Une dizaine de villes en Amérique latine (Medellín en Colombie, Arica au Chili, Cuernavaca au Mexique, et quelques autres) revendiquent chacune d’être la « ville de l’éternel printemps ». Parmi elles, Trujillo au Pérou, dont les descriptions anciennes montrent clairement qu’elle a été fondée par Diego de Almagro, le compagnon de Pizarro, en 1534 dans un lieu très agréable, quasi paradisiaque. En effet, ce port est situé sur une côte qui profite de la chaleur du climat tropical, tempéré par le courant froid de Humboldt qui passe non loin en mer. Par-dessus le marché, la région bénéficie d’un sol remarquablement fertile. Ces qualités naturelles expliquent que de nombreux conquistadores s’y soient autrefois installés.

Cet agrément du climat, associé à une richesse du sol (mais il faudrait ne pas oublier, non plus, celle du sous-sol), est d’une façon plus générale la principale caractéristique du Pérou. Ce qui ressort clairement de tous les textes de chroniqueurs dès le xvie siècle. En espagnol, d’ailleurs, la formule (italienne ou française) « pays de cocagne » se traduit depuis cette époque-là par Esto es Jauja, « C’est Jauja », comme nous disons « C’est Byzance ! » L’expression vient du fait que, si l’on en croit l’ébahissement des voyageurs — encore à la fin du xixe siècle —, la région de Jauja, au centre du pays, à un peu plus de 250 km à l’est de Lima, permettait deux et parfois trois récoltes dans l’année. Qui plus est, à une époque où il n’y avait ni engrais ni techniciens agricoles ! On comprend que les conquistadores — pour la plupart des paysans de Castille ou d’Andalousie devenus soldats — aient été séduits par un tel endroit qui leur rappelait les descriptions du jardin d’Éden. Le symbole est resté, puisque, de nos jours encore, le dépit nous fait employer, en français familier, l’antiphrase « C’est pas l’ Pérou ! », pour dire que quelque chose n’a pas grande valeur.

Cependant, cette richesse agricole n’était pas tout : le sous-sol du pays, lui aussi, était généreux en or et, surtout, en argent (sans compter les découvertes postérieures de minéraux les plus variés : antimoine, zinc, plomb, molybdène, cuivre, étain, tungstène, fer, etc.). De cet ensemble de bienfaits de la nature vient cette idée que le Pérou, où il suffit de tendre la main pour se servir, est un véritable paradis sur terre, le pays « de l’éternel printemps ».

Et un jour que, au tout début du xviie siècle, Henri IV se plaignait devant Sully que la France n’avait pas la chance de l’Espagne qui possédait, elle, les richesses de cette terre lointaine, le ministre répondit au bon roi — la phrase est presque toujours citée de façon tronquée — : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée, et les vraies mines et trésors du Pérou. » (Les Économies royales).

Signifiant sagement par là qu’il n’est de paradis que pour qui travaille et s’efforce.