C’est une mésaventure bien perturbante que vient de vivre un respectable habitant de Caracas, en même temps que bien intéressante pour les observateurs de la vie politique vénézuélienne. Pour bien comprendre notre histoire, il faut avoir présent à l’esprit que l’actuel président de la République bolivarienne du Venezuela, Hugo Chávez, a été régulièrement élu et réélu depuis 1999, mais que sa pratique du pouvoir est passablement autoritaire. Certains disent même autocratique.

Ce que confirment l’accaparement des leviers de commande, la main mise sur la redistribution de l’argent du pétrole, la pression permanente et lourde sur l’opposition parlementaire, bien entendu, mais aussi sur tous ceux qui auraient l’outrecuidance de ne pas se sentir en harmonie avec les options choisies par le leader suprême. Pour ne rien dire de décisions assez mégalomanes, comme de proclamer seconde fête nationale le 2 février, jour anniversaire de sa première élection, dix ans plus tôt, ou d’animer tous les dimanches une émission de télévision, “Aló, Presidente”, obligatoirement relayée par l’ensemble des chaînes du pays, forçant ainsi toute la population à l’y écouter parler… souvent pendant trois ou quatre heures, le record étant d’un peu plus de huit heures !

Cette pratique très égocentrée du pouvoir fait que le pays a été, au fil des années, coupé en deux camps de plus en plus antagonistes, de plus en plus acerbes l’un contre l’autre, de moins en moins compréhensifs envers ceux d’en face.

Dans cette atmosphère pesante, des procédés, des méthodes, des comportements — que la France a, hélas ! bien connu pendant l’Occupation — commencent à se faire jour. En effet, dans ces moments pleins de tensions et de haines, il y a toujours des individus qui ne veulent surtout pas être les derniers ni passer pour des tièdes. Par peur d’être accusés de mollesse ? Dans l’espoir de bonnes récompenses ? Peu importe leur motivation… Toujours est-il que le Venezuela n’échappe pas à ce schéma : l’ambiance délétère qui y émane du pouvoir en place a sécrété, entre autres manifestations peu sympathiques, une dénonciation qui serait abominable si elle n’était pas totalement ridicule. Voyons les faits.

Neptalí Segovia, professeur d’anglais dans un collège, élabore depuis dix-sept ans des mots croisés pour le journal Últimas Noticias. Or le problème qu’il a soumis à la sagacité des cruciverbistes dans l’édition du 9 mai a été, le jour même, dénoncé par une bonne âme médiatique, un certain Pérez Pirela, dans l’émission qu’il anime à la télévision d’État.

C’est que, dans cette grille, on trouve, parmi bien d’autres mots, les termes « asesinen », « Adán » et « ráfaga ». Le premier, affirme péremptoirement l’accusateur public, est l’impératif du verbe « asesinar », assassiner, le deuxième est le prénom du frère de Chávez et le troisième signifie « rafale ». Ce mot croisé est donc un appel à assassiner — à l’arme automatique, peut-on supposer —le frère du président. Et pour conforter son assertion, le rusé délateur appelle à son aide rien de moins que le général de Gaulle et toute la Résistance française qui, depuis Londres, auraient, selon lui, utilisé ce moyen pour informer les maquisards de l’intérieur.

Passons sur le fait que Londres ne pouvait certainement pas insérer quoi que ce fût dans les journaux de la France occupée qui étaient tous entre les mains de collaborateurs bon teint et tout à fait vigilants. Et rappelons trois choses, à propos du prétendu « message » de notre malheureux verbicruciste. D’abord, le fait que la forme « asesinen » est aussi, tout platement, un présent du subjonctif (à la troisième personne du pluriel). Ensuite, que le nom d’« Adán », Adam en français, doit bien apparaître, chaque jour, des centaines, voire des milliers de fois dans tous les mots croisés du monde entier et qu’il y désigne toujours, tout bêtement, « le premier homme ». Quant à « ráfaga », il s’applique tout aussi benoîtement à des rafales de vent plutôt qu’à des rafales de kalachnikov.

Mais le plus savoureux peut-être de tout est que Pérez Pirela, le dénonciateur télévisuel, affirme, à l’appui de ses dires, qu’un groupe de « spécialistes » — c’est le mot qu’il emploie — des services de renseignements a déchiffré le message et conclut que la présence du mot « Rabat », qui se trouve aussi dans la grille, indique, selon eux, que l’attentat aura lieu, « le jour de la fête juive de Rabat, le 19 juillet prochain ». On admirera le peu de sérieux de l’accusation et la splendide inculture des  « spécialistes » consultés — et, en même temps, du journaliste qui reprend leurs explications sans sourciller —, puisqu’ils confondent « Rabat », la capitale du Maroc avec le « sabbat » (même orthographe en espagnol), la fête juive à laquelle ils font référence !

Cependant, toutes ces explications étaient beaucoup trop simples pour être retenues. Alerté par cette dénonciation, répercutée par tous les organes de presse pro-Chávez, le Sebin (le contre-espionnage vénézuélien) se lança aux trousses du dangereux contre-révolutionnaire, qu’il ne trouva ni chez lui ni à son travail. Informé qu’on le recherchait, notre dangereux brasseur de mots se rendit de lui-même dans les services de la sûreté intérieure. Les agents l’interrogèrent un peu plus de deux heures… très courtoisement, d’après ses propres dires, puis le raccompagnèrent aimablement chez lui en voiture.

Ainsi donc, et malgré le déversement de milliers de messages haineux sur Internet et dans la presse officielle qui les encourageaient à frapper fort, même les plus sourcilleux professionnels du soupçon n’ont pas cru à cette fable du message terroriste inséré dans une grille de mots croisés. Il n’empêche que cette mésaventure du verbicruciste vénézuélien est, hélas ! bien révélatrice de l’atmosphère étouffante qui règne au Venezuela depuis pas mal d’années et démontre, d’une façon plus générale, le danger que représente la concentration de tous les pouvoirs dans une même main, et doit inciter les dirigeants politiques à se défier du culte de la personnalité qui n’a toujours entraîné que des calamités, habituellement perpétrées par des suiveurs aveugles. L’Amérique latine peut comprendre cela, puisqu’elle sait aussi que, bien souvent, les suppôts de Satan sont pires que Satan lui-même.

Jean-Pierre CLEMENT