Dans un État de droit, la justice concerne tous les citoyens. Chacun doit donc avoir son opinion sur son fonctionnement. Les acteurs de la chaîne judiciaire, qu’ils soient procureurs, magistrats instructeurs, juges, témoins, avocats ou jurés, ont également leur point de vue sur le déroulement d’une procédure, plus particulièrement sur un procès d’assises, depuis l’enquête jusqu’au verdict final. Quel peut bien être celui de l’observateur neutre, sans couleur ni visage, candide en quelque sorte et de surcroît philosophe ? Sans doute ne peut-il que s’interroger sur les principes qui fondent tout procès en général , et soulever des questions préalables, peut-être sans réponse, mais inévitables, surtout s’il assiste, comme c’est le cas actuellement, à des réactions critiques, pour ne pas dire hostiles, à l’égard de plusieurs arrêts de tribunaux, et constate que des voix s’élèvent pour réclamer qu’on repense entièrement la procédure pénale. Le premier principe qui vient à l’esprit, et semble une évidence indiscutable –mais peut-être est-ce de la candeur– est qu’"il n’y a pas de justice sans vérité". Cela posé, la réflexion conduit à reconnaître que ce principe ne va pas de soi. La vérité, nous le savons bien, ne se dévoile jamais d’elle-même dans son absolue nudité. Horizon indépassable, elle n’est comme telle qu’un possible, qu’une idée, sans doute un idéal, peut-être un mythe. Il ne lui suffit pas d’être pour exister. Encore faut-il qu’elle se manifeste, autrement dit qu’elle soit prouvée. Un second principe peut donc être formulé : "Il n’y a pas de vérité sans preuve". Mais à son tour la preuve reste idéale tant qu’elle ne revêt pas des formes tangibles, indices, témoignages, ou autres, lesquels doivent vent être analysés, expliqués, comparés, interprétés, donc soumis aux médiations du langage, à ses normes, à l’autorité de celui qui le tient, aux circonstances dans lesquelles il est tenu.

Pour être irréfutable une preuve devrait réduire la pensée au silence, exclure tout doute, lever toute équivoque. Certes la découverte de l’empreinte génétique constitue un tournant décisif. Un tournant seulement, car la justice ne s’arrête pas à l’enquête. Celle-ci doit conduire à un jugement qui n’encoure pas le risque de condamner un innocent ou d’acquitter un coupable. Or les décisions humaines, nous le savons bien aussi, ne sont jamais infaillibles. Toute action de justice est donc plus ou moins approximative. L’établissement de preuves, qui en est la condition nécessaire, n’échappe pas à la controverse, à la discussion, au débat contradictoire, au libre exercice de la pensée, à son pouvoir quasi illimité de conjecturer et d’argumenter, comme si elle ne voulait jamais s’avouer vaincue par ce qui lui est présenté comme une évidence. Dans un univers privé de certitudes, il est toujours possible de vivre, et tout à fait loisible de penser, mais que l’entreprise de juger est donc risquée !

Dans les sciences de la nature, les vérités ne sont jamais définitives, car des hypothèses nouvelles, des moyens techniques affinés, d’autres modèles épistémologiques sont facteurs d’avancées dans l’intelligibilité et la maîtrise du réel.

 

En produisant leurs propres vérifications, les expérimentations créent de nouveaux faits qui infirment les précédents. La science progresse toujours en se réformant. La recherche historique aussi fait appel à des moyens qui, en se perfectionnant, concourent à réviser sans cesse des vérités antérieures. Pourtant, comme l’enquête judiciaire, qui lui ressemble sur bien des points, elle s’attache à des faits qui se sont produits et ne se reproduiront pas. Les événements y ont un caractère de fatalité.

Pour avoir du sens, ils doivent être reconstitués. Or la reconstitution travaille sur une matière fugitive, mesure la distance du fait à ce qu’on en retrace, et cela rend précaires les éléments de preuve, fragiles les conclusions, aléatoires les témoignages.

Un témoin, dans une affaire judiciaire, n’est pas celui qui dit ce qu’il voit, mais ce qu’il a vu. Le temps, lors d’un témoignage, induit un irréductible décalage entre  l’observation et la relation qui en est faite. C’est un phénomène bien connu. Plus encore, il apparaît que dans le récit même, qui est reportage, un autre facteur temporel menace de compromettre la validité du témoignage. Non seulement les mots, souvent généraux ou équivoques, ne sont jamais transparents à l’expérience au point d’en rendre exactement compte, mais ils relatent ou décrivent l’un après l’autre des éléments qui peuvent avoir été perçus ensemble. Quelle garantie trouver contre ce risque d’erreur, fût-elle de bonne foi, à supposer que l’observation première ait été conforme à ce qui a eu lieu réellement, si ce n’est la circonspection ? Elle nous enseigne qu’un témoignage, toujours contingent, n’est jamais l’identique d’une preuve.

Au surplus un troisième temps, intérieur à la pensée même, vient compliquer la manifestation de la vérité. Il concerne l’explication causale. Il est clair que par définition la cause est antérieure à l’effet. Pourtant nous prenons souvent l’un pour l’autre et réciproquement. Cette confusion, qu’illustre le sophisme " post hoc ergo propter hoc ", s’origine dans des habitudes de pensée acquises, donc empiriques, mais qui se donnent la forme extérieure de la déduction. On peut la nommer préjugé. Descartes l’appelait "prévention ", et Nietzsche " perversion de la raison ". Elle compromet tout témoignage qui contiendrait un jugement préalable. Mais est-il possible d’en concevoir un qui n’en contienne pas ? Dire ce que l’on sait : comment le distinguer de dire ce que l’on croit ? La preuve que l’on sait quelque chose n’est pas liée au fait qu’on dise le savoir. Le seul rempart contre ces pièges reste l’intime conviction.

Cette intime conviction, qui tient lieu de certitude, mais dont la définition est délicate, exige toutefois l’indépendance de la pensée, l’autonomie de la conscience à l’égard des forces qui s’exercent sur elle. Ces pressions sont multiples. Celles de l’opinion, qu’elle soit publique ou privée, loin d’être négligeables, ne sont pas nouvelles. Le défaut majeur de l’opinion est d’être réactive . La sensibilité y offusque l’exercice de la raison. Sur ce point, on peut mesurer l’extrême responsabilité de la presse chaque fois qu’elle joue sur la réceptivité de son public en diffusant de manière immédiate et massive des informations, qui ne sont jamais que des connaissances invérifiées, et en les présentant justement comme des connaissances du seul fait qu’elles sont diffusées. Pourtant l’information incontrôlée occulte ou retarde la connaissance. En matière judiciaire elle peut entraver l’enquête. Bien d’autres pressions s’exercent contre ce troisième principe –lui aussi bien candide–selon lequel " il n’y a pas de justice sans liberté ".

Ces pressions sont d’ordre idéologique. Ou plutôt elles sont liées à la mentalité d’une époque. Nous vivons de nos jours sous l’emprise d’une idéologie de la transparence, qui force à admettre que la vérité peut apparaître d’emblée, par la seule vertu d’un discours sincère, d’une confession sans retenue, d’un langage sans syntaxe. Les moyens sophistiqués de transmission, la prééminence de l’image sur l’analyse sont cause d’une dangereuse croyance dans la véracité prétendument spontanée de la parole qui avoue –mais l’aveu lui aussi est-il l’identique d’une preuve ?– d’une croyance dans la croyance même, lorsque celle-ci s’affirme fondatrice. À la pression idéologique de la transparence désormais érigée en dogme s’ajoute celle, qui lui est liée, de la compassion . Cet épanchement moral, aujourd’hui contagieux, véhiculé par l’image, compromet lui aussi, avec la liberté individuelle de penser, la nécessaire sérénité de la justice.

Pas de justice sans vérité, pas de vérité sans preuve, pas de preuve sans liberté, autant de préceptes qui ne sont peut-être qu’illusions. Mais quoi ? Il faut bien que justice soit faite. Qu’elle soit faillible ne justifie pas qu’elle soit défaillante. La vie commune, le vivre ensemble, doit être pacifique. La loi, qui, elle au moins, n’a pas à être prouvée, sert précisément au bon fonctionnement d’une société à un moment de son histoire, à un moment seulement. Notre justice aujourd’hui s’appuie sur des bases rationnelles et non surnaturelles comme par le passé. Mais l’irrationnel la menace encore de toutes parts. Faute de vérité ou de certitude ? Non, puisqu’il n’y en a pas d’absolue. Mais de bon sens. Méditons pour conclure la sagesse lucide de Descartes, lorsqu’il écrit " On n’a point sujet de se repentir lorsqu’on a fait ce qu’on jugeait être le meilleur au temps qu’on a dû se résoudre à l’exécution, encore que, par après, en y repensant avec plus de loisirs, on juge avoir failli, car nous n’avons qu’à répondre de nos pensées.

 

Michel Richard, philosophe, Président de l’Institut Jacques cartier,

Article publié dans la revue Expert n° 64 – 09/2004, repris ici avec son autorisation

 

D’abord simple note que j’avais  destinée à l’entre-soi d’un groupe de travail (au sein d’une docte association tournée vers la défense nationale sous l’ensemble de ses aspects) j’ai eu plaisir à penser que l’offre de lecture en pouvait être étendue à toutes celles et à tous ceux qui nous font l’amitié de s’intéresser à la newsletter de l’Institut Jacques Cartier dont, rappelons-le, l’un des champs fondateurs est bien celui de la géopolitique. Or ce petit texte  se présente justement comme une exhortation ou plutôt comme une recommandation méthodologique à vocation géopolitique.

Il s’agit d’affirmer qu’en ces temps historiques globalement modernes, rien, absolument rien de décisif ne peut s’accomplir sur notre planète, ni en bon ni en mauvais, ni en bien ni en mal, ni par-delà ces valeurs, d’une manière qui serait réellement indépendante du fait étatique. C’est dire que toute situation ou événement visiblement d’importance (y compris naturel absolument indépendant de la volonté des hommes !) est en rapport direct ou indirect avec un Etat en particulier, avec des Etats géographiquement voisins ou éloignés, ou encore et pour ainsi dire par définition avec l’ensemble des Etats, donc avec le fait étatique global .

C’est dans un tel contexte évidemment jamais simple que s’exercent de manières diversement combinées des forces réellement agissantes, actives et/ou réactives, qui engendrent ou détruisent, en tout cas modifient grandement les situations sociales, économiques, politiques etc.… Mais pour considérer utilement et efficacement ce contexte proprement historique (résultante d’un long devenir) il convient d’observer qu’il manifeste cet autre fait essentiel, à savoir le fait anthropologique et culturel.

Culturel puisque anthropologique. Culturel parce que, dans l’espèce humaine, la dimension du biologique contient et s’ouvre à des conditions de possibilités et d’élans vers des capacités à teneur psychologique, nouvelles et cumulatives telles que peuvent l’être des émotions et des facultés de compréhension.

Et tout aussitôt je m’empresse de préciser que ceci implique le champ anthropologique le plus large et le plus profond qui soit, le plus agissant et le moins sclérosé, paradoxalement le plus rassembleur mais aussi le plus capable de différences séparatrices extrêmes, à savoir le champ des imaginaires. Pareillement je ne m'empresse pas moins d'ajouter que le fait anthropologique déterminant, dès l'origine et par nature, est pour l'individu le pouvoir « de » vivre et « de » survivre (pouvoir de ne pas périr), lequel pouvoir ouvre à la forme énergique du pouvoir « pour » survivre et, finalement, à la forme d'énergie individuelle et de groupe « pour faire » survivre les individus du dit groupe foncièrement exposé nuit et jour à d'éventuels dangers internes et externes.

Là-dessus et sans le moindre esprit de légèreté je crois bon de donner à méditer qu'à ma connaissance l'espèce humaine a eu la chance de ne pas avoir de prédateurs dont la survie eut dépendu de la dévoration d'hommes et dont tous les instincts eussent été combinés précisément pour la recherche, la survie et la dévoration de leurs proies humaines.

Ce qui précède amène à rappeler que le fond originel de l'homme (un fond certes modifié mais non transformé par ruptures) interdit d'oublier que c'est par un ensemble de caractéristiques biologiques mais surtout par le jeu d'une palette d'instincts mêlés de passions que chaque individu, mais également chaque réunion plus ou moins large d'individus, constituent inévitablement pour tout autre individu ou tout autre ensemble d'individus, un danger potentiel de fait. (Par exemple la simple contamination d'un semblable croisé par hasard…, l'acte le plus incontrôlé et le plus fou qui soit…, le désir et la volonté de se venger d'une injustice ressentie…, ou bien pour les Etats le désir et la volonté par exemple d'exercer une autorité souveraine sur des territoires disputés ou sur des populations demandeuses ou au contraire tout à fait rebelles…). Quiconque oublie cette vérité, à dessein ou sans y prendre garde, risque fort, l'ayant oubliée, qu'elle se rappelle à lui de cuisante façon parce que c'est hélas le plus sûr moyen de méconnaitre la réalité étatique dans ce qui l'a fait advenir et se maintenir parmi les hommes. Du reste ce fait historique est loin de signifier que la forme de l'Etat soit la forme ultime d'organisation du pouvoir.

Mais quoi qu'il en soit de cette remarque ce qui importe c'est ce qui est visé lorsqu'on considère la notion d'Etat. D'abord et toujours il s'agit de la question du pouvoir, disons d'un certain type d'organisation et d'exercice du pouvoir caractérisé dans sa généralité par l'existence d'institutions (certes plus ou moins nombreuses et variées, plus ou moins indépendantes, plus ou moins corrompues…), ce qui rend dans le principe et de fait en tout cas impossible un pouvoir strictement personnel. La célèbre formule attribuée à Louis XIV (« l'Etat c'est moi ») est la formule délirante d'un pouvoir imaginaire.

Ce qui est de toute évidence en jeu dans la question du pouvoir c'est tout simplement le pouvoir de commander. La preuve du pouvoir de commander étant apportée par le pouvoir de se faire obéir. Les signes et les preuves d'un pouvoir d'Etat sont donc assez facilement repérables et peuvent même être disposées par les Etats de manière spectaculaire, voire théâtrale, donc excessive mais sans être pour autant dérisoire et sans effet.

S'agissant de l'Etat en général donc pour tout Etat, le signe le plus sûr de ce pouvoir de commander est sans doute l'acte de déclaration de guerre à un ou plusieurs autres Etats. Quant au refus d'obéissance c'est la forme massive de la révolte et davantage encore celle de la révolution. Par où l'on voit que pour tout pouvoir étatique se pose clairement la double question de ses limites de puissance (tant vis à vis de l'intérieur que de l'extérieur) est celle des modalités de ces limites (limites et modalités économiques, militaires, culturelles…, cachées, démasquées…etc… etc…).

S'agissant de certaines parties du monde et par exemple d'une certaine Afrique Sub saharienne il faut placer en remarque que les experts devraient justement pouvoir évaluer toute chose sur fond d'un double déficit conjoint, notionnel d'une part, nationnel d'autre part. Car les populations sont « marquées » par trop de différences (ethniques, religieuses, culturelles…) qui sont davantage des « marqueurs » d'hostilité entre « sociétés closes » que des « marqueurs » de la recherche d'un mieux-vivre ensemble dans des « sociétés ouvertes », lesquelles seraient tendues vers l'édification d'Etats rendant possible la réalisation de certains idéaux collectifs et individuellement désirés.

Choisissant une formule de type spinoziste fatalement quelque peu surprenante de nos jours on pourrait dire que manque un « amour intellectuel de l'Etat ». Pas assez de désirs, pas assez d'élans, pas assez d'attachements venant vivifier dans les imaginaires puis dans les intelligences les représentations bénéfiques pour les collectivités. Trop loin de l'idée euphorisante d'un Etat qui serait un idéal amenant les volontés à disposer autant que possible des leviers de transformation et d'organisation. Ce qui manque c'est à la fois du désir et de la conceptualisation.

C'est là un fait qui n'en finit pas de prendre sens dans le contexte du fait étatique global.

Jean-Yves Mézerette

Agrégé de Philosophie

Vice-Président de l'Institut Jacques Cartier

 

Première partie : le refuge dans l’illusion économique.

L’illusion est le refuge lorsqu’on fuit la réalité. Elle doit être exposée très simplement éventuellement par un seul mot qui doit avoir un lien avec la réalité. Ce mot-alibi va être crise.

Sa première utilisation. Nous vivons une crise ennuyeuse sans aucun doute, mais qui sera assez brève parce que suivra assez rapidement une reprise économique qui conduira à une expansion qui améliorera la situation économique. Bref, il n’y a qu’à attendre.

Sa deuxième utilisation. Lorsque un événement fâcheux arrive (la baisse des ventes d’autos par exemple), nous allons dire : c’est la faute à la crise, c’est-à-dire la faute à la fatalité, plus clairement la faute à personne. Il n’y a plus de responsables. On peut s’étonner que la crise qui dans son premier sens représente un moment du cycle économique qui voit les mécanismes se disloquer, devienne maintenant l’agent disloquant…

Ce mot crise va devenir très agréable.

 D’abord pour les économistes qui parlent à la télévision, écrivent dans les journaux. Ils expliquent que c’est un phénomène récurrent (tous les sept ans) et qu’en plus ils ont le savoir qui permet de mettre en place une politique de relance qui raccourcit la période de récession qui suit la crise.

Ensuite pour le personnel politique jugé irresponsable (voir plus haut) et surtout enchanté d’avoir à sauver l’économie par la mise en place d’une politique adéquate qui n’exigera pratiquement pas d’efforts.

Enfin les citoyens  ne peuvent qu’approuver que l’on mette de l’huile dans les rouages des mécanismes économiques ou encore mieux qu’on relance l’économie.

 

En effet la sortie de crise sera facile et pas déplaisante. Il faut accroître la demande globale pour que croisse l’offre globale et finalement pour que diminue le chômage. Les moyens sont essentiellement de deux ordres : 1- le développement des crédits aux entreprises et aux ménages (pour les investissements, pour les achats d’automobiles et de logements …) 2- une politique de déficit budgétaire pour l’Etat qui peut créer des emplois publics et passer des marchés importants.

Le problème est que cette analyse nie la réalité. La crise dure depuis 2008, soit 5 ans.

Malgré des politiques de relance, la croissance réelle de l’économie est sur 5 ans nulle, le chômage croît sans cesse (taux 10.2%), la production industrielle s’est effondrée (indice 106 en 2006, 86 en 2009, 89 en 2012). Nous ne sommes pas dans le cadre dune crise normale.

Un économiste Philippe Dessertine a écrit en 2010 un petit livre intitulé : « Ceci n’est pas une crise, simplement la fin d’un monde ». Ce titre est exact.

Il faut comprendre que deux facteurs dramatisent la situation conjoncturelle et nous font sortir du schéma habituel : 1- l’inconscience financière de l’Etat et 2- l’indifférence des Français au déclin de leur pays.

Deuxième partie: l’inconscience financière de l’Etat

 à laquelle l’honnêteté oblige d’ajouter l’insouciance financière des Français.

 

            Elles sont faciles à constater : depuis 40 ans, l’Etat a voté son budget en déséquilibre ce qui a entraîné un endettement croissant et toujours plus d’intérêts à verser.

            Exprimé en jours sans recettes,le déficit apparaît effarant : en 2007 38 jours, en 2008 51 jours, en 2009 106 jours, en 2010, 77 jours et en 2012, 66 jours. Depuis 2009, c’est mieux ou plus exactement moins scandaleux. En conséquence, la dette publique augmente automatiquement : fin 2012, on est rendu à 90.2% du Produit Intérieur Brut et l’on arrivera à 100% dans quelques années

            La seule satisfaction relative est que le taux d’intérêt acquitté est faible : un peu supérieur à 3%. Cela signifie que les prêteurs (beaucoup sont étrangers) ont confiance en notre capacité à honorer nos engagements. Il n’en reste pas moins que le service de la dette (55 milliards) est le deuxième budget de l’Etat après celui l’Education Nationale (avec les universités) mais très au-dessus de celui de la Défense Nationale (pas tout à fait le double).

Les risques financiers d’un tel endettement sont celui du non-renouvellement des emprunts mais surtout celui de la hausse des taux d’intérêt qui se manifestera aux premières difficultés.

Alors on a évoqué la règle d’or : c’est-à-dire le vote du budget en équilibre. Son application est possible : l’Etat est le seul agent économique qui peut décider à la fois ses dépenses et ses recettes. Son application est impossible actuellement. Pour effacer le déficit actuel, il faudrait augmenter les impôts et les cotisations sociales de 22% ou diminuer toutes les dépenses publiques de 18% ! Alors tout ce que l’on peut faire est de s’engager progressivement sur cette voie.

Eviter la faillite de l’Etat est une ardente obligation. Il faut du courage politique pour diminuer les dépenses et augmenter les prélèvements. Mais on ne peut plus différer. Attendre le retour de la croissance relève de l’incantation. Parler de dette souveraine (comme si le débiteur est le souverain du créancier !) est une stupidité.

Nous ne sommes pas encore les Grecs ; mais nous restons sous la menace d’un relèvement des taux d’intérêt. Si nous perdions notre crédit, la situation deviendrait dramatique.

 

Troisième partie: l’indifférence des Français au déclin économique de leur pays.

La France est une puissance économique très moyenne. Son PIB par habitant (soit la valeur globale de toutes ses productions de biens et de services divisée par le nombre d’habitants) est à l’indice 107. Dans le cadre de l’Union Monétaire Européenne (la zone euro à 17), la France se situe à la huitième place devant l’Italie (101), l’Espagne (99), la Grèce, le Portugal, la Slovénie, Chypre, Malte, Slovaquie et Estonie. Mais elle est derrière et loin derrière les Pays-Bas (131), l’Autriche (129), l’Irlande (127), l’Allemagne (120), la Belgique (118) et la Finlande (116).

Elle est une puissance qui a toujours un taux de chômage élevé : entre 2 millions de chômeurs au mieux et plus de 3 millions quand ça va mal comme actuellement avec un taux supérieur à 10%. Mais les taux de chômage actuels sont pour l’Autriche 4.5%, les Pays-Bas 5.8%, l’Allemagne 5.4%, la Belgique 7.4%, la Finlande 7.9%. Certes l’Espagne a un taux de 26%, la Grèce de 27% et le Portugal 16%.

            Elle est une puissance en régression économique dans le monde. Il suffit de constater que le taux de couverture des importations par les exportations a été en chute libre de 2002 à 2013 (2002 105.9 ; 2006 96.4 ; 2008 92.8 ; 2010 92.2 ; 2012 90.6). Nous achetons à l’étranger sans ressources d’exportations suffisantes ; donc nous empruntons auprès des pays exportateurs qui accumulent ainsi des réserves. C’est un second endettement après celui de l’Etat. En termes clairs, la mondialisation se fait contre nous.

 

            La mondialisation est une guerre économique sans destructions matérielles, mais avec conquêtes spatiales. Elle est gagnée par les pays exportateurs nets qui accumulent des réserves de change. Là encore l’expression dette souveraine est débile : le pouvoir appartient aux créanciers. Que peuvent-ils faire ? Acheter des bons du Trésor ou des obligations privées : a priori plutôt sympathique encore que … Acheter des entreprises ou des parts d’entreprises, acheter des facteurs de production : terres à usage agricole, mines etc : nettement moins sympathique. Or il faut constater que la France perd cette guerre économique.

            La première raison serait la surévaluation de l’euro qui freinerait nos exportations et nous ferait importer plus. Donc il faudrait dévaluer.

 Plusieurs remarques : 1- Est-ce justifié quand plusieurs pays de la zone euro sont exportateurs nets ?  2- La dévaluation de l’euro provoquerait la hausse du prix du pétrole …

3- Faut-il accroître le pouvoir d’achat des Chinois, Quataris  etc ? 4- Le cours du change se fixe sur les marchés 24 heures sur 24 avec tous les participants du monde.

            La thèse maximaliste : on sort de la zone euro pour pouvoir dévaluer. Ce serait une aventure coûteuse et périlleuse pour un pays de taille moyenne qui se retrouverait avec un franc faible.

            En fait il faudra vivre avec l’euro.

 

La seconde raison est le coût du travail. Disons brièvement que trop élevé, il a l’inconvénient de générer du chômage et d’entraîner le déficit du commerce extérieur, mais l’avantage de permettre des revenus plus importants.

 L’examen des situations est ambigu. La France a un coût salarial élevé avec chômage et déficit extérieur. L’Allemagne avec un coût salarial à peine plus faible, a un chômage faible et un excédent de la balance commerciale, de même en est-il pour les Pays-Bas, la Belgique, la Finlande. La France en situation de chômage permanent, en phase de désindustrialisation, en déficit extérieur très important depuis 10 ans, ne pourra pas échapper à une politique de modération salariale

La conclusion est que la France pour ne pas perdre cette compétition de la mondialisation, aura beaucoup d’efforts à faire. « De la sueur et des larmes » pour plagier Churchill sans le citer en entier.

 

Quatrième partie « L’obligation de l’abandon de l’illusion

et du retour à la réalité économique ».

 

            Le titre d’un livre de Michel Godet « Le courage du bon sens »  nous rappelle cette nécessité. Mais il est fâcheux que le bon sens n’aille pas de soit. Un autre livre celui de Sophie Peddler « Le déni français » publié récemment chez J. C. Lattès est également intéressant. Ce petit ouvrage (180 pages) décrit très bien la double déraison française qui, dans le choix travail-loisir, préfère le loisir et qui, dans l’arbitrage  épargne-consommation, préfère la consommation.

            Comment peut-on associer loisir et consommation ? Simplement par un recours systématique et massif au crédit, c’est-à-dire à l’endettement permis aux entreprises et ménages si le système bancaire est laxiste et assez automatique pour l’Etat en situation de déficit.

            Mais ce financement est fondamentalement immoral pour l’Etat qui a le choix entre emprunts et impôts. Si une dépense courante est financée par l’impôt, cette dépense publique est payée par la génération qui en a profité ; mais si c’est par l’emprunt, cette dépense sera acquittée par la génération suivante qui ne l’a pas votée, qui n’en a pas profité, mais qui devra rembourser l’emprunt  qui a été contracté.

            Morale et économie est un autre sujet encore que nous savons tous qu’il nous faudra changer de morale économique : plus travailler et moins s’endetter. On peut aussi ajouter rendre les décideurs économiques plus responsables.

 

                                            André Chaîneau.

Doyen honoraire Faculté des Sciences économiques de l’Université de Poitiers

 

 

 

 

 

 

La Chine est l’un des plus vieux pays ruraux du monde. 5000 ans avant notre ère, elle pratiquait déjà, du moins dans la région du bas Yangzi, la riziculture inondée qui exige canaux, digues, élévateurs d’eau et, donc, une organisation communautaire, peu répandue ailleurs…

I – Héritage et redémarrage (du monde rural chinois).

1 – Le Temple du ciel : les travaux et les jours.

On peut et on doit visiter aujourd’hui, à Pékin, le Temple du ciel, l’endroit où l’empereur en personne jeûnait, priait et intercédait, entre ciel rond et terre carrée, pour que les récoltes soient bonnes. La prospérité et la paix sont au cœur même du mandat du ciel qui légitime le pouvoir impérial. S’il advenait que ce ne fût pas le cas, la révolte pourrait éclater et y mettre fin.

Depuis les temps les plus reculés de la Chine ancienne, en effet, les nong, les paysans, les fermiers, constituent la véritable armature de la nation chinoise. Cultivant essentiellement le blé au nord et le riz au sud, ce sont leurs travaux au fil des jours qui nourrissent les villes, les palais et les soldats du pays qui doivent les protèger des rudes nomades du nord, toujours prêts à fondre sur eux et sur leurs richesses… En outre, ils payent leurs dus aux propriétaires qui leur louent les champs…

2 – De la Chine en déclin au maoïsme nationaliste et paysan.

Du XIIIème au XVIIIème siècles, le sort des paysans ne s’améliore guère. Ils s’acharnent pourtant à améliorer sans cesse la culture du riz, plante qui a les plus forts rendements à l’hectare et permet par conséquent de nourrir une nombreuse population. Des espèces précoces importées du Vietnam autorisent deux récoltes annuelles dans le bassin du fleuve Bleu, le grenier du pays. Malheureusement, les propriétaires des terres, qui résident en ville, veulent toujours davantage de revenus et leurs intendants (ganpu) exigent toujours plus des travailleurs ruraux paupérisés dont les liens avec leurs propriétaires-rentiers se tendent dangereusement. De surcroît, les catastrophes naturelles (inondations, sécheresses, tremblements de terre) ajoutent aux risques de famines, au point que, en 1406, parait  un « Précieux Herbier pour la survie en cas de Disette », à l’efficacité forcément limitée…

Cependant, la population augmentant rapidement, la dynastie des Qing encourage l’installation des paysans Han vers les régions périphériques : Xianjiang, provinces du sud (Guizhou, Guangxi ou Yunnan) et même à Taïwan et à Bornéo … non sans conflit avec les autochtones. En 1958, naissent 26000 communes « bourgeons du socialisme ». Dans cette véritable collectivisation de l’agriculture, chaque commune, riche de 2000 à 7000 familles sur 4000 à 4500 hectares, est encadrée tant sur le plan technique que sur le plan politique. Elle assure à chacun nourriture, vêtement, logement, soins médicaux et, même, sépulture.

Le grand timonier pense qu’il faut maintenir, le peuple chinois dans ses villages, le fixer. D’où le fameux passeport intérieur, le célèbre hukou sans lequel aucun chinois ne peut devenir citadin. Pendant la Révolution culturelle, les « bourgeois », cadres et intellectuels sont envoyés pour être «rééduqués » à la campagne. Celle-ci demeure donc, aux yeux du pouvoir, le cœur et la source de l’éternelle identité chinoise…

3 – Deng Xiaoping : changer plutôt que bouleverser

Le « petit timonier » est, lui aussi, d’origine rurale, de la province du Sichuan, au cœur du continent chinois.. Nationaliste comme Mao, il s’en différencie profondément en mettant l’étranger au service du national, en ouvrant la Chine et, surtout, en préférant la réforme qui transforme plus le pays que la révolution qui ne fait que le bouleverser. Entamée, de fait, dès les années 1970, épaulée par la solide Banque agricole de Chine, la         « décollectivisation » des campagnes est achevée vers 1982. Les communes populaires sont supprimées. Ce sont, désormais, des familles qui exploitent la terre qui, cependant, appartient toujours à l’Etat. Les baux sont d’une durée de dix à quinze ans. Les exploitants doivent livrer à l’Etat une partie de leur récolte à un prix déterminé et disposent du reste à valoriser sur le marché.

II – Le prix de la production : les dégâts du progrès

1 – Chine et stress hydrique

La Chine est un pays où il y a trop d’eau ou pas assez. Le premier problème lié à l’eau est celui des divagations dévastatrices de ses fleuves, le fleuve Jaune, surnommé « le chagrin de la Chine » et le fleuve Bleu qui a encore dévasté son bassin en 1991. Le barrage des Trois gorges a comme enjeu de le contenir, de faire remonter la croissance du littoral vers l’intérieur du pays et de produire une part importante de l’électricité nationale. Mais ces grands travaux sont contestés : glissements de terrain, fuites d’eau et, surtout, déplacement de deux millions de personnes, souvent d’origine paysanne, dont une partie alimente l’exode rural.

La Chine ne dispose que de 8 % de l’eau douce du monde, pour 20% de la population totale. Les scientifiques sont particulièrement soucieux de l’assèchement des lacs dans le bassin du Yangzi que le programme qui consiste à « ramener l’eau du sud au nord » ne peut qu’aggraver, tandis que les sécheresses peuvent toujours, comme aux Etats-Unis ou en Russie, compromettre les récoltes de blé.

2 – Raréfaction des greniers et des jardins.

La Chine a toujours eu, parmi ses objectifs premiers, le souci de nourrir son abondante population. Malheureusement, ses greniers se raréfient, sous l’emprise de villes tentaculaires (Pékin et Shanghai sont des agglomérations de plus de vingt millions d’habitants, l’agglomération de Chongqing approche des trente-cinq millions d’habitants, Shenzhen, près de Hongkong, de 17). En outre, les zones résidentielles et industrielles, ainsi que les infrastructures gigantesques (ports, aéroports, autoroutes, voies ferrées), se multiplient. Ce grignotage et ces mitages ne font-ils pas comprendre pourquoi la Chine, comme d’autres pays (Japon, Corée du sud, pays arabes du Golfe, recherche et loue des terres dans les « trois A » (Asie, Afrique, Amérique latine) ? Il faut signaler que la terre chinoise, qui appartient toujours à l’Etat, est trop souvent arrachée à ceux qui la cultivent par des fonctionnaires locaux et provinciaux, plus ou moins corrompus, qui la vendent à des sociétés immobilières ou industrielles qui spéculent.

3 – l’enjeu environnemental : épuisement et sécurité alimentaire

Soumises à un impératif de rendement, la SAU, Surface Agricole Utile chinoise, qui se rétracte toujours plus, se dégrade de façon inquiétante sous mille assauts. Dans tout le pays, bien des contrées ne fournissent plus d’eau potable, Il a été récemment souligné que la pollution industrielle aurait déjà contaminé bien des rizières (mercure, plomb ou arsenic)… Dans ces conditions, les Chinois ont de moins en moins confiance dans leurs industries agro-alimentaires, au risque de favoriser les importations étrangères, occidentales, en particulier, aux normes plus contraignantes et davantage respectées. La paysannerie chinoise subit les revers du « miracle » chinois et de ses effets désastreux.

III – Paysans chinois et mondialisation

1 – Fin de la paysannerie chinoise ?

La politique de l’enfant unique a déjà 33 ans et commence à faire sentir ses effets. En 2011-2012, et pour la première fois dans l’histoire de la Chine, la population des villes égale celle des campagnes, ce qui est un fait considérable ! La raréfaction de la main d’œuvre et son rapide vieillissement vont avoir des conséquences immenses. L’exode rural bat son plein. Environ 200 millions de mingong, laissant leur enfant unique à leurs grands parents, ont vendu leurs bras et leurs mains à l’atelier du monde. Mais la situation évolue, le gouvernement commence à miser sur eux, future classe moyenne.

2 – Multinationales d’ici et de là-bas

Dans cette fin vraisemblable d’une économie extensive, fondée sur la surexploitation des ressources naturelles et humaines (mode très soviétique), la Chine risque de devenir plus dépendante du commerce mondial et de la loi des avantages comparatifs. Elle s’emploie à préserver ou à se procurer de nouvelles ressources. Elle mise, par exemple, sur la pomme de terre pour se préserver de pénuries alimentaires. Elle investit sur la tomate, le fruit le plus consommé au monde (fraiche ou cuite, sous forme de jus ou de sauce ketchup). Une entreprise chinoise a racheté dans ce domaine la PME familiale et provençale, Cabanon… Au Yunnan, dans le sud du pays, on mise même sur de futures usines d’insectes pour nourrir les Chinois (entomophagie).

Des exemples concernent le domaine des boissons : le thé, l’eau, le lait, la bière et le vin.

La bataille du lait

La question de la qualité du lait en Chine est plus qu’emblématique. Le scandale du lait à la mélanine a éclaté le 16 juillet 2008 et a pris de l‘ampleur juste après les Jeux Olympiques. 294000 enfants furent malades, 54000 hospitalisés et 6 sont morts. Mais en 2013, le lait frelaté fait toujours des victimes en Chine et concerne presque tous les géants du lait. Le groupe Yili, le premier, a dû rappeler, au mois de juin 2012, du lait en poudre pour enfants contenant du mercure. Le numéro 2 chinois, le groupe Mengniu (« la vache mongole ») promet d’investir dans des fermes de grande taille. Le troisième groupe, par la taille, Guangming rend plus sévère ses standards de qualité.

Le combat n’est pas encore gagné, loin s’en faut. La Chine compte 200 millions de petits fermiers, alors qu’elle manque de 100.000 à 300.000 inspecteurs sanitaires, ce qui demandera du temps et des moyens pour les former. Plus grave : alors que l’Union européenne ne tolère, par exemple, que 400.000 cellules somatiques par millilitre, et les Etats-Unis, 750.000, la Chine, redéfinissant ses normes en 2010 a opté pour 2 millions de cellules. Le Gouvernement a importé des laitières australiennes ou néo-zélandaises. Le groupe d’Etat, Bright Food fondé à Shanghai en 2006, a tenté de racheter le Français Yoplait, tandis qu’un autre groupe, Synutra a décidé d’investir à Carhaix, en Bretagne, au cœur de la première région laitière européenne, dans une usine de production de lait infantile dont les produits finis seront expédiés en Chine. L’objectif est de sécuriser la matière première et les zones d’approvisionnement et de jouer la parfaite traçabilité. Ce groupe est côté au NASDAQ (Bourse de New York). Malgré bien des problèmes, on peut mesurer la prise de conscience et l’ampleur de l’évolution en cours en Chine : restructuration et internationalisation.

Cochons et couvées…

Le porc est un animal d’origine chinoise... Mais aujourd’hui, il y a beaucoup de « cochonneries » dans ses 750 millions de cochons, la viande de beaucoup de ces animaux comportant trop souvent des résidus de vaccins, des antibiotiques, des colorants, des promoteurs de croissance et des métaux… Au printemps 2013, dérivent au fil de l’eau jusqu’à Shanghai des cadavres de porcs morts de maladie… L’augmentation du niveau de vie en Chine se traduit par une plus grande consommation de viande et de produits animaux qu’il faut nourrir (80% des protéines d’origine animale ingérées par les Chinois proviennent surtout des porcs et des volailles). Si bien que la Chine est contrainte d’acheter à l’étranger toujours plus de blé, de maïs et de soja. En Chine même, la culture du maïs est responsable de l’épuisement des nappes phréatiques et des difficultés des petits agriculteurs

3 – Ressources, prix et société sous tension.

La situation agro-alimentaire chinoise risque donc de se fragiliser. Un paysan chinois a des chances de gagner deux fois plus en travaillant dans une zone urbaine plutôt que de continuer à cultiver une parcelle agricole dans son village. Une récente enquête du Centre d’études rurales chinoises estime que les différences de richesse au sein des campagnes atteignent un niveau dangereux, faisant craindre de «possibles déstabilisations sociales».Les terres et les hommes de la campagne chinoise semblent donc arriver à saturation dans leur capacité à soutenir l’expansion nationale.

Bataille mondiale pour les terres arables

Il n’empêche, la Chine, comme le Japon, la Corée du sud, les pays arabes du Moyen-Orient, non seulement, loue des terres, mais elle a une caractéristique supplémentaire : un certain nombre de ses paysans, souvent originaires de Manchourie, vont travailler en Sibérie… de façon à combler le manque de bois ou de soja de leur pays

Sous la pression de désastres écologiques et consciente des menaces, la Chine, devenue une grande puissance scientifique, elle expérimente de nombreuses techniques très en pointe, souvent en collaboration avec les Etats-Unis. Une approche quantitative de l’agriculture, nécessaire, n’est plus suffisante. Le premier ministre éthiopien, par exemple, appelle de ses vœux, « une économie verte climatiquement résiliente ». Sinon, il faut craindre une dangereuse conjonction de jacqueries sur l’ensemble du territoire national, menaçant le pouvoir. De nouveaux travaux herculéens à la chinoise sont à prévoir pour, selon Joêl Ruet, du CNRS, inventer une agriculture à la fois productive, verte et sociale… Sans oublier que, dans l’histoire chinoise, les changements de pouvoir et de dynastie ont, le plus souvent eu, comme origine, le mécontentement des paysans et des gens de la campagne chinoise…

Claude Chancel , vice président de l'Institut Jacques Cartier et Axelle Degans,

professeurs agrégés de l’Université)

 

Record de longévité pour un Premier Ministre au XXe siècle, d'autant plus remarquable que pour la première fois dans l'histoire du Royaume-Uni, c'est une femme qui occupe le poste.

·       Le phénomène Thatcher peut s'expliquer par l'éducation qu'elle a reçue, par sa formation, par une conjoncture favorable et par une conjonction d'événements heureux (« la main invisible » ?).

1 – Fille d'un épicier de religion méthodiste qui lui a inculqué le sens de l'épargne, la valeur du mérite et de l'effort, elle aime, dit-on, rappeler la maxime de John Wesley le fondateur du méthodisme : « Gain all you can, save all you can, give all you can ».

2 – A  la fin des années 70, l'opinion prend conscience des effets pervers du Welfare State installé par les travaillistes et adopté jusque-là par les conservateurs. Le LIVRE BLANC publié en 1976 par le gouvernement travailliste rend compte de cette évolution. On y dénonce, entre autres faiblesses, les grèves incessantes, la diminution des profits, le poids de l'État dans l'économie et on y préconise la création d'un secteur privé dynamique aux profits élevés, une politique de relance «donnant la priorité au développement industriel sur la consommation et même sur nos objectifs sociaux ». Au fond Mme Thatcher n'avait plus qu'à s'inspirer du constat d'échec que ses adversaires avaient dressé de leur propre politique.

3 – La découverte du pétrole en Mer du Nord vint opportunément renflouer les caisses vides de l'État et la guerre des Malouines permette à Maggie de reprendre en main la situation au moment où ses plus fervents partisans commençaient à fléchir et où elle était la seule à ne pas douter de sa politique.

·       Elle met en oeuvre une politique volontariste en rupture totale avec ce qui avait précédé :

–         Politique monétariste : réduction de l'offre de monnaie qui entraîne la chute des « canards boiteux » et augmente le nombre de chômeurs dans un pays où, il est vrai, selon Kaldor, économiste et conseiller les travaillistes, « sévissait le suremploi ».

–         Privatisation massive (et réussie) de l'économie.

–         Réduction des impôts (IRPP ramené à deux tranches + réforme radicale, et brutale, de l'impôt local).

–         Réforme de la Bourse (« Big-Bang »).

–         Réduction du pouvoir syndical (orientation consacrée par l' « Employment Act » de 1988) surtout après sa victoire sur le syndicat des mineurs en 1985 (en 1979 près de 80 % des Britanniques considéraient que la principale force d'opposition à Mme Thatcher serait les syndicats, en 1987 ils n'étaient plus que 1 % à le penser !).

–         Réduction de l'aide sociale.

–         NB : Si les salaires ont globalement augmenté plus vite que l'inflation cela tient plus au manque de main-d'oeuvre qualifiée qu'à la volonté du gouvernement (pouvoir d'achat réel : + 15 % en 10 ans).

·       Résultats :

–         Le prêt contracté auprès du FMI en 1976 a été remboursé.

–         Croissance : la plus élevée d'Europe en moyenne depuis le début de la décennie (3 %).

–         Chômage : ramené de 13 % à 6,3 % en mars 1989 (France :  10 %).

–         Budget : excédentaire.

–         Actifs à l'étranger : multipliés par quatre en 10 ans !

–         Un point noir : l'inflation risque d'atteindre 7 % en 1989.

–         Cependant : une Angleterre du Nord appauvrie, une Angleterre du Sud enrichie et que symbolise bien la « Software valley » autour de Cambridge (450 entreprises de pointe en 10 ans) et la fantastique réhabilitation des Docks de Londres (38 logements, 170 000 emplois). Notons le redressement de l'Écosse avec la « Silicon Glen » (300 firmes d'électronique, 40 000 emplois entre Glasgow et Édimbourg). À ceux qui lui reprochent d'avoir créé « Two Nations » (comme l'écrivait Disraeli), Margaret Thatcher objecte que l'égalité avait naguère été obtenue en tirant tout le monde vers le bas, c'est-à-dire par l'appauvrissement de tous, alors qu'aujourd'hui l'enrichissement de la middle-class tirera tout le monde vers le haut.monétarisme, libéralisme                                                                                                                      …/

·       « Certains affirment que je ne fais que défendre les valeurs de la ménagère et de boutiquière. Mais je n'en ai pas honte. Le recours à ces valeurs aurait évité la faillite à plus d'un financier et les crises à plus d'un pays. » Margaret Thatcher.

·       Peter Brooke, président du parti conservateur (1988) : « L'ère de Karl Marx se termine et celle de « Marks and Spencer » commence».

·       La revue « L’Economist » terminait un article sur le bilan du thatchérisme par ces lignes : « La bourgeoisie anglaise devient de nouveau riche… sa prospérité retrouvée lui donne une confiance en soi que la Grande-Bretagne n'avait pas connue depuis Édouard VII ».

·       Les adversaires de Margaret Thatcher l'appellent T.I.N.A. (« There is no alternative »).

–         En 1982 elle a reçu les réprimandes écrites et publiques de 364 illustres économistes dont ceux de la célèbre école de Cambridge.

–         Le 10 octobre 1984, l’IRA fait exploser l'hôtel de Brighton  où elle est descendue pour le congrès du parti conservateur. Sortie miraculeusement indemne des gravats, on lui demande ce qu'elle va faire, elle répond : « Business as usual »…

–         … Et sa détermination n'a, en rien, été ébranlée, même après sa déconvenue aux élections européennes de 1989, au contraire semble-t-il.

Article paru sous la double signature de Jean Henri Calmon et de Claude Chancel dans la revue ESCAP, en septembre 1989.

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