À propos des surprenantes conséquences de la terrible crise monétaire du début des années 20 en Allemagne. Cet accident spectaculaire qui eut un retentissement énorme, qui a profondément marqué l'histoire du pays, ne doit cependant pas être confondu avec la crise de 1929 avec laquelle il n'a rien à voir. Celle-ci sert souvent de référence en matière de sévérité à celle que nous connaissons aujourd'hui. En quoi sont-elles donc comparables ? C'est ce passé tourmenté dans lequel le souvenir aigu de deux événements distincts s'entrecroise, qui explique pourtant l'intransigeance de l'Allemagne dans le traitement de la crise actuelle. Existe-t-il dès lors un moyen d’en sortir ?

 

J'aimerais abandonner pour quelques instants le Moyen-Orient objet de mes préoccupations habituelles pour dire un mot de ce qui se passe dans notre vieille Europe dont les déboires économiques causent, à juste titre, beaucoup de soucis à nos dirigeants. Le 31 août dernier, à Châlons-en-Champagne, le Président de la République a reconnu que la crise était d'une « gravité exceptionnelle » rejoignant ainsi son prédécesseur sur le diagnostic, ce qui constitue une belle avancée. Depuis des années on ne cesse de comparer cet accident à l'autre grande crise du siècle, celle de 1929. J'aimerais revenir sur celle-là pour dire un mot de celle-ci.

Et je me permettrai, dans l'intérêt d'une bonne compréhension, de rectifier une erreur très répandue chez nous, y compris dans les plus hautes sphères de l'État, qui est de confondre la catastrophe monétaire survenue au début des années 20 en Allemagne, avec la rupture économique qui intervint quelques années plus tard indépendamment de l'événement précédent. La première est connue, pour rendre compte d'une inflation monétaire inégalée, par l'image célèbre du consommateur allemand allant faire ses courses avec des valises pleines de billets. L’événement provoqua un choc émotionnel profond et durable chez les Allemands, d'autant plus qu’ils eurent à vivre une expérience quasiment semblable après la seconde guerre mondiale, au point que dans le pays, l'opinion est devenue extrêmement sensible à l'inflation et à la protection de la monnaie, alors que les autres peuples d'Occident le sont infiniment plus au chômage, quitte parfois à trop négliger la hausse des prix et ses conséquences monétaires.

Rappelons à ce sujet que le traité de Maastricht instituant la monnaie unique porte très fortement la marque des craintes allemandes sur le sujet.

Revenons maintenant à la crise de 1929. Lorsqu'elle éclate, l'Allemagne qui a rétabli sa monnaie depuis 1925 est entrée dans la voie d'une nouvelle prospérité, si bien que les capitaux du monde entier, à commencer par ceux de l'Amérique du Nord, viennent massivement s'investir chez elle. L'éclatement de la bulle spéculative à la bourse de New York en 1929, entraînant une raréfaction monétaire, les capitaux américains prirent alors le chemin du retour, transférant ainsi la crise à l'Allemagne et à l'Europe, signe incontestable de la place que l'économie américaine avait prise peu à peu dans celle du monde, presque subrepticement, tout au moins à l'insu même de ses dirigeants !

À partir de l'événement initiateur une grande dépression s'installa, frappant de plein fouet l'économie mondiale pendant les années 30, dont on ne sortit véritablement qu'avec la guerre. En réalité ce n'est pas la rupture d'un cycle économique, somme toute banale, qui est responsable des misères s’abattant alors sur le monde, mais bien les mauvaises réponses qui lui furent données. En effet, un peu partout, et avec la bénédiction des meilleurs spécialistes du moment, les gouvernements mirent en œuvre des politiques de déflation sévères pour répondre à un phénomène qui était surtout marqué par la chute des prix [on mettra à part les politiques du New Deal et du Front populaire qui allaient dans le bon sens mais qui manquèrent leur cible pour des raisons diverses], aggravant de cette manière considérablement le mal. C'est ainsi qu'en Allemagne les mesures déflationnistes du chancelier Brüning, engendrèrent un chômage de masse qui propulsa le parti de Hitler de 12 députés à plus de 200 d'un scrutin à l'autre, et l’on connaît la suite. Seul Keynes avait compris ce qu'il fallait faire en la circonstance (ce qui ne signifie pas que les solutions qu'il a préconisées conviennent à tous les types de crise !).Finalement la crise fut résolue avec la guerre ; les destructions colossales qu'elle avait provoquées furent à l'origine d'une nouvelle reprise fondée sur une immense confiance venue avec la paix. Encore faut-il souligner l'extraordinaire contribution du plan Marshall dont on peut dire qu'il fut véritablement à l'origine des « Trente glorieuses » dans l'Europe de l'Ouest, et d'une manière générale, dans le monde occidental.

Rappelons que le système allemand qui s'est construit à partir de ces ruptures successives est éminemment paradoxal et singulier : le pays est devenu, en effet, l'une des plus grandes nations exportatrices du monde en dépit d'une monnaie forte qui n'a cessé de se réapprécier par rapport aux autres, rendant ainsi ses prix peu compétitifs. Pourtant ce défaut apparemment rédhibitoire a été constamment surmonté grâce à la qualité croissante de la production. Or, on en a hâtivement conclu que ce modèle vertueux devrait être adopté par tous. La réalisation de la monnaie unique européenne s'y réfère fondamentalement, sans avoir pris en compte les colossales disparités existant entre les économies dont elle devenait l'outil commun, sans avoir non plus, pris la mesure des différences profondes de mentalités. Il n'a pas fallu longtemps pour s'apercevoir que cette nouvelle monnaie échappait à une condition essentielle, celle d'être adossée à un État fort et responsable, seul capable en certaines circonstances de transgresser la règle, n’hésitant pas en cas de nécessité, par exemple, à s'affranchir du caractère quasi sacré d’indépendance qui s'attache à la banque d'émission. Caractère qui s'efface en réalité, dès lors que l'intérêt de la nation l'exige : on l'a bien vu en 1985 aux États-Unis, quand il a fallu faire « atterrir en douceur » le dollar et en Allemagne, après la chute du mur, lorsque le chancelier Kohl a décidé, contrairement à toute logique monétaire, financière et économique, d'établir une équivalence entre le Deutschemark, une des plus fortes monnaies du monde et l’« Ostmark », certainement l'une des plus faibles. Et pourtant l'Histoire dit déjà que Reagan et Kohl ont eu raison !

Aujourd'hui les observateurs, de plus en plus nombreux, se demandent si, à l'image de ce qui s'est passé dans les années 30, nous ne sommes pas en train de donner les plus mauvaises réponses qui soient à la crise qui nous frappe. Si, emboîtant le pas à l'Allemagne pour qui la stabilité monétaire a la force d'un dogme indépassable, nous ne sommes pas en train de nous enfoncer, par esprit de système, dans un processus infernal qui pourrait conduire aux pires excès aux pires extravagances et, in fine, à la remise en cause de la construction européenne.

Pour éviter tout risque d'inflation, pour supprimer les déficits et réduire l'endettement, chaque jour on ajoute de la rigueur à la rigueur et par là, du chômage au chômage, de la misère à la misère, de la désespérance à la désespérance. En répétant chaque jour, et tous ensemble, gouvernants et médias à l'unisson, que l'endettement mène notre société tout droit à sa perte, on a fini par atteindre profondément le moral de nos compatriotes et avec lui la confiance sans laquelle aucune politique n'est possible. La sacralisation de la monnaie, et les conduites qu'elle induit, brise littéralement l'esprit d'aventure et d'entreprise qui est le signe des nations dynamiques. Faut-il rappeler par exemple que le Portugal de Salazar était parvenu, à force de sacrifices, à posséder l'une des monnaies les plus fortes du monde et qu’au train où allaient les affaires, le pays se vidait inexorablement de ses jeunes actifs incapables de trouver du travail, tant les conditions mises à la sauvegarde de l’escudo étaient devenues parfaitement insupportables pour l'économie réelle du pays.

Le moment n'est-il pas venu, alors que la crise s'aggrave dramatiquement, de faire ce que font les autres (et notamment les États-Unis et le Royaume-Uni), c'est-à-dire de créer la monnaie nécessaire à la relance du système, chaque État prenant l'engagement d'effectuer un certain nombre de réformes nécessaires ? N'est-il pas temps de dire à l'Allemagne, que son orthodoxie monétaire va finir par tuer la poule aux œufs d'or, c'est-à-dire provoquer l'effondrement de ses clients qui font sa richesse ? N'est-il pas temps de lui dire solennellement, publiquement et fermement, que son intransigeance conduit à réveiller de mauvais souvenirs, qui induisent souvent de mauvais instincts, infiniment plus préjudiciables pour elle que l'acceptation d'un peu de souplesse dans la gestion de l'euro ? N'est-il pas temps de lui dire que nous ne pouvons plus la suivre sur un terrain devenu aussi dangereux ? Qui osera dire enfin, à la nouvelle Dame de fer que ses partenaires, aussi admiratifs soient-ils de ses réussites, ne sont pas pour autant disposés à mourir guéris ?