personnalité, aucune vicissitude ne peut lui porter atteinte ». Au XI siècle Zhang zai affirme encore : « En agrandissant son esprit, l’homme devient capable de faire corps avec tout ce qui existe ».

Dans le domaine de la science les approches s’opposent :

Selon les philosophes grecs, « la matière était faite de « briques » élémentaires, les atomes, purement passifs et inertes », mus par quelque force extérieure à laquelle ils attribuaient une origine spirituelle. Cette image, fondement de la pensée occidentale a donné naissance au dualisme, qui oppose l’esprit à la matière, l’âme au corps, le moi au monde.

Selon cette division cartésienne, les scientifiques occidentaux ont traité la matière comme une chose inerte, regardé le monde matériel comme une multitude d’objets divers, assemblés en une gigantesque machine. Cette vue mécaniste du monde décrite par Newton a dominé toute la pensée occidentale.

A l’opposé, le monde des Orientaux est de nature organique. Toutes choses, tous phénomènes sont interdépendants et ne sont que des aspects différents, ou manifestations, d’une seule et ultime réalité. Diviser le monde en objets séparés, percevoir l’individu comme un ego isolé est une illusion. Pour les orientaux chaque objet a une réalité fluide, en perpétuel changement…Le cosmos est une réalité indissociable, éternellement mouvante, vivante, à la fois spirituelle et matérielle.

Dans le domaine des arts les regards et les objectifs une fois de plus divergent radicalement :

Pour les occidentaux comme l’explique René Huyghe dans « sens et destin de l’art, 1967 »,  « L’art occidental est né à la renaissance, en Italie. La Renaissance poursuit tout naturellement le Beau dans sa forme, selon la tradition plastique jamais complètement rompue depuis l’Antiquité, et dans la forme humaine, puisque désormais la fin des activités ne réside plus exclusivement en Dieu, comme au Moyen Age, mais de plus en plus en l’homme, qu’enivrent ses pouvoirs sans cesse multipliés ».

« Comme dans la civilisation antique, l’homme prend place au centre de la création, elle lui apparaît intelligible, faite à sa mesure, docile à ses volontés. Il se sent impatient d’exercer et d’étendre le pouvoir sans limites de sa pensée sur les choses. L’art est un de ses moyens de maîtrise : il capte les apparences, mais il fait plus : il les plie aux règles de notre pensée ».

L’art oriental suit des codes bien particuliers que Roger Garaudy analyse dans « Pour un dialogue des civilisations, 1977 » de la façon suivante : « Dans la peinture asiatique et plus particulièrement de l’époque Song, l’homme n’apparaît qu’en silhouette minuscule…. Au contraire  de l’art occidental, l’homme n’est  ni la fin dernière ni le centre du monde, il n’apparaît que comme un fétu infime perdu dans la houle des montagnes. La nature n’est pas comme en Occident le chantier de notre action ; ce n’est pas une matière inerte  dont nous cherchons à nous rendre maîtres. L’univers forme un tout animé d’un même mouvement de vie, englobant aussi bien la rivière que les sommets des montagnes, l’arbre que les rochers, les nuages que l’oiseau…. Et l’homme n’est qu’un moment de ce cycle éternel ».

L’artiste vit à l’unisson de l’âme cosmique. Dans ses instants d’illumination, de résonance de son corps et de son âme, il communique cette vie à ce qu’il façonne. Il a saisi, au-delà des aspects immédiats du monde, le courant de force cosmique qui l’ani

Dans la pensée militaire on aperçoit là encore de grandes différences :

Pour Clausewitz l’occidental la confrontation ne vise rien d’autre  « que la destruction des forces de l’adversaire ».

Les traités de stratégie chinois (traité de l’efficacité Paris, Grasset) recommande exactement l’inverse, « de façon générale, le meilleur procédé, à la guerre, est de conserver intact le pays de l’ennemi, le détruire n’est qu’un pis-aller ».

Au total, si altérité à un sens, il le prend avec relief dans la comparaison entre notre monde occidental et le monde oriental.

J’ai ouvert quelques pistes, il y en a bien d’autres… à vos plumes !

 

Eric PIELBERG,

agrégé d'histoire, membre de l'Institut Jacques Cartier, co-auteur de livres sur l'Asie avec Claude CHANEL