Première partie : le refuge dans l’illusion économique.

L’illusion est le refuge lorsqu’on fuit la réalité. Elle doit être exposée très simplement éventuellement par un seul mot qui doit avoir un lien avec la réalité. Ce mot-alibi va être crise.

Sa première utilisation. Nous vivons une crise ennuyeuse sans aucun doute, mais qui sera assez brève parce que suivra assez rapidement une reprise économique qui conduira à une expansion qui améliorera la situation économique. Bref, il n’y a qu’à attendre.

Sa deuxième utilisation. Lorsque un événement fâcheux arrive (la baisse des ventes d’autos par exemple), nous allons dire : c’est la faute à la crise, c’est-à-dire la faute à la fatalité, plus clairement la faute à personne. Il n’y a plus de responsables. On peut s’étonner que la crise qui dans son premier sens représente un moment du cycle économique qui voit les mécanismes se disloquer, devienne maintenant l’agent disloquant…

Ce mot crise va devenir très agréable.

 D’abord pour les économistes qui parlent à la télévision, écrivent dans les journaux. Ils expliquent que c’est un phénomène récurrent (tous les sept ans) et qu’en plus ils ont le savoir qui permet de mettre en place une politique de relance qui raccourcit la période de récession qui suit la crise.

Ensuite pour le personnel politique jugé irresponsable (voir plus haut) et surtout enchanté d’avoir à sauver l’économie par la mise en place d’une politique adéquate qui n’exigera pratiquement pas d’efforts.

Enfin les citoyens  ne peuvent qu’approuver que l’on mette de l’huile dans les rouages des mécanismes économiques ou encore mieux qu’on relance l’économie.

 

En effet la sortie de crise sera facile et pas déplaisante. Il faut accroître la demande globale pour que croisse l’offre globale et finalement pour que diminue le chômage. Les moyens sont essentiellement de deux ordres : 1- le développement des crédits aux entreprises et aux ménages (pour les investissements, pour les achats d’automobiles et de logements …) 2- une politique de déficit budgétaire pour l’Etat qui peut créer des emplois publics et passer des marchés importants.

Le problème est que cette analyse nie la réalité. La crise dure depuis 2008, soit 5 ans.

Malgré des politiques de relance, la croissance réelle de l’économie est sur 5 ans nulle, le chômage croît sans cesse (taux 10.2%), la production industrielle s’est effondrée (indice 106 en 2006, 86 en 2009, 89 en 2012). Nous ne sommes pas dans le cadre dune crise normale.

Un économiste Philippe Dessertine a écrit en 2010 un petit livre intitulé : « Ceci n’est pas une crise, simplement la fin d’un monde ». Ce titre est exact.

Il faut comprendre que deux facteurs dramatisent la situation conjoncturelle et nous font sortir du schéma habituel : 1- l’inconscience financière de l’Etat et 2- l’indifférence des Français au déclin de leur pays.

Deuxième partie: l’inconscience financière de l’Etat

 à laquelle l’honnêteté oblige d’ajouter l’insouciance financière des Français.

 

            Elles sont faciles à constater : depuis 40 ans, l’Etat a voté son budget en déséquilibre ce qui a entraîné un endettement croissant et toujours plus d’intérêts à verser.

            Exprimé en jours sans recettes,le déficit apparaît effarant : en 2007 38 jours, en 2008 51 jours, en 2009 106 jours, en 2010, 77 jours et en 2012, 66 jours. Depuis 2009, c’est mieux ou plus exactement moins scandaleux. En conséquence, la dette publique augmente automatiquement : fin 2012, on est rendu à 90.2% du Produit Intérieur Brut et l’on arrivera à 100% dans quelques années

            La seule satisfaction relative est que le taux d’intérêt acquitté est faible : un peu supérieur à 3%. Cela signifie que les prêteurs (beaucoup sont étrangers) ont confiance en notre capacité à honorer nos engagements. Il n’en reste pas moins que le service de la dette (55 milliards) est le deuxième budget de l’Etat après celui l’Education Nationale (avec les universités) mais très au-dessus de celui de la Défense Nationale (pas tout à fait le double).

Les risques financiers d’un tel endettement sont celui du non-renouvellement des emprunts mais surtout celui de la hausse des taux d’intérêt qui se manifestera aux premières difficultés.

Alors on a évoqué la règle d’or : c’est-à-dire le vote du budget en équilibre. Son application est possible : l’Etat est le seul agent économique qui peut décider à la fois ses dépenses et ses recettes. Son application est impossible actuellement. Pour effacer le déficit actuel, il faudrait augmenter les impôts et les cotisations sociales de 22% ou diminuer toutes les dépenses publiques de 18% ! Alors tout ce que l’on peut faire est de s’engager progressivement sur cette voie.

Eviter la faillite de l’Etat est une ardente obligation. Il faut du courage politique pour diminuer les dépenses et augmenter les prélèvements. Mais on ne peut plus différer. Attendre le retour de la croissance relève de l’incantation. Parler de dette souveraine (comme si le débiteur est le souverain du créancier !) est une stupidité.

Nous ne sommes pas encore les Grecs ; mais nous restons sous la menace d’un relèvement des taux d’intérêt. Si nous perdions notre crédit, la situation deviendrait dramatique.

 

Troisième partie: l’indifférence des Français au déclin économique de leur pays.

La France est une puissance économique très moyenne. Son PIB par habitant (soit la valeur globale de toutes ses productions de biens et de services divisée par le nombre d’habitants) est à l’indice 107. Dans le cadre de l’Union Monétaire Européenne (la zone euro à 17), la France se situe à la huitième place devant l’Italie (101), l’Espagne (99), la Grèce, le Portugal, la Slovénie, Chypre, Malte, Slovaquie et Estonie. Mais elle est derrière et loin derrière les Pays-Bas (131), l’Autriche (129), l’Irlande (127), l’Allemagne (120), la Belgique (118) et la Finlande (116).

Elle est une puissance qui a toujours un taux de chômage élevé : entre 2 millions de chômeurs au mieux et plus de 3 millions quand ça va mal comme actuellement avec un taux supérieur à 10%. Mais les taux de chômage actuels sont pour l’Autriche 4.5%, les Pays-Bas 5.8%, l’Allemagne 5.4%, la Belgique 7.4%, la Finlande 7.9%. Certes l’Espagne a un taux de 26%, la Grèce de 27% et le Portugal 16%.

            Elle est une puissance en régression économique dans le monde. Il suffit de constater que le taux de couverture des importations par les exportations a été en chute libre de 2002 à 2013 (2002 105.9 ; 2006 96.4 ; 2008 92.8 ; 2010 92.2 ; 2012 90.6). Nous achetons à l’étranger sans ressources d’exportations suffisantes ; donc nous empruntons auprès des pays exportateurs qui accumulent ainsi des réserves. C’est un second endettement après celui de l’Etat. En termes clairs, la mondialisation se fait contre nous.

 

            La mondialisation est une guerre économique sans destructions matérielles, mais avec conquêtes spatiales. Elle est gagnée par les pays exportateurs nets qui accumulent des réserves de change. Là encore l’expression dette souveraine est débile : le pouvoir appartient aux créanciers. Que peuvent-ils faire ? Acheter des bons du Trésor ou des obligations privées : a priori plutôt sympathique encore que … Acheter des entreprises ou des parts d’entreprises, acheter des facteurs de production : terres à usage agricole, mines etc : nettement moins sympathique. Or il faut constater que la France perd cette guerre économique.

            La première raison serait la surévaluation de l’euro qui freinerait nos exportations et nous ferait importer plus. Donc il faudrait dévaluer.

 Plusieurs remarques : 1- Est-ce justifié quand plusieurs pays de la zone euro sont exportateurs nets ?  2- La dévaluation de l’euro provoquerait la hausse du prix du pétrole …

3- Faut-il accroître le pouvoir d’achat des Chinois, Quataris  etc ? 4- Le cours du change se fixe sur les marchés 24 heures sur 24 avec tous les participants du monde.

            La thèse maximaliste : on sort de la zone euro pour pouvoir dévaluer. Ce serait une aventure coûteuse et périlleuse pour un pays de taille moyenne qui se retrouverait avec un franc faible.

            En fait il faudra vivre avec l’euro.

 

La seconde raison est le coût du travail. Disons brièvement que trop élevé, il a l’inconvénient de générer du chômage et d’entraîner le déficit du commerce extérieur, mais l’avantage de permettre des revenus plus importants.

 L’examen des situations est ambigu. La France a un coût salarial élevé avec chômage et déficit extérieur. L’Allemagne avec un coût salarial à peine plus faible, a un chômage faible et un excédent de la balance commerciale, de même en est-il pour les Pays-Bas, la Belgique, la Finlande. La France en situation de chômage permanent, en phase de désindustrialisation, en déficit extérieur très important depuis 10 ans, ne pourra pas échapper à une politique de modération salariale

La conclusion est que la France pour ne pas perdre cette compétition de la mondialisation, aura beaucoup d’efforts à faire. « De la sueur et des larmes » pour plagier Churchill sans le citer en entier.

 

Quatrième partie « L’obligation de l’abandon de l’illusion

et du retour à la réalité économique ».

 

            Le titre d’un livre de Michel Godet « Le courage du bon sens »  nous rappelle cette nécessité. Mais il est fâcheux que le bon sens n’aille pas de soit. Un autre livre celui de Sophie Peddler « Le déni français » publié récemment chez J. C. Lattès est également intéressant. Ce petit ouvrage (180 pages) décrit très bien la double déraison française qui, dans le choix travail-loisir, préfère le loisir et qui, dans l’arbitrage  épargne-consommation, préfère la consommation.

            Comment peut-on associer loisir et consommation ? Simplement par un recours systématique et massif au crédit, c’est-à-dire à l’endettement permis aux entreprises et ménages si le système bancaire est laxiste et assez automatique pour l’Etat en situation de déficit.

            Mais ce financement est fondamentalement immoral pour l’Etat qui a le choix entre emprunts et impôts. Si une dépense courante est financée par l’impôt, cette dépense publique est payée par la génération qui en a profité ; mais si c’est par l’emprunt, cette dépense sera acquittée par la génération suivante qui ne l’a pas votée, qui n’en a pas profité, mais qui devra rembourser l’emprunt  qui a été contracté.

            Morale et économie est un autre sujet encore que nous savons tous qu’il nous faudra changer de morale économique : plus travailler et moins s’endetter. On peut aussi ajouter rendre les décideurs économiques plus responsables.

 

                                            André Chaîneau.

Doyen honoraire Faculté des Sciences économiques de l’Université de Poitiers