Dans un État de droit, la justice concerne tous les citoyens. Chacun doit donc avoir son opinion sur son fonctionnement. Les acteurs de la chaîne judiciaire, qu’ils soient procureurs, magistrats instructeurs, juges, témoins, avocats ou jurés, ont également leur point de vue sur le déroulement d’une procédure, plus particulièrement sur un procès d’assises, depuis l’enquête jusqu’au verdict final. Quel peut bien être celui de l’observateur neutre, sans couleur ni visage, candide en quelque sorte et de surcroît philosophe ? Sans doute ne peut-il que s’interroger sur les principes qui fondent tout procès en général , et soulever des questions préalables, peut-être sans réponse, mais inévitables, surtout s’il assiste, comme c’est le cas actuellement, à des réactions critiques, pour ne pas dire hostiles, à l’égard de plusieurs arrêts de tribunaux, et constate que des voix s’élèvent pour réclamer qu’on repense entièrement la procédure pénale. Le premier principe qui vient à l’esprit, et semble une évidence indiscutable –mais peut-être est-ce de la candeur– est qu’"il n’y a pas de justice sans vérité". Cela posé, la réflexion conduit à reconnaître que ce principe ne va pas de soi. La vérité, nous le savons bien, ne se dévoile jamais d’elle-même dans son absolue nudité. Horizon indépassable, elle n’est comme telle qu’un possible, qu’une idée, sans doute un idéal, peut-être un mythe. Il ne lui suffit pas d’être pour exister. Encore faut-il qu’elle se manifeste, autrement dit qu’elle soit prouvée. Un second principe peut donc être formulé : "Il n’y a pas de vérité sans preuve". Mais à son tour la preuve reste idéale tant qu’elle ne revêt pas des formes tangibles, indices, témoignages, ou autres, lesquels doivent vent être analysés, expliqués, comparés, interprétés, donc soumis aux médiations du langage, à ses normes, à l’autorité de celui qui le tient, aux circonstances dans lesquelles il est tenu.

Pour être irréfutable une preuve devrait réduire la pensée au silence, exclure tout doute, lever toute équivoque. Certes la découverte de l’empreinte génétique constitue un tournant décisif. Un tournant seulement, car la justice ne s’arrête pas à l’enquête. Celle-ci doit conduire à un jugement qui n’encoure pas le risque de condamner un innocent ou d’acquitter un coupable. Or les décisions humaines, nous le savons bien aussi, ne sont jamais infaillibles. Toute action de justice est donc plus ou moins approximative. L’établissement de preuves, qui en est la condition nécessaire, n’échappe pas à la controverse, à la discussion, au débat contradictoire, au libre exercice de la pensée, à son pouvoir quasi illimité de conjecturer et d’argumenter, comme si elle ne voulait jamais s’avouer vaincue par ce qui lui est présenté comme une évidence. Dans un univers privé de certitudes, il est toujours possible de vivre, et tout à fait loisible de penser, mais que l’entreprise de juger est donc risquée !

Dans les sciences de la nature, les vérités ne sont jamais définitives, car des hypothèses nouvelles, des moyens techniques affinés, d’autres modèles épistémologiques sont facteurs d’avancées dans l’intelligibilité et la maîtrise du réel.

 

En produisant leurs propres vérifications, les expérimentations créent de nouveaux faits qui infirment les précédents. La science progresse toujours en se réformant. La recherche historique aussi fait appel à des moyens qui, en se perfectionnant, concourent à réviser sans cesse des vérités antérieures. Pourtant, comme l’enquête judiciaire, qui lui ressemble sur bien des points, elle s’attache à des faits qui se sont produits et ne se reproduiront pas. Les événements y ont un caractère de fatalité.

Pour avoir du sens, ils doivent être reconstitués. Or la reconstitution travaille sur une matière fugitive, mesure la distance du fait à ce qu’on en retrace, et cela rend précaires les éléments de preuve, fragiles les conclusions, aléatoires les témoignages.

Un témoin, dans une affaire judiciaire, n’est pas celui qui dit ce qu’il voit, mais ce qu’il a vu. Le temps, lors d’un témoignage, induit un irréductible décalage entre  l’observation et la relation qui en est faite. C’est un phénomène bien connu. Plus encore, il apparaît que dans le récit même, qui est reportage, un autre facteur temporel menace de compromettre la validité du témoignage. Non seulement les mots, souvent généraux ou équivoques, ne sont jamais transparents à l’expérience au point d’en rendre exactement compte, mais ils relatent ou décrivent l’un après l’autre des éléments qui peuvent avoir été perçus ensemble. Quelle garantie trouver contre ce risque d’erreur, fût-elle de bonne foi, à supposer que l’observation première ait été conforme à ce qui a eu lieu réellement, si ce n’est la circonspection ? Elle nous enseigne qu’un témoignage, toujours contingent, n’est jamais l’identique d’une preuve.

Au surplus un troisième temps, intérieur à la pensée même, vient compliquer la manifestation de la vérité. Il concerne l’explication causale. Il est clair que par définition la cause est antérieure à l’effet. Pourtant nous prenons souvent l’un pour l’autre et réciproquement. Cette confusion, qu’illustre le sophisme " post hoc ergo propter hoc ", s’origine dans des habitudes de pensée acquises, donc empiriques, mais qui se donnent la forme extérieure de la déduction. On peut la nommer préjugé. Descartes l’appelait "prévention ", et Nietzsche " perversion de la raison ". Elle compromet tout témoignage qui contiendrait un jugement préalable. Mais est-il possible d’en concevoir un qui n’en contienne pas ? Dire ce que l’on sait : comment le distinguer de dire ce que l’on croit ? La preuve que l’on sait quelque chose n’est pas liée au fait qu’on dise le savoir. Le seul rempart contre ces pièges reste l’intime conviction.

Cette intime conviction, qui tient lieu de certitude, mais dont la définition est délicate, exige toutefois l’indépendance de la pensée, l’autonomie de la conscience à l’égard des forces qui s’exercent sur elle. Ces pressions sont multiples. Celles de l’opinion, qu’elle soit publique ou privée, loin d’être négligeables, ne sont pas nouvelles. Le défaut majeur de l’opinion est d’être réactive . La sensibilité y offusque l’exercice de la raison. Sur ce point, on peut mesurer l’extrême responsabilité de la presse chaque fois qu’elle joue sur la réceptivité de son public en diffusant de manière immédiate et massive des informations, qui ne sont jamais que des connaissances invérifiées, et en les présentant justement comme des connaissances du seul fait qu’elles sont diffusées. Pourtant l’information incontrôlée occulte ou retarde la connaissance. En matière judiciaire elle peut entraver l’enquête. Bien d’autres pressions s’exercent contre ce troisième principe –lui aussi bien candide–selon lequel " il n’y a pas de justice sans liberté ".

Ces pressions sont d’ordre idéologique. Ou plutôt elles sont liées à la mentalité d’une époque. Nous vivons de nos jours sous l’emprise d’une idéologie de la transparence, qui force à admettre que la vérité peut apparaître d’emblée, par la seule vertu d’un discours sincère, d’une confession sans retenue, d’un langage sans syntaxe. Les moyens sophistiqués de transmission, la prééminence de l’image sur l’analyse sont cause d’une dangereuse croyance dans la véracité prétendument spontanée de la parole qui avoue –mais l’aveu lui aussi est-il l’identique d’une preuve ?– d’une croyance dans la croyance même, lorsque celle-ci s’affirme fondatrice. À la pression idéologique de la transparence désormais érigée en dogme s’ajoute celle, qui lui est liée, de la compassion . Cet épanchement moral, aujourd’hui contagieux, véhiculé par l’image, compromet lui aussi, avec la liberté individuelle de penser, la nécessaire sérénité de la justice.

Pas de justice sans vérité, pas de vérité sans preuve, pas de preuve sans liberté, autant de préceptes qui ne sont peut-être qu’illusions. Mais quoi ? Il faut bien que justice soit faite. Qu’elle soit faillible ne justifie pas qu’elle soit défaillante. La vie commune, le vivre ensemble, doit être pacifique. La loi, qui, elle au moins, n’a pas à être prouvée, sert précisément au bon fonctionnement d’une société à un moment de son histoire, à un moment seulement. Notre justice aujourd’hui s’appuie sur des bases rationnelles et non surnaturelles comme par le passé. Mais l’irrationnel la menace encore de toutes parts. Faute de vérité ou de certitude ? Non, puisqu’il n’y en a pas d’absolue. Mais de bon sens. Méditons pour conclure la sagesse lucide de Descartes, lorsqu’il écrit " On n’a point sujet de se repentir lorsqu’on a fait ce qu’on jugeait être le meilleur au temps qu’on a dû se résoudre à l’exécution, encore que, par après, en y repensant avec plus de loisirs, on juge avoir failli, car nous n’avons qu’à répondre de nos pensées.

 

Michel Richard, philosophe, Président de l’Institut Jacques cartier,

Article publié dans la revue Expert n° 64 – 09/2004, repris ici avec son autorisation