Les Editions Eyrolles, prestigieuses tant par leurs ouvrages de culture générale que par ceux qui s’adressent aux professionnels, livrent, en ce début d’année 2013, un ouvrage exceptionnel sur la Chine. D’abord parce qu’il est à deux voix. L’une est celle de Claude Chancel, agrégé d’histoire, vice-président de l’Institut Jacques Cartier, dont les ouvrages sur l’Asie de l’est sont reconnus par ceux qui s’intéressent à cette région du monde. L’autre est celle de Libin Liu Le Grix, une jeune chef d’entreprise, Française d’origine chinoise, double diplômée des Universités de Pékin et de Paris-Sorbonne. Ensuite parce que ce regard croisé sur la Chine en enrichit l’approche et la compréhension critique.

A la fois classique et contemporain, le livre est composé de quinze chapitres autour de cinq grands thèmes. Il commence par les fondamentaux historiques et géographiques de l’empire chinois : (« toutes les Chine en une »), une Chine de taille  de taille XXL, plus vieille civilisation du monde encore vivante. Une seconde partie concerne de plus près les Chinois, les Han dans leur pensée, leurs croyances, leurs codes sociaux et leur démographie sans équivalent dans le monde.

Le troisième temps de cette analyse, qui vous transporte dans un autre univers, vous immerge dans la vie quotidienne des Chinois d’aujourd’hui : l’enjeu de l’éducation dans l’empire des concours, la formidable mutation des médias, la question de la démocratie. Il faut noter un délicat et sensible chapitre sur la femme chinoise à travers les âges, avec des lignes riches d’une grande connaissance historique comme de l’actualité la plus réaliste. Les auteurs rappellent que cette question concerne tout de même le cinquième des femmes du monde…

La quatrième partie évoque l’épopée de l’économie chinoise, de Mao à la relève de Xi (cinquième génération de dirigeants depuis 1949, naissance de la République Populaire de Chine). Il s’agit d’une remarquable synthèse qui évoque avec clarté les impasses maoïstes de l’utopie radicale, puis le réformisme graduel de Deng Xiaoping « qui a su mettre l’étranger au service du national ». « Les trente glorieuses à la chinoise » ont changé la Chine et le monde. Cette histoire de l’accession du « pays du Milieu » au second rang mondial, avant, vraisemblablement, qu’il retrouve le premier, est illustré d’exemples impressionnants et vivants de secteurs, de régions et d’entreprises. Il serait difficile de trouver par ailleurs une telle synthèse. La dernière partie présente la à sa place incontournable, dans ses contraintes et dans ses ambitions politiques. C’est un monde vu de Pékin … et c’est très impressionnant…

Les vraies questions sont posées : une telle montée en puissance peut-elle éviter l’impérialisme ? La Chine a-t-elle une vocation géopolitique asiatique ou mondiale ? Ne pouvant se développer continuellement aux dépends du reste du monde, va-t-elle, à temps, modifier son modèle économique, en clair, basculer du tout-export en faveur de la consommation domestique ? Ce qui aurait l’indéniable avantage de stabiliser les classes moyennes émergentes (déjà 500 millions de personnes) et d’intégrer l’autre moitié de la Chine encore très pauvre et pour laquelle le pouvoir a rapidement  mis en place une nouvelle sécurité sociale.

Mais, ayant jusqu’alors sacrifié son environnement à son développement, la Chine, trop souvent saturée et polluée, entend devenir une puissance verte, en maîtrisant l’eau, le vent et l’énergie du soleil. Vaste programme, aux conséquences mondiales ! Dans ce pays devenu très inégalitaire, la corruption génère, le plus souvent « des incidents de masse » provoqués souvent par la spéculation et  par la spoliation des terres et qui, malgré la répression, se multiplient.  Enfin, la Chine, qui vieillit rapidement, bénéficie d’une jeunesse déjà plus rare, mais hédoniste, instruite, urbanisée et connectée, qui refuse désormais les mensonges de l’appareil d’Etat aussi bien  que ceux qu’une presse soumise à la censure.

Comme les auteurs le soulignent dans leur introduction, « rien n’est gommé, mais les jugements expéditifs sont bannis ». Le livre respire le voyage, la découverte et la rencontre qui enrichissent et qui interpellent le lecteur. Il est un véritable état des lieux d’une Chine qui se transforme à une vitesse insoupçonnée. Aucun parti pris, sinon celui de connaître et de comprendre… pour ne pas insulter l’avenir… Voilà un joli et solide fil d’Ariane qui donne envie de lire et de suivre nos conteurs et enquêteurs sur cette nouvelle route de la soie revivifiée.

Jacques Pasquier, membre de l'Institut Jacques Cartier