La Chine s’est ouverte au monde par la mer et s’est développée grâce aux flux maritimes qui irriguent ses ports et les bassins d’activité qui en dépendent. Désireuse de retrouver une place de premier plan dans le concert des nations elle est à présent contrainte à devenir une grande puissance maritime en développant le volet militaire après celui de l’industrie.

Premier exportateur mondial, l’étude des leçons de sa très longue histoire et l’analyse de sa situation géopolitique ont mis en évidence la nécessité et la manière de développer des forces navales de premier rang, capables d’assurer sur tous les océans la protection de ses intérêts ainsi que son rayonnement.

Le manque d’alliés fiables constitue cependant un handicap  au développement d’une Marine qui, pour être efficace, demande, en sus de financements dont elle ne manque pas, du temps, de la constance et de l’expérience.

La puissance maritime

Le concept de puissance maritime formalisé en 1890 par AT. Mahan dans le premier chapitre d’un livre qui a profondément marqué la pensée stratégique « The influence of Sea Power upon History 1660-1783 » reste toujours d’actualité. Les facteurs qui contribuent à cette puissance – la situation géographique du pays étudié, sa géographie physique et en particulier son climat, la qualité de ses façades maritimes, les ressources humaines, l’intérêt de sa population pour les choses de la mer ainsi que pour les échanges commerciaux internationaux et, pour finir, le cadre juridique existant ainsi que la continuité du support du gouvernement aux entreprises maritimes – n’ont pas changé dans le principe. Tout au plus leur importance relative pourrait avoir évolué avec l’apparition du transport aérien et la mondialisation économique, financière et politique.

Geoffrey Till, dans une étude très récente[1] , actualise le concept et propose de considérer sept éléments constitutifs de la puissance maritime :

·         La population, la société et le gouvernement

·         La technologie

·         La géographie maritime

·         les ressources

·         l’économie maritime

·         la marine de guerre

·         les autres moyens militaires (puissance terrestre, aérienne, opérations  interarmées, alliances).

 

Dans le cas de la Chine, la croissance indispensable à sa stabilité – politique, sociale, éventuellement diplomatico-stratégique est fortement tributaire de la mer.

Pour soutenir son expansion et se protéger de toute agression maritime, elle veut pouvoir disposer de moyens militaires efficaces, défensifs et offensifs.

Elle a retenu les leçons de l’Histoire qui montrent que le développement d’une grande marine de guerre est le corollaire de celui de flux maritimes vitaux pour l’État.

Les leçons de l’Histoire

 La Chine pendant près de 2500 ans a été un très grand pays, probablement le premier en terme d’économie. Très tôt elle a des relations commerciales avec les Romains par voies terrestre et maritime. Jusqu’au XIIe siècle, la navigation en mer de Chine et dans l’océan Indien est un monopole persan et arabe.  La navigation côtière se développe cependant en Chine depuis le Xe siècle et les Song disposent d’une flotte de guerre.

Par la suite, les Mongols de la dynastie Yuan (1276-1368) nationalisent le commerce maritime, et détruisent le système économique mis en place par les Song en multipliant droits et impôts. De 1368 à 1395, au début de l’ère Hong Wu des Ming, une réforme des taxes permet à des étrangers de s’occuper des échanges jusqu’à ce que le commerce privé soit interdit avec eux en raison de leur comportement répréhensible.

De 1420 à 1431, l’Eunuque musulman de Zheng He va mener 7 expéditions maritimes en mer de  Chine méridionale et en océan Indien. Sa flotte de 317 navires comprenait plus de 60 baojians pourvus de 9 mats et qui auraient atteint 120m de long. Les architectes navals remettent en cause cette version, estimant que la taille maximum des navires ne pouvait dépasser de 60m pour des raisons de résistance de la structure, ce qui en fait tout de même les plus grands bateaux d’une époque où les caravelles de Christophe Colomb ne dépassaient pas 30m de long. Ces « bateaux trésors » étaient escortés par de nombreuses jonques de guerre.

Contrairement à ce qui se produit en Occident à la même époque, ces voyages d’exploration n’ouvrent pas une ère d’expansion commerciale. Au contraire, n’ayant pas permis de rencontrer d’interlocuteurs dignes de dialogue, en 1436, un édit de l’empereur Zhu Qizhen (ère Ming Zhengtong) qui n’a que 9 ans punit de mort la construction de navires hauturiers à plusieurs mâts.

Le grand livre de l’histoire maritime de la Chine se referme pour trois siècles, peu avant que les Européens n’atteignent la rivière de Canton en provenance de Malacca (1514) et que Magellan et Cano n’effectuent la première circumnavigation (1519-22).

Au XVIIIe siècle, quand l’empire Qing est à son apogée, il comprend la Chine actuelle, la péninsule coréenne, l’Indochine, la Thaïlande, la Birmanie, le Népal, une partie importante de l’Afghanistan et les terres Kazakhes ainsi que l’île philippine de Palawan et l’actuel Sabah sur l’île de Bornéo.

Il est intéressant de remarquer que la « Nation du Milieu » contrôlait alors l’ensemble de la mer de Chine méridionale, Taïwan ainsi qu’une des rives du détroit de Malacca, toutes zones qu’elle revendique aujourd’hui.

 

Refermée sur elle-même, la Chine, n’était pas préparée au XIXe siècle à une confrontation avec les puissances industrialisées. Elle subit alors l’humiliation du démembrement d’une partie de son territoire par les Occidentaux et les Japonais. Sur mer la marine chinoise subit une série de défaites écrasantes .

Les premières sont la conséquence du contentieux franco-chinois à propos de la suzeraineté sur l’Annam. L’amiral Courbet qui commande les forces en Indochine anéantit l’escadre chinoise – 4 petits croiseurs, 2 avisos, 3 des 5 canonnières, 7 canots à vapeur porte-torpille et 11 jonques de guerre – le 23 août 1884 à Fou Tchéou, sur la rivière Min. Le 2 octobre 1884, il prend le port de Kelung à Taîwan et, le 16 février 1885, il parachève sa victoire en détruisant par des canots à moteur portant une torpille au bout d’une hampe une frégate et une corvette chinoises à Sheï-Poo.

Quelques années plus tard, ·en 1894 le Japon prend Taïwan après les désastres navals chinois de Yalu 1894 et de Weihaiwei 1895, bien que la Chine ait alors disposé d’une flotte neuve, moderne, théoriquement plus puissante. Ces défaites sont en particulier dues à la corruption et au manque de préparation,  des problèmes récurrents en Chine.

 

Plusieurs leçons peuvent être tirées de cette brève étude de l’Histoire maritime de la Chine :

§  Les voyages de Zheng He « confirment » l’absence d’interlocuteurs digne de dialogue au-delà des mers. Refermé sur lui-même, le « pays du Milieu » manque la révolution  industrielle et financière.

§  Le démembrement au XIXe de la Chine par les Occidentaux et le Japon met en évidence son infériorité technologique sur terre comme sur mer. Elle a pour conséquences son incapacité à défendre ses approches maritimes, son sol et à protéger ses vassaux (Annam, Tonkin, Corée)

§  Les défaites successives de flottes constituées d’unités modernes acquises à l’étranger est le résultat d’une infériorité tactique, d’un commandement inadapté, d’un manque d’entraînement  et de problèmes logistiques. Une marine ne s’improvise pas ; c’.

·Analyse géopolitique de la Chine d’aujourd’hui

Pour un astronaute, la terre apparaît comme une planète bleue. 71% de sa superficie est recouverte par des mers sur lesquelles la navigation est libre et qui joignent entre eux la plupart des pays du monde. Cela explique que la mondialisation de l’économie a conduit à une véritable maritimisation du commerce: plus de 90% des échanges en volume transitent par les océans, transportés par 70 000 navires marchands. Cette liberté de navigation reste cependant contrainte par des impératifs géographiques : 95% du trafic maritime emprunte les points de passage obligés que constituent les détroits (dont Malacca, le plus fréquenté) et les canaux (en particulier ceux de Suez et de Panama).

Redevenue aujourd’hui une puissance économique et financière très importante, la Chine veut reprendre son rang passé qu’elle estime lui revenir naturellement. À partir de la fin des années 1970, après la période révolutionnaire, elle connaît un développement très rapide rendu possible par les réformes économiques et politiques lancées par Den Xiaoping, le successeur de Mao. Au début des années 90, il propose un contrat social au peuple chinois : vous pouvez vous enrichir à condition de ne pas vous occuper de politique. Devenue la deuxième puissance économique mondiale, la poursuite de son développement, gage de sa stabilité sociale, dépend principalement de la croissance de ses moyens de production et de ses capacités à exporter.

Entourée de pays avec lesquels elle entretien des relations difficiles à ses frontières terrestres (Russie, Inde, Viêtnam, pays musulmans, etc.) ou dont l’accès est difficile, la Chine est de fait une île au sens géopolitique du terme. Seule sa façade côtière lui donne une ouverture vers des marchés situés outre-mer qui sont devenus vitaux pour elle. C’est par là également que passent les flux énergétiques qui lui permettent  de faire fonctionner ses usines. Pour la première fois de son Histoire, le Pays du Milieu qui pendant près de 2500 ans avait pu développer en quasi autarcie une civilisation continentale très raffinée doit impérativement se tourner vers la mer d’où sont venus les envahisseurs qui ont provoqué son déclassement.

Premier exportateur mondial, ayant devancé l’Allemagne en 2009, le pays reconnaît par la voix du président Hu Jintao en 2003 la vulnérabilité de ses flux maritimes qui, pour l’essentiel, doivent franchir un détroit dont le contrôle lui échappe totalement. C’est le « dilemme de Malacca ». Il ne suffit pas d’être capable de transporter produits finis et hydrocarbures ainsi que d’exploiter les ressources halieutiques et minérales des océans ; il faut aussi assurer, au besoin par la force, leur libre passage. La Chine doit à présent à devenir une puissance navale pour pouvoir atteindre ses objectifs politiques qui se résument ainsi :

§  Maintien de la souverainement nationale

§  Maintien de la domination du parti communiste

§  Poursuite d’une croissance économique forte et stable

§  Reconnaissance par la communauté internationale comme une puissance de premier rang, comparable à celle des États-Unis d’Amérique

§  Développement et entretien d’une force nucléaire stratégique de superpuissance

A.  Importance politique de la mer

Les côtes chinoises sont bordées par une ligne d’îles réparties entre l’archipel japonais et les Philippines. Aucune n’est sous contrôle chinois. La Chine considère que  principale, Taïwan, fait partie de ses intérêts vitaux. D’autres, comme les Diaoyu sont disputées avec le Japon. Enfin, faisant preuve d’une remarquable stabilité diplomatique malgré le changement de régime, la Chine revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale depuis 1947. Elle le fait en totale contradiction avec Loi de la mer issue de la Convention de Montego Bay et fonde sa prétention sur des raisons historiques que réfutent tous les États de la région, soutenus par les États-Unis.

Elle veut aussi être reconnue comme une grande puissance en cherchant à influencer  les autres nations par une politique globale agressive, culturelle, financière et industrielle qui s’appuie de plus en plus sur  une diplomatie navale très active depuis 2008.

B.  L’importance économique de la mer pour la Chine.

Pour soutenir son économie, l’industrie chinoise repose sur le maintien des flux énergétiques (charbon, pétrole, gaz naturel…) ainsi que de ceux des matières premières (fer…). Elle doit également pouvoir exporter les produits manufacturés qui sortent de ses usines. Pour finir, il lui faut  chercher en mer ou au-delà des denrées alimentaires. Ce sont des ressources halieutiques qu’elle obtient en surexploitant les océans (la part de la Chine dans la production mondiale de poisson est passée de 7 % en 1961 à 35 % en 2010) et des produits de l’agriculture provenant de terres arables achetées et principalement situées en Australie, aux Philippines et en Afrique.

En vue de conforter sa sécurité énergétique, le pays veut pouvoir exploiter les gisements d’hydrocarbures situés le long de ses côtes et en mer de Chine méridionale bien qu’ils soient souvent situées dans des zones contestées par ses voisins.

§  ·La Chine manque des matières premières nécessaires à sa croissance économique et, à terme, à son autosuffisance alimentaire : son développement dépend de l’extérieur

§  ·La Chine, qui n’a pas d’alliés fiables à ses frontières terrestres, est de fait une « île » géostratégique.

§  Ses côtes constituent la seule ouverture sûre vers le monde extérieur. Cependant, sa façade maritime est restreinte eu égard à la superficie du pays et à son domaine maritime (eaux territoriales et zone économique exclusive)qui  est relativement peu étendu (à titre de comparaison, le ratio territoire maritime sur territoire terrestre est de 17,2 pour la France qui dispose du deuxième territoire maritime au monde, 1,21 pour les États-Unis qui ont le premier, et seulement 0,4 pour la Chine qui se situe au 10e rang)

§  ·L’essentiel de son trafic maritime doit passer par des détroits qu’elle ne contrôle pas : le détroit de Malacca est le centre de gravité de son développement économique (dilemme de Malacca)

§  ·Elle ne contrôle pas le chapelet d’îles longeant ses côtes : elle est privée d’un espace maritime stratégique indispensable à sa force océanique stratégique.

Conclusion : la Chine, une puissance maritime ?

En 2012, ·la valeur globale de la production maritime de la Chine atteint 5008,7 milliards de yuans et représente 9,6% du PIB du pays, en augmentation de 7,9% par rapport à 2011. Le pays est devenu le premier constructeur de navire au monde, après avoir dépassé successivement le Japon et la Corée du Sud. Il contrôle la deuxième flotte marchande derrière celle du Japon. En ce qui concerne les terminaux maritimes, la Chine dispose des plus grands ports minéraliers et de porte-conteneurs du monde. Son industrie maritime, la situe au premier rang mondial et c’est le pays qui est le plus gros producteur de ressources halieutiques grâce à sa gigantesque flotte de pêche.

Que lui manque-t-il pour devenir une très grande puissance maritime ? Sécuriser ses voies de communication maritimes et ses sources d’approvisionnement. C’est cet impératif qu’a exprime le président Hu Jintao en  énonçant le dilemme de Malacca et les menaces pesant sur le détroit : piraterie, terrorisme maritime et risque de fermeture du détroit par des puissances rivales.

Pour y répondre, la Chine doit être en position de maîtriser les deux accès au détroit de Malacca en contrôlant la mer de Chine méridionale (elle sanctuarisera également ce faisant les ressources halieutiques et minérales qui s’y trouve) et en accroissant sa présence permanente dans l’océan Indien. Elle doit ensuite acquérir de l’espace stratégique dans l’océan Pacifique en faisant sauter le verrou représenté par la première chaîne d’îles devant ses côtes. La priorité est de faire rentrer Taiwan dans le giron chinois suivie par la reprise des îles Diaoyu. Il lui faut également ouvrir des routes alternatives à celle de Malacca en jouant en particulier un rôle pionnier dans l’exploitation de la route arctique.

Pour tout cela, la Chine a besoin de disposer d’une marine de guerre équilibrée et puissante sur laquelle elle puisse s’appuyer, ainsi que de forces de garde-côtes nombreuses et diversifiées. Riche d’une Histoire multimillénaire à laquelle elle attache beaucoup d’importance et où elle puise toujours des éléments de réflexion, elle tire les leçons de son passé maritime pour éviter de répéter des erreurs de méthodologie qui lui ont coûté cher en ne lui permettant pas de s’opposer à ses adversaires, tous venus de la mer au XIXe siècle. Si ses excédents commerciaux lui permettent de dégager des ressources financières importantes, elle sait qu’une flotte pour être efficace demande du temps pour développer des doctrines d’emploi adaptées à ses objectifs et beaucoup d’entraînement pour que les différents moyens opérationnels apprennent à coopérer entre eux. Lord Kitchener aurait dit qu’il fallait 70 ans pour constituer une marine de premier rang… En 2012, la marine chinoise avec 919 000 tonnes de bâtiment de combat était au troisième rang mondial, en passe de dépasser la Russie ; en 2000 elle occupait la quatrième place avec seulement 413 000 tonnes. En douze ans elle a plus que doublé en terme de tonnage. Mais elle a également beaucoup progressé dans sa capacité à opérer loin de ses bases et est devenue une marine de haute mer, participant à la lutte contre la piraterie en océan indien depuis 2008.  Elle vient d’admettre au service actif son premier porte-avions, le Liaoning,  et, pour ne pas perdre de temps,  entraîne son parc aérien, constitué d’avions de qualité, sur une maquette construite à terre pendant que le bâtiment effectue ses essais techniques à la mer. Elle vient de construire une nouvelle base protégée pour ses sous-marins nucléaires dans l’île d’Hainan qui permet un accès rapide aux grands fonds de la mer de Chine méridionale, raison supplémentaire s’il en fallait de contrôler cette mer. Elle souffre cependant de retards dans le domaine de la lutte sous la mer et a des difficultés à produire des sous-marins silencieux, ce qui ne lui permet pas de disposer encore d’une véritable capacité de frappe nucléaire en second. Pourtant, elle progresse lentement mais sûrement, à son rythme, dans tous les domaines et n’hésite pas à innover en développant un système anti porte-avions original, basé sur l’utilisation de missiles balistiques.

Sauf rupture géopolitique imprévue, la Chine sera une grande puissance maritime dans les décennies à venir. Elle n’en a pas le choix.

Cette montée en puissance induit cependant une incertitude dans les pays voisins qui ont des différends territoriaux maritimes avec elle, ou qui contrôlent les détroits qu’empruntent ses lignes de communication ou encore qui se trouvent en compétition économique avec elle. Ceux qui disposent des ressources humaines et financières suffisantes cherchent alors naturellement à se protéger en s’équipant à leur tour de moyens capables de dissuader cette force, entretenant ainsi une course aux armements.

Hugues Eudeline,membre de l' Institut Jacques Cartier

 

 

 

 


[1] TILL, Roger. Seapower – A guide for the twenty-first century. Routledge, Oxon (U.K), 2013. 412 p.