Les niveaux d’énergie dégagés par les armes nucléaires sont comparables à ceux de catastrophes naturelles qui se sont déroulés à des époques préhistorique et historique sans que la vie ait été éradiquée sur Terre. La comparaison a cependant des limites, puisqu’un affrontement nucléaire entre les deux superpuissances de la Guerre froide aurait généré des frappes multiples alors que les forces de la nature, lorsqu’elles se déchaînent, le font généralement en un seul lieu. Plutôt que d’apocalypse nucléaire généralisée, c’est plutôt la destruction mutuelle des forces vives des belligérants qui en aurait résulté, épargnant les continents non alignés. Cette constatation a imposé une véritable paix nucléaire qui a protégé les pays développés, une exception dans un monde où se sont multipliées des guerres périphériques particulièrement meurtrières. De plus, les énormes moyens financiers dévolus à la course aux armements ont permis de développer des systèmes de haute technologie dont les  applications civiles n’auraient probablement pas pu exister autrement.

Un nouveau risque est apparu après la chute de l’Union soviétique. La détente qui lui a succédé s’est accompagnée d’une prolifération d’armes nucléaires de faible puissance au profit de puissances régionales, rendant possible leur acquisition par des groupes terroristes, ce qui augmente paradoxalement la probabilité de leur emploi.

1.      Une bombe nucléaire, qu’est-ce que c’est ? Quelle est son énergie?

C’est un engin explosif utilisant l'énergie nucléaire qui est associée à la force de cohésion des protons et neutrons au sein du noyau des atomes. C’est ce mécanisme qui produit au cœur du soleil, par fusion des noyaux d’hydrogène en noyau d’hélium, la chaleur qui sera ensuite rayonnée et qui nous manque tellement quand le ciel est nuageux. Il y a deux types de réactions nucléaires : la fission des noyaux lourds (uranium ou de plutonium) et la fusion d’éléments légers comme dans le cas du soleil. Les bombes à fission sont aussi appelées bombes A et les bombes à fusion aussi appelée bombes H ou bombes thermonucléaires.

L’énergie dégagée lors de l'explosion d'une arme nucléaire est exprimée en masse de TNT (trinitrotoluène) qu'il faut réunir pour obtenir une énergie équivalente. Une mégatonne correspond à l'explosion d'un million de tonnes de TNT, ou encore 1000 kilotonnes. La plus grosse des bombes nucléaires testées avait une puissance de 50Mt.

Les effets d’une explosion nucléaire apparaissent en deux temps. Aux effets physiques instantanés (flux thermiques, onde de choc et rayonnements nucléaires) succèdent des risques de contamination et d’irradiation prolongés dans les zones couvertes par les retombées de produits radioactifs.

2.      Quelques exemples de phénomènes naturels comparables en terme d’énergie libérée

On peut effectivement trouver dans l’Histoire de la Terre des catastrophes naturelles ayant développé des énergies comparables – et même très largement supérieures — à des charges nucléaires.

§         Il y a 65 millions d’années, un astéroïde entre en collision avec la Terre au niveau de la presqu’île du Yucatan. Le choc dégage une puissance comparable à celle de 500 millions à 1 milliard de bombes H. Plus de 50 % des espèces animales et végétales peuplant la Terre (dont les dinosaures) disparaissent, mais la vie persiste sur Terre.

§         Une autre catastrophe, préhistorique cette fois, se serait déroulée il y a environ 74 000 ans, quand le volcan où se trouve actuellement le lac Toba dans l'île de Sumatra entre en éruption. L’énergie développée pendant la durée de l’événement aurait été de l’ordre d’un million de mégatonnes.

§         L’éruption du Krakatau, un volcan situé devant le détroit de la Sonde sous contrôle néerlandais est bien documentée. Elle s’est déroulée les 26 et 27 août 1883 et fait « seulement » 36 417 victimes. La seule éruption du deuxième jour développe une énergie correspondant à 13 000 bombes d’Hiroshima (soit 200 Mt).

§         L’éruption du mont St Helens en 1980, dans l’État de Washington, libère au total une quantité d'énergie équivalente à 27 000 fois la puissance dégagée par la bombe d'Hiroshima (soit approximativement 350 Mt. Elle cause la mort de 57 personnes.

3.      La guerre froide

Revenons à présent aux moments où la menace a été la plus importante pour essayer d’expliquer un paradoxe. L’homme a toujours largement utilisé les armes nouvelles qu’il conçoit. Par quel « miracle », les gouvernants des puissances nucléaires ont-ils su faire preuve de suffisamment de retenue pour n’avoir pas utilisé celle-ci après 1945 ?

Une réponse se trouve dans le premier livre du traité « De la guerre » de Clausewitz dans lequel il analyse la nature de la guerre et rappelle qu’elle n’est qu’une simple continuation de la politique par d’autres moyens. Il y précise que « …l’intention politique est la fin cherchée, la guerre en est le moyen, et le moyen ne peut être conçu sans la fin. » Autrement dit, on ne fait pas la guerre sans intention politique.

Les destructions attendues en cas de guerre nucléaire généralisée deviennent telles que le jeu n’en vaut plus la chandelle : ne m’attaque pas, car, même si tu me bats, tes pertes seront supérieures à tes gains. Faute de pouvoir espérer atteindre un objectif politique avec une, la guerre devient inutile.

C’est la doctrine de la dissuasion nucléaire qui s’instaure. Elle est fondée sur le concept de l’équilibre de la terreur, dont l’acronyme anglais, MAD pour Mutual Assured Destruction, est particulièrement évocateur. Les armes se perfectionnent, deviennent plus puissantes, se diversifient et se multiplient. Des triades sont constituées. Elles comprennent des missiles basés dans des silos à terre ; des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins navigant discrètement dans les océans et capables de survivre à une frappe en premier en raison de l’ignorance par l’ennemi de leur position, et une force aérienne stratégique dont les avions assuraient une permanence en vol pour être capable de mener à bien leur mission au cas où leur base serait détruite. Ce dernier point est bien illustré par le film bien connu « docteur Folamour ».

    En conclusion

Non seulement l’homme n’a plus utilisé l’arme nucléaire après la Seconde Guerre mondiale, mais il cherche à en limiter le nombre et à arrêter la prolifération des États en disposant.

L’analyse des guerres du XXe siècle conduit à faire deux constats :

–         Bien que ce siècle soit celui qui a connu les conflits les plus meurtriers de l’Histoire (de 160 à 250 millions selon les sources), la majorité des tués l’ont été par des armes souvent rudimentaires, machettes, couteaux…. Et non par le feu nucléaire.

–         Paradoxalement, après une première utilisation au Japon en 1945 qui a fait découvrir au monde sa puissance, l’armement nucléaire a empêché un conflit direct entre l’Occident et le Pacte de Varsovie en dissuadant chaque camp de se combattre directement et poursuivre ainsi le suicide collectif des nations développées que représentent les deux guerres mondiales qui les ont opposés.

–         Leur rivalité s’est exprimée pendant la guerre froide dans une course technologique qui s’est révélée vertueuse puisque les retombées profitent aujourd’hui au développement de la société : internet, le transport aérien, l’exploration spatiale et maritime, les transports maritimes, les systèmes de positionnement par satellite GPS et bientôt Galileo… Et, indirectement, à l’effondrement sans violence de l’Union soviétique.

C’est en grande partie cette « paix nucléaire » qui attire les nouvelles puissances régionales qui cherchent à l’obtenir pour se prémunir d’éventuelles agressions de leurs voisins.

Faut-il les y encourager ? Non, bien sûr, car si des dirigeants ont su faire preuve de sagesse et éviter la guerre nucléaire, rien ne dit que d’autres, ailleurs, agiront de même. Un contre-pouvoir politique réel est indispensable et une telle arme aux mains d’un illuminé pourrait conduire à son emploi. Cependant, disposant d’un armement réduit, les effets de son action le seraient tout autant, mais les conséquences pour son pays pourraient être dévastatrices.

Reste la question qui taraude tous les esprits : mais si… mais si une guerre nucléaire généralisée s’était déclenchée au plus fort de la Guerre froide, aurait-ce été l’apocalypse ? La fin de l’espèce humaine ?

La réponse est probablement non, car seules les villes, les infrastructures et les concentrations militaires des pays développés auraient été détruites, laissant intacte les continents de l’hémisphère sud. Dans le nord, les destructions auraient été ponctuelles et aucun effet cumulatif n’aurait atteint la puissance de l’événement qui a fait disparaître les dinosaures. Ce n’aurait pas été la fin du monde, mais la fin d’un monde et l’échec d’une forme de développement qui privilégie la science au spirituel. D’autres formes de civilisations se seraient développées à partir des survivants du nord et des pays du sud. Auraient-ils été plus sages dans l’utilisation des armes, même plus rudimentaires dont ils auraient disposé ?

Hugues EUDELINE Membre de Jacques Cartier, Capitaine de Vaisseau (er)

Lire également un important article sur la piraterie:

"Contenir la piraterie: des réponses complexes face à une menace persistante"

Focus stratégique n° 40, novembre 2012 

IFRI Institut Français des Relations Internationales

http://www.ifri.org/?page=detail-contribution&id=7436&id_provenance=97