« Alors que certains annoncent une fin du monde pour le 21 décembre de cette année selon le calendrier maya, des membres de l'Institut Jacques Cartier vous proposent une réflexion sur ce thème selon leurs domaines d'étude.

Attention au changement de date et d'heure : c'est le mardi 11 décembreet non le 13 comme annoncé précédemment, et c'est à 18heures exceptionnellement et non à 18h15 comme habituellement."

 

 

Parler des USA nécessite quelques précautions préliminaires. La première est de ne pas se laisser prendre à une fausse familiarité avec le sujet : ils ne sont pas une nation comme les autres, mais un modèle réellement différent de ceux des États européens. Il faut également se situer en dehors de deux discours répandus et quelque peu mécaniques : celui de leur déclin inéluctable en cours (annoncé depuis le XIXème siècle) qui pourrait nous faire voir les choses plus noires qu’elles ne sont quant à son avenir, et le discours inverse d’une Amérique éternelle, toujours renaissante et destinée à la première place mondiale. C’est peut-être pour avoir trop cru à cette fiction que ses dirigeants l’ont menée là où elle est aujourd’hui. Enfin il faut se garder de ne voir que la grande Amérique, celle qui se projette par la richesse, les biens matériels, la culture et parfois la force sur toute la planète. Pour les citoyens de ce grand pays, elle est aussi, et surtout, un patchwork de petites communautés et de territoires jaloux de leurs particularismes et de leur autonomie, peu soucieux de la destinée du Monde. Sa politique est autant liée à cette échelle microcosmique qu’aux contraintes de la globalisation.

Les USA ont une genèse au plein sens du terme.

Ils ne sont pas nés tant d’une volonté de gestion rationnelle d’un territoire colonisé par la Grande Bretagne que d’une série de tentatives de construction d’une utopie, qu’elle soit chrétienne ou sociale. Les puritains fondamentalistes qui constituent le gros des contingents d’immigrants au XVIIe siècle, notamment dans le Massachusetts, étaient investis d’un destin : celui de bâtir une cité céleste qui serve d’exemple à l’humanité pour la guider vers Dieu, chose que le vieux christianisme européen était devenu, selon eux, incapable de faire. Le leitmotiv de la cité sur la colline, slogan d’une minorité, est devenu avec l’indépendance des colonies le projet tout à la fois de chaque communauté installée en Amérique du Nord (chacune avec ses modalités : puritains, mormons quakers, etc.) et de la grande nation en train de naître. Il ne l’a jamais quitté depuis. Ce mythe fondateur fait des États-Unis quelque chose d’autre qu’une nation : c’est une théologie en marche selon l’expression d’Olivier Zajec, qui se doit de croire à sa nature sacrée et à portée universelle pour exister. De John Adams (second Président des États-Unis, 1797-1801 : « notre république, pure et vertueuse ») à Madeleine Albright (en charge des Affaires étrangères de 1997 à 2001 : « la nation indispensable »), tous les dirigeants du pays ont eu à cœur de forger la formule illustrant leur vision de cet état de fait.

Nation théologique ou tout du moins morale, les États Unis incarnent donc une volonté divine qui les mène aussi à un rapport particulier à l’espace et à la géographie. En témoigne les frontières tracées au cordeau de mains États fédérés, ou l’obstination pour le plan en damier des villes au mépris du relief, comme à San Francisco. Dans ce rapport conquérant et prométhéen au sol s’incarne aussi la destinée de faiseur du monde de ce pays.

Être Américain est également particulier. Dans la mesure où une identité se forge face à un adversaire ou du moins un autre, négatif (Carl Schmitt), l’ennemi de l’Amérique n’est pas un peuple, mais des concepts : l’oppression et la barbarie, contre qui le président Wilson déclare la guerre en 1917, imité par Franklin Roosevelt en 1941 et jusqu’à Georges Bush en 2001. Être un bon américain consiste à incarner un souci constant du goût de la liberté et de la civilisation. Liberté qu’il faut être prêt à défendre avec son sang (« l’arbre de la liberté doit pour prospérer baigner parfois ses racines dans le sang des martyrs », Thomas Jefferson) : l’Amérique se sacrifie pour l’humanité et ses valeurs, ses morts au combat ne peuvent être que des héros. La vie elle-même est une épreuve de foi et de détermination, testée dans l’expérience perpétuellement renouvelée de la frontière. Hors espace, l’Amérique n’a pas de limite (elle est universelle par nature, le local n’étant qu’une illustration du cosmique) et peut s’en affranchir sans complexe, qu’elles soient physiques (la géographie), spatiales (la nouvelle frontière de Kennedy), sociales (le self made man) ou technologiques. Cette expérience et ces croyances font ce qui caractérise l’Américain, sans distinction de foi, de couleur (du moins aujourd’hui) ou de statut. L'Amérique ne fut jamais facile pour ses colonisateurs, et la réussite dans le franchissement de ces frontières à la définition sans cesse réécrite, autrefois comme aujourd’hui, est le signe d’une approbation divine de la résilience et de la sincérité de cette foi. Elle est aussi rédemption, le cas échéant.

Mais l’Amérique est aussi hors temps, car les prophéties n’en ont pas. D’où un rapport amnésique à l’histoire (United States of Amnesia selon Mickaël Walt) et une tendance à trouver dans le passé les signes du présent, quitte parfois à sembler tourner en rond. L'Amérique est un Troisième Testament, annoncé dans le Premier : les Américains identifient volontiers le périple des fondateurs à celui de Moïse, comme ils partagent avec le judaïsme l’idée d’un pacte avec Dieu, et la vision de l’Amérique comme terre promise, sacrée, et qui doit rester inviolable. Même le discours politique renforce cette perception : c’est le sermon qui lui a donné sa forme, et ce n’est pas une argumentation mais l’affirmation d’une conviction.

L’Amérique ne peut dès lors qu’être unique, et n’a que faire de comprendre l’altérité des autres peuples.

Elle sait quelque chose qu’ils ignorent et qu’ils ne peuvent qu’envier. Comment ne pourrait-on pas vouloir être américain ? Mais cette vérité est multiforme et chaque communauté et chaque individu est libre de trouver sa propre voie. La condition est la liberté : celle de s’auto-administrer collectivement, celle de rechercher le bonheur individuellement. Si l’individualisme est flagrant, il masque l’obsession quasi générale de ceux qui réussissent de rendre à leur communauté ce qu’ils ont reçu d’elle et qui leur a permis de trouver leur destin.

L'Amérique est le lieu où le Bien peut le mieux se manifester. Égalitarisme, liberté et morale sont étroitement liés. Le premier comme garantie d’égalité des chances de départ pour chacun, la dernière comme seule véritable garantie du respect de la deuxième (Thomas Jefferson). Le rapport à Dieu implique l’absence de tricherie, que ce soit dans le jeu social, les actes ou la parole prononcée. La morale implique l’éducation et un civisme quotidien. Certaine d’avoir une destinée, l’Amérique ignore cependant la meilleure voie pour la réaliser. D’où une souplesse surprenante pour une nation pétrie de religiosité : aucune foi, aucune expérience sociale ou scientifique n’est interdite, car chacune peut mener à une vérité sans cesse recherchée. L'Amérique est sûre d’elle-même mais sait aussi reconnaître qu’elle s’est trompée. Elle connaît la fin mais cherche la route.

Son rapport au reste du monde est nécessairement marqué par cette conscience particulière. « Amis de tous, alliés de personnes », préconisait Georges Washington. L'Amérique ne peut se compromettre dans les calculs supposés mesquins et mal intentionnés de quiconque, surtout l’Europe. « Maîtres organisateurs d’un monde chaotique » (Albert Beveridge, 1900) leur tâche et leur intérêt ne souffrent aucune compromission, en principe. Ile au milieu de deux Océans qui l’ont coupée longtemps des vicissitudes de la vieille Europe, elle est havre pour les pauvres et phare distant pour l’humanité. Du moins le souhaitait-elle. Pourtant les USA ont bien dus à un moment de leur histoire entrer de plain-pied dans le Monde et quitter la sécurité de l’île. Timidement dans les années 1900, puis massivement à la fin de la seconde guerre mondiale, ouvrant une ère impériale qu’ils avaient toujours refusée. Mais il fallait bien endiguer le communisme, prendre acte de la portée des nouvelles menaces, assumer le don qui lui avait été fait de sa supériorité matérielle, technique, économique et morale, et sa mission d’assurer la prospérité et la défense des intérêts des « peuples libres de la terre » (Harry Truman, 1949). La destinée américaine devient en 1945 par nécessité internationale, à elle de forger ce monde qu’elle a voulu jusque-là guider de loin : en promouvant la stratégie du développement, en favorisant une société arbitrée des nations (l’ONU), en apportant son bouclier contre l’oppression communiste.

1991 fut naturellement pour les USA la promesse d’une réalisation, une victoire indiscutable due à leur supériorité morale et la volonté divine qui les accompagnent. Forme et autoproclamée définitive d’organisation politique, sociale et économique, elle devait amener l’avènement de la « Fin de l’Histoire » (Francis Fukuyama, 1991) et le début du siècle américain. L’ordre du monde ne pouvait qu’être le sien, nécessairement bienveillant.

Tout cela, les citoyens américains l’ont cru à des degrés divers et ont largement soutenu les initiatives de Washington au long de leur histoire. Sans doute les élites avaient-elles une vision plus réaliste des choses, mais ont expliqué longtemps que même le Bien doit parfois faire le mal, et que les intérêts américains sont nécessairement à long terme ceux du monde.

Cependant la machine divine, au moment même où s’annonçait son triomphe, s’est grippée.

Sans ennemis « barbares » de leur taille, les USA n’ont désormais que des concurrents : économiques (le Japon puis la Chine), politiques (l’union européenne ou les émergents) ou messianiques (les islamistes). Dans un monde unipolaire, les ne sont par ailleurs plus absout de leurs erreurs et des abus de leur pouvoir. Ils ont libéré le monde du fascisme et du communisme et, stupéfaits, ils découvrent qu’on ne les aime pas. Leurs alliés se raréfient. Pire, le sanctuaire a été violé le 11 septembre 2001, et la réponse donnée a montré une Amérique que ses citoyens ne peuvent ignorer : celle de l’amoralité (les exactions d’Abu Ghraib) et du mensonge (en Irak). L'Échec militaire en Somalie et en Afghanistan achève de briser le rêve d’une Amérique vertueuse et toute puissante par la grâce divine.

A l’intérieur aussi le modèle est lézardé : inégalités sociales croissantes, déclins de l’éducation et début de fuite des cerveaux, moins attirés par le mercenariat universitaire dans lequel les USA excellaient jusqu’alors. La pauvreté aussi, y compris chez les Américains vertueux et travailleurs dont 20 millions ne sortent plus la tête de l’eau malgré deux, voire trois emplois. Atteintes à la liberté aussi : sur la Linea Mexicaine barrée par un mur ou à travers le Patriot Act qui contribue à instaurer une société de la méfiance parfois armée entre communautés. Surtout la majorité WASP dont les croyances ont forgé le moule américain décline en nombre et est menacée aujourd’hui par le catholicisme hispanique et surtout hispanophone dans son rôle identitaire.

La crise financière, la dette abyssale ont achevé en 2007 le rêve américain, ou du moins montré qu’il n’allait plus de soi. L'Amérique est aussi divisée territorialement : États riches et États pauvres et désindustrialisés (Rust Belt), États progressistes et réactionnaires (Bible Belt). Même Hollywood ne véhicule plus la même image de l’Amérique mais la questionne parfois violemment, comme dans la série desperate housewives, portrait drôle, mais désenchanté d’une Amérique qui perd sa structure morale fondamentale : la famille.

Alors l’Amérique, certes, a déjà connu des retournements historiques, au sortir de la guerre civile (1861-65), après la crise de 1929, après le Viêt-Nam (1975). L’appel à l’héroïsme et à la réactivation des valeurs de l’Amérique, à reposer son avenir dans ses citoyens, vibre dans les discours de première campagne de Barrack Obama, mais il affirme aussi, dans un style direct, rare, qu’il faut « recommencer le travail de reconstruction de l’Amérique ». Les États-Unis peuvent se réinventer, ils l’ont déjà fait. Comment ? Certains prônent un retour à l’isolationnisme et au rôle de « phare distant » du monde (thèses Républicaines) dans une certaine paranoïa (augmentation des budgets de défense), d’autres à une meilleure ouverture au monde et au dialogue avec des nations devenues partenaires (discours du Caire de Barrack Obama, 2009). Le débat fait rage entre ces conceptions dans une société américaine menacée sur ses bases et aigrie par des années de gouvernance douteuse depuis Washington. L’éclatement lui-même n’est pas inimaginable à long terme.

Certains avancent que l’Amérique est en train, enfin, de devenir une nation normale, influente et puissante, mais pas hégémonique ni indispensable. Mais n’oublions pas ce que nous avons annoncé au début : L‘Amérique n’est pas une nation, mais une théologie en marche, et comme le souligne Olivier Zajec, une théologie ne mûrit pas car elle ne peut accepter ses contradictions (mais ses échecs, si). Oui, l’Amérique peut devenir une nation comme les autres dans certaines conditions, mais pas en restant l’Amérique. Sur quoi alors reposerait la destinée de ce peuple qui aurait perdu sa nation, non pas géographiquement, mais psychologiquement ? Qui aurait perdu son rapport à Dieu ? Peut-être que Dieu, pour sauver l’Amérique, doit lui redonner son statut d’exception, mais au détriment de son universalisme. C’est tout l’enjeu des élections à venir.

 

Conférence donnée le 27 septembre 2012 à l' Institut Jacques Cartier – ESCEM Poitiers

Jean-Marc HUISSOUD

Directeur – Centre d’Etudes en Géopolitique et Gouvernance

Ecole Supérieure de Commerce de Grenoble