On a longtemps cru que Brésil était un nom indigène — peut être celui d’un dieu autochtone — qui aurait servi à baptiser le pays. Ce mot aurait, à son tour, désigné un arbre, qu’on y trouvait en abondance, le “bois brésil”, qui fournissait autrefois une teinture rouge pour les tissus. Toutes choses que l’Académie française confirme dans la première édition de son célèbre Dictionnaire (1694), quand elle dit que c’est un « bois rouge ainsi nommé parce qu’il vient du Brésil ».

Au siècle suivant (4e édition, 1762), la docte assemblée se corrige en inversant les termes : il s’agit désormais d’un arbre « qui a donné son nom à la Province du Brésil, parce qu’il y en croît beaucoup. ». Puis elle semble effrayée par son audace et nuance, sans s’engager pour aucune solution, en disant que ce bois « a le même nom que la Province du Brésil » (5e édition, 1798). Enfin de la 6e  (1832-1835) à la 8e  édition (et dernière complète, 1932-1935), elle avance timidement qu’il « paraît avoir donné son nom au pays du Brésil, d’où l’on en tire beaucoup ». Les hésitations de l’Académie sont, de fait, bien représentatives de la majorité des textes anciens et modernes : par exemple, un ouvrage aussi solidement documenté que le Dictionnaire universel de Commerce de Savary des Brûlons affirme encore en 1741 que ce bois est « ainsi nommé, à cause qu’il est d’abord venu du Bresil ».

Pourtant les choses sont simples et claires : on sait, de façon certaine, que ce bois était connu sous ce nom en Europe bien avant la découverte du Brésil : c’est donc forcément l’arbre qui a donné son nom au pays et non le contraire. Jusqu’aux Grandes Découvertes, il était importé d'Orient (principalement de la côte de Malabar en Inde et d’Indochine), en particulier par les marchands vénitiens, et le mot qui le désignait apparaît pour la première fois en français dans un poème de Chrétien de Troyes daté de 1175. Cet arbre, Caesalpinia echinata, est grand, épineux et possède une écorce épaisse et un bois rouge qui lui donne son nom, parce qu'on en tire une teinture rouge comme la "braise"… ou "breze", selon la graphie médiévale attestée. Les textes postérieurs montrent d’ailleurs une orthographe fluctuante : “brézis”, “brassily”, “bracil”, “braxillis” ou “bresilium”. Notons qu’il est également très tôt enregistré en espagnol (“brasil”, XIIIe s.) et en anglais  (“brazil”, XIVe s.).

Jean de Léry, qui a voyagé au Brésil au milieu du XVIe siècle dit de lui : « Cet arbre donc, que les sauvages appellent araboutan — en fait ibirapitanga, ce qui signifie “arbre rouge” en tupi-guarani — croît ordinairement aussi haut et branchu que les chênes dans les forêts de nos pays, et on en trouve de si gros que trois hommes n'en sauraient embrasser le pied.» Et pour montrer la qualité de la teinture qu'on en tire, il raconte, dans son Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil (1557) : « un jour un de notre compagnie voulut se mêler de blanchir nos chemises et il mit (sans se douter de rien) des cendres de brésil dans la lessive : au lieu de les rendre blanches, il les fit si rouges que, si bien qu'on les aient lavées et savonnées après, il n'y eut pas moyen de leur faire perdre cette teinture. ».

Cette époque vit les Européens s’implanter au Brésil, principalement les Portugais, mais aussi les Hollandais dans le région de Pernambouc, et les Français dans celle de Rio. Tous faisaient exploiter cet arbre par les indigènes qui en brûlaient le pied pour l’abattre, car son bois est très dur : il a une densité double de celle du chêne. Les malheureux étaient le plus souvent payés en haches et couteaux, ce qui permettait alors de leur faire dépouiller le tronc de son écorce, puis de le découper en billes courtes d’environ un mètre cinquante, afin d'en faciliter le transport.

Pour un usage tinctorial, ce bois devait être râpé, puis avec la sciure on faisait une décoction qui servait de base à une teinture rouge pour les tissus. La Hollande — où l'industrie textile s’était très tôt bien développée — en importait en contrebande et le faisait râper par les pensionnaires (pauvres et marginaux) de la maison de correction pour hommes d'Amsterdam, fondée en 1596, qui s'appelle depuis lors la Rasphuis (“Maison du Râpage”) et que l’on peut toujours voir.

On trouvait cet arbre en abondance dans la forêt littorale (Mata Atlântica), le long de la côte nord-est du Brésil, de Rio de Janeiro à Recife ; c’est pourquoi il était également connu sous le nom de pernambouc ou arbre de Pernambouc (ancien nom de la ville de Recife)… et même de Fernambouc, cette forme fautive étant autrefois extrêmement courante.

L'économie européenne du XVIe siècle ayant une croissance forte et rapide, la demande en produits exotiques connut un essor parallèle. Jusque-là, le prélèvement dans ces forêts avait été très restreint, car les Tupinamba, installés là depuis le IVe ou le Ve siècle de notre ère, ne se servaient qu’à peine de cet arbre : un peu pour la teinture (plumes, vêtements) et pour fabriquer des arcs. C’est surtout à partir de la seconde moitié du siècle que Portugais, Français et Hollandais en profitèrent pour venir s’approvisionner directement : tout changea alors brusquement et des spécialistes ont pu calculer qu’au cours de ce seul premier siècle de présence, les Européens ont emporté dans l’Ancien Monde une moyenne annuelle de 8 000 tonnes de ce bois, abattant près de 2 000 000 de sujets, soit une moyenne de 20 000 arbres par an et plus de 50 par jour !

A partir de 1570, le Portugal prit enfin en mains le destin de sa colonie ; les esclaves commencèrent à arriver d’Afrique et le Brésil se lança dans la culture de la canne à sucre. Profitant, elle aussi, de cette main d’œuvre plus robuste que les autochtones et des nouveaux moyens de transport (chevaux et charrettes), l’exploitation du bois brésil s’accrut fortement ; de façon si excessive même qu’elle conduisit à la disparition quasi complète de cette espèce et à son remplacement, sur les terres ainsi dégagées, par la canne. Depuis quelques années (2007) cet arbre est d’ailleurs classé parmi les espèces menacées. Il est maintenant essentiellement utilisé, en raison de sa dureté, pour fabriquer des archets de violon (et ce, depuis qu’en 1775 l’archetier français François-Xavier Tourte eut le premier l’idée de l’utiliser).

Mais revenons, pour terminer, à notre point de départ : le nom du Brésil. Lorsque, le 22 avril 1500 (fête de l’Invention de la Croix), le Portugais Pedro Álvares Cabral trouva, par hasard, ce pays, il crut avoir à faire à une île et lui donna le nom d’Ilha da Vera Cruz, “Île de la Vraie Croix”. Puis, de mai 1501 à septembre 1502 eut lieu la première véritable expédition d’exploration ; elle découvrit la luxuriance de la nature brésilienne et ses participants surnommèrent cette région Terra dos Papagaios, “Pays des Perroquets” ; notons que la seule vraie richesse économique qui frappa alors leur attention fut le bois brésil. En 1503, on revint (presque) au point de départ avec l’appellation Terra da Santa Cruz, “Pays de la Sainte Croix”. Déjà cette troisième expédition avait signé un contrat avec des marchands de Lisbonne qui voulaient qu’elle rapportât du bois brésil ; il n’est donc pas surprenant qu’en 1505 des documents nous montrent que le nom choisi jusque-là est désormais accompagné d’un qualificatif, qui allait lui rester : Terra da Santa Cruz do Brasil, “Pays de la Sainte Croix du Brésil”, en hommage au bois brésil, cette première richesse que la colonie offrait à sa métropole. Enfin, en 1512, le mot “Brésil” apparaissait seul sur une carte pour désigner ce territoire, pour lequel les autorités portugaises adoptèrent officiellement ce nom en 1527.

Le pays arborait désormais fièrement ce qui faisait alors sa richesse et sa singularité… provisoire, puisqu’elle allait assez rapidement être supplantée par d’autres dans les siècles qui suivirent : le sucre, puis le cacao, puis le café, etc. Mais cette première richesse naturelle offerte à l’Europe allait si intimement apposer sa marque sur cette terre que les deux finirent par se confondre à jamais : dès le début, le Brésil fut le pays des arbres.

Espérons simplement que les grandes forêts qui le couvrent encore aujourd’hui, comme l’Amazonie et le Mato Grosso (qui veut dire “Grande Forêt”), ne connaîtront pas le triste sort du bois brésil… Toute notre planète en serait affectée.

Jean-Pierre CLEMENT

 

         La laïcité est souvent présentée comme l'exception française incomprise des pays étrangers. D'ailleurs, le tout nouveau Observatoire de la laïcité n'affirme t-il pas dans les intentions d'actions affichées : Faire des propositions pour mieux expliquer à l’étranger ce qu’est la laïcité en France, ses fondements et son application.Si la laïcité est bien une passion française, la réalité laïque n'est peut-être pas si absente qu'on ne le dit dans la diversité des autres situations nationales.

 Plutôt que de parler de laïcité, qui est un terme inventé par la France[1], pour désigner les modalités de gestion du religieux selon deux grands principes : la liberté de conscience et le principe de séparation Etat/Eglises, parlons pour les autres pays, de mode de régulation du religieux. Qu’en est-il de la laïcité hors de France ? 

1-      Dans l’Union européenne c’est une situation de grande diversité qui prévaut quant à cette régulation.

L’entrée dans la modernité[2] ne s’est pas opérée de la même manière pour les différents Etats, et donc, selon leur histoire propre, selon le processus de mise en  place d’un Etat moderne, soit en phase, soit en lutte contre une religion dominante, selon le récit d’une construction identitaire nationale, le rapport concret Etat/religions est extrêmement différent. Le passage  en revue de toutes les situations nationales étant bien entendu hors de question, nous esquisserons ici une typologie selon deux grands types de régimes[3].

·        Le régime de confessionnalité (dans le nord-ouest plutôt protestant, mais aussi au sud-est orthodoxe)

Ce qui prime ici c’est l’idée de liberté religieuse, de libération. Ces Etats, à grande majorité protestante, n’ont jamais connu d’opposition frontale avec telle ou telle Eglise, aussi, non seulement une séparation ne se justifie pas, mais au contraire, une compénétration est recherchée.

Le deuxième principe est celui de hiérarchisation : une ou deux religions se distinguent des autres, elles sont « dominantes », ou « officielles », ou encore « nationales », cela assorti de prérogatives et de responsabilités particulières.

Les raisons sont avant tout historiques. L’Etat dans sa quête de souveraineté n’a jamais rencontré d’opposition religieuse, la religion dominante est perçue comme le ciment de l’unité nationale [Dans l’Irlande catholique, même si l’Etat est neutre, récemment d’ailleurs, la société est fortement imprégnée de catholicisme, il y a peu de sécularisation, le blasphème est puni].

Le meilleur exemple est celui du Danemark où l’Eglise évangélique luthérienne est l’Eglise du peuple danois (à 80%). Le clergé est fonctionnaire, l’Eglise reçoit une part de l’impôt, gère l’état civil comme un service public. Il y a bien reconnaissance de la liberté de conscience (11 autres cultes sont reconnus), mais pas de séparation.

Au sud-est, en Grèce, l’Eglise orthodoxe autocéphale a un statut de religion d’Etat, la constitution lui reconnaît une « position dominante » essentielle à l’identité nationale. Le clergé est fonctionnaire, des prières obligatoires sont dites à l’armée comme à l’école. La Grèce assure néanmoins la liberté de religion.

·        Le régime de séparation (plutôt au sud en culture catholique)

Dans des contextes historiques différents où souvent la religion fut, à un moment donné de l’histoire, plutôt un motif de déchirure nationale[4]. Cela s’est traduit par la mise en place de deux principes : de séparation, et d’égalité confessionnelle. Schématiquement, Philippe Portier distingue deux espaces selon le degré d’application de ces deux principes.

– Une zone intermédiaire entre le nord et le sud, dont l’Allemagne est le meilleur représentant, avec une séparation souple tendant vers une certaine coopération :

symbolique (dans la constitution allemande de 1949 on lit « le peuple allemand responsable devant Dieu et devant les hommes) C’est une « séparation coopérative »

financière : les Eglises reçoivent 10% de l’impôt sur le revenu

reconnaissance politique : les Eglises participent à la réflexion, (niveaux Lander et fédéral) sur des thèmes sociétaux : jeunesse, éducation.., elles exercent une grande influence, sont bien intégrées dans la vie publique.

– Au sud, une séparation assez stricte, à un moment donné de l’histoire donne une situation diamétralement opposée : pas de référence à Dieu, pas de reconnaissance  financière (en France les tribunaux administratifs de première instance sont souvent stricts sur ce sujet), réticence à une expression religieuse et une influence  dans l’espace publique.

Le tableau ne serait pas exact si l’on en restait à cette situation statique, des mouvements se font jour vers une certaine harmonisation, vers une certaine convergence dans l’Union.

·        L’évolution des contextes entraîne inéluctablement une évolution des modes de régulations, des pratiques.

Trois dynamiques sont à l’œuvre,

–         D’ordre religieux (les bouleversements des comportements : chute d’audience des Eglises établies, modes individuels du croire, essor des sans religion, pluralisme avec l’arrivée de l’islam, tout cela bouscule les identités et pose problème aux pays de confessionnalité, construits sur une conception d’homogénéité religieuse).

–         D’ordre politique. Le politique globalement est en crise, il n’a plus les moyens de son auto-perpétuation, il doit s’adresser à la société civile, et entre autres, s’ouvrir aux religions, comme facteur de sagesse et d’aide à la régulation sociale, d’où l’affirmation de la reconnaissance sociale des religions, comme dans le cas français.

–         Si l’Europe est incompétente en matière de gestion des cultes, elle ne cesse d‘inventer des normes, des pratiques de gouvernance, qui représentent pour les Etats membres, des injonctions, ou provoquent un légitime souci de mimétisme.

·        Ces différents facteurs contribuent à transformer les droits nationaux.

Les régimes de confessionnalité évoluent vers une déconfessionnalisation : la Suède en 2002 a opté pour le régime de séparation, d’autres pays s’interrogent. Les systèmes d’homogénéité sont remis en cause par le pluralisme de fait.

Les régimes de séparation évoluent vers une laïcité de dialogue et de reconnaissance. La France est dans ce cas. Même les politiques mémorielles évoluent : jusqu’en 1946, seule existait la sacralité du politique issu de 89, depuis, les racines chrétiennes refont surface, avec de Gaulle, avec Mitterrand (l’image du village avec son clocher)..

Il semblerait que nous allions, à petit pas, vers une certaine convergence européenne caractérisée par trois grands principes :

– De reconnaissance par des pays marqués par la diversité

– D’égalité des conditions (contre le principe de hiérarchisation)

– Le principe de sécurité (de « cohésion » disent les textes européens). Il s’agit pour l’Union de faire droit à la diversité sans remettre en cause les ordres constitutionnels issus des Droits de l’Homme.

2- Aux Etats-Unis : omniprésence du religieux ou laïcité ?

Les Français très fiers de leur laïcité peinent à comprendre le système américain où entrent en contradiction, du moins apparente, la laïcité officielle de l’Etat d’un côté, et de l’autre, l’omniprésence de Dieu dans les discours officiels, notamment du Président, quel qu’il soit.

·        Le cadre juridique est bien celui d’un Etat laïque. C’est ce qu’expriment :

–         l’article 1 du premier amendement de la constitution : « Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour la réparation des torts dont il a à se plaindre ».

–         et l’article VI, 3 de la constitution de 1787 : « Les sénateurs et représentants susmentionnés, les membres des diverses législatures des États et tous les fonctionnaires exécutifs et judiciaires, tant des États-Unis que des divers États, seront tenus par serment ou affirmation de défendre la présente Constitution ; mais aucune profession de foi religieuse ne sera exigée comme condition d'aptitude aux fonctions ou charges publiques sous l'autorité des États-Unis ».

 Les principes de séparation et de liberté religieuse sont ainsi  nettement posés. Ces principes sont rappelés par le catholique Kennedy lors de sa campagne électorale au Texas: « Je crois en une Amérique où la séparation de l’Eglise et de l’Etat est absolue ». Les pères fondateurs parlent eux de « mur de séparation » entre les Etats et les Eglises. Contrairement aux idées reçues, l’Etat américain applique avec plus de rigueur le principe de séparation que l’Etat français à tendance interventionniste : N’est-ce pas l’Etat français qui a permis par ses interventions répétées la création du CFCM ?

·        Or, chacun le constate, outre une offre religieuse extrêmement diversifiée[5], les discours officiels sont émaillés de références religieuses, l’année est scandée par des manifestations religieuses officielles, la vie quotidienne toute entière est imprégnée de religieux, jusqu’au billet vert qui porte la devise « in God we trust [6]», ce qui peut se traduire par, « Nous mettons notre confiance en Dieu ». Les principales manifestations de ce religieux officiel sont le National Day of prayer, le Memorial Day,[7] le Thanksgiving Day, le serment d’allégeance au drapeau tous les matins à l’école, et le serment d’investiture présidentielle tous les quatre ans.

·        Que signifient ces nombreuses références à Dieu ? Le Dieu créateur de l’univers de la Déclaration d’indépendance, l’Etre Suprême de la Déclaration des Droits de 1776, qui est-il ? C’est un Dieu abstrait, celui de l’ordre, de la vocation morale de la nation américaine, c’est le Dieu a-confessionnel de la Religion Civile. Celle-ci vise à unir le peuple (divisé par ses origines, par ses appartenances à une multitude d’Eglises). Cette religion civile, chère à Rousseau, a son calendrier (le National Day of prayer, le Memorial Day, le Thanksgiving Day), son grand prêtre – le Président lui-même. La Nation américaine est soumise à Dieu, un Dieu de conception « déiste », source des droits inaliénables des individus. La liberté vient de Dieu, mais c’est le peuple qui est souverain, à qui il revient de mettre en place les institutions qui garantissent ces droits. Le pouvoir politique ne vient pas de Dieu, mais du consentement des gouvernés.

·        France et Etats-Unis ont bien deux cultures laïques différentes : « La France se vit laïque alors que l’Etat ne cesse d’intervenir dans le domaine des cultes, quand les Etats-Unis se vivent religieux alors que l’Etat y reste neutre »[8].

Aux Etats-Unis, les Eglises et l’Etat sont séparés, le religieux et le politique ne les sont pas.

3-La laïcité peut-elle exister dans un pays musulman ? L’exemple de la Turquie

Il est vain d’ausculter les théologies des religions pour savoir si elles sont ou non compatibles avec la démocratie, avec la laïcité. Aujourd’hui avec l’islam, comme hier avec le catholicisme,  il est vain de s’interroger sur leur degré de compatibilité. La décision du ralliement des catholiques français à la République résulta d’une décision politique (le fameux toast d’Alger du cardinal Lavigerie, en accord avec le pape Léon XIII en 1890).[9]

La démocratie comme la laïcité (sans que cela soit impérativement la même démarche qu’en France) sont possibles en terre d’islam, il faut cesser cette approche essentialiste de la religion qui affirme trop rapidement la confusion entre le politique et le religieux, ce qui fait le jeu des fondamentalistes. Nul ne peut prévoir l’évolution à échéance de quelques années dans les pays du « printemps arabe », par contre, l’exemple turc, proche de l’occident, est intéressant à analyser.

·        Les origines de la laïcité turque, outre une tentative lancée par « les jeunes Turcs » en 1908, sont à chercher dans l’action volontariste de Mustafa Kemal après la défaite et l’implosion de l’Empire Ottoman en 1918. Se moderniser à cette époque signifie s’européaniser, accéder à la modernité de l’Etat par l’instauration d’une République (en 1923 suite à l’abolition du califat en 22), par la mise en place d’un Code civil (24-26) sur le modèle français. Les changements sont progressifs mais bouleversent totalement les habitudes turques. Ce n’est qu’en 1937 que la laïcité[10] est véritablement introduite dans la constitution de cette première République (1924). Mustafa Kemal  en adoptant les valeurs des vainqueurs de 1918 évite à la Turquie le sort des pays arabes colonisés.

·        Cependant, les caractéristiques de cette laïcité turque sont différentes de la laïcité française. Ce n’est pas un régime de séparation, la sacralisation de l’Etat kémaliste va de pair avec une étatisation du sacré. Elle s’inscrit dans le cadre d’un régime autoritaire peu soucieux de libertés individuelles. La Turquie, pays très nationaliste,  conçoit la religion (seulement le sunnisme) comme facteur organisateur de la société. La religion, reléguée dans la sphère privée, est absente de la sphère publique, mais fortement encadrée par l’Etat, elle exprime l’identité nationale.

France (1905)

Turquie (1937)

Séparation, esprit libéral

Contrôle de la religion, conception autoritaire

Clergé non rémunéré, libre

Le clergé est contrôlé : les 72 000 imams sont des fonctionnaires

Liberté de croyances : l’Etat ne s’occupe pas des croyances

La Présidence des Affaires Religieuses – une très grosse administration- contrôle tout, écrit les prêches hebdomadaires

Le pluralisme est accepté

On vise ainsi l’unité de la nation turque. L’arabe est à nouveau autorisé pour les prières.

Principe d’égalité des cultes

Seul le sunnisme est accepté, les traditions populaires sont écartées. Les ¾ sont sunnites, l’autre ¼ est alevi.

·        Evolution de la laïcité en Turquie. Cette laïcité, imposée et maintes fois réimposée par la force, ne résulte pas d’une sécularisation de la société. Aussi devine t-on une constante tentation d’un retour au religieux dans les couches populaires. La junte militaire qui prend le pouvoir en 1980 favorise l’émergence des islamistes contre ce qu’elle estime être un risque d’essor d’idées de gauche. La constitution de 1982 qui en découle rend obligatoire l’enseignement coranique à l’école. En 1986, une loi sur le blasphème est votée, l’armée renforce ainsi l’islam dans le pays tout en se proclamant la garante de l’héritage laïque, surtout, il est vrai, à partir des premières victoires électorales islamistes en 1994-95.

Là comme ailleurs, se pose la question du voile islamique. Ce dernier est interdit à l’université et dans les cérémonies officielles. Tout est en train de changer avec l’arrivée au pouvoir du parti islamiste AKP en 2002. Les islamistes « modérés » au pouvoir sont accusés régulièrement de vouloir islamiser le pays et de s’éloigner de la laïcité du père fondateur de la nation. L’héritage kémaliste va-t-il être détruit ? De nombreux indices semblent confirmer ces intentions : présence de femmes de ministres voilées lors de cérémonies officielles, introduction de questions religieuses aux examens d’entrée aux écoles, souhait exprimé d’avoir une « jeunesse turque religieuse », souhait de supprimer les références à la laïcité et à Mustafa Kemal, fortes purges menées auprès des cadres supérieurs de l’armée garante traditionnelle de la laïcité, menaces sur les minorités alévie et juive…. Tous ces faits poussent régulièrement les pro-laïques  à manifester dans la rue.

A l’heure où le régime turc pourrait servir, partiellement du moins, de modèle aux Etats arabes issus du « printemps » de 2012, où les islamistes turcs longtemps pro-Union Européenne, pourraient, par dépit, face au refus qui leur est  rétorqué, regarder ailleurs, il est légitime de s’interroger sur l’avenir de cette laïcité, certes particulière, mais assez unique dans le monde musulman.

Conclusion

La laïcité, au sens large, est globalement un acquis propre aux démocraties stabilisées comme celles de l’occident. On l’aura compris, il ne faut pas identifier la laïcité au seul régime français de régulation du religieux, conçu comme le modèle idéal comparativement aux autres qui seraient attardés ! Et qui par ailleurs, n’aiment pas recevoir de leçons de la part des Français. En raisonnant ainsi, il est possible d’affirmer que les pays occidentaux et notamment de l’UE sont laïques, et cela, aussi bien au niveau des individus libérés de la tutelle des religions dans leur vie quotidienne (c’est la sécularisation), qu’au niveau institutionnel (laïcité) où le politique est autonome de tout pouvoir religieux, sa légitimité étant liée à la démocratie. Cela se vérifie même en situation de régime des cultes reconnus, comme au Danemark ; Si l’Eglise luthérienne est toujours l’Eglise de la nation, la société danoise est l’une des plus sécularisées d’Europe. « Il y a autant de régimes laïques que de situations nationales » rappelle le grand spécialiste de la question, Emile Poulat.[11]

« Au-delà de la diversité des relations Eglises-Etat… l’Europe partage ce que l’on peut appeler une laïcité culturelle, respectant  les quatre grandes caractéristiques suivantes :

–         la neutralité confessionnelle de l’Etat et de la puissance publique (autonomie)

–         la liberté religieuse et liberté de non-religion

–         l’autonomie de la conscience individuelle

–         le libre examen et le débat contradictoire »[12]

Après avoir décentré notre regard avec cette prise  en compte de la diversité des modes de régulation du religieux, que pouvons-nous dire actuellement de la spécificité française ?

Dès l’origine, le mode français de régulation du religieux se singularise  d’abord par un caractère plus conflictuel, fortement idéologisé par imprégnation de regards philosophiques plus critiques à l’égard du religieux (Libre pensée, franc-maçonneries, rationalismes..), mais également par l’affirmation d’un Etat républicain émancipateur des individus à l’encontre de toutes tendances particularisantes, hier les langues régionales par exemple, mais bien entendu, les religions, qui différencient, voire communautarisent. Dans la tradition de Jules Ferry, reprise par le ministre de l’Education Nationale en 2013, il revient à cet Etat émancipateur d’exercer une « certaine direction des intelligences ». Si ces tendances lourdes refont régulièrement  surface lors des moments de crispations, le régime français est tout de même entré dans une phase d’apaisement comparativement aux tensions vécues début XXe siècle. Que l’écume des jours constituée par telle ou telle affaire de voile, ne vienne pas nous masquer les caractéristiques actuelles d’une laïcité d’acceptation et de reconnaissance.

 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 


[1] Néologisme créé par Ferdinand Buisson ou par le Littré ?

 

 

 

[2] Fin XVIIIe, début XIXe siècles

 

 

 

[3] Nous utilisons ici la typologie exposée par Philippe Portier lors d’un colloque au Campus Condorcet. 23/06/2011

 

 

 

[4] Unamuno en Espagne disait « ici tout le peuple est derrière le curé, une moitié avec une croix, l’autre moitié avec un bâton ».

 

 

 

[5] Ne pas oublier que c’est ce pluralisme religieux qui historiquement a fondé la liberté américaine. 95% des Américains croient en Dieu, 40% pratiquent régulièrement.

 

 

 

[6] Une grande part du renforcement du religieux dans le paradigme officiel des Etats-Unis, est due au président Eisenhower au début des années 50, en pleine guerre froide. Il remplace la devise nationale « E pluribus Unum » par « In God we trust » qui désormais figure sur les billets. C’est également lui qui introduit « under God » dans le serment quotidien au drapeau.

 

 

 

[7] Le dernier lundi de mai en souvenir des morts  des guerres.

 

 

 

[8] Erwan Le Noan, avocat, enseignant à Sciences Po (blog toujourspluslibre.com)

 

 

 

[9] Olivier Roy, La laïcité face à l’islam, Pluriel Hachette, 172 p., 2006, p.70

Mohamed-Chérif Ferjani, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 353p. 2005.

 

 

 

[10] Le mot laiklik vient directement du français laïcité.

 

 

 

[11] Emile Poulat, Liberté, laïcité, Cerf-Cujas, 1988

 

 

 

[12] Jean-Paul Willaime, les religions dans l’espace public européen, in La laïcité, mémoire et exigences du présent, Doc française , « problèmes politiques et sociaux », n° 917, oct. 2005, p. 91

Du même auteur Conférence européenne, Saint-Marin, 23-24 avril 2007

La dimension religieuse du dialogue interculturel : quel dialogue entre le Conseil de l’Europe, les communautés religieuses et la société civile ? http://www.coe.int/t/dg4/intercultural/Source/Willaime_FR.doc

 

 

 

 

Plus d’un siècle après la loi de séparation de 1905, la laïcité est considérée par la grande majorité des Français comme l’une des valeurs (ou principes?) clefs de la République. En un siècle, elle est passée de la seule inscription juridique à une présence constitutionnelle avec les IVe et Ve Républiques, et, fait encore plus marquant, cette laïcité française est désormais fortement installée dans les mentalités, dans la culture.

Si le temps n’est plus où la République craignait la concurrence de l’Eglise catholique dans le domaine public, un nouveau paysage religieux, impossible à prévoir en 1905, ne vient peut-être pas mettre la laïcité en péril[1] comme certains le prétendent, mais du moins, sérieusement la questionner. Qu'en-est-il précisemment ?

 

I-                   Une laïcité apaisée

1-      Une laïcité culturellement acceptée

Toute construction humaine, culturelle, est appelée à connaître des évolutions, c’est le cas de la laïcité française, conçue système politico-juridique, mais aussi des Eglises, et notamment de l’Eglise catholique, qui, après s’être opposée vigoureusement à la loi de 1905, se sent de nos jours très à l’aise dans ce cadre de séparation. La liberté de culte est appréciée, personne ne dicte la conduite à tenir, le clergé est libre de toute intervention de l’Etat, personne de l’extérieur ne vient contrôler les sermons. Début XXe siècle le souci d’autonomie était du côté du politique soucieux d’installer sa légitimité, de nos jours, sa suréminence sur la société civile étant acquise, c’est au tour de l’Eglise catholique de savourer l’autonomie ainsi obtenue. Cette Eglise catholique, contrairement à son attitude du XIXe siècle, ne cherche plus à imposer ses vues politiques, elle admet le pluralisme politique des croyants [voir le texte de 1972 émanant des évêques de France intitulé : Pour une pratique chrétienne de la politique]

.

Depuis de nombreuses années maintenant, nous assistons à la fin des imaginaires qui ont nourri la querelle des deux France. Ce constat de paix est nettement affirmé dans un document de 1996,  Lettre aux catholiques de France, proposer la foi dans la société actuelle :

 «  La laïcité et le pluralisme de notre société induisent sans aucun doute une relation nouvelle de l’Eglise à la société […] A l’intérieur de l’Eglise on reconnaît un pluralisme de fait des engagements, des formes de services, des prises de position politique….

En termes politiques, on pourra dire que l’opposition entre une tradition catholique, contre-révolutionnaire et conservatrice, et une tradition républicaine, anticléricale et progressiste est presque totalement révolue. »

« A l’exception d’une mouvance traditionaliste, nul ne conteste plus aujourd’hui la formule constitutionnelle posée dès 1946 et reprise en 1958, selon laquelle La France est une République laïque. »[2].

Alors que les Eglises issues de la réforme, et  le culte israélite, avaient eux, dès l’origine, accepté la laïcité, on peut se poser la question pour l’islam nouvellement installé en France. L’attitude de l’islam officiel, celui représenté par le CFCM [Conseil Français du Culte Musulman], est sans ambiguïté, cet islam de France cherche à se construire dans le cadre des valeurs républicaines, dans le cadre de la laïcité. C’est ce que rappelle le Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls lors de l’inauguration de la Grande Mosquée de Strasbourg (27 septembre 2012: « L'Islam de France, pour ceux qui en doutaient, a démontré, de la manière la plus équilibrée, la plus fine, sa capacité à répondre sereinement à la caricature et aux instrumentalisations de tous bords. Il a affirmé son attachement total aux valeurs de la République ».

Comme l’avait prédit l’un des pères fondateurs, Ferdinand Buisson la laïcité française fait bien partie « du patrimoine national français ».

Cependant, si pratiquement tout le monde aujourd’hui s’en réclame, il n’est pas certain que la loi du 9 décembre 1905 et l’importante jurisprudence qui lui est liée, soient parfaitement connues de nos concitoyens. Face à une mise en œuvre plutôt souple de la législation laïque, dans l’esprit de beaucoup, la perception en est bien plus dure et rigide[3], d’où parfois des manifestations d’incompréhension. La loi, dont Aristide Briand fut l’un des principaux contributeurs, est d’esprit libéral. « La laïcité apparaît trop souvent, depuis une vingtaine d’années, comme un principe d’interdits et de restrictions aux libertés. Ce qu’elle n’est pas. »  rappelle le rapport de l’Observatoire la laïcité[4]. C’est d’abord l’affirmation de la liberté de conscience (art.1) assurée par la République, la garantie du libre exercice des cultes, et de ce fait, « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Dans l’esprit de beaucoup de nos contemporains, c’est d’abord la séparation, la restriction du religieux qui sont mis en avant, plus que cette liberté de conscience, à savoir le droit d’avoir une religion ou de ne pas en avoir.

 Un exemple récent entre perception et réalité de la loi, nous est fourni avec l’arrêt du 19 mars 2013 de la Cour de cassation, la plus haute juridiction française, qui vient de déclarer nul le licenciement d’une employée voilée de la crèche privée Baby Loup. « La Cour de cassation rappelle que le principe de laïcité instauré par l’article 1er de la constitution n’est pas applicable aux salariés des employeurs de droit privé qui ne gèrent pas un service public[5] ». Or, un sondage Ifop pour  Dimanche ouest France (24 mars 2013), donne une écrasante majorité de Français (84%) hostiles au foulard dans les établissements privés accueillant du public. Selon le sondage de l'Ifop, «tout se passe donc comme si la distinction juridique entre espace public et lieu privé accueillant du public, rappelée par la Cour de cassation n'était pas opérante ou pertinente pour une écrasante majorité de la population». C’est un coup d’arrêt porté aux différents souhaits exprimés ces temps-ci à l’extension du principe de neutralité[6].

2-      Les pouvoirs publics français ont évolué vers une laïcité de reconnaissance.

Pour la loi de 1905, la neutralité de l’Etat avait pour corollaire la séparation stricte du privé et du public. Les décisions et avis du Conseil d’Etat, ainsi que les pratiques de fait, témoignent d’une nette atténuation de cette distinction. Si l’Etat ne reconnaît aucun culte, il ne les méconnaît pas pour autant, et donc le fait religieux ne se réduit pas à une dimension privée. La religion est reconnue comme phénomène collectif et non seulement  de choix individuel.

 [Reconnaissance des associations cultuelles, des organisations internes des cultes, des autorités religieuses en place..].

L’Etat réintègre partiellement les religions dans l’espace public. Nous assistons à une reconnaissance sociale des religions, à une certaine coopération entre elles et l’Etat, car, aucune religion, et surtout l ’Eglise catholique, contrairement au passé, ne menace plus le régime républicain dans ses fondements. Par contre, l’Etat lance un  appel pressant à l’islam de France afin qu’il œuvre davantage à se dissocier des extrémistes, qui eux, sont une véritable menace pour la laïcité et la République, de manière plus globale. « La République tend la main. C'est à l'Islam d'aller avec confiance vers la République….La République sera intransigeante avec ceux qui entendent la contester et je n'hésiterai pas à faire expulser ceux qui se réclament de l'islam et représentent une menace grave pour l'ordre public et qui, étrangers dans notre pays, ne respectent pas nos lois et nos valeurs. Je n'accepterai pas les comportements des salafistes et autres groupes qui défient la République[7]»

De nombreuses instances ainsi que certains lieux de rencontres, manifestent de nos jours, cette laïcité de reconnaissance.

–          les religions sont présentes au CCNE [Comité Consultatif National d’Ethique] chargé de donner des avis sur les problèmes éthiques soulevés par les progrès de la science (problèmes de société, de fin de vie, des cellules souches..). Sur 39 membres, 5 sont issus des différents cultes français. Notons également que la même situation se reproduit au niveau européen avec le Comité Ethique Européen.

–         L’Etat, à la recherche d’interlocuteurs parmi les représentants des cultes,  a été amené à aider à la création du CFCM [de manière à sortir du seul dialogue avec l’Algérie via la Grande Mosquée de Paris].

–         En début d’année, le chef de l’Etat offre ses vœux aux représentants des cultes. Le 9 janvier 2013, le Point titrait « les vœux apaisés de Hollande aux autorités religieuses, …ont donné lieu à un dialogue apaisé et fructueux». L'archevêque de Paris a affirmé que le rapport Sicard sur la fin de vie avait été évoqué ainsi que la place des religions dans la société.

–         La rencontre annuelle avec le CRIF [Conseil Représentatif des Institutions Juives de France]

–         Depuis février 2003, un dialogue spécifique avec l’Eglise catholique de France est organisé par le gouvernement pour évoquer les différents problèmes liés à la religion, (hôpitaux, prisons..), aux usages culturels des édifices religieux, des questions diverses d’actualités…

–         Au Ministère de l’Intérieur, le Bureau  Central des Cultes veille à la bonne application des droits et devoirs des cultes, à la bonne application de la liberté religieuse. Ce bureau est rattaché au MI et non au Ministère de la justice comme à l’époque concordataire, cela témoigne du souci d’ordre de la part de l’Etat. Ce Bureau est en relations avec les chefs religieux, il participe à la nomination des évêques –dit son absence d’opposition au candidat désigné par le Vatican-, assure la tutelle des congrégations religieuses (opérations de patrimoine), agrée les organismes habilités à désigner les sacrificateurs rituels..

–         Mise en place actuellement de  « conférences départementales de la laïcité et de la liberté religieuse » sous l’égide de l’Etat dans chaque préfecture. Avec les divers représentants locaux des cultes, et le préfet,  ces commissions ont trois fonctions principales:être :
– un espace de réflexion et de connaissance mutuelle, sans formalisme ;
– un lieu d’expression des besoins et des préoccupations des administrés.
–  un espace de résolution des difficultés concrètes relatives à la liberté religieuse dans chaque département.

–         L’Etat coopère avec les religions pour la nomination des aumôniers (hôpital, prison, armée).

–         L’émission religieuse du dimanche matin sur France 2 témoigne d’un régime des cultes médiatiquement reconnu.

3- Une nécessité affirmée de connaître le religieux.

 Le Rapport de Régis Debray de mars 2002 : L’enseignement du fait religieux dans l’école publique commandé par le Ministre de l’Education Nationale (J. Lang) souhaite « une approche raisonnée des religions comme faits de civilisation ». Le rapport souligne bien que « l’enseignement du religieux n‘est pas un enseignement religieux », que le « temps parait maintenant venu du passage d’une laïcité d’incompétence –le religieux par construction ne nous regarde pas-, à une laïcité d’intelligence – il est de notre devoir de le comprendre ».

Fait exceptionnel, malgré l’alternance politique, ce dossier de l’enseignement du fait religieux fut poursuivi par le nouveau ministre Xavier Darcos, et cela déboucha sur l’organisation  d’un séminaire national interdisciplinaire en novembre 2002 intitulé « L’enseignement du fait religieux [8]». Le propos d’ouverture du ministre donne le ton : « L’ensemble de ces finalités me paraissent pouvoir être réunies autour de trois grands axes. Tout d’abord, enseigner le fait religieux revient à reconnaître le langage spécifique qui permet de le nommer et d’en déchiffrer les signes. Comprendre, en somme, une des manières de dire le monde. Ensuite, enseigner le fait religieux permet aux jeunes d’accéder à d’innombrables chefs d’œuvre du patrimoine de l’humanité. Enfin, enseigner le fait religieux consiste à rendre les élèves capables de comprendre le rôle que le religieux joue dans le monde contemporain. »

Une partie seulement des recommandations du rapport Debray a été mise en oeuvre, notamment avec la création de l’IESR ( Institut Européen en Sciences des Religions], Institut adossé à l’EPHE, à savoir, la Sorbonne (5e section, section des Sciences religieuses cf pp. 22-24 des Actes de la Desco, l’enseignement des faits religieux)[9]. Depuis, les programmes scolaires ont été partiellement réaménagés dans ce sens, mais, force est de constater que toutes les disciplines n’ont pas également suivi et compris les enjeux.[10]

·        La création du Pôle religions au Ministère des Affaires Etrangères (MAE) par le ministre B. Kouchner correspondait au même besoin de former et d’informer les cadres de la diplomatie française à la connaissance des faits religieux dans le monde. Comment comprendre notre monde contemporain et agir sur celui-ci, si l’on ignore ce qu’est un chiite, un salafiste ou un évangélique[11] ?

II-                Une laïcité questionnée.

1-     Faut-il réviser la loi de 1905 ?

La loi de 1905 a connu 13 révisions, signe d’une nécessaire évolution face aux situations nouvelles, et d’un certain pragmatisme en la matière, mais de nos jours, résultat peut-être d’une inquiétude, d’une crispation[12] de la société française, elle fait l’objet d’une certaine sacralisation, deviendrait-elle intouchable ? Est-il possible à nouveau de la réviser, de la toiletter ?

Quelles raisons peuvent susciter cette question ?

Précisons d’emblée que les demandes ne proviennent pas  directement du monde des religions, même si à un moment, la Fédération Protestante aurait souhaité un certain toilettage de la loi. L’islam lui-même, le grand absent de 1905, ne remet pas en question la législation et s’adapte aux difficultés de financement des lieux de culte.

La demande  émane plutôt d’hommes politiques qui considèrent que de nos jours, deux principes importants de la laïcité sont mal mis en œuvre :

–         le principe de la liberté de culte, à savoir, le devoir pour les pouvoirs publics de la garantir, de la rendre possible,

–         et le traitement égalitaire des cultes [l’Etat ne reconnaissant aucun culte, tous sont sur un même plan d’égalité].

L’exemple le plus significatif justifiant un toilettage de la législation concerne le financement de lieux de culte nouveaux. 1905 n’avait rien prévu pour les « clochers du futur ». Si ce sujet concerne toutes les religions, il intéresse au premier chef les religions nouvelles comme l’islam, le bouddhisme, mais également, les nouveaux mouvements issus de dissidences comme les églises évangéliques de plus en plus nombreuses[13]. Comment ne pas voir l’inégalité de traitement, entre d’une part, l’Eglise catholique par exemple, qui bénéficie en héritage, de l’usage de nombreux édifices de culte, entretenus par les pouvoirs publics, de l’Etat aux communes, et d’autre part, l’islam, arrivé récemment, qui lui, doit se débrouiller, sans aide publique,  pour bâtir ses mosquées ?

Pour faire face à ces problèmes, un certain nombre  d’ « artifices »  sont utilisés :

–         comme l’usage à Marseille du bail emphytéotique de 99 ans conclu avec la mairie cédant 8 600 m² d’anciens terrains municipaux pour permettre l’édification d’une grande mosquée dans les quartiers nord de la ville, qui pourra accueillir jusqu’à        5 000 fidèles.

–         Système de prêts bonifiés (années 60).

–         Financement de la partie culturelle d’un édifice : ce fut le cas de la cathédrale d’Evry où l’Etat finança un centre d’art inclus dans l’édifice. . Ces « astuces » juridiques montrent certes la souplesse d’une législation lorsqu’elle est appliquée de façon libérale, mais ne constituent pas une réponse pleinement satisfaisante aux problèmes posés.

 

Dans tous les cas, l’argent public ne peut directement financer une construction cultuelle. Comment résoudre l’équation suivante : vouloir par exemple construire un islam français, et dans le même temps, interdire le financement public des édifices, et, ainsi donc, admettre la participation de pays étrangers comme l’Arabie, l’Algérie, le Maroc, qui, au-delà de leur apport financier, introduisent également leurs propres conceptions de l’islam ?

En 2006, lorsque la commission Machelon rendit un rapport favorable à la révision de la loi de 1905, de nombreuses voix s’élevèrent pour crier au danger de l’ouverture de la boite de Pandore ! De toute manière, la question n’est pas simple, toucher au moindre petit point de la loi, c’est également affecter soit le code de l’urbanisme, le code général des impôts, le code général des collectivités territoriales.

L’arrêt de la cour de cassation du 19 mars 2013 qui invalide le licenciement d’une salariée à la  crèche Baby Loup, arguant du fait qu’il « s’agit d’une crèche privée, qui ne peut donc, en dépit de sa mission d’intérêt général, être considérée comme une personne privée gérant un secteur public », suscite beaucoup d’émois, et pousse un certain nombre d’intellectuels à demander, par voie législative, l’extension de la laïcité aux salariés du privé[14]. Or, seule la puissance publique est neutre, rappelle Jean Baubérot : « Toute conception extensive de la neutralité avait été refusée par les parlementaires en 1905 comme contraire à la « loi de liberté » (A. Briand) qu’ils étaient en train d’élaborer ».[15]

2- Faut-il supprimer les exceptions régionales ?

 De nombreuses exceptions à la législation de la France métropolitaine résultent des péripéties de notre histoire, beaucoup sont  tout simplement ignorées de la plupart des Français :

– Des dispositions spécifiques pour les outre-mer : Guadeloupe, Martinique, Saint Barth, Saint Martin, La Réunion, sont soumis à la loi de 1905 plus le décret du 6 février 1911. La Guyane est régie par une ordonnance de Charles X de 1828 plus les décrets-lois Mandel de 1939, les autres territoires du Pacifique sont eux aussi concernés par le décret Mandel[16].

– Qui connaît la situation très spécifique du consulat de France à Jérusalem (nombreuses messes consulaires avec chant « que Dieu sauve la République ») où l’Etat Français possède 4 lieux saints dont le couvent des carmélites dit Eglise du Pater ?

– La plus connue des exceptions est bien entendu la situation particulière des cultes en Alsace-Moselle, situation due au fait de l’incorporation au Reich allemand de ces 3 départements entre 1871 et 1918. En 1924-26, le Cartel des gauches avec Herriot envisagea d’y appliquer la laïcité, mais devant la résistance acharnée de ces régions, il céda. Cependant, récemment, une association parisienne, l’Association pour la Promotion et l’Expansion de la Laïcité (APEL), contesta ce statut devant le Conseil Constitutionnel. Ce dernier vient de rendre une décision le 21 février 2013 en faveur du maintien du statut quo.

Dans ces trois départements coexistent  quatre cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Le culte catholique est régi par le Concordat napoléonien, les autres, par des lois organiques. L’ensemble a été amendé par la législation allemande à l’époque de l’incorporation au Reich. Si l’avis du Conseil Constitutionnel a été reçu avec enthousiasme par l’Alsace, tous partis politiques confondus, le silence de la Moselle rappelle que ces trois départements, certes embarqués jadis dans la même histoire d’occupation, n’ont pas la même culture à ce sujet.

Cette décision du Conseil Constitutionnel [17]est intéressant à plus d’un titre :

–         D’abord, elle pose  la reconnaissance de l’identité religieuse de la région, de la fonction sociale des cultes : « Considérant que les dispositions contestées ne sont contraires à aucun autre droit ou liberté que la Constitution garantit ; que, par suite, elles doivent être déclarées conformes à la Constitution ».

–         Elle énumère les caractéristiques de la laïcité : « que le principe de laïcité figure au nombre des droits et libertés que la Constitution garantit ; qu'il en résulte la neutralité de l'État ; qu'il en résulte également que la République ne reconnaît aucun culte ; que le principe de laïcité impose notamment le respect de toutes les croyances, l'égalité de tous les citoyens devant la loi sans distinction de religion et que la République garantisse le libre exercice des cultes ; qu'il implique que celle-ci ne salarie aucun culte ». [Noter l’absence du principe de non-subventionnement lié à l’article consacré aux régimes des cultes].

3-     Faut-il accepter toutes les pratiques religieuses nouvelles ou particulièrement visibles dans l’espace public ?  on les interdire ?

– Soit parce qu’elles choquent les traditions du pays

– Soit  qu’au nom de la liberté religieuse, elles viennent perturber dangereusement l’ordre public, pris au sens des droits de la société (Art.5 de la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen).

·        C’est tout d’abord la question des sectes dont se soucie l’Etat depuis quelques années. Ce ne sont pas les croyances particulières qui sont visées, ces dernières  en régime de séparation ne regardent pas l’Etat, mais les éventuels délits  commis par les mouvements sectaires. Aucune définition juridique d’une secte n’existe, la liste de 172 groupes sectaires recensés par la commission parlementaire (rapport du 10 janvier 1996) est un amalgame injuste entre quelques groupes  effectivement suspects et une grande majorité d’inoffensifs. Ce parti pris a contribué a durcir une opinion publique déjà peu encline à accepter les différences de comportement[18].

L’Etat a mis en œuvre successivement deux organismes pour lutter contre les dérives sectaires :

–         La MILS [Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes] en 1998 présidée par Alain Vivien et dissoute en 2002, remplacée par

–          La MIVILUDES [Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les dérives Sectaires] L’approche est nouvelle, elle vise les éventuelles dérives, qui peuvent apparaître dans n’importe quel groupe religieux, il ne s’agit plus de classer les mouvements religieux en soi, les indésirables d’un côté, les irréprochables de l’autre. Malgré cette amélioration juridique, des difficultés demeurent, notamment une tendance récurrente à vouloir stigmatiser certains mouvements au nom de délits délicats à définir. Ce fut le cas à deux occasions au moins :

                                                               i.      Le rapport parlementaire de déc. 2006 vise les « conséquences de leurs pratiques sur la santé physique et mentale des mineurs »

                                                             ii.     La loi About-Picard du 12 juin 2001 « contre les mouvements sectaires portant atteinte aux droits de l’homme » introduit un délit d’abus de faiblesse «  à peine plus objectivable que celui, écarté suite à diverses protestations, de manipulation mentale. Une loi qui, significativement, a voulu écarter de son champ d’application les partis politiques, syndicats et groupements professionnels, comme si l’abus de faiblesse ne pouvait concerner que les groupes religieux [19]».

·        De nouvelles demandes religieuses, émanant souvent de l’islam, viennent questionner la laïcité. Ce sont essentiellement les interdits alimentaires et la restauration scolaire, l’abattage rituel des animaux de boucherie, l’aménagement de créneaux de piscines pour femmes[20], le port de signes religieux jugés ostentatoires, et enfin le port du voile intégral dans l’espace public. La Charte de la laïcité dans les services publics rappelle que «  les usagers du service public ne peuvent exiger une adaptation du fonctionnement d’un service public ou d’un équipement public. Cependant, le service s’efforce de prendre en compte les convictions des usagers dans le respect des règles auquel il est soumis et de son bon fonctionnement [21]». Les solutions sont renvoyées au terrain depuis la loi du 13 août 2004 précisant qu’une cantine scolaire est un service public facultatif proposé par une collectivité locale, en conséquence, c’est à cette dernière qu’il revient de poser des règles. En ce qui concerne l’abattage rituel Frédéric Dieu (note 12) estime que « dans l’ensemble, la position française consiste à préserver un équilibre entre la liberté religieuse, le bien-être de l’animal et les règles de salubrité publique ». Quant à la piscine, il semble qu’il soit possible d’accorder des créneaux réservés aux femmes, en dehors des heures d’ouverture au public sous condition de ne pas nuire au bon fonctionnement du service.

·        Examinons de plus près deux lois récentes, celle du 15/03/2004 dite loi sur le foulard, et celle du 20/10/2010 sur le voile intégral. Malgré les apparences de deux interdictions visant une manière de se vêtir pour la femme musulmane, ces deux législations ne sont pas du même ordre, ne visent pas les mêmes lieux, ne mettent pas en œuvre les mêmes arguments.

–         Depuis l’automne 1989, de nombreuses affaires d’élèves voilées à l’école agitent la société française[22]. En novembre 1989, le Conseil d’Etat  déclare que le foulard islamique est compatible avec la laïcité. En décembre, le ministère publie une circulaire qui donne aux enseignants  la responsabilité d’accepter ou de refuser le voile en classe, au cas par cas. Cette attitude pragmatique se révélant impuissante à résoudre le problème, le rapport de la commission Stasi (2003-2004) déboucha sur la fameuse loi sur le port de signes religieux ostensibles (mars 2004). Sont interdits dans le cadre scolaire, le voile islamique, la kippa et les grandes croix[23]. C’est bien le principe de laïcité qui est convoqué, en lien avec les valeurs d’égalité et de respect de l’autre. Dans l’été 2013, un rapport du HCI vient relancer l’idée d’appliquer cette législation à l’université. L’observatoire  de la laïcité mis en place au printemps 2013 n’y est pas favorable, tout comme les Présidents d’Université. Par ailleurs, selon l’esprit de 1905, la neutralité s’applique aux agents de l’Etat et non aux usagers, c’est l’Etat qui est neutre non le citoyens. Les étudiants étant adultes n’ont pas à suivre cette législation de mars 2004 qui ne concerne que les jeunes élèves, de l’école au lycée sensés être influençables.

–         Il en va autrement pour la loi de  2010 interdisant le voile intégral (niqab et tchadri) dans l’espace public.[24] (circulaire de mars 2011). Si l’on examine attentivement l’exposé des motifs de cette loi, on constate que le législateur s’ est bien gardé cette fois de convoquer la loi de 1905, que l’interdiction se fait au nom des valeurs classiques de la République, liberté égalité fraternité, comme socle du pacte social. L’interdiction, sur tout l’espace public, pour l’ensemble du territoire national, s’appuie sur la notion d’ordre public dans une acceptation ici non matérielle, autre que de la tranquillité, de la salubrité ou de la sécurité. La dissimulation du visage heurte la fraternité, la civilité nécessaire aux bonnes relations sociales. Cette réclusion publique, même volontaire, est jugée comme une atteinte à la dignité de la personne. Les juristes verront dans cette loi, de nombreuses nouveautés, comme la prééminence des droits de la société sur les droits individuels, une conception élargie de l’espace public incluant les lieux ouverts au public.

Le tout récent Observatoire de la laïcité nous fourni un bilan chiffré inédit de l’application de la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Entre octobre 2010 et avril 2013, 705 contrôles concernant 423 femmes ont débouché sur 661 verbalisations. Sur les 423 femmes concernées, 329 sont nées en France. Cinq sont multirécidivistes, totalisant 87 verbalisations ; l’une a été verbalisée 29 fois, une autre 25 fois. Près de 30% des contrôles ont été effectués dans la grande couronne parisienne. Les autres régions concernées sont la Provence-Alpes Côte d’Azur et Rhône-Alpes. Une seule condamnation a été prononcée pour délit de menace, violence ou contrainte pour imposer le voile intégral à une femme. (20 Minutes.fr).

 Outre la France, la Belgique a une législation similaire. Si la France pour cela est sévèrement critiquée à l’extérieur, de nombreux pays s’interrogent à leur tour sur l’opportunité d’une telle législation.

 

Conclusion : Il ressort de tout cela, une identité laïque et nationale réticente à l’expression publique des différences culturelles et religieuses. Dans son rapport d’étape, Jean-Louis Bianco, Président de l’Observatoire, se veut rassurant, il affirme que la France n’a pas de problème avec sa laïcité, revendique, comme le Président de la République, une interprétation apaisante de la législation, rappelle que tous les problèmes ne se règlent pas à coup de nouvelles lois, mais par le dialogue. Reste cependant à mieux faire connaître la législation en place, aussi bien auprès des Français[25] que de l’étranger.

Néanmoins, cette loi de 1905 maintes fois révisée, fortement interprétée par une énorme jurisprudence, manque de transparence pour beaucoup de Français. La société a beaucoup évolué depuis un siècle, le contenu de certaines notions est différemment apprécié, c’est ainsi que le curseur entre espace public et espace privé s’est déplacé au profit d’une extension de l’espace public : la rue, jadis conçue comme le prolongement de l’espace privé est désormais perçue comme lieu public, « la notion d'espace privé tend à se réduire à la sphère intime, la notion d'espace privé tend à se réduire à la sphère intime[26] » dans l’opinion publique.

La Laïcité française. 2e partie : est-elle unique ? 

Christian BERNARD

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] C’est le cas d’un certain nombre d’intellectuels engagés, comme Jean Baubérot avec sa « laïcité falsifiée », de Martine Cerf, dans la Revue Cités n° 52 « La laïcité en péril ? » etc

 

 

 

 

 

 

 

[2] Jean Baudoin, Philippe Portier, la laïcité française. Approche d’une métamorphose. http://www.pur-éditions.fr/couvertures/1221729627_doc.pdf

 

 

 

 

 

 

 

[3] Sa compréhension peut être sujette à deux dérives opposées, pour les uns elle est synonyme de liberté religieuse et donc d’expression à tout-va de ses croyances, alors que pour les autres, elle est outil de lutte contre les religions.

 

 

 

 

 

 

 

[4] J.-L.Bianco, rapport d’étape, 25 juin 2013. Cet Observatoire auprès du Premier Ministre, décidé par décret sous D.de Villepin en 2007, mis en œuvre par le Président Hollande en avril 2013, est composé de 23 membres d’horizons diversifiés, a pour mission essentielle de faire un état des lieux, et par un effort de pédagogie, de mieux informer nos concitoyens sur les droits et devoirs des uns et des autres eu égard à la laïcité. Le souci général est celui de l’apaisement.

 

 

 

 

 

 

 

[5] Il s’agissait essentiellement pour le Conseil d’Etat de mettre un coup d’arrêt volontaire à l’extension du principe de neutralité (extension demandée par certains dont la Halde avant 2005).

 

 

 

 

 

 

 

[6] On assiste depuis quelques années, à droite comme à gauche, à une montée du désir de voir étendre le principe de laïcité aux seins des entreprises privées. Dès le départ, en 1904, ce débat a été tranché par A. Briand, qui refuse par exemple l’interdiction de la soutane dans la rue…Les auteurs de la loi de 1905 étaient des libéraux. « Si une loi était votée, nous pourrions passer d’une pratique libérale, celle d’un contrôle de l’État a posteriori – on est puni si l’on a commis un méfait – à une perspective inverse d’un contrôle a priori : quiconque portant un signe religieux ostensible serait supposé apporter du désordre dans une société qui a besoin de cohérence » avertit Ph. Portier, historien et sociologue spécialiste de la laïcité [http://www.la-croix.com/Actualite/France/Philippe-Portier-En-pretendant-defendre-la-laicite-les-hommes-politiques-la-subvertissent-2013-04-02-926921].

En effet, dans un contexte de forte morosité, de crise économique, de crise d’identité, les politiques glissent insensiblement vers le populisme pensant ainsi aider les populations désemparées à trouver une cohésion nécessaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

[7] Manuel Valls, discours de Strasbourg de 2012.

 

 

 

 

 

 

 

[8] Publié par la Desco (Direction de l’Enseignement Scolaire), Bureau de la formation continue des enseignants, 370p.juin 2003. Ces Actes du séminaire constituent la réflexion de base sur l’enseignement du fait religieux. D’autres séminaires suivront dédiés en partie à cette question.

 

 

 

 

 

 

 

[9] Voire le site de l’IESR, http://www.iesr.ephe.sorbonne.fr/

 Les enseignants y trouveront de très nombreuses ressources, entre autres des fiches pédagogiques et une très utile bibliothèque virtuelle où les ouvrages sont analysés en fonction des besoins des enseignants. Un site à fréquenter !

 

 

 

 

 

 

 

[10] Quelques études  sur les enjeux et l’état des lieux :

–          Dominique Borne, Jean-Paul Willaime, Enseigner les faits religieux, quels enjeux ? Armand Colin, collection « débats d’école », 223 p., 2007.

–          La revue Religions et Histoire N° spécial de 2009 « enseigner le fait religieux ».

–          Evelyne Martini « Notre école a-t-elle un cœur ? » Bayard 2012 (le cri du cœur d’une inspectrice de français à Paris).

 

 

 

 

 

 

 

[11]  Voir sur ce sujet le site du pôle civique de l’Académie de Poitiers :

 http://ww2.ac-poitiers.fr/civique/spip.php?article729

 

 

 

 

 

 

 

[12] cf Le Monde du 25 janvier 2013 : « Les crispations alarmantes de la société française ». L’article, à propos d’un sondage, montre la tentation du repli national, d’une crispation identitaire dont l’islam fait les frais : « ce n’est plus majoritairement, le travailleur immigré, susceptible de prendre le travail des Français qui est pointé du doigt, mais le musulman, volontiers assimilé à l’intégriste, et dont la religion est jugée, par 74% des Français, intolérante et incompatible avec la société française »

 

 

 

 

 

 

 

[13] Voir à ce propos l’ouvrage collectif sous la direction de J.-P. Willaime et S. Fath, « La nouvelle France protestante, essor et recomposition au XIX e siècle », Labor et Fides, 483 p., 2011.

 

 

 

 

 

 

 

[14]  Voir l’appel à légiférer sur le site du journal Marianne du 23-29 mars 2013 http://www.marianne.net/Laicite-aux-elus-de-nous-sortir-de-la-confusion-_a227576.html

 

 

 

 

 

 

 

[15] Voir le blog de Jean Baubérot : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-bauberot/210313/la-porte-et-la-laicite

 

 

 

 

 

 

 

[16] cf http://laicite-libertes-cultes.perso.sfr.fr/web_acappella/cariboost_files/D-Outremer.pdf

 

 

 

 

 

 

 

[17] Décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013 Association pour la promotion et l'expansion de la laïcité [Traitement des pasteurs des églises consistoriales dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle]

 http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/les-decisions/acces-par-date/decisions-depuis-1959/2013/2012-297-qpc/decision-n-2012-297-qpc-du-21-fevrier-2013.136084.html

 

 

 

 

 

 

 

[18] Jean-Paul Willaime, La laïcité 100 après, in «  Lumières, religions et laïcité », Actes académiques, Rencontres historiques de Nancy de nov. 2005,  édition Riveneuve, 2009, p249.

 

 

 

 

 

 

 

[19] J.-P. Willaime, op.cit. p.250

 

 

 

 

 

 

 

[20] Pour ces premiers sujets, voir l’article « les interdits alimentaires et la restauration scolaire, l’abattage rituel et les piscines » de Frédéric Dieu, maître des requêtes au Conseil d’Etat, in La Gazette 8 octobre 2012.

 

 

 

 

 

 

 

[21] Circulaire n° 5209/SG du Premier ministre du 13 avril 2007.

 

 

 

 

 

 

 

[22] Alain BONDEELLE, Laïcité, précautions d’emploi, http://www.institutjacquescartier.fr/?s=laicite&searchsubmit=

 

 

 

 

 

 

 

[23] Tout enseignant doit connaître la circulaire d’application (18/05/2004),  de cette loi http://www.education.gouv.fr/bo/2004/21/MENG0401138C.htm

 

 

 

 

 

 

 

[24] « Il en ressort qu’en 2009, 1 900 femmes en France étaient concernées par le port du voile intégral, dont 20 à Mayotte. La moitié avait moins de 30 ans et 90% moins de 40 ans. Deux tiers étaient de nationalité française, la moitié de deuxième et troisième génération. Un quart avait eu une conversion récente. », « Ce travail s’est révélé utile puisque la moitié des 2000 femmes66 se couvrant d’un voile intégral ont décidé de l’ôter avant l’entrée en vigueur de la loi. » Rapport de l’Observatoire : http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Rapport-d-etape-de-l-Observatoire-de-la-laicite-2013-06-25-978134

 

 

 

 

 

 

 

[25] Des guides pratiques doivent être rédigés en direction de l’hôpital, de l’école, des entreprises. Une charte de la laïcité à l’école est à l’étude, la Charte de la laïcité dans le service public rédigée en 2007 sous D. de Villepin va être davantage diffusée.

 

 

 

 

 

 

 

[26] Ph. Portier, interview au Figaro 09/08/1013

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Asie et plus particulièrement la Chine prennent de jour en jour plus d’importance dans le monde. Nous ressentons la nécessité de comprendre cette civilisation avec qui nous avons des échanges de plus en plus nombreux et variés.

Ma seule prétention dans cet article est d’essayer d’approcher ces fils du ciel qui ont manifestement d’autres façons d’appréhender le monde que celles auxquelles on s’attend habituellement en Europe. Par la comparaison de grands textes religieux, philosophiques, scientifiques et artistiques nous verrons combien les Asiatiques peuvent avoir un autre rapport aux choses que ce qui paraît comme allant de soi aux occidentaux que nous sommes. C’est bien en cela que notre altérité se singularise et nous interroge.

En faisant appel aux grands textes religieux deux visions du monde et du destin de l’homme se font face :

Pour nous Occidentaux d’après la Bible (Genèse I, 9) Dieu dit :  « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre »…

Dieu les bénit et il leur dit : « fructifiez et multipliez vous, remplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur tout être vivant qui rampe sur la terre »…

Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : « soyez féconds et multipliez –vous, emplissez la terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel : ils sont livrés entre vos mains. »…

Pour les asiatiques la conception du monde et son rapport à l’homme est radicalement différents : Lao-Tseu (IV siécle avJC) dans le Tao-tê-king, 10, 29) délivre le message suivant :

« Elève les êtres, nourris les

Sans chercher à les asservir

Sois un guide et non pas un maître

Voilà la vertu mystérieuse. »

« Quiconque veut s’emparer du monde et s’en servir

Court à l’échec

Le monde est un vase sacré

Qui ne supporte pas qu’on s’en empare et qu’on s’en serve

Qui s’en empare le détruit

Qui s’en sert le perd. »

C’est pourquoi la religion n’a pas joué en Chine le rôle majeur qui fut le sien en occident. En Chine c’est l’éthique confucianiste qui fournit sa base spirituelle à sa civilisation.

Dans le domaine de la pensée les positions sont encore plus tranchées :

Les Occidentaux comme Protagoras (V siècle avJC) affirment : « L’Homme est la mesure de toute chose ». Descartes en 1637 précise « Connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre  comme maîtres et possesseurs de la nature ».

 

Pour les asiatiques le principe d’unicité s’impose évidemment comme le pense Zhuangzi

(IIIsiècle av.JC) : « Tous les êtres et moi sommes un dans l’origine. Tous les êtres sont un tout immense. Celui qui est uni à cette unité jusqu’à avoir perdu le sens de sa personnalité, aucune vicissitude ne peut lui porter atteinte ». Au XI siècle Zhang zai affirme encore : « En agrandissant son esprit, l’homme devient capable de faire corps avec tout ce qui existe ».

Dans le domaine de la science les approches s’opposent :

Selon les philosophes grecs, « la matière était faite de « briques » élémentaires, les atomes, purement passifs et inertes », mus par quelque force extérieure à laquelle ils attribuaient une origine spirituelle. Cette image, fondement de la pensée occidentale a donné naissance au dualisme, qui oppose l’esprit à la matière, l’âme au corps, le moi au monde.

Selon cette division cartésienne, les scientifiques occidentaux ont traité la matière comme une chose inerte, regardé le monde matériel comme une multitude d’objets divers, assemblés en une gigantesque machine. Cette vue mécaniste du monde décrite par Newton a dominé toute la pensée occidentale.

A l’opposé, le monde des Orientaux est de nature organique. Toutes choses, tous phénomènes sont interdépendants et ne sont que des aspects différents, ou manifestations, d’une seule et ultime réalité. Diviser le monde en objets séparés, percevoir l’individu comme un ego isolé est une illusion. Pour les orientaux chaque objet a une réalité fluide, en perpétuel changement…Le cosmos est une réalité indissociable, éternellement mouvante, vivante, à la fois spirituelle et matérielle.

Dans le domaine des arts les regards et les objectifs une fois de plus divergent radicalement :

Pour les occidentaux comme l’explique René Huyghe dans « sens et destin de l’art, 1967 »,  « L’art occidental est né à la renaissance, en Italie. La Renaissance poursuit tout naturellement le Beau dans sa forme, selon la tradition plastique jamais complètement rompue depuis l’Antiquité, et dans la forme humaine, puisque désormais la fin des activités ne réside plus exclusivement en Dieu, comme au Moyen Age, mais de plus en plus en l’homme, qu’enivrent ses pouvoirs sans cesse multipliés ».

« Comme dans la civilisation antique, l’homme prend place au centre de la création, elle lui apparaît intelligible, faite à sa mesure, docile à ses volontés. Il se sent impatient d’exercer et d’étendre le pouvoir sans limites de sa pensée sur les choses. L’art est un de ses moyens de maîtrise : il capte les apparences, mais il fait plus : il les plie aux règles de notre pensée ».

L’art oriental suit des codes bien particuliers que Roger Garaudy analyse dans « Pour un dialogue des civilisations, 1977 » de la façon suivante : « Dans la peinture asiatique et plus particulièrement de l’époque Song, l’homme n’apparaît qu’en silhouette minuscule…. Au contraire  de l’art occidental, l’homme n’est  ni la fin dernière ni le centre du monde, il n’apparaît que comme un fétu infime perdu dans la houle des montagnes. La nature n’est pas comme en Occident le chantier de notre action ; ce n’est pas une matière inerte  dont nous cherchons à nous rendre maîtres. L’univers forme un tout animé d’un même mouvement de vie, englobant aussi bien la rivière que les sommets des montagnes, l’arbre que les rochers, les nuages que l’oiseau…. Et l’homme n’est qu’un moment de ce cycle éternel ».

L’artiste vit à l’unisson de l’âme cosmique. Dans ses instants d’illumination, de résonance de son corps et de son âme, il communique cette vie à ce qu’il façonne. Il a saisi, au-delà des aspects immédiats du monde, le courant de force cosmique qui l’ani

Dans la pensée militaire on aperçoit là encore de grandes différences :

Pour Clausewitz l’occidental la confrontation ne vise rien d’autre  « que la destruction des forces de l’adversaire ».

Les traités de stratégie chinois (traité de l’efficacité Paris, Grasset) recommande exactement l’inverse, « de façon générale, le meilleur procédé, à la guerre, est de conserver intact le pays de l’ennemi, le détruire n’est qu’un pis-aller ».

Au total, si altérité à un sens, il le prend avec relief dans la comparaison entre notre monde occidental et le monde oriental.

J’ai ouvert quelques pistes, il y en a bien d’autres… à vos plumes !

 

Eric PIELBERG,

agrégé d'histoire, membre de l'Institut Jacques Cartier, co-auteur de livres sur l'Asie avec Claude CHANEL