Les Editions Eyrolles, prestigieuses tant par leurs ouvrages de culture générale que par ceux qui s’adressent aux professionnels, livrent, en ce début d’année 2013, un ouvrage exceptionnel sur la Chine. D’abord parce qu’il est à deux voix. L’une est celle de Claude Chancel, agrégé d’histoire, vice-président de l’Institut Jacques Cartier, dont les ouvrages sur l’Asie de l’est sont reconnus par ceux qui s’intéressent à cette région du monde. L’autre est celle de Libin Liu Le Grix, une jeune chef d’entreprise, Française d’origine chinoise, double diplômée des Universités de Pékin et de Paris-Sorbonne. Ensuite parce que ce regard croisé sur la Chine en enrichit l’approche et la compréhension critique.

A la fois classique et contemporain, le livre est composé de quinze chapitres autour de cinq grands thèmes. Il commence par les fondamentaux historiques et géographiques de l’empire chinois : (« toutes les Chine en une »), une Chine de taille  de taille XXL, plus vieille civilisation du monde encore vivante. Une seconde partie concerne de plus près les Chinois, les Han dans leur pensée, leurs croyances, leurs codes sociaux et leur démographie sans équivalent dans le monde.

Le troisième temps de cette analyse, qui vous transporte dans un autre univers, vous immerge dans la vie quotidienne des Chinois d’aujourd’hui : l’enjeu de l’éducation dans l’empire des concours, la formidable mutation des médias, la question de la démocratie. Il faut noter un délicat et sensible chapitre sur la femme chinoise à travers les âges, avec des lignes riches d’une grande connaissance historique comme de l’actualité la plus réaliste. Les auteurs rappellent que cette question concerne tout de même le cinquième des femmes du monde…

La quatrième partie évoque l’épopée de l’économie chinoise, de Mao à la relève de Xi (cinquième génération de dirigeants depuis 1949, naissance de la République Populaire de Chine). Il s’agit d’une remarquable synthèse qui évoque avec clarté les impasses maoïstes de l’utopie radicale, puis le réformisme graduel de Deng Xiaoping « qui a su mettre l’étranger au service du national ». « Les trente glorieuses à la chinoise » ont changé la Chine et le monde. Cette histoire de l’accession du « pays du Milieu » au second rang mondial, avant, vraisemblablement, qu’il retrouve le premier, est illustré d’exemples impressionnants et vivants de secteurs, de régions et d’entreprises. Il serait difficile de trouver par ailleurs une telle synthèse. La dernière partie présente la à sa place incontournable, dans ses contraintes et dans ses ambitions politiques. C’est un monde vu de Pékin … et c’est très impressionnant…

Les vraies questions sont posées : une telle montée en puissance peut-elle éviter l’impérialisme ? La Chine a-t-elle une vocation géopolitique asiatique ou mondiale ? Ne pouvant se développer continuellement aux dépends du reste du monde, va-t-elle, à temps, modifier son modèle économique, en clair, basculer du tout-export en faveur de la consommation domestique ? Ce qui aurait l’indéniable avantage de stabiliser les classes moyennes émergentes (déjà 500 millions de personnes) et d’intégrer l’autre moitié de la Chine encore très pauvre et pour laquelle le pouvoir a rapidement  mis en place une nouvelle sécurité sociale.

Mais, ayant jusqu’alors sacrifié son environnement à son développement, la Chine, trop souvent saturée et polluée, entend devenir une puissance verte, en maîtrisant l’eau, le vent et l’énergie du soleil. Vaste programme, aux conséquences mondiales ! Dans ce pays devenu très inégalitaire, la corruption génère, le plus souvent « des incidents de masse » provoqués souvent par la spéculation et  par la spoliation des terres et qui, malgré la répression, se multiplient.  Enfin, la Chine, qui vieillit rapidement, bénéficie d’une jeunesse déjà plus rare, mais hédoniste, instruite, urbanisée et connectée, qui refuse désormais les mensonges de l’appareil d’Etat aussi bien  que ceux qu’une presse soumise à la censure.

Comme les auteurs le soulignent dans leur introduction, « rien n’est gommé, mais les jugements expéditifs sont bannis ». Le livre respire le voyage, la découverte et la rencontre qui enrichissent et qui interpellent le lecteur. Il est un véritable état des lieux d’une Chine qui se transforme à une vitesse insoupçonnée. Aucun parti pris, sinon celui de connaître et de comprendre… pour ne pas insulter l’avenir… Voilà un joli et solide fil d’Ariane qui donne envie de lire et de suivre nos conteurs et enquêteurs sur cette nouvelle route de la soie revivifiée.

Jacques Pasquier, membre de l'Institut Jacques Cartier

 

Si, dans l’armée de terre, le courage est considéré comme une valeur essentielle, c’est qu’il est indispensable à l’exercice d’un métier de combattant qui s’effectue au contact direct de l’ennemi et confronte très concrètement chaque soldat au danger et à la peur.

Le courage procède donc, tout d’abord, de l’absolue nécessité qui s’impose à chacun de surmonter l’effroi que suscite en lui la perception de sa mort probable ou possible, à échéance immédiate. Une telle perception n’a rien d’abstrait. Elle s’alimente du fracas de la bataille, du claquement très brutal des impacts de munitions sur le sol ou sur les objets qui entourent chaque soldat, de l’éclatement des obus, du spectacle impressionnant des gerbes de poussière et de fumée provoquées par l’explosion d’une mine ou d’une bombe, de la vision d’un camarade touché, de son sang qui s’écoule, de la plaie qui ouvre son corps, de l’odeur âcre de la mort.

Confronté à de telles agressions sensorielles et psychologiques, l’organisme ne peut avoir, spontanément, que deux réactions : la fuite ou la catalepsie. Le courage consiste donc en une maîtrise de ces réactions spontanées, en une manière de violence physique que l’on se fait à soi-même pour dominer ses réflexes et son instinct.

Sans doute peut-on s’exercer à cette forme de courage. Dans Avant-postes de cavalerie légère, le général de Brack, fort de son expérience des champs de bataille de l’Empire, préconise d’accoutumer progressivement la troupe à cette « émotion » si violente qu’est la confrontation au feu. Ainsi recommande-t-il, pour « faire des hommes intrépides de jeunes gens faibles et indécis », de les présenter « pour la première fois au feu, avantageusement pour eux » en les lançant sur « l’ennemi fatigué ». Le conseil est indubitablement judicieux. Encore faut-il, pour s’y conformer, aller souvent au combat ce qui n’est généralement pas le cas d’armées de temps de paix. Et même si, comme le général de Brack l’écrit, « la guerre seule apprend la guerre », il faut bien trouver le moyen d’affermir le courage des soldats dès le temps de l’entraînement. C’est tout le sens des diverses mises à l’épreuve qui sont imposées aux soldats au cours de leur formation et qui, sous le terme générique d’aguerrissement, viseront à provoquer en eux des réactions d’anxiété et de peur qu’il leur faudra apprendre à surmonter.

Une telle préparation n’est cependant pas suffisante pour s’exposer à l’éventualité très perceptible de sa propre mort. Pour se lancer délibérément dans le cataclysme du combat, il faut en vérité être mû par une sorte de fureur qui submerge l’instinct de survie. Et c’est précisément à ce stade que survient une difficulté majeure, une contradiction que le soldat doit impérativement résoudre entre les deux termes inconciliables de la folie sauvage qui pousse en avant et de la maîtrise de soi qui permet de conduire l’action avec lucidité. Car tout élan qui, jusque dans sa fougue, ne se possède pas risque d’aboutir à des catastrophes. Catastrophes tactiques, d’une part, puisque la mêlée guerrière requiert un jugement intact pour apprécier les intentions de l’ennemi et coordonner les actes individuels de chaque soldat en une manœuvre collective cohérente. Catastrophes éthiques, d’autre part, puisque, sans un contrôle étroit, la force déchaînée dégénère en folie meurtrière.

Heureusement, au combat, le soldat n’est jamais seul. Outre la confrontation directe et très physique à la mort évoquée plus haut, le combat terrestre se caractérise en effet par sa dimension collective. Qu’il s’agisse d’une section d’infanterie, d’un groupe du génie, d’un équipage de char, c’est toujours à plusieurs que l’on a peur ou confiance, que l’on s’enfuit et se débande ou que l’on monte à l’assaut. Ainsi au combat, chacun, chef ou simple exécutant, agit sous le regard des autres, de ses camarades, de ses subordonnés, de ses supérieurs. Et, dans ce regard, à cet instant, il ne peut y avoir aucune déférence automatique liée à une différence de grade, aucune bienveillance de commande exigée par la faiblesse du plus jeune ou la moindre compétence du subordonné. Ces regards mutuels jaugent, apprécient, mesurent, vérifient que chaque geste est approprié aux besoins du groupe, qu’à chaque situation inattendue correspond l’ordre nécessaire, qu’à chaque ordre donné répond l’action immédiate. De ces regards croisés naît une très forte et très impérieuse exigence collective qui s’applique à chacun selon sa fonction et son rang au sein de l’ensemble. En vérité, dans ce spectacle en forme d’huis clos entre acteurs, le regard, tout à la fois, contraint à la sincérité et pousse à l’exemplarité. Voilà sans doute, dans la dimension collective du combat terrestre et dans le regard qui l’accompagne, l’autre ferment du courage, celui qui complète et contrôle la fureur, celui qui peut conduire à l’héroïsme.

Par le regard de l’autre, en effet, chaque soldat est renvoyé à ce qu’il est ou  prétend être pour le groupe, remplissant une fonction précise qui définit sa place et le service qu’il rend à la collectivité. Une fonction, une place, un rôle : le servant d’arme collective appuie ceux de ses camarades qui sont en tête, l’infirmier accompagne les tous premiers pour leur administrer les soins qui aideront à leur survie, le tireur d’élite prend en compte les ennemis éloignés et à haute valeur ajoutée, le chef commande, entraîne et maîtrise … Qu’un seul élément technique dysfonctionne et c’est la fine mécanique d’ensemble qui se bloque. Dès lors, l’incompétence d’un soldat qui ne tient pas parfaitement le rôle pour lequel il a été formé et entraîné apparaît comme une trahison ou tout au moins comme une défection impardonnable au combat. C’est ici affaire de cohérence entre l’entraînement préalable vécu dans la durée et le paroxysme du combat qui met chacun à l’épreuve et le confronte au risque de se dévoiler comme un imposteur. Une telle obligation de cohérence est un puissant moteur pour aider à faire son devoir malgré la peur.

Mais plus encore que le rôle tactique de l’individu, c’est la référence aux règles et aux valeurs communes qui lie chacun au groupe. Dans l’armée de terre, ces valeurs proclamées sont celles du courage et de la solidarité poussée jusqu’à la fraternité. Au combat, au-delà de la compétence technique, ce sont ces obligations morales qui s’imposent aux soldats. Celui qui s’y soustrait déroge définitivement. C’est ici affaire d’honneur. Honneur qui, en vallée d’Uzbeen en 2008, pousse l’infirmier Rodolphe Penon à retourner trois fois de suite sauver ses camarades blessés, jusqu’à tomber sous les balles ennemies. Honneur qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. Honneur qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier.

Ainsi dans le combat terrestre, la confrontation à sa propre mort, parce qu’elle est collective, engendre le courage en poussant à l’héroïsme.

 

Général François LECOINTRE

 commandant la 9e Brigade d'Infanterie de Marine

 

« Apparemment » rien de plus noble que ce rapport à la vérité par lequel certains se plaisent à définir l’Homme. S’agirait-il d’une part divine qui interdirait à jamais de désespérer du genre humain alors promis, comme par enchantement, aux « Trois Grâces » de la Bonté, de la Beauté et bien sûr  de la … Vérité ? Qui oserait ne pas s’éjouir de cette certitude campant l’homme, superbe et inaccessible, par-delà les destinés communes de toutes autres créatures ordinaires, trop ordinaires ? Qui oserait, avec dans la poitrine une si forte conviction, se laisser aller à un savoir triste ?

Qui oserait ? Mais on sait bien que d’aucuns n’ont pas pu s’empêcher d’oser, ne serait-ce qu’un tout petit peu, rien que pour voir… ! même si les dés étaient pipés. Après tout Blaise Pascal n’a-t-il pas, à son heure et à sa manière, plus que  subodoré  combien la pensée pouvait être le fer de la misère de l’homme aussi sûrement qu’elle en signait la grandeur. Oui, l’homme pense. Et le sait. Il sait même qu’il pense qu’il sait qu’il en sait trop quand surtout il pense qu’il n’en finit pas de savoir qu’il n’en sait et n’en saura jamais assez. Cela ne donnerait-il pas quelque occasion de tristesse ? On rétorquera que Socrate a fait merveille en sachant s’enorgueillir de ne pas savoir et que son attitude aujourd’hui encore brille des pleins feux de la séduction. Mais à quoi bon se laisser prendre dans les rets d’un enthousiasme qui n’est qu’une feinte ? Allons donc, le vieux Socrate a lui aussi connu des heures de savoir aux accents tristes. Ajoutons en passant que le très méfiant Spinoza lui même n’a peut-être  pas toujours eu l’âme emplie d’une joie éternelle et infinie… Par où l’on devine que le dit rapport à la vérité autorise peut-être à penser pouvoir saisir l’essence de l’homme mais qu’il ne garantit sans doute pas automatiquement la sérénité.

Fort de ce pressentiment il devient alors tentant de se montrer curieux de la position de Nietzsche dont le propos dissertant sur la « Vérité et mensonge au sens extra-moral » devient de plus en plus une référence décisive dans l’œuvre du héraut du « Gai Savoir ».

L’homme est faible. Cela se sait depuis longtemps et Nietzsche se contente de le répéter. La conséquence majeure de cette indigence est pareillement simplement reprise par Nietzsche : les hommes lui apparaissent alors dans l’absolue nécessité de vivre en société. Semblable mode d’existence implique la conclusion d’une sorte de traité de paix qui certes ne supprime pas la trop fameuse naturelle « guerre de tous contre tous » mais à tout le moins délivre les individus de l’aspect le plus brutal de la dite guerre. Ce traité de paix reste à comprendre comme un traité de vérité renvoyant à l’exigence de confiance autant que possible généralisée. En somme chacun demande qu’on lui fasse confiance mais demande aussi de pouvoir faire confiance à chacun au lieu de se crisper dans une inconfortable position permanente de crainte, d’intimidation etc. Chacun cherche donc une situation de calme relationnel indispensable aux activités vitales comme le sommeil, particulièrement caractéristique de la vulnérabilité naturelle de l’individu. Sous le regard de Nietzsche cette volonté-instinct de faire société constitue un « premier pas en vue de cet énigmatique instinct de vérité ». Ici en effet l’exigence de confiance s’installe avec les Mots chargés de désigner les Choses, les états, les situations, les évènements etc. Ainsi nécessaire à la survie le principe de la confiance pose une entente préalable et entretenue par l'habitude sur les mots dont le sens doit être fixé c'est-à-dire convenu. Un exemple très simplement rapporté suffira à faire entendre ce poids des mots et ce « devoir de vérité » : une sentinelle se doit de dire avec les mots tels qu’ils sont connus les choses telles qu’elles sont. A défaut la collectivité est à l’instant même exposée à des catastrophes. Le plus grave est bien que la sentinelle soit coupable non pas d’erreur mais de mensonge avéré puisque c’est par là que la règle de la confiance est brisée, appelant en riposte un châtiment possiblement impitoyable.

Mais dans tout cela, rien, à aucun moment, n’indique le moindre penchant vers la Vérité comme si une force irrépressible d’élévation conduisait les hommes à chercher autre chose que des conditions favorables d’existence. Ici la vérité est un mot dont le sens conventionnel, donc pacifique, désigne une réalité non naturelle et exclusivement humaine, en fait particulièrement efficace pour les intérêts de l’espèce et des individus. Nul doute : seul l’intérêt commande! Jusqu’à ce point qu’il commande de ne surtout pas avouer que l’intérêt, seul, commande ! Ainsi l’intellect, en « maître de la dissimulation » utilise toutes les ressources du langage afin de tenter de réussir l’exploit de faire croire à la pureté angélique du rapport à la dite vérité.

Sur ce point Nietzsche a voulu enfoncer le clou de ses préférences en définissant l’homme sous un tout autre rapport. Avec lui les hommes apparaissent simultanément condamnés  à dire qu'ils aiment la vérité et à ne pas dire qu'ils aiment par-dessus tout les apparences, les illusions, les mensonges, alors qu'en vérité c'est par instinct que les hommes sont avant tout attachés aux apparences. A partir de là Nietzsche inlassablement dressera deux figures. Dans ses traits les plus creusés le goût pour la vérité donne l'image de « l'homme rationnel » tandis que portée jusqu'à l'incandescence l'ivresse dans le jeu des apparences conduit à la figure de l'artiste chez qui l'intuition créatrice fait merveille. Cette distinction entre deux chemins trouve son origine dans la différence entre l'état de veille déterminé par les urgences des réalités vitales et l'état de sommeil marqué par le rêve : activité naturelle profonde, commune jusqu'à être universelle, dont le langage propre est l'image. Dans le rêve le flux d'apparences se présente hors de toute logique immédiate, dans l'absence de relation de cause à effet concrète, dans le décousu, dans le mélange, dans le bizarre, dans l'imprévisible ,bref dans le chaos. Or ce répit nocturne par le jeu des apparences oniriques continue d'exercer sa fascination pendant les temps de veille qui restent toutefois dominés par la nécessité vitale de ne pas être victime. Pour répondre à l'impératif vital du temps de veille rien n'est semble t- il mieux approprié que l'artifice langagier des abstractions dont le principe est le suivant : postulation de l'identité du non identique puis combinaisons réglées des éléments constitués,en d'autres termes l'oubli des différences, le refus des particularités. Mais de tels procédés se compliquant sans cesse sont à l'évidence épuisants d'où l'indispensable contre-partie dans le rapport à l'image profuse qu'il convient de saisir comme une technique naturelle de soulagement dans la dissimulation. Ce qui est dissimulé c'est l'état d'indigence, le perpétuel climat inquiétant des menaces dont s'accompagne l'existence concrète.

Dès lors, qu'il s'agisse de dissoudre sèchement les images dans un concept ou de s'accrocher aux métaphores intuitives Nietzsche, dans les deux cas, repère un même désir : « dominer la vie », résoudre le problème de la dimension tragique de l'existence humaine. Non sans tristesse mais avec réalisme il relève que la majorité des individus serrés dans le moule surprenant de la grégarité et de l'égoïsme grossier tente de dominer au pire à la force du mot usé et au mieux du concept ossifié. Mais cette fois-ci avec une joie non dissimulée ! Nietzsche relève que d'autres esprits plus imprudents et peut-être déraisonnables jusqu'à la folie savent s'enivrer de l'activité d'artiste. Sur le corps tout entier de ceux-là…., en leur âme toute entière et même « par-delà »… on peut lire les commandements de la vie, c'est à dire de la volonté de puissance. Tous ces artistes devinent vraisemblablement  ce qu'il en est de « l'instinct de vérité » mais pour autant tous ne choisissent pas d'en parler et ,s'ils en traitent ,c'est par leurs œuvres,chacun à sa manière. Nietzsche l'a dit par amour de l'art et par devoir de philosophe. Par devoir de vérité? C'est plus que probable.

Jean-Yves Mézerette Vice président.

 

Depuis la guerre d’Irak et la chute de Saddam Hussein en 2003, la Syrie est le dernier régime autoritaire du Moyen Orient issu d’une minorité religieuse, en l’occurrence ici, les Alaouites. Comment une telle communauté, jadis méprisée et rejetée par la majorité sunnite[1] du pays, a-t-elle pu se retrouver associée à l’exercice du pouvoir du clan Assad issu de ses rangs ? Peut-on réellement considérer les Alaouites comme musulmans ? A l’issue de la guerre civile[2] qui fait rage actuellement en Syrie, quel peut-être leur avenir ?

Sans vouloir réduire le conflit syrien à cette seule dimension, il nous semble néanmoins intéressant d’analyser cette dimension alaouite, comme l’un des éléments de compréhension de cette terrible crise syrienne.

Qui sont les Alaouites ?

Il fut longtemps difficile de répondre précisément à cette question faute de connaissances scientifiques sérieuses sur le sujet. Un peu comme les Druzes en Israël et au Liban, ou encore les Alévis en Turquie, les Alaouites de Syrie sont issus de brassages culturels, de schismes, à l’intérieur du monde musulman régional au cours des temps.  L’occident ne s’intéresse à eux qu’à l’époque coloniale, et bien souvent, tant les voyageurs comme Volney, que des missionnaires ou savants dits «orientalistes», se contentent de colporter les rumeurs et les préjugés affichés à leur égard par les musulmans sunnites. En effet, le corpus documentaire les concernant est en grande partie constitué d’écrits issus de leurs opposants plus que de textes émanant de leur propre communauté. Les orientalistes ont tout de même publié un certain nombre de documents au XIX e siècle au fur et à mesure de découvertes de quelques manuscrits.[3]

Pour la majorité sunnite, les Alaouites sont des hérétiques,

cela a été formellement affirmé par une fatwa du célèbre théologien et juriste ibn Taymiyya (début XIVe siècle) : « Ils sont plus infidèles que les juifs ou les chrétiens, encore plus infidèles que de nombreux polythéistes. Ils ont causé plus de préjudices à la communauté de Mahomet que les infidèles belligérants comme les Francs, les Turcs, et d’autres. Aux musulmans ignorants ils prétendent être chiites, bien qu’en réalité ils ne croient pas en Dieu, en Son prophète ou à Son livre…la guerre et le châtiment contre eux, conformément à la loi islamique, sont parmi les plus grands actes de piété et les obligations les plus importantes ». Cette condamnation sans recours doublée d’un appel au jihad contre eux, va constituer le socle légal du mépris et des persécutions qu’ils subiront notamment sous l’empire ottoman. Ibn Taymiyya est le théologien qui aura par la suite une influence majeure sur des courants ultra conservateurs sunnites : wahhabisme, salafisme, islamisme de l’égyptien Sayyid Qutb … Ce rejet légalisé ouvre la porte à une foule de rumeurs malveillantes[4] à leur sujet, parfois reprises sans esprit critique par des ouvrages européens de l’époque coloniale.

Les Alaouites pratiquent une religion initiatique et donc, pour préserver les révélations, la production écrite est volontairement limitée. Au XIX e siècle, un Alaouite, Sulayman Efendi, converti d’abord au judaïsme puis au protestantisme, fut assassiné pour avoir tenté de dévoiler les secrets de la communauté.

L’initiation de base est réservée aux hommes, mais seuls quelques uns accèdent à une connaissance plus large. Bachar el-Assad a très certainement été initié, ne serait-ce que pour une question d’autorité face aux officiers de ses services de sécurité, les moukhabarat, pratiquement tous alaouites. Le commun des Alaouites se contente donc d’une pratique rituelle simple sans accès à la connaissance.

L’alaouisme se présente comme une religion syncrétique,

mêlant un fond substantiel islamique [le tawhid : affirmation de l’unicité de Dieu], une forte touche de chiisme [vénération de Ali, gendre du Prophète, d’où leur nom d’Alaouites] des emprunts au christianisme byzantin [célébration des fêtes chrétiennes, rituel avec pain et vin, sorte de pseudo eucharistie], au vieux fond païen hellénique régional [existence d’une « trinité » composée de Ali[5] –celui qui possède le sens du Coran-, de Mahomet (Muhammad) –l’homme de la révélation rabaissé ici à un rôle secondaire[6]– et Salman,- la Porte de la connaissance- un compagnon du Prophète : ces trois figures[7] sont symbolisées respectivement par la lune, le soleil et le ciel.[8] A cela, l’alaouisme ajoute une croyance en la réincarnation, croyance proche du samsara hindou pour les uns, ou de la philosophie néo-platonicienne pour les autres. Par contre, contrairement à l’hindouisme, pas exemple, les réincarnations ne sont pas sans fin, puisque l’alaouisme partage la croyance des monothéismes en une fin du monde.

D’un point de vue strictement musulman, les Alaouites se distinguent par des particularismes qui ne peuvent qu’inquiéter les sunnites : absence de pratique du pèlerinage à la Mecque- le Hajj-, pas de suivi des cinq prières quotidiennes, donc pas de mosquées,[9] mais une prière au sein de la famille[10], pas de port du voile pour les femmes[11], une grande tolérance face à l’alcool…Il est facile de comprendre qu’avec de tels comportements, les Alaouites aient été considérés par les sunnites comme hérétiques.

L’identité alaouite et son évolution.

A l’origine, il s’agit d’une dissidence chiite de tendance gnostique[12], née en Irak et menée au IXe siècle par Muhammad ibn Nusayr al-Namiri, un disciple des 10e et 11e Imams chiites duodécimains[13] . Très tôt, et surtout suite à la célèbre fatwa d’ Ibn Taymiyya, les Alaouites, alors appelés  Nusayris (ou Noseïris), du nom de leur fondateur, sont rejetés de la communauté musulmane et soumis à vexations, ce que montrent clairement les archives ottomanes. Sous la pression des occidentaux, l’Empire ottoman au XIXe siècle, tente des réformes (le Tanzimat) qui bénéficient indirectement aux Alaouites reconnus enfin comme citoyens de l’Empire. Ils accèdent ainsi au statut de « millet » à savoir communauté religieuse reconnue et protégée. Cette nouveauté ne fut que très théorique, en réalité le pays alaouite est tenu à l’écart, réduit à la pauvreté, fréquenté seulement pour le prélèvement de l’impôt ou lors de répressions sévères dans le cadre sans fin des razzia.

Comme d’autres minorités musulmanes persécutées dans les temps passés, les Alaouites ont recours à la Taqiya : la dissimulation. La Taqiya consiste non à renier sa religion mais à la dissimuler, voire même à feindre de suivre les préceptes d’une autre religion afin de survivre, de résister à l’oppression[14].

Dans la Syrie actuelle, ils sont considérés comme musulmans. Cette reconnaissance s’est opérée en deux temps :

–         en 1936, une fatwa (un avis juridique autorisé) du Grand Mufti de Jérusalem les reconnaît de confession musulmane, comme membre de l’Umma. Cette décision était bien entendu motivée plus par des raisons politiques [montrer un front arabe uni face à la présence « colonisatrice » des Anglais et Français au Proche Orient], que religieuses [mettre un terme aux efforts de conversion au christianisme des Alaouites vus comme anciens chrétiens].

–         En 1973, une fatwa du très médiatique Cheikh chiite libanais, Musa Sadr, les reconnaît comme chiites. L’action politique est évidente : Pour les Assad de Syrie, cette reconnaissance donne plus de légitimité et d’assise à leur pouvoir[15] tout en les inscrivant dans l’axe chiite de l’Iran au Liban, pour les chiites libanais c’est la certitude de l’appui du puissant voisin. On le voit, ces reconnaissances successives sont politiques et motivées par les circonstances, cela ne change en rien la perception des autres musulmans qui continuent à les percevoir comme hérétiques. « Jamais un ouléma syrien, [sunnite] pourtant acquis à la cause des Assad, n’a daigné reconnaître les Alaouites comme des musulmans » nous rappelle Th. Pierret, spécialiste de la question.

Si les sunnites les considèrent toujours comme mécréants (kuffar) et idolâtres (mushrikum), les chiites ne les acceptent pas davantage, tout en étant moins sévères à leur égard : ils sont considérés comme ghulat, littéralement, « ceux qui dépassent [16]» sous-entendu, les bornes ! Notamment en déifiant Ali. Ce à quoi les Alaouites rétorquent, les chiites duodécimains n’ont pas compris, ce sont des muqassira, « ceux qui sont loin » de sonder la divinité d’Ali[17].

Le rapprochement avec le chiisme[18] duodécimain qui au départ visait une recherche de reconnaissance d’islamité, devient de nos jours un enjeu politique à replacer dans le contexte  Moyen Oriental de connivence entre chiites des différents pays.

Selon les moments de leur histoire, les Alaouites revendiquent ou non leur islamité. L’alaouisme est plus vécu comme une culture que comme une religion.

La montée en puissance des Alaouites et leur arrivée au pouvoir se réalisa sur cinquante ans, de 1920 à 1970.

Sommairement, nous pouvons distinguer trois étapes dans cette ascension qui les vit passer d’une situation peu enviable à la participation au pouvoir syrien.

Jusqu’en 1920, les Alaouites vivent chichement repliés dans leur montagne du nord-ouest syrien, le Jabal Ansariyyeh, ne descendant en ville qu’avec le statut de domestique, ou de métayer pauvre.

–         Le premier changement de situation  est lié au mandat français sur la région de 1920 à 1946. En 1918, l’Empire Ottoman, allié des Allemands est vaincu, sur place, les combats ont été essentiellement menés par les Anglais secondés par une révolte arabe orchestrée par leurs soins[19]. Conformément à la promesse anglaise, Fayçal d’Arabie prend Damas et y instaure, avec l’appui des arabes sunnites syriens, un gouvernement arabe. C’était sans compter avec la France, puissance victorieuse par excellence en 1918, qui obtient de la SDN un protectorat sur la Syrie-Liban. C’en était fini du rêve arabe d’un grand État indépendant. Aussi, les Français cherchèrent-ils à privilégier les minorités contre les sunnites qui s’étaient montrés trop partisans de Fayçal. Dans le démembrement du territoire syrien (ex élément de l’Empire Ottoman), la France créa un petit État alaouite autonome. C’est à cette occasion que l’appellation officielle changea :  nosaïris jugé péjoratif fut remplacé par Alaouites. Mise à part une brève révolte alaouite en 1921, les Alaouites ont fortement contribué au maintien de la domination française en Syrie. Tout naturellement, de nombreux jeunes Alaouites quittèrent leur montagne pour s’enrôler dans l’armée française locale, signant ainsi à la fois un début de dispersion géographique et surtout une amorce rapide d’ascension sociale[20].  Cet État alaouite dura jusqu’en 1936, date à laquelle, la France cède à la pression nationaliste unitaire syrienne. La crainte des Alaouites alors incorporés dans un État syrien sunnite fut l’objet d’un courrier adressé à Léon Blum lui rappelant « la profondeur de l’abîme qui nous sépare des Syriens sunnites» et le « risque d’une catastrophe désastreuse» pour eux. C’est exactement ce genre d’argument que développe actuellement le pouvoir d’Assad. Cependant, le sentiment pro-français des Alaouites demeura après 1936.

–         La deuxième étape de leur ascension se situe paradoxalement dans une Syrie indépendante dominée par les sunnites : de 1946, date de l’indépendance du pays, à 1963 avec le coup d’État du parti Bass. Après une ultime révolte contre le pouvoir central sunnite, et l’écrasement de la révolte druze voisine, les Alaouites renoncèrent à un État indépendant et acceptèrent l’idée que leur avenir se situait dans l’État syrien unitaire. C’est ainsi que progressivement, ils noyautèrent les deux institutions clefs du pays, l’armée et le parti Bass. Complot pour certains (les sunnites) ou opportunisme ? Certainement un peu des deux ! Le parti Bass est un parti politique panarabe –que tous les Arabes soient regroupés dans un seul État-, et socialiste[21] et laïc. Peu importe la religion, la confession, sunnites, alaouites, druzes, chrétiens[22].., tous sont arabes –c’est-à-dire que l’arabe est leur langue maternelle, la notion de peuple arabe est purement linguistique – ,ce qui permet aux Alaouites de s’intégrer dans le parti au pouvoir. Cette période de 1946-1963, très instable, connaît de nombreux coups d’État au cours desquels des purges affaiblissent les éléments sunnites divisés entre eux. Ainsi, les Alaouites se sont progressivement trouvés aux postes clefs, népotisme aidant, une véritable bourgeoisie alaouite se développa.

–         La dernière étape avant l’arrivée au pouvoir, court de 1963 à 1970 date du coup d’Etat d’un des leurs, Hafez al-Assad. Le pouvoir alaouite se renforça tant dans l’armée que dans le parti jusqu’à susciter une rivalité entre groupes alaouites. Le coup d’État d’Hafez al-Assad[23] (10e et dernier en 17 ans !), un Alaouite, à la fois, mis fin aux divisions parmi les Alaouites, et les associa au pouvoir jusqu’à aujourd’hui.

Si une très grande majorité des cadres du pays est d’origine alaouite, des éléments sunnites, hommes d’affaires et religieux, soutiennent également le pouvoir. D’autre part, tous les Alaouites ne se sont pas enrichis pendant ces 40 ans d’exercice du pouvoir, une grande partie d’entre eux est toujours dans la pauvreté, comme bien d’autres ruraux en Syrie. Le clivage contemporain passe moins par les religions que par le binôme villes/campagnes. La politique du parti Bass a longtemps été perçue comme favorable aux campagnes, en témoigne l’insurrection des années 80, sunnite et urbaine, non suivie par les sunnites ruraux. Depuis, le contexte a beaucoup changé, une forte inflexion libérale remplace la vieille tradition socialiste bassiste, ce qui paupérise les campagnes et concentre les richesses sur un axe urbain Damas-Alep. L’insurrection actuelle est partie de Dera qui ressent durement les effets de la nouvelle économie. Le mécontentement quasi général à l’égard d’un appareil d’État qui pille les ressources du pays, concerne également un certain nombre d’Alaouites toujours dans la pauvreté. Cependant, le soulèvement actuel, essentiellement sunnite, tend à considérer que tous les Alaouites sont coupables de soutien au pouvoir, au point d’obliger les quelques Alaouites qui souhaiteraient eux aussi se révolter, à faire cause commune avec leur communauté. Les Alaouites se sentent pris au piège par le pouvoir d’Assad.

Dans ce contexte, quel peut-être l’avenir des Alaouites ?

Spontanément, de nombreux spécialistes, évoquent, en cas de succès de la rébellion, un replis du pouvoir d’Assad dans le bastion traditionnel alaouite, dans leur montagne[24] proche du littoral méditerranéen. Nous pourrions dans cette hypothèse déboucher sur une solution à la Yougoslave. La Syrie éclaterait en plusieurs micro-Etats dont un État alaouite littoral avec Lattaquié comme capitale. Ce micro-Etat bénéficierait d’un aéroport (Lattaquié), d’un port (Tartous où se trouve la base russe) et de richesses agricoles.

Cette situation a déjà été expérimentée sous le mandat français de 1922 (création du territoire des Alaouites) à 1939, date de son rattachement à l’État syrien[25]. A l’époque, le grand père d’Assad, Ali Sulayman al-Assd était partisan du séparatisme. Les Assad ont toujours entretenu cette peur de l’Autre, cette mémoire de persécution.

Cette solution du réduit est certes envisageable, tant la crainte d’une revanche sunnite[26] est forte chez les Alaouites, mais comment pourrait-elle être viable ? Aucune entité politique sur une base mono communautaire n’a jamais été couronnée de succès au Proche-Orient : au Liban, l’État maronite crée par la France a échoué, en Israël, les Juifs doivent de plus en plus compter avec la démographie palestinienne à l’intérieur même de leur État.

Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que le régime Assad est soutenu par d’autres minorités religieuses, notamment les minorités chrétiennes[27]. De nombreux chrétiens ont émigré ces dernières années en découvrant la supercherie d’un régime baathiste qui prétendait protéger les minorités. Pris au piège par le pouvoir, craignant les dangers d’un éventuel futur État islamiste intolérant à leur égard, les chrétiens, collectivement, n’ont d’autres choix que d’être avec le pouvoir ou partir – pour ceux qui le peuvent. Que deviendraient-ils dans l’hypothèse d’un réduit alaouite ?

L’autre hypothèse est celle du succès de la révolte actuelle contre le pouvoir Assad. Or, nous le savons, une bonne partie de ces insurgés est gagnée à la cause salafiste, le grand courant montant des révoltes arabes. Le monde sunnite, qui en Syrie a été longtemps divisé sciemment par les Assad, est en train de s’unir, certes avec une forte coloration islamiste, voire salafiste. Leur rêve est bien d’instaurer un régime de tendance théocratique peu enclin au respect des autres minorités religieuses. C’est bien la grande crainte des Alaouites, qu’ils soient ou non volontairement soutien du régime d’Assad. Nous risquons avec ce cas de figure d’avoir en Syrie une situation anarchique grave, non seulement pour le pays lui-même mais aussi pour l’ensemble de la région. La Syrie de demain sera-t-elle encore dans l’ « arc chiite » ou totalement dans le monde sunnite ?

De toute manière l’édifice construit par Assad ne pouvait se perpétuer très longtemps ne serait ce qu’avec les inévitables évolutions sociétales. Avec le pouvoir et une vie plus citadine, les Alaouites ont désormais des comportements différents et ce dans de nombreux domaines. De nombreux jeunes choisissent d’autres carrières que le métier militaire , ce qui laisse de plus en plus de place aux sunnites dans l’armée. Un certain embourgeoisement les fait entrer récemment dans une transition démographique qui a terme donnera l’avantage aux sunnites : la fécondité alaouite est actuellement entre 2 et 2,5, moitié moins que celle des sunnites. La démographie est un facteur cléf des évolutions dont on ne tient pas toujours assez compte !

Rêvons ! La solution passe par la sauvegarde d’un État unitaire syrien, où la sagesse des uns et des autres l’emporterait sur les réflexes identitaires d’exclusion. Pour les Alaouites, est-ce bientôt la fin d’une « belle » parenthèse de 50 ans de pouvoir et l’assurance de replonger dans la misère et la persécution traditionnelles, ou l’espoir d’une intégration dans un nouvel État syrien aspirant à la démocratie ?

Christian BERNARD

 

 

 

 

 


[1] Environ 80% d’une population estimée à 23 millions au début du conflit. Les Alaouites ne sont que 10% de la population soit entre 2 et 2 millions et demi d’habitants. D’autres Alaouites se trouvent en Turquie (une importante minorité de  près d’un million dans la province de Hatay (ex Sandjak d’Alexandrette que la France avait cédé à la Turquie en 1939) autour d’Antioche que certains confondent avec des Alevis, et environ 100 000 dans le nord-Liban – ce qui déplace d’ailleurs le conflit ici-.

 

 

 

 

[2] La guerre est de nature politique ( prendre ou garder le pouvoir) mais aussi religieuse (régime alaouite soutenu par l’Iran chiite et le Hezbollah libanais, contre l’Armée Syrienne Libre composée essentiellement de sunnites et soutenue par les monarchies du Golfe qui prône un islam fondamentaliste.

 

 

 

 

[3] C’est le cas par exemples de Catafago chancelier du consulat général de Prusse en 1848, ou de René Dussaud « histoire et religion des Nosairîs » 1900- orientaliste français 1868-1958.

 

 

 

 

[4] Ce n’est pas sans rappeler les ragots qui circulaient dans l’antiquité romaine à l’égard des premiers chrétiens.

 

 

 

 

[5] Ali est considéré comme l’incarnation de Dieu.

 

 

 

 

[6] Mahomet n’est que le « voile » qui masque le « sens » (Ali).

 

 

 

 

[7] Cette trinité est celle du 7e et dernier cycle. Pour le 1er cycle, il s’agissait d’Abel, d’Adam et de Gabriel, pour le 6e :Pierre, Jésus et Ruzbih b. Marzuban ( ?). Voir Bruno Paoli, Des Alaouites de Syrie : un autre islam, in Les carnets de l’Ifpo, en ligne sur  « la recherche en train de se faire à l’Institut Français pour le Proche-Orient : http://ifpo.hypotheses.org/4575

 

 

 

 

[8] Certains orientalistes pensaient qu’il s’agissait là d’une trace d’influence importante du christianisme, en fait, l’on penche actuellement pour une réminiscence de « l’antique gnosticisme astral de l’Orient » : Fabrice BALANCHE : « les Alaouites, une secte au pouvoir » Outre-Terre 2, 14, 2006, pp.73-96.                  

 

 

 

 

[9] Les quelques mosquées présentes ont été construites par des pouvoirs extérieurs, ottomans, pouvoir central syrien.., mais elles demeurent vides. L’équivalent de la mosquée serait ici plutôt le tombeau d’un chef religieux (cheikh) en pleine campagne, tombeau autour duquel on se rassemble régulièrement avec chants et danses.

 

 

 

 

[10] Le plus souvent dans la maison du chef religieux du village.

 

 

 

 

[11] Que l’on ne se méprenne pas avec un jugement progressiste à l’occidental. Traditionnellement, la femme alaouite est mal traitée, mal considérée, à elle les durs travaux. Elle n’est pas jugée digne d’accéder aux secrets de la religion. Une conséquence de cette condition c’est qu’elle n’a pas besoin d’être voilée. Se souvenir que l’argument traditionnel du voile féminin c’est celui de la sauvegarde de sa dignité de musulmane. De fait, la femme alaouite « bénéficie » d’une plus grande liberté de mouvement que la femme musulmane.

 

 

 

 

[12] La gnose, c’est le salut par la connaissance.

 

 

 

 

[13] Ces 10e et 11e sont donc les deux derniers imams « visibles», le 12e a été occulté.

 

 

 

 

[14] La Taqiya prend appui sur une lecture coranique :Sourate Les abeilles, XVI, 106.

 

 

 

 

[15] Le pouvoir syrien ne se revendique pas pour autant de l’alaouisme.

 

 

 

 

[16] On dit aussi, “ceux qui exagèrent”.

 

 

 

 

[17] Daniel Pipes « the Alawi capture of power in Syria”, Middle Eastern Studies, 1989.

 

 

 

 

[18] Cf Sabrina MERVIN, « processus de chiitisation », in La Syrie au présent de Baudoin DUPRET, pp. 359-363.

 

 

 

 

[19] C’est toute l’épopée de Laurence d’Arabie.

 

 

 

 

[20] De manière disproportionnée à leur poids démographique,- environ 12% de la population syrienne de l’époque-  ils ont alimenté plus de la moitié des 8 bataillons d’infanterie du Levant.

 

 

 

 

[21] Les aspects socialistes du Bass plaisaient aux Alaouites encore très pauvres

 

 

 

 

[22] De nombreux chrétiens figurent parmi les fondateurs du parti Bass.

 

 

 

 

[23] Hafiz ibn Ali ibn Sulayman al-Assad, (oct. 1930), 2e d’une famille de 5 enfants issu du village de Qardaha près de la frontière avec la Turquie.

 

 

 

 

[24] « Gabal al-alawiyyin » : la montagne des Alaouites.

 

 

 

 

[25] Ce fut aussi le cas pour l’État druze. Voir le n° de janvier-février 2013 de la revue Carto

 

 

 

 

[26] L’hostilité sunnite à leur égard tient surtout au favoritisme du pouvoir qui a généreusement distribué les postes aux Alaouites.

 

 

 

 

[27] Alors qu’ils étaient près de 25% au début des années 60, ils sont à peine 10%  de la population de nos jours. La minorité kurde, musulmane sunnite, non arabe, dans le nord-est près de la frontière turque, ne prend pas vraiment part au conflit, elle en profite pour cérer les conditions de son autonomie à la manière des Kurdes irakiens.

 

 

 

 

 

La formidable galerie de portraits que sainte Anne a suscitée, notamment dans les beaux-arts d’Occident est d’autant plus remarquable qu’elle n’est pas mentionnée dans la Bible. On aura beau feuilleter en tous sens sa Bible, on ne trouvera rien sur elle. Les évangiles qui racontent l’enfance de Jésus, ceux de Matthieu et de Luc, se contentent de présenter Marie comme une jeune fille de Nazareth sans dire un seul mot sur ses parents.  

Mais alors, d’où sait-on que sa mère se prénommait Anne ? De quelles sources tire-t-on les épisodes de sa vie, toutes ces scènes que peintres et sculpteurs ont eu le goût d’illustrer, surtout entre xiiie et xviie siècle ? Réponse : d’une littérature plus tardive, dite apocryphe, trop entachée du goût du merveilleux pour que l’Église juge bon de la retenir dans le canon des Écritures saintes[1]. Trois évangiles apocryphes, en particulier, mentionnent sainte Anne et dépendent étroitement les uns des autres : le Protévangile de Jacques, l’Évangile du pseudo-Matthieu et l’Histoire de la Nativité et de l’Enfance du Sauveur.

Le Protévangile de Jacques, texte grec daté des années 175, est le plus ancien des trois. Malgré sa condamnation officielle par l’Église dès le vie siècle, son succès fut considérable. Il donna lieu à de nombreuses versions remaniées en latin, notamment aux deux autres apocryphes cités, l’Évangile de l’enfance du pseudo-Matthieu, de la fin du vie siècle-début du viie siècle, et le Livre de la nativité de Marie, qui remonterait à l’époque carolingienne. De ces sources dépendent au xiiie siècle Vincent de Beauvais (1190-1264) dans son Speculum historiæ et surtout le dominicain Jacques de Voragine quand il rédige, dans un style simple et imagé, sa Légende dorée, et notamment les chapitres concernant l’histoire de Marie[2].

Que racontent ces textes ?

L’histoire d’un berger nommé Joachim, marié depuis vingt ans à une femme, Anne, dont il n’avait toujours pas d’enfant. Un jour qu’il était monté au Temple de Jérusalem, comme tout bon juif, pour faire son offrande au Seigneur, le prêtre en service ce jour-là le repoussa, sous prétexte qu’il était sans progéniture, signe non douteux que la bénédiction de Dieu ne reposait pas sur lui. Joachim se retira en pleurant. N’osant pas retourner chez lui de peur d’endurer les moqueries de son entourage, il alla vivre dans le jeûne et la prière au milieu de ses troupeaux, parmi les bergers. Pendant cinq mois, Anne se lamenta en l’attendant, ne sachant où il se trouvait ni même s’il était toujours vivant. Un jour qu’elle était en prière et rappelait à Dieu le vœu qu’elle lui avait fait dès le début de son mariage de lui consacrer un enfant, l’ange du Seigneur lui apparut et lui promit une descendance qui ferait l’admiration de toutes les nations. Il apparut ensuite à Joachim en lui ordonnant de revenir à Jérusalem et en lui annonçant que sa femme allait concevoir une fille. Tandis qu’il se rapprochait de la ville, Anne revit l’ange, qui lui ordonna de se rendre à la Porte dorée. Elle s’y rendit et, en apercevant son mari, courut se jeter à son cou. Neuf mois après, elle enfanta une fille à laquelle ils donnèrent le nom de Marie. Quand celle-ci eut atteint l’âge de trois ans, elle fut conduite au Temple où elle reçut quotidiennement sa nourriture de la main d’un ange (Protévangile de Jacques, 1, 1 – 8, 1).

Cette histoire n’a pas été inventée de toutes pièces. Elle emprunte à d’autres textes plus anciens, soit dans la Bible, soit dans la littérature ancienne. Par exemple, comme souvent dans l’Ancien Testament s’agissant de ses « héros », la naissance de Marie a quelque chose d’inespéré et de miraculeux. Au chapitre 1 du premier livre de Samuel, une autre Anne reste longtemps sans enfant et implore Dieu de lui en accorder un. Comme notre Anne, elle voit son vœu exaucé et promet de confier l’enfant, Samuel, à Dieu. C’est aussi le cas de Sara, l’épouse d’Abraham, qui donne naissance à Isaac alors qu’ils sont tous deux très âgés (Genèse 18, 1-15, et 21, 1-7). Ou celui de la femme de Manoah, mère de Samson (Juges 13, 1-24). Ou encore, dans le Nouveau Testament, celui d’Élisabeth, femme de Zacharie, longtemps frappée de stérilité avant d’être enceinte tardivement de Jean le Baptiste (Luc 1, 7). De la même façon, l’annonce de ces naissances tardives se fait à chaque fois par l’intermédiaire d’êtres mystérieux : trois hommes parlant comme un seul et venus d’on ne sait où, pour Abraham et Sara ; l’ange de Dieu pour Manoah et sa femme, comme pour Anne et Joachim.

Un dernier élément, historique, cette fois, peut aider à mieux comprendre le contexte dans lequel ont été élaborées ces sources apocryphes. On sait qu’à l’époque de la rédaction du Protévangile de Jacques, le plus ancien d’entre eux, une vive polémique sévissait dans certains milieux juifs depuis qu’un dénommé Celse, philosophe païen d’origine probablement égyptienne, avait entrepris de « diffamer le christianisme » en reprenant à son compte certaines rumeurs désobligeantes qui circulaient alors, selon lesquelles Marie, jeune fille de la campagne mariée à un charpentier, aurait eu une liaison avec un soldat romain dénommé Panthère. Chassée par son mari, elle aurait donné naissance en cachette à Jésus, et c’est ce dernier qui aurait par la suite inventé sa propre naissance d’une vierge. D’où peut-être la rédaction d’un texte redonnant à la Vierge une jeunesse digne d’elle.

Sainte Anne n’a pas toujours été au calendrier.

Si sa fête est attestée à Byzance dès le vie siècle, elle ne se répand en Occident qu’à partir du viiie siècle. En France, c’est au xiie siècle seulement. Ensuite, la hiérarchie catholique oscille sur le sort à lui réserver, certains papes promouvant le culte de sainte Anne en inscrivant parfois plusieurs fêtes au calendrier, d’autres ayant tendance à le contester en raison du caractère apocryphe des sources. Cette position critique sera amplifiée à partir du début du xvie siècle quand les Réformateurs se lanceront dans une contestation virulente à l’égard de la place à leurs yeux exagérée qu’avait prise le culte des saints au cours des derniers siècles du Moyen Âge. L’Église catholique réagira par la voix du pape Paul III, celui qui convoquera en 1542 le concile de Trente : et lors de sa dernière session, les 3 et 4 décembre 1563, le concile publiera un décret qui, tout en confirmant la légitimité du culte des sains dans son principe, mettra en garde contre celui des saints ignorés des textes canoniques. Cela n’empêchera pas sainte Anne de figurer définitivement au calendrier de l’Église universelle à la date du 26 juillet à partir de 1584.

La dévotion à sainte Anne s’était généralisée en Occident à l’époque des croisades, lorsque des reliques furent rapportées de Constantinople ou de Terre sainte et dispersées dans nombre de villes européennes (Brême, Chartres, Mayence, Vienne, etc.). Elle connaît un important développement à la fin du Moyen Âge : sainte Anne devient alors le modèle de la maternité et l’idéal à imiter pour les mères et les grands-mères, puisqu’elle est mère de Marie et grand-mère de Jésus. On ne compte plus en Europe les chapelles, églises, lieux de pèlerinage, montagnes, fontaines, villes, villages et lieux dits portant son nom. Après la Réforme, son culte régresse un temps, mais connaît un nouvel essor au xviie siècle, notamment en Italie et en Espagne, deux pays en tête de ceux qui favorisent la réaffirmation des dogmes et des cultes malmenés par les protestants.

Le lien est étroit entre la dévotion, la présence des reliques et les sanctuaires de pèlerinage. Telle église sera réputée conserver une partie de son vêtement, d’autres son corps, comme la cathédrale d’Apt qui fournira à son tour en reliques de nombreux sanctuaires, au point qu’une décision du parlement de Provence finit par interdire en 1621 que de nouvelles reliques soient dispersées. On en trouve également à Cluny, Rouen, Lyon, Angers, Paris, Auray…, et aussi en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Italie, en Espagne. À côté de ces grands sanctuaires se multiplient les pèlerinages dans de modestes chapelles ; c’est le cas, en France, en Alsace et en Bretagne, cette dernière province étant placée sous son patronage.

À ces reliques sont associés nombre de miracles : guérisons d’estropiés et d’aveugles, résurrections d’enfants et d’adultes, exorcismes… Des enseignes de pèlerinage de sainte Anne sont abondamment produites par certains de ces sanctuaires, surtout en Europe septentrionale, tout au long des xve et xvie siècles. Ces petits objets bon marché qui représentent sainte Anne en buste ou Anne, Marie et Jésus, non seulement constituent un souvenir pieux mais conservent une part des pouvoirs de la sainte. Certains sanctuaires offrent aussi aux pèlerins de petits miroirs qui leur permettent de capter, croit-on, le reflet des reliques quand celles-ci sont exposées à la vénération publique, et de s’en approprier censément les pouvoirs. Enfin, dès la fin du Moyen Âge, et dans certaines régions jusqu’au xviiie siècle, de grandes statues en métal ou en bois polychromes, abritant ou non des reliques et représentant sainte Anne seule assise ou en buste, ou sainte Anne, la Vierge et l’Enfant, visibles de loin, sont portées en procession lors de grandes fêtes ou en cas de drames collectifs – épidémies, sièges militaires, sécheresse…

Avec l’imprimerie se multiplient des estampes de sainte Anne accompagnées de prières à réciter devant elles lors de ses fêtes ou au cours des pèlerinages, mais aussi de façon régulière, estampes accompagnées de prières souvent placardées sur portes et murs. Car sainte Anne est invoquée en de nombreuses circonstances quotidiennes liées surtout aux naissances – en cas de stérilité, d’accouchements difficiles, de tarissement de lait et de maladies des nourrissons –, aux mariages, aux épidémies et aux décès. La récitation de ces prières est liée à l’obtention d’indulgences et la remise de plusieurs milliers d’années de purgatoire.

Par ailleurs, des confréries fondées par des clercs, souvent des Carmes et des Franciscains, lui sont dédiées. Elles sont surtout actives et nombreuses dans les villes des régions septentrionales, à partir de la seconde moitié du xve siècle jusqu’au début du xvie siècle.

Cette intensification de la dévotion à sainte Anne doit être rapprochée de celle accordée à Marie, dévotion qui se développe alors autour de l’Immaculée Conception de la Vierge. Soutenue par les Franciscains, rejoints bientôt par les Carmes et les Augustins, cette doctrine est approuvée par le concile de Bâle en 1439 et ratifiée par Sixte IV en 1483, malgré l’opposition des Dominicains. C’est aussi à partir de cette époque qu’Anne devient, comme Marie, un prénom masculin fréquent – que l’on pense seulement au connétable Anne de Montmorency (1493-1567). En France, deux reines favorisent son culte, Anne de Bretagne (1477-1514) et Anne d’Autriche (1601-1666).

Les patronages de sainte Anne sont très nombreux. Certains concernent des régions, en France la Bretagne. D’autres concernent des édifices de culte, ou des métiers : Anne est la patronne des gens de montagne, des marins, des mineurs, des menuisiers, des ébénistes, des orfèvres, des femmes de ménage, des palefreniers, des tailleurs, des graveurs, des meuniers, des tisserands, etc. D’autres enfin sont associé à des personnes ou à des phases de la vie humaine : Anne est la patronne des mariés et du mariage, des mères, des veuves, des pauvres, etc[3]. Elle est invoquée pour faciliter les grossesses et les accouchements – la reine Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, fit un pèlerinage à Apt. Celle qui a appris à la Vierge à coudre a logiquement été promue patronne des couturières, des dentellières, des lingères et des gantières ; celle qui lui a appris la lecture sera volontiers considérée comme la patronne des maîtres et maîtresses d’école. On peut aussi s’expliquer le fait qu’elle soit également la patronne des menuisiers, des ébénistes et des tourneurs, non seulement parce qu’elle est la belle-mère du charpentier Joseph, mais aussi parce qu’elle a été le « tabernacle vivant » de Marie, la confection d’un tabernacle relevant peu ou prou de l’un ou l’autre de ces trois métiers. De même, qu’elle soit la patronne des mineurs vient peut-être du parallèle entre elle, donnant à l’humanité le plus magnifique trésor qui soit, à savoir la mère du Sauveur, et les mineurs en tant que ceux-ci mettent au jour les richesses cachées dans les entrailles de la terre. Plus mystérieux, elle est la patronne des palefreniers, des tisserands, des orfèvres… et des fabricants de balais. Cette dernière fonction n’a sans doute rien à voir avec le fait qu’elle fut parfois considérée comme une sorcière, et doit s’interpréter plutôt comme une conséquence de son patronage des femmes de ménage, dont le balai est l’emblème…

Dans les dernières décennies du xve siècle et la première du xvie siècle, au moment où son culte est le plus intense, fleurissent de nombreuses « Vies » de sainte Anne. Rédigées surtout par des clercs, elles proviennent avant tout des pays septentrionaux – Allemagne et Pays-Bas – et d’Espagne. Ces « biographies de sainte Anne » s’adressent à un public bourgeois où se recrutent en majorité les membres des confréries. Souvent illustrées par des gravures, elles remportent un immense succès jusqu’à l’avènement de la Réforme. S’agissant du culte de sainte Anne, un Martin Luther ne mâche pas ses mots. Du moins le Luther de la maturité. Car le jeune Luther, comme on le sait de son propre aveu, a raconté qu’il avait invoqué la protection de sainte Anne un jour où il fut surpris par un violent orage. S’en est-il voulu d’avoir été candide ? Toujours est-il qu’il semble avoir ensuite mis un certain zèle à brûler ce qu’il avait adoré. Quelques années plus tard, en effet, comme en témoigne l’un de ses Propos de table daté de 1523, la dévotion à la mère de la Vierge tient à ses yeux de l’opération de contrebande : « On a commencé à parler de sainte Anne quand j’étais un garçon de quinze ans. Auparavant, on ne savait rien d’elle, mais arriva un fripon qui nous amena sainte Anne, laquelle prospéra vite grâce aux dons de chacun ».

De fait, le succès éditorial des Vies de sainte Anne s’estompa, surtout dans les contrées passées à la Réforme. Mais dans l’Europe « catholique romaine », la production de livres sur la vie et les vertus de sainte Anne reprit de plus belle au xviie siècle. « Le plus ample et en même temps le plus passionné de ces ouvrages, relève Émile Mâle, est celui d’un carme déchaussé, le père Jean Thomas de Saint-Cyrille », pour qui, « après Jésus et Marie, il n’y a rien de plus sublime que sainte Anne » – il faut croire que le sujet inspirait cet auteur, car son livre, publié d’abord à Naples puis à Cologne, comportait plus de 600 pages…

II. L’iconographie de sainte Anne, entre narration et dévotion

La popularité durable de la sainte a suscité un grand nombre d’œuvres d’art, surtout entre le xiiie et le xviie siècle. Anne est représentée le plus souvent en femme âgée, vêtue à la mode du temps, et tenant parfois un livre. Elle quasiment jamais représentée seule. Les œuvres d’art la mettant à l’honneur se répartissent en trois catégories, selon les trois étapes de sa vie : avant la naissance de la Vierge, après cette naissance mais avant la mort de Joachim, et enfin celles qui sont postérieures à ce décès.  

Les épisodes d’avant la naissance de la Vierge sont : Joachim débouté et chassé du Temple ; Joachim au désert ; l’annonciation à Joachim ; l’annonciation à Anne ; leur rencontre à la porte Dorée. 

Après la naissance de la Vierge : naissance de la Vierge, présentation de la Vierge au Temple, et une scène pas vraiment narrative, dans la mesure où elle n’illustre pas un épisode à proprement parler, mais où sont représentées les trois générations, Anne, Marie et Jésus, dans des compositions variées.

Après la mort de Joachim, enfin, deux scènes ont été illustrées par les peintres : la mort de sainte Anne et surtout ce qu’on appelle la « sainte Parenté ». En effet, dans sa Légende dorée, Jacques de Voragine fait démarrer son récit par la généalogie de la Vierge et donne l’arbre généalogique d’Anne en se proposant de démontrer qu’elle est née dans la tribu de Juda, donc qu’elle est issue de la lignée du roi David. C’est là qu’il raconte qu’après la mort de Joachim, Anne se serait remariée encore deux fois : d’abord avec Cléophas, puis avec Salomé, dont elle aurait eu à chaque fois une autre fille appelée Marie, lesdites Marie ayant à leur tour de nombreux enfants. Anne est donc alors figurée flanquée de son abondante progéniture.

On vient de restaurer une des baies du bas-côté sud de la cathédrale de Strasbourg, où apparaissent quelques-unes de ces scènes, avec des légendes en allemand — c’est un scoop que j’ai plaisir à vous montrer :

Vue de la fenêtre en son entier

Annonciation à sainte Anne (Gott hat dich erhoeret : « Dieu t’a entendue ») en présence de quatre prophètes ;

Annonciation à Joachim (kere nach Anna : « reviens vers Anne ») en présence de huit anges mains jointes (sans ailes)

Rencontre à la Porte Dorée en présence de quatre prophètes ;

Nativité de Marie (avec une apparition d’ange…) en présence de huit anges ;

Marie gravit les degrés du temple, en présence de deux prophètes.

A. Avant la naissance de la Vierge

La plupart des œuvres illustrent la vie de sainte Anne à partir du moment où les offrandes de ce dernier sont repoussées par le grand prêtre du Temple au motif qu’il est toujours sans enfant après vingt ans de mariage. Certains artistes ont illustré ce moment de rebuffade, tel Giotto dans ses fresques à la chapelle Scrovegni à Padoue, dédiée à la Vierge de l’Annonciation, dans les premières années du xive siècle, le cycle le plus complet de l’enfance de Marie en Occident, avec douze tableaux sur le registre supérieur de part et d’autre de la nef, depuis le refus de l’offrande de Joachim jusqu’au mariage de la Vierge et de Joseph et au retour de Marie à Nazareth. D’autres se sont contentés d’en isoler quelques scènes.  

1. Joachim débouté 

Quand l’offrande est représentée par les artistes, il s’agit le plus souvent soit d’un agneau, soit d’une somme d’argent. On voit parfois le grand prêtre repousser Joachim avec plus ou moins de violence, mais d’autres fois Joachim plein de tristesse se retire dignement.

Dans le panneau de Benozzo Gozzoli, un disciple de Fra Angelico et de Ghiberti,  Joachim, drapé de violet, et le prêtre, coiffé d’une tiare tronconique, sont placés de part et d’autre de l’autel. Le prêtre repousse Joachim devant témoins et lui indique la sortie. Celui-ci s’en va en se retournant vers le prêtre, un peu comme s’en va le Judas de certaines images de la Cène, ou plutôt comme Adam est chassé du paradis après la Chute. La légende de sainte Anne commence mal. Elle tournera progressivement en bien, Dieu aidant.

2. Joachim  au désert

Dans la peinture murale de Giotto, Joachim est représenté en solide vieillard revêtu d’une somptueuse tunique dont les plis sont dignes d’une sculpture gothique. Il se tient, abattu, en face de deux bergers devant un rocher au pied duquel de dresse une cabane d’où sortent les moutons en rangs serrés. Son chien le reconnaît et semble s’en réjouir et mendier une caresse, mais Joachim baisse la tête, l’air sombre. Ce que voyant les deux jeunes bergers échangent un regard inquiet, sans oser adresser la parole à leur maître. Il y a du génie dans cette manière de rendre la tristesse et ses effets sur autrui, devant une paroi rocheuse qui paraît symboliser par sa forme abrupte la décision sacerdotale tombée comme un couperet sur Joachim.

3. L’annonciation à Joachim

L’Annonciation à Joachim apparaît dans la Bible moralisée de Naples, conservée à la BnF (fr. 9651), du milieu du xive siècle (à droite sur l’écran) : Joachim, somptueusement vêtu pour les besoins de la peinture, est assis et fait un geste d’accueil en direction du messager divin, auquel ses compagnons, deux jeunes bergers, tournent le dos en devisant.

Le musée du Louvre conserve un retable du milieu du xve siècle comportant un certain nombre de scènes de la vie de la Vierge et attribué à un peintre originaire de Romagne, Giovanni Francesco da Rimini (vers 1420 – vers 1470), qui poursuit la tradition gothique, tout en y ajoutant certains traits de la peinture vénitienne et padouane. Parmi les panneaux, une Annonciation à Joachim (à gauche). Dans un paysage montagneux, le père de la Vierge, nimbé et dont le poil gris et la calvitie ne laissent planer aucun doute sur son grand âge, se tient debout appuyé sur un bâton, pieds nus dans un champ parsemé de plantes dont des petits bancs de trèfles, dans un enclos, devant un puits et un abreuvoir. Son troupeau bien serré, au deuxième plan, est occupé à brouter. Sa tunique rose à galon doré, passée sur une robe jaune, de nouveau, n’est pas de celles que l’on attribuerait à la garde-robe d’un berger dormant à la belle étoile. Cette scène évoque celle de l’annonce aux bergers la nuit de Noël.

4. Prière d’Anne et annonciation à Anne

Dans le cycle de Giotto à Padoue, cette scène est figurée dans un de ces intérieurs dont les artistes du Trecento et du Quattrocento supprimaient l’un des murs afin que les spectateurs puissent assister à ce qui s’y passe. Alors que l’annonciation à Joachim se déroule en rase campagne, le peintre fait pénétrer ici dans la chambre à coucher d’Anne. Celle-ci  est figurée de profil, nimbée et agenouillée mains jointes. Elle a la taille lourde, les traits se son visage sont marqués : Giotto est peut-être le premier peintre médiéval européen à s’aventurer du côté de la peinture de la femme âgée. Quoi qu’il en soit, Anne ne pleure pas mais regarde vers une lucarne où s’est encastré l’ange de son Annonciation. Dans son dos, sous un escalier conduisant vers une improbable mezzanine, une servante file la quenouille, peut-être celle dont parle un texte apocryphe, laquelle méprise sa maîtresse parce qu’elle est stérile. Anne n’en a cure et paraît prier en toute confiance.

5. La rencontre à la porte Dorée

Dans le Protévangile de Jacques, les retrouvailles des époux se font sur le seuil de leur maison, tandis qu’elles se passent en ville d’après Jacques de Voragine, que suivront la plupart des artistes, pour des raisons symboliques : cette porte était la porte orientale du Temple, censée demeurer close jusqu’à la venue du Messie d’après une prophétie d’Ézéchiel (Ézéchiel 44, 1-3) : « c’est par le vestibule du porche qu’il [le Messie] entrera et c’est par là qu’il sortira ». Cette entrée-sortie du Messie par une porte fermée fut interprétée dans la tradition chrétienne comme une annonce du Ressuscité entrant au cénacle toutes portes closes, mais aussi du Fils de Dieu s’incarnant dans le sein virginal de Marie – la rencontre d’Anne et de Joachim à la porte Dorée, censément close, constituant elle-même un renvoi éloquent au texte prophétique et à son interprétation patristique et médiévale.  

La scène de la porte Dorée fut sans conteste la plus populaire du cycle pendant tout le Moyen Âge, car on l’a alors associée à l’Immaculée Conception de la Vierge, privilège selon lequel Marie est née préservée du péché originel en vertu d’une grâce exceptionnelle obtenue de son Fils. L’interprétation du baiser échangé à la porte Dorée comme le moment même de la conception « virginale » de Marie par ses parents fut largement partagée dès la fin du Moyen Âge[4].

Innombrables furent les représentations peintes ou sculptées de cette rencontre, du moins jusqu’à la fin du xvie siècle, et ce dès la fin du xiie siècle[5]. Les artistes représentent l’événement soit comme une scène isolée, soit dans des images à épisodes où l’on voit dans des tableaux successifs Joachim dans le désert, l’Annonciation à Joachim ou à Anne, et enfin la rencontre. Ainsi, dans un panneau allemand du « Maître de la Vie de Marie », actif de 1463 à 1480, l’un des huit panneaux d’un retable probablement destiné à Sainte-Ursule de Cologne. Au fond, le père de la Vierge se trouve parmi ses moutons, sur un sentier qui s’écarte de la ville, faisant pénitence dans la solitude ; au milieu, il semble s’être mis en chemin, accompagné de l’ange. Au premier plan, il embrasse Anne, sa femme, d’une manière plutôt chaste, lui serrant la main droite et lui passant le bras gauche dans le dos. Tous deux portent de somptueux vêtements, notamment le manteau de brocart pour Anne dont la tête est prise dans une guimpe.

Le baiser qu’ils échangèrent, si l’on en croit Giotto à Padoue, fut tendre et intime – un baiser sur la bouche, les yeux dans les yeux. Une fois n’est pas coutume dans une église chrétienne, c’est un vrai baiser d’un homme à une femme, ou plutôt, ici, d’une femme à un homme, car tout indique que l’initiative en revient, en l’occurrence, à Anne, s’il est permis de se fier à la manière dont ses mains prennent la nuque et la joue de son époux.

Il a existé quelques images de la grossesse d’Anne. Dans une peinture du xve siècle de Jean Bellegambe destinée à la dévotion individuelle et aujourd’hui conservée au musée de la Chartreuse à Douai, elle est en prière, sous le regard de membres de la hiérarchie ecclésiastique, regroupés en vis-à-vis, comme pour suggérer une plaidoirie contradictoire  : à droite, le pape reconnaissable à sa tiare et un cardinal au chapeau et à la pourpre la contemplent, tandis qu’un autre cardinal, à gauche, flanqué d’un religieux (un franciscain probablement) la désigne du doigt au peuple processionnant derrière lui. Anne est agenouillée. Sur son ventre apparaît dans une mandorle lumineuse la figure de l’enfant qu’elle porte, comme l’on s’est plu à représenter dans la scène de la Visitation, par transparence, Jésus dans le ventre de Marie et Jean-Baptiste dans celui d’Élisabeth.   

B. À partir de la naissance de la Vierge

Les artistes ont surtout retenu trois épisodes : la nativité de la Vierge, la présentation de la Vierge au Temple et l’éducation de la Vierge par sainte Anne.  Les œuvres qui n’illustrent pas un épisode précis figurent sainte Anne avec la Vierge et l’Enfant, catégorie dont relève le tableau de Léonard de Vinci, auxquels s’ajoutent parfois d’autres personnages.

1. La Nativité de la Vierge

Nul texte ne précise où et quand est née la Vierge. Une date anniversaire a été arbitrairement fixée, au 8 septembre, par le calendrier liturgique de l’Église latine. Selon Jacobus Polius, un franciscain rhénan auteur d’une Histoire des saints Joachim et Anne publiée vers 1650, « la Nativité de la Vierge est une des plus grandes dates de l’histoire du monde ». La faveur de pareils textes dithyrambiques pourrait être due en partie à l’insistance de l’Église posttridentine sur le culte de Marie contesté par les Réformateurs. Elle rend bien compte, en tout cas, de la multiplication des œuvres d’art ayant pour sujet la Nativité de la Vierge.

Dans le grand panneau peint d’Albrecht Altdorfer (1480-1538), conservé à Munich et exécuté vers 1525, l’artiste a extrait la scène du contexte domestique de la chambre à coucher et l’a transportée gaillardement dans l’espace public d’une église (où des gens circulent, sur la droite au fond), ce qui ne manque pas de surprendre : il est assez rare de découvrir un lit à baldaquin dans un sanctuaire. C’est pourtant ce que montre la peinture, sans doute en raison de la conception immaculée de la Vierge, et aussi pour souligner que sa naissance est un événement qui s’inscrit au centre de la vie de l’Église ; peut-être aussi pour laisser entendre que la petite fille appartient de droit au personnel du temple. Le peintre n’a pas craint non plus de suggérer que l’on est en train de nourrir l’accouchée et de lui apporter une soupe. Au pied du lit, le berceau, avec la nourrice en train de changer l’enfant. Le registre du merveilleux est convoqué lui aussi par le peintre, qui en fait planer de joie une farandole d’une quarantaine d’angelots tournant autour de trois piliers, tandis qu’un ange plus âgé, un as de l’encensoir, dirige son geste vers la petite Marie comme on encense l’ostensoir ou le célébrant… Habillé en berger, ou en pèlerin, Joachim, si c’est bien lui, n’a d’yeux que pour son enfant ; il tient un pain sous le bras gauche et un bâton dans la main droite, et une gourde attachée à son cou lui pend dans le dos.

Le thème eut un grand écho dans la peinture en Amérique latine : voici le bain de Marie, un tableau de l’école de Quito… au Pérou.

2. La présentation de la Vierge au Temple

« À l’âge de trois ans, la Sainte Vierge fut sevrée et amenée avec des offrandes au temple du Seigneur. Il y avait autour du temple une montée de quinze degrés selon les quinze Psaumes graduels ; car le temple était bâti sur une montagne, on ne pouvait arriver à l’autel des holocaustes, qui se trouvait en dehors, qu’en montant ces degrés. Quand la Sainte Vierge eut été placée sur le premier de tous, elle les gravit sans le secours de personne, comme si elle fût déjà parvenue à un âge mûr, et après l’offrande achevée, ses parents laissèrent leur fille dans le temple avec les autres vierges et revinrent chez eux » (Légende dorée). Le dispositif architectural des quinze marches est lui-même symbolique dans la mesure où il renvoie aux quinze « psaumes des montées » (Psaumes 120 à 134) qui accompagnaient la marche des pèlerins chaque fois (au moins trois fois par an pour les bons juifs) qu’ils se rendaient au Temple en « montant » à Jérusalem pour y célébrer les « fêtes de pèlerinage ».

Dans les Très Riches Heures du duc de Berry, enluminées au xve siècle par plusieurs générations de peintres, des frères de Limbourg à Jean Colombe, une miniature des heures de la semaine ordinaire, due à Jean Colombe, pour le samedi, jour traditionnellement consacré à la Vierge Marie par la liturgie, montre la présentation de la Vierge au Temple. Les quinze marches ont été réduites à six. Sur la première se tiennent Joachim et Anne, figurée en femme jeune et svelte. La petite Marie, cheveux dénoués, monte les autres marches la tête haute vers les membres du clergé qui l’attendent – des moines tonsurés, vêtus d’aubes et de surplis. Le Temple de Jérusalem est représenté ici en cathédrale de Bourges, dont le duc de Berry avait fait refaire la grande fenêtre et son pignon entre les deux tours du portail. Sur le flanc vertical de la première marche, inscrite en capitales dorées, l’invocation du début de la prière de chaque office, à prononcer par le propriétaire du livre d’heures : « Domine labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam » (« Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange », Psaume 51, 17).

Le tableau gigantesque du Titien, peint pour la Scuola della Carità en 1534-1538, montre la silhouette menue d’une fillette dans un cadre architectural monumental – le contraste a évidemment été recherché. Mêlant le contemporain au monde juif ancien où la scène est censée se dérouler, Titien juxtapose des édifices Renaissance avec arcades et patio, colonnes et loggias, à un pyramidion, construction qui suffit à évoquer l’Orient. De la même façon, nombre de figures semblent des notables sortis tout droit de leur palais vénitien, tandis que les deux prêtres ont des allures de prêtres juifs. Marie est enveloppée d’une mandorle. Cet hommage pictural n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un motif normalement réservé aux personnes divines. La voici parvenue au milieu de son ascension (qui ne comporte que treize marches en tout, huit puis cinq). Elle fait un geste qui paraît étrangement assuré, tout comme sa pose, en direction du grand prêtre portant tiare et éphod, vêtement traditionnel sacerdotal des grands prêtres juifs, sorte de corselet bridé d’or et de cramoisi, maintenu par une ceinture et des bretelles, soigneusement décrit dans la Bible (Exode 28, 6-14).

Cette scène de la Présentation de Marie enfant au temple se retrouve dans les cycles peints des églises orientales : en voici deux exemples provenant des églises du Troodos, le massif montagneux au centre de l’île de Chypre, avec une scène insolite, de bénédiction de Marie présentée aux prêtres par Joachim.

3. L’éducation de la Vierge

Cet épisode de la vie de la Vierge ne se trouve pas même dans les apocryphes, puisque ceux-ci indiquent que Marie quitte ses parents à l’âge de trois ans pour être consacrée à Dieu – nulle source n’indique qu’Anne aurait été l’institutrice de sa fille. Il apparaît tardivement dans l’iconographie de sainte Anne, vers la fin du Moyen Âge, et connaît une belle carrière mais seulement (sauf en Angleterre, où elle commence plus tôt) à partir du xvie siècle, au moment où la dévotion pour sainte Anne devient populaire. C’est dans l’art de la réforme post-tridentine que la faveur de cette iconographie est la plus éclatante, dans l’art des retables et surtout dans la statuaire[6].

Un antependium d’origine anglaise daté vers 1335 et conservé à Paris au musée national du Moyen Âge, comporte quatre compartiments carrés aux bords curvilignes, dont les sujets sont, de gauche à droite : la Nativité de Jésus ; la Dormition de la Vierge ; l’adoration des Mages ; et l’éducation de la Vierge. Cet ordre n’est sans doute pas d’origine. Pour respecter l’ordre chronologique, c’est l’éducation de la Vierge qui devrait être placée à l’extrémité gauche, puis Nativité, Adoration, Dormition. Mais peut-être l’actuelle disposition suit-elle l’ordre du calendrier liturgique.

Dans le compartiment qui nous intéresse ici, les deux saintes sont debout de profil, devant un fond abstrait quadrillé. Marie est tête nue, avec un diadème de fleurs ; Anne porte une guimpe et un manteau à revers d’hermine. Marie est encouragée par sa mère à déchiffrer le texte inscrit sur le livre ouvert posé sur un pupitre : Audi Filia et vide et inclina aurem tuam quia concupivit rex speciem tuam (« Écoute ma fille, vois et tends l’oreille, car le roi a désiré ta beauté »). Ce sont les mots du psaume 44, versets 11 et 12, devenus antienne liturgique, considérés comme l’annonce de l’élection de Marie, « parmi toutes les femmes », comme mère du Sauveur et épouse du Roi (le Christ, en l’occurrence), à une époque, le xive siècle, où l’art courtois a renforcé l’interprétation de l’Incarnation en termes d’épousailles amoureuses entre Marie et le Verbe incarné en elle.

Une miniature en pleine page des Grandes Heures d’Anne de Bretagne (Paris, BnF, lat. 9474), réalisées par l’enlumineur Jean Bourdichon entre 1503 et 1508 montre Anne en majesté, siégeant sur une cathèdre avec abat-voix, et Marie debout mains jointes faisant un exercice de lecture, tandis que Marie Salomé et Marie Cléophas semblent attendre leur tour…

Le schéma est sensiblement le même, mais l’ambiance tout à fait différente dans le tableau réalisé au xviie siècle d’après un original perdu de Georges de La Tour (1593-1652). La technique du clair-obscur est mise au service d’un climat d’attention calme et d’intimité. Les deux paires de paupières sont baissées et filtrent la quantité de lumière qui convient à la lecture recueillie, dans la pénombre. Marie est concentrée mais détendue ; elle apprend à lire, cette fois, dans un livre imprimé que lui tient ouvert, tel un pupitre vivant, sa mère – une Anne nettement rajeunie.

L’Éducation de la Vierge, ou L’Éducation douce et insinuante donnée par une sainte, Paris, coll. particulière, repr. dans Thierry Lefrançois, Charles Coypel, peintre du roi (1694-1752), Paris, Arthena, 1994, pl. 25 , voir p. 67, et P. 168 et P. 169 (pure composition de genre, que l’on ne saurait considérer comme une peinture religieuse à part entière) ; c’est le pendant de L’Éducation sèche et rebutante donnée par une prude, de 1736 (repr. p. 170).

Ce thème a trouvé au xixe siècle encore un interprète chez Dante Gabriel Rossetti (1828-1882). Son tableau, The Girlhood of Mary Virgin, « La Jeunesse de Marie », montre une Marie déjà grande mais pas encore femme, de profil, assise sur un tabouret dans une pergola peut-être vitrée d’où l’on voit un jardin, et flanquée, tout comme sa mère, d’une auréole comme en suspension. Anne, disposée presque frontalement, semble lui apprendre le tissage ou plutôt la broderie sur un petit métier qui permet d’aller rechercher son aiguille en dessous et qui maintient l’ouvrage bien tendu. Mais l’apprentissage de la lecture est aussi évoqué par une pile d’in-folio entassés sur le sol, au pied d’un petit ange qui paraît apporter tous ses soins à une fleur en pot qui ressemble fort à un lys, traditionnel symbole de la pureté, désignant en l’occurrence celle de Marie.  

Quantité d’images de piété, d’Épinal ou d’ailleurs, et de peintures sur verre ont ce thème de l’Éducation de la Vierge.

4. Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant

Cette famille d’images ne renvoie plus à une scène narrative. L’association étroite des trois figures est communément désignée par les historiens de l’art sous le nom que lui ont donné les Allemands, « Anna Selbdritt », expression intraduisible, mais que l’on peut chercher à rendre par « Sainte Anne ternaire », qu’il convient de préférer, selon nous, à celle qui s’est répandue, y compris parmi les historiens de l’art, y compris dans le catalogue de l’exposition du Louvre, à savoir « Sainte Anne trinitaire », qui est fâcheux car il encourage des spéculations dénuée de toute pertinence théologique.    

Anne, Marie et Jésus peuvent se regrouper selon plusieurs schémas, selon que les figures sont rangées de manière verticale ou horizontale, comme le proposait Réau, ou, pour parler de manière moins géométrique et plus plastique et picturale, selon que domine le principe d’inclusion (la silhouette d’Anne servant pour ainsi dire à englober les deux autres, telles des poupées russes) ou celui de juxtaposition[7].

  Le musée des Offices à Florence conserve une peinture à laquelle ont collaboré Masaccio et Masolino, voire un troisième peintre. La sainte Anne ternaire est entourée de cinq anges dont trois tiennent un drap d’honneur derrière le groupe et deux, à ses pieds, agitent des encensoirs. La grand-mère, la mère et l’enfant sont peints à la même échelle, ce qui implique qu’Anne soit assise plus haut que Marie, sur un trône invisible. C’est la solennité hiératique qui ici l’emporte, Marie regardant au loin d’un air souverain et Anne tenant de manière particulièrement altière le rôle d’une puissance tutélaire protégeant sa fille et son petit, ce dernier étant d’une herculéenne robustesse et prouvant sa divine précocité en bénissant impeccablement de la droite.

Dans le panneau de Memling, en revanche, la solennité est compensée par une manière de douceur et d’intimité facilitée par l’absence d’anges.

La fortune de ce groupe, loin de se limiter au panneau peint, fut considérable aussi bien dans l’enluminure que dans la sculpture. Pour le plaisir, et sans approfondir, je vous mets sous les yeux, à gauche, l’Anne ternaire des Heures de Catherine de Clèves, vers 1440, avec Marie assise aux pieds d’Anne, « dans ses jupes », tandis qu’elle est figurée assise sur le genou droit de sa mère dans une autre miniature, du Maître de Dresde.

L’installation de la Vierge sur les genoux de sainte Anne ou dans ses bras, avec Marie sur un bras et Jésus sur l’autre, comme dans un panneau peint, sur le volet de gauche d’une Annonciation, par le maître le plus populaire de l’école d’Ulm, Bartholomaüs Zeitblom (vers 1455 – vers 1518) et conservé au Louvre (à droite), ou les deux sur le même bras, comme dans une miniature de l’école française conservée au musée du Louvre où la sainte Anne ternaire se tient debout derrière Anne de Bretagne en prière, a souvent contraint les artistes à représenter Marie à échelle réduite. Mais cela eut pour effet, voulu ou non, de souligner le lien de filiation et d’intimité physique avec Anne (dont Marie est alors la « petite ») et de « grandir » cette dernière. En témoignent quantité de sculptures encore en place dans les églises et relevant de ce qu’il est convenu d’appeler l’art populaire : celle de gauche a été découverte par nous lors d’un voyage à Lisbonne, au Musée national d’art ancien de cette ville ; celle de droite est à l’église de Plougonven, dans le Finistère.

Beaucoup de tableaux du type Sainte Anne ternaire représentent le groupe entouré d’autres protagonistes. C’est le cas du tableau de Giovanni Piemontese (actif entre 1456 et 1486, notamment à Florence et Arezzo), Sainte Anne, mère de la Vierge Marie, sainte patronne des mineurs, daté de 1471 (comme le dit  l’inscription en lettres capitales gravée sur le sol).

En sens inverse, conformément à une tendance au plan rapproché, au zoom, qui vient du second Trecento mais se fait puissante dans les panneaux peints et l’enluminure de la seconde moitié du xve siècle, le groupe est parfois limité aux trois personnages, voire à deux seulement, comme dans un petit panneau peint (un pinacle de retable ?) par Lorenzo d’Alessandro (72 x 34 cm) conservé au Vatican.

Albrecht Dürer a peint à l’huile, en 1519 (sa signature datée est inscrite sur la droite), une sainte Anne ternaire originale à tous égards, aujourd’hui conservée au Metropolitan de New York. Par la composition, d’abord : l’artiste a coupé court aux problèmes de disposition des trois figures en les installant en triangle, dans un cadrage serré. Sainte Anne, soigneusement voilée, a les yeux un peu exorbités et songeurs ; elle pose la main affectueusement sur l’épaule de sa fille en cheveux (coiffés) vêtue d’un élégant corsage à col haut et fermé ; Marie a joint ses mains aux doigts potelés tandis que son fils, aux cheveux blonds et bouclés, dort comme un bienheureux, les lèvres entrouvertes. Moment de paix, d’une grand-mère avec sa fille et son petit-fils…

L’huile sur bois réalisée par Léonard de Vinci (1452-1519), à laquelle il pense à partir de 1499 et qu’il n’achèvera pas, vient donc de faire l’objet d’une restauration. Ce grand tableau (168 x 130 cm) conservé au Louvre est la quatrième et dernière composition de Léonard sur ce sujet. Elle frappe par les rapports étroits tissés entre les trois personnages à la fois par les échanges de regards et par l’intrication de leurs bras et de leurs jambes, et l’entrelacement de leurs corps fluides et mouvants qui ne menacent cependant en rien l’équilibre de l’ensemble. Frappe également le fait qu’Anne semble à peine plus âgée que sa fille, ce que Freud avait remarqué en lui donnant une interprétation biographique – l’enfant naturel qu’était Léonard avait été probablement élevé par sa grand-mère chez son père et sa belle-mère, assimilant cette grand-mère à sa propre mère qui, elle, vivait loin de lui, et attribuant ainsi à l’enfant Jésus deux mères. En réalité, Vinci n’innovait pas vraiment, et l’étonnement du père de la psychanalyse s’explique par son ignorance du fait que l’art, comme nous l’avons signalé plus haut, a longtemps répugné à représenter les femmes de l’histoire sainte sous des traits vieillissants.

La composition imaginée par Léonard frappe aussi par le schéma en triangle qui parvient à inclure le groupe homogène des trois personnages, la tête de sainte Anne formant le sommet de ce triangle, le sombre drapé de la robe de sainte Anne le coin inférieur gauche et la queue de l’agneau l’angle inférieur droit, le tout reposant sur un éventail de pieds soigneusement disposés. Mais par rapport au groupe habituellement plus statique, le tableau de Léonard peut être considéré comme une savante et suggestive mise en mouvement de la sainte Anne ternaire dans la mesure où la Vierge est bien assise sur les genoux d’Anne, tandis que Jésus semble  tout juste descendu de ceux de Marie pour jouer à tirer les oreilles de l’agneau, symbole de son sacrifice à venir. Ces décalages constituent une intelligente et inventive façon d’éviter la disparité des échelles entre les trois silhouettes, de plus en plus mal supportée par le nouvel espace pictural, résolument physique, euclidien et perspectiviste, dont Léonard est l’un des plus talentueux utilisateurs. Mais il est permis de voir par-delà cette trouvaille de plasticien une profonde pensée théologique. Car la dynamique du groupe le fait pencher en direction du sol, pour dire l’Incarnation, et de l’agneau, pour dire le sacrifice rédempteur, dont cet animal est le symbole, le tout s’opérant dans un climat idyllique de délicatesse, de communion, de consentement et d’extrême douceur[8].

La Sainte Anne ternaire a certainement été ressentie comme un sujet qui n’a pas son pareil pour manifester de manière éloquente la proximité physique qui peut exister entre les générations à l’intérieur d’une même famille : c’est ce qui se dégage, me semble-t-il, de ce tableau de Jordaens au début du xviie siècle, où Anne, Marie et Jésus regardent vers le spectateur comme s’ils fixaient l’objectif lors d’une séance de pose devant un photographe.

c. Anne et sa fille côte à côte

Dans ce schéma horizontal, les différents agencements des personnages n’imposent pas de diminuer la taille de la Vierge, ce qui a probablement encouragé les artistes à l’adopter couramment à partir du xve siècle. Sainte Anne et sa fille sont souvent placées de part et d’autre de l’Enfant, soit toutes les deux assises, soit l’une assise et l’autre à genoux. Elles peuvent aussi être assises côte à côte, la Vierge tenant son Fils dans les bras.

Ainsi dans le groupe sculpté polychrome de Trémaouézan, dans le Finistère.

Une fresque à l’église de Oyré, dans la Vienne

C. Après la mort de Joachim

Après la mort de Joachim, les apocryphes racontent qu’Anne épousa successivement Cléophas, frère de Joachim, puis, à la mort de Cléophas, Salomé (ou Salomas). De ces deux maris elle eut à chaque fois une fille, Marie-Cléophas puis Marie-Salomé. Les deux Marie se marièrent à leur tour : la première avec Alphée, dont elle eut quatre fils – Jacques le Mineur, Jude, Simon et Joseph le Juste ; la seconde avec Zébédée, dont elle eut deux fils – Jacques le Majeur et Jean l’Évangéliste. C’est cette légende du triple mariage d’Anne – on parle de trinubium – qui, à partir du xve siècle, donna naissance à une nouvelle famille d’images, dans lesquelles est figurée toute la descendance d’Anne, c'est-à-dire non seulement Marie et Jésus, mais tous les personnages mentionnés. Dans certaines œuvres s’ajoutent à ces dix-sept figures quelques protagonistes supplémentaires : Stollanus et Emerentia, les parents d’Anne, sa sœur, Esmérie (ou Hysmérie), sainte Élisabeth et saint Jean-Baptiste, et même saint Servais, l’évêque de Maastricht, qui aurait été le fils ou le petit-fils de la sœur de sainte Anne, soit, au total, vingt-trois figures[9].

Connue d’abord sous le nom de « lignée de Madame sainte Anne » ou « Descendance apostolique de sainte Anne », cette famille d’images est le plus souvent appelée « sainte Parenté » (en allemand, « heilige Sippe »). Elle prolifère surtout dans la peinture du Nord des xve et xvie siècles, alors qu’elle est quasiment absente en Italie – sauf exception, comme ce tableau, vers 1500, conservé à Beauvais, qui installe les dix-sept personnages énumérés plus haut, désignés chacun par son nom inscrit et parfois aussi par son attribut, autour de la matriarche nimbée, assise sur un siège dont on voit les accoudoirs, devant un drap d’honneur, tenant un livre ouvert. À sa droite, Joachim, premier de ses trois maris, croisant les bras et regardant vers son voisin, Joseph, l’époux de Marie, placée devant lui, plus haut que les deux autres Maries, et tenant sur les genoux Jésus avec son attribut, la croix avec la couronne d’épines. À gauche d’Anne, ses deux autres maris, Cléophas, frère de Joachim, et « Salomon » – le Salomé des textes. Les hommes contre le cadre sont, à gauche, Dalpheus, c'est-à-dire Alphée, et Zébédée, à droite. Ce sont les deux époux des deux filles qu’eut Anne avec ses deux maris successifs, Marie-Cléophas et Marie-Salomé. Devant Dalpheus, Marie-Cléophas, avec à ses pieds leurs quatre fils : Jacques le Mineur avec un bâton de pèlerin en guise d’attribut, Joseph le Juste à sa gauche, Simon avec une équerre sur l’épaule et Jude à sa droite. À droite du tableau, devant Zébédée, Marie-Salomé avec devant elle Jean l’Évangéliste et, au premier plan, Jacques le Majeur, un genou en terre, tenant lui aussi un bâton de pèlerin. On remarque que la seule des trois Marie à ne pas tenir un livre d’heures est la mère de Jésus, et que ce tableau de famille nombreuse ne figure que la descendance proprement dite de sainte Anne.

Sur ordre de l'Électeur de Saxe Frédéric le Sage, son mécène, Cranach l'Ancien, effectue en 1508 une tournée dans les Pays-Bas pour faire « parade de son talent » à la cour de Maximilien. Il y visite les grandes villes d'art et y rencontre Quentin Metsys et Jean Gossart, dont l'influence est sensible dans le Retable de la Sainte Famille ou Retable de Torgau peint à son retour et commandé par Frédéric pour la chapelle Sainte-Anne de l’église Notre-Dame de Torgau, aujourd’hui conservé à l’Institut Städel à Francfort. Le choix du sujet est un prétexte servant à la représentation de la famille du dynaste et à l’exaltation de son rôle historique, calqué sur celui de la lignée de sainte Anne. Alphée est le portrait de Frédéric, Zébédée celui de son frère Jean le Constant, Joachim a les traits de Cranach, etc. C’est l’ordre qui prime, ici : sur le panneau central de ce retable en triptyque, les trois maris successifs d’Anne sont installés en hauteur, dans une sorte de loggia derrière une balustrade ; Anne et Marie sont au centre, avec Jésus entre elles, tandis que Joseph somnole derrière Marie ; quant aux deux autres filles qu’Anne eut avec ses deux autres maris, elles sont installées chacune sur un des deux volets ; en retrait derrière, leur mari respectif, tandis que leurs enfants sont placées sur elles ou dans leurs jambes, deux des six qu’elles totalisent à elles deux ayant migré – faute de place ? – dans le panneau central. Étant donné la présence de ces deux sur le côté gauche du triptyque, on peut en déduire qu’Alphée et Marie-Cléophas, qui engendrèrent quatre fils, sont installés sur le volet gauche, tandis que Zébédée et Marie-Salomé figurent sur le volet droit.

2. La mort de sainte Anne

Cette iconographie, tardive, reste rare. Elle est en général calquée sur la Dormition de la Vierge.

Le décès d’Anne est figuré sur le volet de droite du Triptyque de la confrérie de Sainte-Anne à Louvain, de Quentin Metsys (1466-1530), conservé aux musées royaux des Beaux-Arts à Bruxelles, le panneau central figurant la sainte Parenté et celui de gauche l’annonciation à Joachim. Dans le panneau central, de la même façon que chez Cranach, les hommes sont à l’arrière-plan, comme parqués derrière une balustrade. Certains des enfants, en particulier celui de Marie Cléophas qui est assis sur le sol, à l’angle inférieur gauche du panneau, est touchant dans sa manière de s’absorber dans la contemplation des images qu’il manipule. Dans le panneau latéral de droite, Anne est au lit, dans une chambre haute de plafond aux murs tendus de rouge, comme le couvre-lit, entourée de ses trois filles. Les deux Marie (Cléophas et Salomé) sont agenouillées de part et d’autre du lit, essuyant leurs larmes, la Vierge debout tenant un cierge qu’elle place dans les mains jointes de sa mère couchée et yeux fermés, tandis que Jésus debout sur la gauche, vu de profil, bénit sainte Anne de la droite. De l’autre côté du lit, derrière la Vierge, deux hommes à l’identité incertaine, dont l’un en chapeau, qui pourraient être les deux maris des deux dernières Marie.

Un franciscain espagnol, Francese Eiximensis (1327-1409), mérite de prononcer le dernier mot. Dans sa Vie de Jésus-Christ, il fit preuve d’originalité en relatant la « Mort de sainte Anne, grand-mère de Jésus-Christ » (chap. 241) et en en faisant le paradigme du bien mourir, facilité il est vrai par la présence de Jésus, dans la bouche duquel le franciscain mit les mots suivants : « Ma chère grand-mère, ta vie a plu à mon Père et à moi, car dans ta jeunesse tu as gardé l’innocence, tu as vécu saintement et proprement par la suite, tu as toujours été très dévote et tu as plu à Dieu dans ton mariage. Ayant eu trois maris, tu t’étais unie à eux avec une sainte intention et tu as vécu sans péché avec eux. C’est pourquoi Dieu t’a donné les trois meilleures filles qui soient au monde. Et leurs fils seront parmi les plus grands princes du paradis ». Avec cette promesse, Anne pouvait mourir en paix…

Conclusion

Ce panorama donne assurément à rêver mais n’interdit pas de penser.Il illustre tout d’abord la richissime postérité artistique des écrits non canoniques. Sainte Anne n’en aura rien su, mais elle a contribué à faire de l’art chrétien dans son ensemble une sorte de cinquième évangile… un évangile de contrebande, mais très officiellement reçu dans l’Église, et si attachant… 

Pour le reste notre dossier appelle la réflexion méthodologique et théorique dans plusieurs directions. Il permet de d’interroger sur les valeurs culturelles qui s’y disent. Le thème de l’éducation de la Vierge a servi d’emblème à l’alphabétisation de la société, l’apprentissage de la lecture et l’envoi des enfants à l’école. La Sainte Anne ternaire témoigne du prodigieux intérêt du Moyen Âge pour la généalogie. D’autres sujets du cycle comme la Nativité de la Vierge, la sainte Anne ternaire et la sainte Parenté, disent la fierté d’être mère ou grand-mère, plus démonstrative que la fierté d’être père… L’omniprésence du thème sous-jacent de la naissance virginale, que ce soit celle de Marie ou celle de Jésus, tend à exalter le rôle des mères et à faire rentrer les pères dans l’ombre… quand ils ne sont pas purement et simplement congédiés, comme dans la Sainte Anne de Léonard de Vinci. Ces images furent ainsi comme des miroirs en lesquels une société censément patriarcale s’est avoué qu’elle pourrait obéir secrètement à (ou rêver d’) une autre logique, où le matriarcat compte autant sinon plus que l’ordre voulu par les mâles…

D’autres questions surgissent. Dans la conclusion du livre, nous en donnons plusieurs exemples. Nous n’en retiendrons ce soir, puisqu’il est déjà tard, que ce qui concerne l’histoire des gestes de la tendresse parentale : Pourquoi le « joue contre joue » des icônes orientales de la Vierge de tendresse (Hodigitria ou Eleousa) apparaît-il aussi rarement dans l’art d’Occident ? Comment interpréter l’improbable ou étrange nudité de Jésus ? Est-elle une attestation de virilité ? Et pourquoi la petite Marie, elle, n’est-elle jamais montrée intégralement nue ?  

Reste enfin à se demander, non pas en prophète annonçant l’avenir, mais en historien, non pas en s’interrogeant sur la vie des formes au sens de Focillon mais sur la survie (ou l’usure, la mort, la résurgence) des sujets, quelle sorte de destin la figure d’Anne a connu et peut connaître encore, passé le xviie ou le xviiie siècle. On l’a vu, elle ne disparaît pas au xixe siècle, et si l’on se contente de consulter sur ce sujet le Dictionnaire iconographique des saints, ses auteurs n’ont aucun mal à citer toutes sortes d’œuvres (gravures, peintures, sculptures, plâtres, faïences…), mais par des artistes plutôt mineurs et seulement jusqu’aux années 1930. Comme c’est le cas de nombreux thèmes iconographiques chrétiens, il n’est peut-être pas exagérément aventureux de penser que cette tendance douce se poursuit au-delà de ces années-là, comme si le « grand art » avait quand même déserté ce sujet qui donna pourtant naissance pendant des siècles à une cohorte d’œuvres stimulantes et vivantes pour bien des croyants. Il n’empêche qu’on le voit faire des résurgences de-ci de-là, dans l’art chrétien d’Orient, comme au monastère de Kikkos, à Chypre (Annonciation à Anne et Anne ternaire ; puis Rencontre de la Porte Dorée), mais aussi bien, en Occident, ainsi chez Arcabas : Rencontre d’Anne et Joachim à la Porte dorée ; Éducation de la Vierge. Des toiles datant respectivement de 2010 et 2011…

Les légendes sont tenaces, surtout les plus touchantes d’entre elles…  

 

François BOESPFLUG

 

 


[1] Voir le dossier publié par Le Monde des religions,

[2] Cette Légende dorée raconte la vie d’environ cent cinquante saints, saintes et martyrs, ainsi que des épisodes de la vie du Christ et de la Vierge commémorés par le calendrier liturgique. Il s’agit d’une d’une « compilation » de tous les éléments, historiques ou légendaires, qui se racontaient alors à propos de la vie et de la mort de tous ces saints personnages. Ce fut une mine d’inspiration pour des prédicateurs désireux de disposer d’une réserve de miracles et d’anecdotes où piocher pour prêcher lors des fêtes mais aussi pour de nombreux artistes, surtout au Moyen Âge. Un nombre impressionnant de manuscrits en latin ou en langue vernaculaire – plus d’un millier – lui confèrent jusqu’au xvie siècle le premier rang après la Bible.

 

[3] Certains sont faciles à interpréter. Celle qui avait « formé la plus parfaite d’entre les filles des hommes » était la plus qualifiée pour devenir la patronne des mères de famille. De ce point de vue, sainte Anne occupe une place particulière parmi les saints vénérés au Moyen Âge : elle mérite de l’être comme mère et comme épouse, mais aussi comme épouse devenue veuve et mariée encore deux fois, le nombre de saintes mariées, et a fortiori celui des saintes remariées, restant minime en comparaison de celui des saintes vierges et/ou martyres.

[4] Elle fut encouragée par certains papes : en 1476, Sixte IV accorde une indulgence pour chaque office qui lui est consacré et, l’année suivante et de nouveau en 1483, il publie deux bulles interdisant aux théologiens de qualifier l’Immaculée Conception d’hérétique, sans pour autant interdire qu’on puisse adopter le point de vue adverse. Elle l’est aussi par certains conciles : concile de Bâle, 1439 ; 5e session du concile de Trente, Décret sur le péché originel, 1546. Elle s’accordait à la fête de la Conception de la Vierge, célébrée comme le premier instant de l’histoire du salut, et surtout au Protévangile de Jacques, ce qui prouve que les apocryphes peuvent avoir parfois une autorité supérieure à celle des plus grands théologiens…

[5] Ainsi au linteau inférieur du portail de Sainte-Anne à Notre-Dame de Paris. Du point de vue de la composition, la rencontre à la porte Dorée évoque parfois la Visitation (cf. le livre d’Anne-Marie Velu, sur La Visitation dans l’art, aux Éditions du Cerf, Paris, 2012). Comme Anne et Joachim, Marie et Élisabeth tombent dans les bras l’une de l’autre, le couple de Zacharie et d’Élisabeth ayant longtemps connu la stérilité, comme Anne et Joachim.

 

[6] Pour le seul diocèse du Mans, par exemple, on a pu recenser soixante et une statues et deux tableaux consacrés à ce thème (cf. le livre de Michèle Ménard).

[7] Ces dernières catégories paraissent meilleures car certaines œuvres ne sont au fond ni horizontales ni verticales, par exemple quand Marie, figurée à l’échelle d’Anne, est simplement décalée par rapport à elle. 

[8] Les historiens de l’art ont émis plusieurs hypothèses s’agissant de sa commande et de son historique, et, à dire vrai, sa trace se perd avant la rédaction systématique de l’inventaire des tableaux de Louis XIV par Le Brun. Mais il est vraisemblablement très vite lié aux collections royales françaises, celles de Louis XII, époux d’Anne (!) de Bretagne, et de François Ier. Comme l’a démontré Stéphane Castelluccio, il était accroché en bonne place, en haut à droite, sur le mur sud de la sixième pièce du cabinet des Tableaux de la Surintendance des Bâtiments à Versailles en 1684, là où le souverain faisait entreposer les peintures les plus importantes de sa collection afin d’y puiser pour orner ses maisons. C’est de là qu’avec les autres œuvres des collections royales il rejoignit le Muséum, futur musée du Louvre, un siècle plus tard.

 

[9] Cette légende circule dès le ixe siècle. Haymon d’Halberstadt († 853), un ami de Raban Maur (première moitié du ixe siècle), en donne l’origine dans son Epitome historiæ sacræ : « On donnait à Jacques, fils d’Alphée, le nom de frère du Seigneur, parce qu’il était le fils de Marie, sœur de la mère du Seigneur et d’Alphée… En effet, Marie mère du Seigneur, Marie mère de Jacques frère du Seigneur, et Marie mère de Jacques frère de Jean l’évangéliste, étaient trois sœurs, nées de pères différents mais de la même mère Anne. » Elle ne fut jamais complètement admise en dépit de sa popularité. Déjà un Fulbert de Chartres (952-1028) la dénonce comme frauduleuse (Sermo IV. De nativitate Mariæ Virginis, Patrologie latine, vol. 141, col. 320). Même réserve deux siècles plus tard de la part de Thomas d’Aquin (vers 1250). Il n’empêche qu’elle est à l’honneur dans la Généalogie de Nostre-Dame en roumans attribuée à Gautier de Coincy (xiiie siècle) et dans la Légende dorée. Elle se diffuse ensuite largement à partir du début du xve siècle en raison probablement de la vision de Colette Boilet, alias sainte Colette de Corbie (1381-1447). Née à Corbie en Picardie près d’Amiens d’une mère restée veuve et sans enfants jusqu’à l’âge de soixante ans, âge auquel elle contracta un mariage, sainte Colette fut béguine, puis recluse, puis moniale. Elle désapprouvait le remariage de sa mère jusqu’à ce qu’Anne et ses trois filles lui apparaissent en vision : c’était en 1406. On trouve dans les livres d’heures, à côté des heures de la Vierge, les heures des trois Marie. Certains théologiens, tel Gerson (1363-1429), inventent des vers mnémotechniques permettant de se souvenir aisément de la descendance d’Anne : « Anna tribus nupsit Joachim, Cleophæ, Salomœque, / Ex quibus ipsa viris peperit tres Anna Marias ; / Quas duxere Joseph, Alphæus, Zebedeusque. / Prima Jesum ; Jacobum, Joseph, cum Simone Judam / Altera dat ; Jacobum dat tertia datque Joannem. » Entre 1496 et 1510, on compte neuf éditions successives de la Legenda sanctissimæ matronæ Annæ. Attaquée par Luther, la légende fut ardemment défendue par les « romano-catholiques », entre autres, dans un recueil d’homélies, par Jean Eck (1486-1543), un théologien catholique allemand qui fut l’un des opposants les plus infatigables de Luther – un de ses contemporains l’avait qualifié de « plus illustre gladiateur de plume ».

François BOESPFLUG Professeur d'Histoire de l'art, théologien Strasbourg