Si, dans l’armée de terre, le courage est considéré comme une valeur essentielle, c’est qu’il est indispensable à l’exercice d’un métier de combattant qui s’effectue au contact direct de l’ennemi et confronte très concrètement chaque soldat au danger et à la peur.

Le courage procède donc, tout d’abord, de l’absolue nécessité qui s’impose à chacun de surmonter l’effroi que suscite en lui la perception de sa mort probable ou possible, à échéance immédiate. Une telle perception n’a rien d’abstrait. Elle s’alimente du fracas de la bataille, du claquement très brutal des impacts de munitions sur le sol ou sur les objets qui entourent chaque soldat, de l’éclatement des obus, du spectacle impressionnant des gerbes de poussière et de fumée provoquées par l’explosion d’une mine ou d’une bombe, de la vision d’un camarade touché, de son sang qui s’écoule, de la plaie qui ouvre son corps, de l’odeur âcre de la mort.

Confronté à de telles agressions sensorielles et psychologiques, l’organisme ne peut avoir, spontanément, que deux réactions : la fuite ou la catalepsie. Le courage consiste donc en une maîtrise de ces réactions spontanées, en une manière de violence physique que l’on se fait à soi-même pour dominer ses réflexes et son instinct.

Sans doute peut-on s’exercer à cette forme de courage. Dans Avant-postes de cavalerie légère, le général de Brack, fort de son expérience des champs de bataille de l’Empire, préconise d’accoutumer progressivement la troupe à cette « émotion » si violente qu’est la confrontation au feu. Ainsi recommande-t-il, pour « faire des hommes intrépides de jeunes gens faibles et indécis », de les présenter « pour la première fois au feu, avantageusement pour eux » en les lançant sur « l’ennemi fatigué ». Le conseil est indubitablement judicieux. Encore faut-il, pour s’y conformer, aller souvent au combat ce qui n’est généralement pas le cas d’armées de temps de paix. Et même si, comme le général de Brack l’écrit, « la guerre seule apprend la guerre », il faut bien trouver le moyen d’affermir le courage des soldats dès le temps de l’entraînement. C’est tout le sens des diverses mises à l’épreuve qui sont imposées aux soldats au cours de leur formation et qui, sous le terme générique d’aguerrissement, viseront à provoquer en eux des réactions d’anxiété et de peur qu’il leur faudra apprendre à surmonter.

Une telle préparation n’est cependant pas suffisante pour s’exposer à l’éventualité très perceptible de sa propre mort. Pour se lancer délibérément dans le cataclysme du combat, il faut en vérité être mû par une sorte de fureur qui submerge l’instinct de survie. Et c’est précisément à ce stade que survient une difficulté majeure, une contradiction que le soldat doit impérativement résoudre entre les deux termes inconciliables de la folie sauvage qui pousse en avant et de la maîtrise de soi qui permet de conduire l’action avec lucidité. Car tout élan qui, jusque dans sa fougue, ne se possède pas risque d’aboutir à des catastrophes. Catastrophes tactiques, d’une part, puisque la mêlée guerrière requiert un jugement intact pour apprécier les intentions de l’ennemi et coordonner les actes individuels de chaque soldat en une manœuvre collective cohérente. Catastrophes éthiques, d’autre part, puisque, sans un contrôle étroit, la force déchaînée dégénère en folie meurtrière.

Heureusement, au combat, le soldat n’est jamais seul. Outre la confrontation directe et très physique à la mort évoquée plus haut, le combat terrestre se caractérise en effet par sa dimension collective. Qu’il s’agisse d’une section d’infanterie, d’un groupe du génie, d’un équipage de char, c’est toujours à plusieurs que l’on a peur ou confiance, que l’on s’enfuit et se débande ou que l’on monte à l’assaut. Ainsi au combat, chacun, chef ou simple exécutant, agit sous le regard des autres, de ses camarades, de ses subordonnés, de ses supérieurs. Et, dans ce regard, à cet instant, il ne peut y avoir aucune déférence automatique liée à une différence de grade, aucune bienveillance de commande exigée par la faiblesse du plus jeune ou la moindre compétence du subordonné. Ces regards mutuels jaugent, apprécient, mesurent, vérifient que chaque geste est approprié aux besoins du groupe, qu’à chaque situation inattendue correspond l’ordre nécessaire, qu’à chaque ordre donné répond l’action immédiate. De ces regards croisés naît une très forte et très impérieuse exigence collective qui s’applique à chacun selon sa fonction et son rang au sein de l’ensemble. En vérité, dans ce spectacle en forme d’huis clos entre acteurs, le regard, tout à la fois, contraint à la sincérité et pousse à l’exemplarité. Voilà sans doute, dans la dimension collective du combat terrestre et dans le regard qui l’accompagne, l’autre ferment du courage, celui qui complète et contrôle la fureur, celui qui peut conduire à l’héroïsme.

Par le regard de l’autre, en effet, chaque soldat est renvoyé à ce qu’il est ou  prétend être pour le groupe, remplissant une fonction précise qui définit sa place et le service qu’il rend à la collectivité. Une fonction, une place, un rôle : le servant d’arme collective appuie ceux de ses camarades qui sont en tête, l’infirmier accompagne les tous premiers pour leur administrer les soins qui aideront à leur survie, le tireur d’élite prend en compte les ennemis éloignés et à haute valeur ajoutée, le chef commande, entraîne et maîtrise … Qu’un seul élément technique dysfonctionne et c’est la fine mécanique d’ensemble qui se bloque. Dès lors, l’incompétence d’un soldat qui ne tient pas parfaitement le rôle pour lequel il a été formé et entraîné apparaît comme une trahison ou tout au moins comme une défection impardonnable au combat. C’est ici affaire de cohérence entre l’entraînement préalable vécu dans la durée et le paroxysme du combat qui met chacun à l’épreuve et le confronte au risque de se dévoiler comme un imposteur. Une telle obligation de cohérence est un puissant moteur pour aider à faire son devoir malgré la peur.

Mais plus encore que le rôle tactique de l’individu, c’est la référence aux règles et aux valeurs communes qui lie chacun au groupe. Dans l’armée de terre, ces valeurs proclamées sont celles du courage et de la solidarité poussée jusqu’à la fraternité. Au combat, au-delà de la compétence technique, ce sont ces obligations morales qui s’imposent aux soldats. Celui qui s’y soustrait déroge définitivement. C’est ici affaire d’honneur. Honneur qui, en vallée d’Uzbeen en 2008, pousse l’infirmier Rodolphe Penon à retourner trois fois de suite sauver ses camarades blessés, jusqu’à tomber sous les balles ennemies. Honneur qui pousse tel jeune chef à monter à l’assaut devant ses hommes puisque, étant à leur tête, c’est à lui de leur montrer le chemin du courage. Honneur qui impose à tel autre de retenir la fureur vengeresse qui monte en chacun au spectacle des amis morts et blessés, parce que la dignité de tous dépend de la discipline qu’ils appellent inconsciemment et à laquelle ils auront accepté de se plier.

Ainsi dans le combat terrestre, la confrontation à sa propre mort, parce qu’elle est collective, engendre le courage en poussant à l’héroïsme.

 

Général François LECOINTRE

 commandant la 9e Brigade d'Infanterie de Marine