Idées forces : méconnaissance des potentialités entrepreneuriales de l’Afrique subsaharienne / l’Afrique subsaharienne possède des entrepreneurs talentueux et créatifs / les entrepreneurs africains doivent faire face à de nombreuses difficultés (difficulté d’accès aux marchés solvables, manque de structures de détection et d’accompagnement des projets, réseaux d’entraide entrepreneuriale peu développés, programmes de financement inadaptés ou mal orientés, etc) / identifier les déterminants de la réussite entrepreneuriale dans les pays africains.

 

Nous connaissons tous l’Afrique pour la beauté de ses territoires, des dunes du Sahara aux alpages sud africains, des fonds marins poissonneux de la côte ouest à la pointe éthiopienne, en passant par la forêt équatoriale et la région des grands lacs. Nous connaissons également les richesses de son sous-sol et de ses profondeurs qui regorgent d’or, d’uranium, de cadmium, d’aluminium, de pétrole et de gaz. De l’Afrique nous consommons en toutes saisons les produits agricoles : le cacao de Côte d’Ivoire, l’ananas du Gabon, l’orange du Maroc ou le café du Kenya. Enfin, n’oublions pas cette Afrique qui possède une des filières viticoles les plus qualitatives et compétitives au monde.

Mais qui connait l’Afrique des multinationales ou des conglomérats ? Qui peut citer tel ou tel champion industriel burkinabé, web start-up kenyane, ou firme de biotechnologie angolaise ? Peu d’entre nous car ces champions n’existent pas ou n’ont pas atteint la taille critique leur permettant de se rendre visible dans la fourmilière des entreprises mondiales. C’est une réalité, les entreprises africaines ne trustent pas les couvertures de nos quotidiens et magazines économiques. En outre, très peu font l’objet ne serait-ce que de quelques commentaires à l’occasion d’un lancement de produit, d’une fusion-acquisition ou de l’annonce de résultats records.

Ce manque de représentation des entreprises africaines dans les rubriques business et stratégies des media occidentaux pourrait amener certains à croire qu’une famine entrepreneuriale a frappé ce continent. Les pays africains seraient à ce point dépourvus de talents et de personnalités suffisamment créatives et déterminées qui ont donné des Google aux Etats-Unis ou des Business Objects à la France ?

Il n’en est rien et nous allons au fil de cet article secouer les idées reçues pour porter un autre regard sur le vivier entrepreneurial de ces pays, d’expliquer les difficultés de l’entrepreneur Africain à exister, tout en explorant les pistes d’une réussite qui n’est pas si improbable qu’il n’y parait.

L’entrepreneur africain n’est pas une espèce rare.

En Afrique comme ailleurs, on ne naît pas entrepreneur, on le devient. Mais quelle définition donner à l’entrepreneur ?

Jean-Baptiste Say, économiste français du 19ème siècle, inventeur du terme, a défini l’entrepreneur comme « celui qui prend en charge une entreprise ». L’entreprise étant entendue au sens de projet. Dans la conception de Joseph Schumpeter, l’entrepreneur incarne le pari de l’innovation et son dynamisme en assure la réussite. Pour Schumpeter, l’entrepreneur « est un homme dont les horizons économiques sont vastes et dont l’énergie est suffisante pour bousculer la propension à la routine et réaliser des innovations ». L’entrepreneur est un véritable aventurier qui doit sortir des chemins battus pour innover. Il doit vaincre les résistances qui s’opposent à toute nouveauté risquant de remettre en cause le conformisme ambiant. L’entrepreneur est par définition celui qui crée de la valeur.

Partant de cette conception schumpetérienne de l’entrepreneur, on pourrait soutenir que le vendeur de glace ambulant ou celui qui établit une modeste activité de transport de personnes ne satisfait pas à la définition car ce chef d’entreprise, s’il en a une, n’a pas introduit d’innovation pour faire marcher son affaire. Mais dès lors que notre vendeur de glace, après avoir suivi une formation, développe son propre système de gestion comptable, dispense ses conseils aux commerçants alentours, et finalement se lance dans la production d’un logiciel comptable dédié aux petites activités commerciales, il franchit un pas pour entrer dans le cercle des entrepreneurs. Il en est de même pour cet entrepreneur qui a développé un service de transports dans des régions enclavées de son pays. Il apporte ainsi une réponse concrète et qualitative à l’absence d’infrastructures de logistique et de transports et permet l’essor d’activités productrices jusque là contraintes.

Des exemples comme ceux-là chaque pays d’Afrique peut en proposer par centaines. Les initiatives ne manquent pas, les réussites s’affichent çà et là, comme une façon de contredire les cassandres prévisionnistes des grandes institutions internationales qui préfèreront noircir les perspectives d’un potentiel hypothéqué sur fond de déficits structurels et de gouvernances calamiteuses.

Le potentiel entrepreneurial de la région existe.

Depuis son plus jeune âge, l’Africain, quelle que soit son origine sociale s’est satisfait du complément de monnaie que lui rapportaient ses « petites affaires » si ce n’étaient là les seules ressources dont il disposait pour faire vivre sa famille. Certains, mieux formés ou doués de l’ingéniosité que leurs ont conférées des années d’observation et de pratique du commerce informel ou de la vente à la sauvette, ont saisi la nécessité vitale de prendre le train des nouvelles technologies en marche. La jeunesse africaine dispose d’une fenêtre sur le monde : Internet. Le web a pris une place considérable dans les échanges et la formalisation des rêves les plus fous. Les contacts avec les cousins, frères, sœurs et amis éloignés ou expatriés se font via Skype, Facebook et autres réseaux sociaux. Les nombreux témoignages de réussites entrepreneuriales en Europe, aux Etats-Unis, en Asie et ailleurs se transmettent à la vitesse d’un tweet et font bouillir d’impatience ceux qui voient dans la création d’entreprise le salut des générations X et Y. La jeunesse africaine peut tirer parti de la révolution numérique et de la rapide expansion de la téléphonie mobile. La réussite est palpable, la fortune à bout de clic. C’est acquis, le web ne peut pas décevoir, il est à tous et pour tous.

Au-delà des promesses des TIC il existe, encore, des activités marchandes traditionnelles qui offrent un potentiel de transformation et de développement intéressant. Notre vendeur de glace et le transporteur en savent quelque chose. J’ai la chance d’avoir parmi mes proches deux entrepreneurs qui témoignent des tendances en Afrique de l’Ouest et plus particulièrement de celles de la Côte d’Ivoire. L’un deux vient de se lancer dans l’installation de vidéosurveillance et de sécurité et me rapportait le nombre effarant de sociétés concurrentes dans ce secteur. Il est difficile d’imaginer une demande capable d’absorber une telle offre dans des conditions de profitabilité acceptables pour tous. C’est justement là le revers d’une hyperactivité entrepreneuriale propre à de nombreux marchés : une concurrence démultipliée, dont les contours sont difficiles à cerner puisqu’il est donné à chacun de faire presque tout et n’importe quoi. Or, une diversification excessive risque de rendre ces entrepreneurs peu visibles. Les activités sans réel projet et à faible dotation capitalistique prolifèrent. Les « petites affaires » comme les  entreprises appartenant au circuit économique informel continuent de croître, conséquence de la lourdeur des formalités d’immatriculation ou de la rigidité du marché de l’emploi. Tant et si bien qu’elles constituent une concurrence déloyale et sauvage pour les jeunes entreprises. Telle l’énergie du désespoir qui pousse tout un chacun à multiplier ses chances de gains, on crée ceci, on lance cela, on démarre ici et on arrête là. Des structures fragiles dont le management étourdi d’illusions conduira les tentatives les moins préparées à un échec inéluctable, au mieux à survivre péniblement. Ceux dont l’ambition est chevillée au corps ou chanceux d’avoir été bien formés tenteront de réunir les modalités idéales d’un lancement de projet. Aussi, aux épreuves qui attendent l’entrepreneur lambda s’ajouteront les difficultés d’un climat d’affaires défavorable dont l’Afrique est tributaire.

L’entrepreneur Africain est isolé. Il lui faut trouver les conditions d’intégration avec des partenaires économiques.

Une des difficultés à faire émerger des champions s’explique par la pénurie d’offres de programmes dédiés aux entrepreneurs : incubateurs de start-up, pépinières d’entreprises, réseaux d’entrepreneurs, etc. De telles structures auraient pour vocation de sélectionner les projets, de les accompagner aussi bien financièrement qu’en leur fournissant des services adaptés (formation, tutorat, accès aux réseaux, communication, etc.) afin de destiner en priorité les accélérateurs de développement à des projets innovants, à fort potentiel de création d’emploi, ou dont la nécessité sociale impose qu’ils soient soutenus.  

Il en sortirait des sociétés avec des stratégies bien identifiées et des moyens de production adaptés aux modèles économiques validés, proposant des offres et des services adaptés à leur marché local. Ces entreprises seraient pilotées par des entrepreneurs mués en gestionnaires avisés. Des managers capables d’innover pour inonder les marchés régionaux, d’attirer les investisseurs pour forcer les verrous de la compétition internationale. Des hommes et des femmes dont l’expérience entraînera dans leur sillon des dizaines et des centaines d’autres candidats à l’entrepreneuriat.

La force de ces structures d’accompagnement demeure également dans leur capacité à agir auprès des Etats pour les sensibiliser, contribuer à l’amélioration du climat des affaires, réformer le domaine fiscal, lancer et suivre des programmes d’équipements et investir massivement dans le développement des infrastructures. Sans infrastructures disponibles et bien adaptées, les entreprises peuvent difficilement se développer, aussi bien au niveau national que régional.

Le déploiement d’infrastructures est donc une des clés de l’émergence d’entreprises compétitives.

A ce titre, un rapport de la Banque Mondiale « L’avenir de l’Afrique et la contribution de la Banque Mondiale » fait savoir que la carence de financement des infrastructures, estimé à 48 millions de dollars par an*, ne peut être comblé que par une combinaison de fonds nationaux privés et publics. Pour améliorer les conditions à l’entrepreneuriat, attirer les investisseurs privés et plus généralement promouvoir les services il est indispensable d’agir vite pour combler le retard.

Enfin, faut-il rappeler que pour créer et se développer il faut des fonds.

Or l’Afrique manque encore cruellement d’instruments de financements appropriés destinés aux porteurs de projets et entrepreneurs établis. Les PME africaines sont maintenues à l’écart des marchés financiers et des investisseurs en capital, en dehors des quelques structures de micro-financement, dont l’essor dans cette région est soutenu. Il faut améliorer l’accès au financement, et les banques, qu’elles soient internationale, régionale ou banques de développement, comme les investisseurs privés ont un rôle capital à jouer.

Lors d’un colloque sur la croissance en Afrique, Jean-Michel Severino, ancien directeur de l’Agence Française de Développement (AFD) précisait que le capital risque est une industrie tout juste émergente en Afrique, dont 80% des fonds vont à destination de la République Sud Africaine. La présence de Business Angels et de fonds d’investissement (en capital amorçage, capital risque, capital développement, etc.) permettra notamment d’alimenter une partie des budgets nécessaires au financement des infrastructures et au développement économique. Mais pour que s’amorce un cycle vertueux d’investissement et de croissance créateurs de valeur ajoutée, encore faut-il parvenir à rassurer investisseurs et grand public sur le potentiel que constitue aujourd’hui l’Afrique.

Pour nuancer mon propos introductif, il existe bien quelques grandes sociétés africaines qui émergent et auxquelles les cabinets internationaux s’intéressent. Ces groupes là arrivent à attirer des capitaux et parviennent à innover. Mais la plupart des entreprises africaines locales sont de petite taille et celles-ci sont la catégorie la plus délaissée et en proie aux plus grands aléas.

Nous pouvons affirmer sans trop de risques, que le secteur privé est de plus en plus le moteur de la croissance des pays africains. L’intégration régionale sera un facteur crucial de la compétitivité des entreprises africaines. D’ailleurs, le travail des organisations internationales et régionales (NEPAD, Union Africaine, BAD, etc.) favorise grandement le développement du secteur privé par le biais d’actions et de programmes régionaux. Cependant et malgré sa vitalité, le développement du Privé, tel qu’il est aujourd’hui, ne suffira pas à réduire la pauvreté en permettant notamment l’émergence d’une classe d’entrepreneurs. Outre que la capacité du Privé à s’inscrire dans la durée est loin d’être évidente, l’Afrique porte en elle les germes de son essor qui sont à la fois les raisons de sa fragilité. Des forces vives dont il faut pouvoir canaliser l’énergie afin d’en extraire ce concentré actif et créatif, source de valeur.

L’entrepreneur africain demeure un individu polymorphe, isolé et quasi invisible dont la complexité peut difficilement s’appréhender depuis l’extérieur. Gardons en point de mire que les solutions pour l’aider, afin qu’elles soient vraiment efficaces, doivent se concevoir auprès des promoteurs et à partir des spécificités locales pour mieux combler les carences de chaque pays.

Il existe une fenêtre d’opportunité pour encourager la fondation de pôles de croissance et ouvrir la voie à des regroupements nécessaires à la fois pour pénétrer de nouveaux marchés et s’assurer d’une visibilité.

Pour toutes ces raisons, les structures d’accompagnement ont un rôle majeur à jouer dans cette nouvelle ère de transformation positive du potentiel entrepreneurial de l’Afrique.

Pierre-Louis DAMERY

ex entrepreneur, actuellement Consultant senior en management et organisation

 

 

Vouloir s’interroger, militaires et civils ensemble, sur le sens de l’action militaire c’est se heurter à une difficulté initiale : les militaires, la plupart du temps, savent à peu près ce qu’est leur activité principale, les civils quant à eux n’en ont, le plus souvent, qu’une vision parcellaire ou déformée.

Sans doute serait-il donc plus simple, pour créer les conditions d’un dialogue fécond entre soldats et « pékins », qu’ensemble ils se penchent sur le sens de l’action civile. Mais personne ne songe à simplement imaginer qu’il existe une action civile, tant il est vrai que toutes les activités réalisées par des citoyens au service de leur communauté constituent un ensemble d’une infinie variété qui ne peut être défini comme une action homogène et singulière. Les grands domaines de l’action civile, en outre, qu’il s’agisse de santé, d’éducation ou autre, font déjà l’objet de vastes et récurrents débats nationaux, comme il est normal et sain qu’il en aille en démocratie et on ne voit pas bien l’intérêt qu’il y aurait à en débattre avec les militaires en particulier.

A l’inverse, initier un débat, le plus profond et le plus ouvert qui soit, sur l’action militaire est indispensable et nécessaire.

Indispensable, tout d’abord parce qu’il s’agit de l’activité par excellence qui n’existe et ne peut et doit être conduite que par la grâce d’un mandat de toute la communauté nationale et qu’à ce titre, chaque citoyen, individuellement, doit se sentir responsable d’engagements dans lesquels chaque soldat est d’abord son délégataire.

Nécessaire ensuite parce que, précisément, ce débat n’existe pas ou pas assez.

Les militaires doivent donc se résoudre à faire œuvre pédagogique, à expliquer ce qu’ils font et comment ils le font. Ce n’est qu’après cet effort qu’ils pourront ensuite demander, exiger des civils qu’avec eux ils travaillent à définir le « pourquoi » de leurs engagements.

Faire la guerre

Le métier du soldat pense-t-on communément, c’est de faire la guerre. Mais quand cela est dit, rien n’est dit puisqu’il faut encore savoir ce qu’est la guerre et comment le soldat la fait.

Dans son Traité de polémologie Gaston BOUTHOUL définit la guerre comme « une lutte armée et sanglante entre groupements organisés » et précise en particulier que, dans une guerre -qui doit être considérée comme limitée dans l’espace et dans le temps- :

–         l’homicide – violence ultime qui est bannie par les lois du temps de paix – devient non seulement autorisé, mais ordonné et encadré par des règles juridiques spécifiques,

–         cette violence est mise en œuvre de façon méthodique et organisée.

La mise en œuvre méthodique et organisée de la force est la fonction des armées. Cette fonction impose que celles-ci possèdent un certain nombre de caractéristiques dont procède leur spécificité.

Tout d’abord, la guerre se déroule toujours dans des conditions de chaos et de désorganisation de l’environnement général, du moins sur le théâtre des opérations. Une armée dans la guerre ne peut donc pas compter sur les services qui sont offerts par une société en état de fonctionnement normal, qu’il s’agisse d’infrastructures ou de services de quelque nature que ce soit. Dès lors, pour conduire son action, pour mettre en œuvre la force, une armée doit être capable d’assurer, de façon autonome[1], un grand nombre de fonctions qui n’ont rien de spécifiquement militaires. Elle doit pouvoir soigner et nourrir, réparer les routes et les ponts, établir des communications, etc. Toutes ces fonctions sont remplies par des individus qui, dans leur grande majorité, seront donc principalement mécaniciens ou transmetteurs, transporteurs ou infirmiers, logisticiens ou administrateurs. En réalité, ces hommes sont tous des soldats puisqu’ils composent une armée dont l’indispensable autonomie dépend de la complémentarité de leurs compétences mais une petite partie d’entre eux seulement est spécifiquement dédiée au combat.

Néanmoins, l’action collective s’articulant autour de la participation au combat, c’est bien du combat, c’est à dire de la mise en œuvre délibérée de la force que découlent les particularités de l’état de tout soldat, quelle que soit sa fonction.

La guerre, en effet, est une action tellement extrême qu’on ne pourra s’y résoudre que pour des raisons extraordinaires ayant trait à la survie de la communauté et qu’il ne saura être question, dès lors qu’une telle obligation sera avérée, de tenter de s’y soustraire. Le soldat, par état, est donc disponible. Détenteur de la force et du pouvoir exorbitant d’infliger la mort et la destruction, il doit également être discipliné et parfaitement soumis au pouvoir politique dont il est l’instrument.

Contraint, par fonction, à donner la mort, le soldat, enfin, ressent profondément la nécessité d’encadrer ses actes par une éthique exigeante. Que, dans la guerre, l’homicide soit ordonné et encadré par des règles juridiques particulières, qu’au-delà de cette légalité, la légitimité même de l’acte de tuer soit garantie par le lien direct qui doit pouvoir être établi entre le combat et la vie même de la communauté ne suffisent pas pour que des soldats surmontent le traumatisme moral que constitue le fait de donner la mort. C’est, en fait, le sacrifice consenti de sa propre vie qui rend moralement supportable l’obligation de tuer. La mort acceptée devient ainsi une sorte de caution expiatoire. Elle est intimement liée à l’éthique militaire et fonde la vertu d’héroïsme comme elle amène naturellement à considérer que la mort doit être donnée le moins possible dès lors qu’existe une sorte de symétrie déontologique entre la vie d’un ennemi et celle d’un ami. De cette symétrie découle une vertu essentielle du soldat : la capacité de maîtriser sa propre violence. Encore faut-il, pour que cette vertu puisse être pratiquée, que l’ennemi soit toujours considéré comme un être humain, de dignité aussi sacrée que la sienne propre.

Ainsi les impératifs de la guerre conduisent-ils les Etats à se doter de soldats regroupés en armées, lesquelles, si elles évoluent au gré des progrès technologiques et des mutations sociales et politiques, demeurent caractérisées par quelques traits pérennes bien spécifiques : autonomie, discipline, disponibilité, éthique.

Cependant, les nécessités de l’action militaire déterminant la nature de l’instrument qui la mène, on peut imaginer que l’instrument puisse devoir disparaître ou bien se réformer profondément dès lors que l’action à laquelle il est destiné devient caduque par perte de sens ou d’utilité.

Renoncer à la guerre

Codifiée au cours du temps jusqu’à aboutir, à l’aube du 20ème siècle, à une conception occidentale très morale qui, outre les conditions de sa justesse et de sa légitimité, lui fixait un cadre légal, la guerre a pu être considérée comme un recours acceptable à l’emploi de la force pour le règlement des conflits. L’avènement des guerres totales a cependant jeté le discrédit sur ce type de recours et mis en évidence qu’aucune règle ne pouvait garantir contre le déchaînement de violence et de sauvagerie qui submerge les hommes dans la guerre.

Pour les Européens, la guerre, désormais, ne peut plus être considérée comme un moyen, même exceptionnel, d’action politique. Elle est identifiée comme un phénomène sui generis qui s’impose aux hommes[2] et qu’il est vain de vouloir interdire ou réglementer par des mesures juridiques. Pour l’éviter, il faut la rendre à ce point destructrice qu’elle en deviendra insensée, absurde.

Si l’éradication de la guerre par la terreur est une idée ancienne[3], c’est l’avènement de l’arme atomique qui, ouvrant la voie à la dissuasion nucléaire, va permettre de la traduire en concept stratégique. En apparence, la dissuasion nucléaire ne bouleverse pas la forme de l’action des forces terrestres qui continuent à devoir livrer bataille contre les divisions du Pacte de Varsovie dans un affrontement guerrier très classique. Elle modifie cependant profondément la finalité de cette action, même si les soldats de l’armée de terre (conscrits pour la plupart) n’en sont pas conscients[4]. Leur fonction première en effet, quoiqu’ils en pensent, n’est pas de retarder l’ennemi afin de gagner quelques jours de délais entre le déclenchement des hostilités et le recours à la frappe stratégique. Elle est principalement de se faire tuer en nombre suffisant afin que ce sacrifice hypothétiquement consenti renforce la crédibilité de la décision d’emploi de l’arme nucléaire en lui conférant une légitimité indiscutable. Etonnante inversion de finalité : d’instrument dédié à l’emploi délibéré de la force, l’armée de terre devient outil sacrificiel !

Il n’est pas question de discuter ici du bien-fondé de la dissuasion nucléaire dont on se bornera à constater qu’elle a offert à l’Europe la plus longue période de paix qu’elle ait jamais connue. On doit simplement constater que -dans l’esprit des Européens- elle a donné corps à l’idée qu’il était non seulement indispensable mais surtout possible de renoncer à la guerre. Elle a également conduit à faire des armées des instruments à n’employer sous aucun prétexte, ce qui complique singulièrement toute tentative de donner un sens à une action militaire…qui ne doit plus exister !

Cette conception très angélique ne peut cependant pas faire abstraction de la réalité. De plus en plus, l’évidence s’impose : une telle conviction est d’abord européenne et n’est évidemment pas partagée par tous les protagonistes des relations internationales. Il est même à craindre qu’elle puisse être considérée par beaucoup comme un moyen d’imposer une “ dictature pacifique ” de la prospérité. Les sociétés les plus pauvres et les moins aptes à accéder à la qualité et au rang de partenaire du jeu économique mondial pourraient en effet refuser une vision moralisante des rapports entre groupes humains qui prétendrait leur dénier le recours collectif à une force et à une violence que leur propre histoire n’a pas érigé en interdit.

Or cette violence, ce recours possible, par d’autres, à la guerre, s’ils ne menacent pas directement l’Europe dans l’immédiat, créent les conditions d’une instabilité mondiale dont on peut d’autant moins se satisfaire que ses effets indirects fragilisent la prospérité des « vieilles nations » occidentales. S’il peut être possible de renoncer à recourir à la violence, il n’en demeure donc pas moins indispensable de la maîtriser.

Maîtriser la violence

La violence, pérenne et endémique, dont il faut bien admettre qu’il est utopique de prétendre l’éradiquer définitivement des sociétés humaines s’alimente aujourd’hui du désordre, de la pauvreté, du chaos de zones entières laissées pour compte du développement économique et politique. Elle s’exprime d’abord à l’intérieur de ces zones, au sein d’Etats que les spécialistes de géopolitique prennent l’habitude de désigner sous l’appellation éloquente « d’Etats faillis ». Elle prend la forme de guerres civiles atroces qu’accompagnent leur inévitable escorte de désastres humanitaires. Elle agresse enfin les sociétés européennes, dans leurs consciences tout d’abord (même s’il y a loin de l’émotion à la conscience), dans leur prospérité et dans leur sécurité ensuite, par le biais de réseaux de criminalité et par l’accentuation brutale de déséquilibres culturels et démographiques internes qu’aucune politique d’intégration –aussi ambitieuse soit-elle- ne parvient plus à amortir.

Pour maîtriser cette violence, il faut « stabiliser » ces zones, « gérer les crises » qui s’y développent.

Et si l’on ne voit pas encore très bien comment il faut s’y prendre, on dispose cependant d’un outil que ses caractéristiques semblent rendre, sinon adapté, du moins compatible avec les contraintes et nécessités de cette action de stabilisation. En effet les armées, on l’a vu, sont disponibles[5] ce qui permet de les employer sans délai, qu’il s’agisse de réagir dans l’urgence à une catastrophe que l’on n’a pas pu ou su anticiper ou de répondre aux sollicitations pressantes d’une opinion publique prisonnière de l’immédiateté médiatique. Elles sont également autonomes -qualité indispensable lorsqu’il est question d’intervenir dans des régions en crise- et « pluri-compétentes », ce qui est souvent fort commode lorsqu’on ne sait pas précisément ce que l’on devra faire. Enfin (même si cela peut ne paraître qu’accessoire) elle mettent en œuvre la force, aptitude qui peut toujours s’avérer utile dans des situations susceptibles de dégénérer dans les pires déchaînements de sauvagerie. On utilise donc l’outil, l’engageant dans des opérations de « maîtrise de la violence » ou de « gestion de crise », dans lesquelles il faudra bien qu’il se définisse un nouveau mode d’emploi. Il faut préciser comment se passent ces engagements et ce qu’y font les soldats.

Une première caractéristique générale de ces opérations est la faiblesse des effectifs et des moyens qui y sont engagés. Que cette faiblesse tienne aux contraintes logistiques liées à l’éloignement de la métropole, à une sorte « d’effet-seuil » dépendant directement du niveau de signal politique décidé par le pouvoir ou, plus prosaïquement, au coût de ces engagements, elle est généralement flagrante pour tout soldat qui, par formation autant que par expérience, sait qu’il vaut toujours mieux être plus fort et plus nombreux que ses ennemis potentiels. Certes, le néophyte se laisse impressionner par les chiffres : 5000 hommes pour la Force Licorne en Côte d’Ivoire ! Réfléchit-on seulement à ce que représentent 5000 hommes dans un pays de plus de 10 millions d’habitants et dont la superficie dépasse la moitié du territoire français ? Essaie-t-on simplement de rapporter ce chiffre au ratio qui existe en France, pays prospère et en paix en vertu d’un pacte social fort, entre fonctionnaires de sécurité et population ? De cette faiblesse réelle des effectifs et des moyens, les soldats, sur le terrain, retirent souvent l’impression d’une certaine précarité et d’une relative impuissance.

Sentiment d’impuissance que renforce la plupart du temps une deuxième caractéristique de ces opérations : la multiplicité des missions à remplir et leurs natures très différentes. Qu’ils soient en Côte d’Ivoire, en Somalie, en Afghanistan ou au Kosovo, les soldats doivent protéger, garder, patrouiller, escorter les convois, rechercher, ramasser et détruire armes et explosifs, contrôler, etc. A toutes ces tâches naturellement militaires, il faut ajouter des travaux de reconstruction, d’aide humanitaire, d’administration de secteur, dont on voit bien qu’ils ne relèvent pas, à priori, de leurs aptitudes particulières mais qui doivent cependant être menés à bien. Ces missions, en outre, sont généralement conduites simultanément, sans qu’à aucun moment ceux qui s’y consacrent puissent s’affranchir d’une obligation absolue : pouvoir, sans le moindre délai, livrer combat, jusqu’au plus haut degré d’intensité si nécessaire.

Troisième caractéristique essentielle de ces opérations : l’omniprésence des médias. Ce fait n’est pas propre aux engagements de gestion de crise. Il mérite cependant quelques développements. Au moment même où il conduit concrètement son action, le soldat en lit et en entend les commentaires faits par les médias. S’il mesure le décalage qui existe entre la réalité qu’il vit et sa représentation virtuelle, il mesure aussi très précisément la vision qu’en reçoivent sa famille et ses amis restés en France. Il peut être indigné ou réconforté par les jugements portés sur ses actes. Il ne peut en aucun cas y être indifférent. Aussi exacte que soit sa perception des événements dont il est un des acteurs, son jugement est inévitablement influencé par la dramatisation et la simplification qu’en font les journalistes, par les orientations que leur dictent leurs « lignes éditoriales ». Jusqu’à le faire douter, parfois, de sa propre appréhension des faits, jusqu’à lui faire subordonner son action, peut-être, aux appréciations qui en sont et en seront faites, plutôt qu’aux impératifs de sa mission. Pour un soldat en opération, il est difficile de ne pas céder aux représentations dont a besoin l’opinion publique, difficile de s’extraire du pathos humanitaire, difficile de refuser la vision manichéenne des « bons » et des « méchants », difficile de ne pas céder à la tentation d’accepter qu’on désigne un ennemi et qu’on le diabolise. Cela demande, en fait, un travail constant qu’il faudra poursuivre dans la durée, parfois bien des années après l’engagement quand le désormais inévitable devoir d’introspection et de mémoire s’exercera sur la crise en question.

Le quatrième trait marquant des engagements de maîtrise de la violence est la mauvaise détermination (et, le plus souvent, la faible lisibilité) du but politique de l’engagement. Que la tentation de l’envoi de troupes comme palliatif à l’absence de plan politique ou comme alternative à une inaction que l’opinion publique jugerait insupportable soit récurrente est parfaitement compréhensible. Qu’en outre un engagement militaire ait, en soi, une valeur symbolique et que celle-ci puisse constituer un élément très concret dans l’élaboration et la conduite d’une politique extérieure est indiscutable. Mais l’engagement de soldats dans l’action, au sol[6], au contact des populations et des factions, ne peut être symbolique qu’au niveau politique. Sur le terrain, il est indispensable de disposer d’éléments clairs et concrets permettant de finaliser l’engagement, de le rendre compréhensible quand il ne s’agit pas simplement de lui assurer un minimum de cohérence.

A cette typologie sommaire de l’action militaire actuelle, il faut ajouter un élément essentiel qui la différencie de la guerre pour laquelle les armées ont été conçues : l’absence d’ennemi. Les pays en crise ne manquent pas, certes, de factions, de milices, de bandes, de morceaux d’armées plus ou moins divisés et répartis entre différents camps. Tous ces éléments sont susceptibles, chacun à son tour ou ensemble, selon des combinaisons variant au fil du temps et des circonstances, d’agresser la force engagée[7] ; de même que la force est susceptible de devoir les agresser pour imposer l’atteinte d’un objectif de nature politique. Les soldats sont donc parfois amenés à engager localement des combats qui, s’ils impliquent des effectifs limités et se déroulent à des échelles réduites, peuvent cependant être d’une intensité comparable aux affrontements extrêmes des grandes guerres du siècle écoulé. Mais ces combats ne s’inscrivent pas dans le déroulement général d’une campagne à l’issue de laquelle il y aura un vainqueur et un vaincu. L’adversaire qu’il faut tuer aujourd’hui est peut-être celui qui, hier encore, inspirait la plus grande compassion ou celui qu’il faudra, demain, protéger contre d’autres agresseurs. Peut-être aussi est-ce celui que l’on serait tenté de haïr, un massacreur ou un génocidaire envers lequel l’esprit de vengeance peut pousser à la pire des cruautés et ceci d’autant plus que chaque soldat deviendrait alors l’instrument vertueux d’une réparation qu’appelle l’indignation de l’opinion publique internationale. L’absence d’ennemi classique rend ainsi particulièrement actuelle et urgente l’exigence éthique qui a été évoquée plus haut. Elle la rend aussi infiniment plus complexe à respecter.

La maîtrise de la violence, enfin, est pour les armées une action qui n’a pas de terme. Autant la guerre pouvait être, à l’échelle d’une génération, un événement exceptionnel, limité dans le temps et dont on pouvait espérer qu’il serait définitif, autant les opérations de gestion de crise s’inscrivent dans la durée. Le soldat de métier, au cours de ses dix ou vingt ans de vie militaire, sera donc engagé à répétition[8] sur des théâtres d’opérations souvent différents ou plusieurs fois sur le même théâtre mais à des stades différents d’évolution de la crise. A la multiplicité des zones d’intervention, il faut ajouter l’absence de linéarité dans le déroulement d’opérations qui durent parfois plusieurs décennies. Une situation, sur un théâtre donné, peut lentement dégénérer après avoir donné l’apparence d’une amélioration progressive, elle peut aussi s’enliser jusqu’à une explosion brutale, prévisible ou non. Il existe donc un effet véritablement kaléidoscopique et déstructurant de l’action d’une armée d’emploi sur la cohérence de l’engagement psychologique et moral des soldats, sur les motivations profondes du choix qu’ils ont fait un jour de servir leur pays par les armes. Cette déstructuration est susceptible de provoquer l’indifférence et la passivité au cours de périodes d’engagements opérationnels dont la limitation à quatre mois peut laisser penser ou espérer que rien de décisif ou de grave ne se produira jusqu’au retour en France. Elle fragilise en tout cas, ou du moins rend plus complexe à garantir la force d’âme, la lucidité et la passion, toutes qualités essentielles dont la conjugaison engendre la « force morale » indispensable à toute armée.

Pour conclure

Nombreux, vraisemblablement, sont ceux qui objecteront que les engagements de maîtrise de la violence ne sont pas particulièrement nouveaux et que ce que font aujourd’hui les soldats ne diffère que très peu de l’action militaire que conduisaient leurs anciens lors des expéditions de conquête de l’empire ou lors des guerres de décolonisation. On pourrait leur rétorquer que les conditions techniques et que le cadre géopolitique de l’action ont à ce point évolué qu’ils modifient la substance même de l’engagement militaire. On doit surtout leur faire observer que le sens général de cette action est totalement inédit.

La maîtrise de la violence ne peut pas être réduite à la réaction de faiblesse d’une vieille Europe qui, au nom du refus de la guerre, renoncerait à l’emploi de la force. Ce d’autant moins que, comme on l’a vu, c’est l’emploi maîtrisé (c’est à dire délibéré mais contrôlé) de cette force qui fonde le succès des opérations engagées dans un tel cadre et que c’est précisément au titre de la détention de cette capacité que les forces armées sont un des principaux instruments de résolution des crises.

Maîtriser la violence est une ambition nouvelle, politique et morale. Elle oriente l’action des forces armées dans une direction, inconnue jusque-là, qui impose d’inventer des principes et des procédés originaux. Les militaires se sont lancés dans l’aventure. Contraints et forcés peut-être, puisqu’ils sont confrontés quotidiennement et concrètement à ce défi, mais plus probablement parce qu’ils sont héritiers d’une longue tradition de quête de sens d’une action qui ne peut jamais être banale. Car sa finalité extrême est, aujourd’hui encore, de donner la mort au combat.

Le sens général ainsi défini n’est guère contestable. Il devient aujourd’hui le socle de la vocation de soldats qui choisissent de servir la France pour le triomphe d’une ambition dont elle est la principale inspiratrice. Mais cela ne suffit évidemment pas.

Tout d’abord parce que cette ambition n’est souvent pas comprise ou simplement connue par la société civile. Or il est impératif que la société toute entière s’implique dans la définition d’un tel projet qui, parce qu’il est d’abord politique, ne peut être que global.

Ensuite et surtout parce que si le sens général de l’action militaire peut être considéré comme acquis, le sens particulier de chaque opération doit être mis en concordance avec lui, dans la durée des engagements. Cette mise en concordance relève de la responsabilité partagée des politiques et des militaires. Or si ces derniers, impliqués quotidiennement dans l’action concrète, n’ont d’autre choix que de s’efforcer à cette définition du sens particulier, les premiers, souvent, semblent ne pas mesurer à quel point celui-ci est essentiel.

Une telle indifférence ou désaffection est grave. Elle est parfois ressentie très douloureusement[9] par chaque soldat qui entretient toujours la conviction intime qu’il n’agit que comme délégataire de ses concitoyens et nourrit l’espoir que ceux-ci mesurent en pleine conscience le degré auquel ils engagent leur responsabilité dès lors qu’ils mandatent leurs forces armées.

L’action militaire n’a jamais eu de sens qui ne procède pas de l’action politique globale. Sans doute est-ce cette évidence ancienne qui a conduit à considérer que « la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux seuls militaires ». Mais ce mot de Clémenceau est trop souvent compris (et repris) comme une raillerie, sans que l’on mesure à quel point, aujourd’hui, les militaires se sentent souvent bien seuls pour orienter une action dont il leur semble parfois qu’on s’est débarrassé entre leurs mains.

Ils ne se contentent pas de le regretter, ils exhortent leurs concitoyens à une prise de conscience et à une implication collective au service d’une ambition nouvelle : apaiser le monde en maîtrisant la violence. Belle ambition nationale qui, bien plus que l’extension du libre-échange ou de la démocratie, pourra constituer demain le ferment principal de l’éveil d’une véritable conscience européenne.

 

                                                                                   Général     François LECOINTRE


 

 

 


[1] Pierre DABEZIES, ARMEE (Pouvoir et société), Encyclopædia Universalis (2002) : « La nécessité de pouvoir opérer, isolée, à distance, conduit l’armée à une diversification sans égale : non seulement des armes, aux mille spécialités, mais aussi des services où se retrouvent pêle-mêle aumôniers et cuisiniers, magistrats et armuriers, ingénieurs et transmetteurs, médecins, mécaniciens, maîtres tailleurs et maîtres-chiens. Aucune institution, aucun trust ne dispose d’une telle palette de capacités. »

 

 

 

[2]  Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie, (1970) : « Souvent la guerre, si on l’analyse, ne paraît pas plus volontaire qu’une épidémie ou qu’un délire. Elle apparaît comme une psychose collective […] La principale différence est que l’impulsion belliqueuse produit des phénomènes de délire et de paranoïa contagieuse beaucoup plus durables que ceux que l’on peut observer dans la psychologie des foules. »

 

 

 

[3] PASTEUR : « Je ne suis pas pessimiste ; un jour viendra où la guerre tuera la guerre grâce au progrès scientifique permettant des dévastations si considérables que tout conflit deviendra impossible ».

 

 

 

[4] Aucun document officiel de doctrine ou de stratégie n’en fait état…évidemment !

 

 

 

[5] Doublement disponibles puisqu’à la disponibilité qui constitue une de leurs caractéristiques intrinsèques, s’ajoute désormais le désœuvrement qui découle du renoncement à leur emploi dans la guerre.

 

 

 

[6] Sans doute en va-t-il autrement de l’engagement de moyens maritimes le « positionnement » d’un porte-avions au large des côtes d’un pays en crise peut en effet constituer un signal politique destiné à la communauté internationale et ne requiert pas, pour autant la définition d’objectifs précis.

 

 

 

[7] Il faut insister sur cette réalité, pourtant maintes fois vérifiée au cours des dernières années. Lorsqu’on passe d’un niveau stratégique caractérisé par l’absence de volonté avérée de nuire au niveau tactique de l’action militaire, le risque se concrétise souvent en menace.

 

 

 

[8] On peut aujourd’hui estimer qu’en 10 ans de carrière, un soldat participera à 7 ou 8 opérations de gestion de crise.

 

 

 

[9] Comment un soldat en effet, pourrait-il ne pas être frappé, par exemple, par l’attitude de parlementaires qui semblent ne s’intéresser à son action qu’au moment de soubresauts suffisamment paroxystiques pour faire la une des médias et réclament après coup la création de commissions d’enquête ou de missions d’information quand il aurait fallu qu’ils s’impliquent, dès l’origine et tout au long de la crise, dans son suivi et son orientation ?

 

 

 

 

 

 

 

L’oubli de la nature ? Confusion dans l’écologie ?

On commence à le savoir, notre époque est bavarde. Elle discourt si abondamment sur la nature, donnant l’illusion de parler d’un objet bien connu qu’à la fin elle ôte à cette notion toute étrangeté, comme celle, par exemple, qui conduirait à se demander, quand, où, comment avons-nous eu un rapport avec cette nature dont il est si souvent question dans les gazettes ? Et, depuis quand, à quelle occasion avons-nous entendu parler de la nature dans ce sens, et nous-mêmes, dans quelles circonstances l’avons-nous fait ?

Que disons-nous, qu’entendons-nous par ce mot « nature » ? Ne disons-nous pas, presqu’inévitablement, environnement, écologie ? Ne sommes-nous pas conduits, immédiatement à nous indigner (les sujets ne manquent pas, nous les connaissons tous : la couche d’ozone, la pollution des eaux, les mégapoles asphyxiées, etc.) ? A proclamer ce qu’il faut faire : défendre, protéger, réduire, etc. ? A nous assembler pour prescrire : des normes, des lois, des amendes, des boycottes, etc. ? A nous demander, enfin ce que chacun peut faire, rêvant d’une planète propre, sans danger pour nous, non épuisée, conservée dans ses équilibres essentiels ?

Rêvant à quoi au juste ? Craignant quoi ?

Et la « nature » ? Si on écarte la campagne, ce bout de littoral isolé, telle paroi inviolée de la montagne, ce sous-bois sans papier gras ou la rapidité avec laquelle se consolide l’anticyclone des Açores, que reste-t-il ? Suffit-il, pour faire le savant, de dire plutôt, environnement, milieu, grands équilibres écologiques, biosphère ? Malgré l’intimidation des mots, chacun sent qu’on parle alors trop vaguement, de manière trop indéterminée : tout peut être le milieu de n’importe quoi, n’importe quoi peut être considéré comme polluant le premier bout d’environnement venu, au point qu’on serait tenté d’en arriver à dire simplement : tout est dans tout, notre « milieu » est la biosphère, tout en dépend et elle dépend de tout à son tour. On s’amusera peut-être un jour de cette sagesse qui semble être la nôtre, qui consiste à feindre de (re)découvrir la nature en la baptisant de noms nouveaux. En tout cas on se demandera s’il était vrai que nous l’avions oubliée, et comment.

Les mêmes questions irritantes se posent avec ces autres maîtres-mots « écologie », « écologiste ». Pour y voir un peu plus clair, je propose de distinguer deux sens :

1 – L’Ecologie est, aujourd’hui surtout, un mouvement qui traduit une sensibilité devant des phénomènes dommageables pour les hommes et dont les causes sont imputables moins à des décisions politiques classiques, qu’aux conséquences non maîtrisées des usages du progrès scientifique et technique, et à propos desquels la politique classique semble impuissante ou complice par son imprévision. C’est pourquoi il s’incarne dans certains partis politiques (Verts, Grünen…) ou certaines pratiques individuelles et collectives visant à réduire ce que l’on tient pour les méfaits du développement aveugle des techniques les plus diverses.

2 – Mais on oublie aussi que l’écologie est avant tout une science, fondée en 1866 par E. Haeckel, ayant pour objet les rapports entre les organismes et le milieu où ils vivent. Cette science définit très précisément ses concepts : milieu, organisme, écosystème, biocénose, biotope, biosphère, etc. De nos jours, ses objets ont changé, ils sont devenus plus complexes, mais son intention reste, semble-t-il, la même : devenue science-carrefour, interdisciplinaire, elle vise à connaître les interférences (et leurs effets) entre « la nature » et les interventions humaines (principalement de type technique) motivées par des fins économiques, productives ou militaires.

De l’écologie à la philosophie ?

Cette acceptation contemporaine de l’écologie laisse entendre qu’elle serait finalement science de la relation du naturel et de l’artificiel, des métamorphoses du naturel sous l’artificiel, de la dépendance du second par rapport au premier. Autrement dit, elle aurait l’ambition de comprendre comment aujourd’hui le genre humain vit, travaille et se reproduit face à une nature profondément affectée par son savoir et son savoir-faire, selon des relations marquées historiquement et déterminées par les actuels rapports sociaux et politiques au plan de la Planète. En ce sens, il se pourrait bien que l’Ecologie ne soit que le nom nouveau (?) d’une ancienne intention, à savoir la philosophie elle-même dans sa visée la plus systématique et encyclopédique, – avec toutefois cette différence que la philosophie, surtout dans le monde moderne, s’est faite moins indignée ou prophétique que ne l’est très souvent l’Ecologie. Mais pourquoi, dira-t-on, un savoir nouveau, pourquoi la philosophie n’occupe-t-elle pas la place qu’occupe l’Ecologie dont la nouveauté et le succès tiendraient aux bénéfices qu’elle peut tirer des sciences de la nature et de l’obligation qu’on lui fait de se prononcer sur les phénomènes qui inquiètent les hommes, les citoyens d’une ville, voire l’humanité ? Plus « scientifique », plus « pratique » que la philosophie, l’Ecologie serait le savoir et l’idéologie de notre temps, capable, pense-t-on, de répondre à nos besoins. Mais il y a une autre raison à ce succès : l’Ecologie vient peut-être combler un vide, une défaillance dans trois registres de la culture.

a – par rapport à la science, elle présente l’avantage de coordonner le savoir scientifique, mais non pas sur la base d’une unification des connaissances scientifiques (on est encore très loin !), mais en fonction des domaines de la réalité (physique, sociale, économique, technique, etc.), retrouvant ainsi le point de vue du sens commun qui peut rencontrer chaque jour ces domaines de son activité.

b – par rapport à la philosophie, elle semble reprendre à son compte ce qui fut, jusqu’à Hegel, du moins dans ses intentions, le projet encyclopédique et systématique de la philosophie. Avec l’avantage de proposer une sagesse qui puisse prétendre s’appuyer sur la science, ou du moins sur l’expérience critique de ses effets, et concilier des objectifs tenus jusqu’alors comme incompatibles ou nécessairement en tension (tradition et progrès, bonheur et puissance, liberté et déterminisme, etc.).

c – sur le plan politique, l’Ecologie, comme mouvement ou comme pensée, s’installe dans la contradiction entre ce qui s’impose de plus en plus comme son véritable objet (non plus gouverner les hommes, mais peut-être administrer les choses et préserver et reconstituer ce que nous sommes pour le léguer à ceux qui nous suivent) et sa pratique réelle, marquée par sa fragmentation et son abstraction croissantes. Bref, l’Ecologie semble bien répondre à de multiples besoins, à ce qu’on appelle une demande sociale et son surgissement, et venir occuper des zones du savoir et de la politique défaillants et obsolètes. Est-ce trop à dire qu’on lui propose une tâche qui n’est pas sans rapport avec les plus constantes préoccupations de la philosophie ? S’il faut et si l’on doit juger de ce qui est le meilleur, s’il faut discriminer entre des pratiques, s’il faut faire prévaloir des décisions qui engagent le long terme sur celles qui tablent sur le temps court, il faut bien que le jugement dise au nom de quoi il se prononce (pour interdire ou encourager), qu’il exhibe ses présupposés et ses principes. Bref, il faudra bien philosopher, et, sous peine de retourner à des représentations naïves de la nature et de l’homme et de ressusciter des considérations préscientifiques de la nature, que l’Ecologie se pense elle-même.

Une philosophie de l’écologie ?

Un esprit critique ne peut qu’éprouver de la méfiance devant le consensus dont l’Ecologie est l’objet : pourquoi ce qui apparaît évident a-t-il besoin d’être infatigablement répété et décliné sur tous les modes ? Alors que demandons-nous à l’Ecologie ?

1 – De nous dire comment elle comprend ce dont elle instruit le procès, ce qu’elle récuse violemment comme la cause de nos maux, et appartient à la tradition philosophique occidentale moderne : le Progrès, la Raison, la Puissance, la Maîtrise, la Technique, la Production.

2 – De nous offrir le diagnostic de notre présent, et pas seulement la liste de nos « nuisances » quotidiennes, de mesurer la mutation historique, culturelle, intellectuelle à laquelle nous assistons sans parvenir toujours à une représentation qui fasse justice de tous les aspects de la réalité. Par exemple, qu’on sorte de l’affrontement entre les laudateurs scientistes, dévots aveugles de la science et de la technique et leurs détracteurs systématiques et hypocrites.

3 – De nous proposer un concept nouveau de la Nature correspondant à l’état actuel de nos rapports multiformes avec elle et de provoquer les changements intellectuels capables de mener cette tâche à bien.

4 – De pointer très précisément le lieu où la décision écologiste peut s’accomplir : l’Etat, l’Industrie, la Technique, la Connaissance, la Morale… ?

Michel Serres vient de publier un ouvrage, Le Contrat naturel (Ed. F. Bourin, 1990) qui est au cœur de ces interrogations. Mais il va bien au-delà, puisqu’il propose effectivement une issue à notre présent qu’il juge arrivé à un point de formidable crise : que nous passions avec la Nature, la Planète-Terre, un contrat, comme Rousseau, après d’autres, avait imaginé que les hommes avaient dû en passer un pour assurer la survie de l’espèce humaine en « sortant » de l’état de la nature.

 

Jean-Claude Bourdin

Philosophe (article écrit en 1991)

 

Expression de la singularité des armées et de leur finalité, la culture militaire, le plus souvent brocardée mais aussi, selon les périodes de l’histoire, utilisée comme vecteur de patriotisme populaire, est un élément constitutif du paysage culturel national. Sans doute en est-ce même une composante essentielle qui va bien au-delà de l’apport -généralement concédé avec une certaine ironie- de « l’art militaire » au patrimoine commun. Une conception proprement martiale de l’ordre des choses dont, en bien ou en mal, procède pour une part importante l’alchimie propre à chaque identité nationale.

Or cette culture militaire, pour ancienne qu’elle soit, est de plus en plus menacée au sein des démocraties occidentales par un mouvement récurrent de banalisation que le sociologue américain Morris Janowitz[1] -premier à en avoir identifié les effets à la fin des années soixante- a décrit sous le terme de « civilianisation ».

De quelle manière et pour quelles raisons un tel affadissement s’exerce-t-il ? Doit-on le déplorer comme la perte d’une dimension virile qui accroîtrait une propension européenne à la passivité inspirée de Vénus[2] ? Doit-on au contraire s’en féliciter comme d’une rupture avec la « babouinerie et adoration animale de la force[3] » qu’Albert Cohen dénonce comme une malédiction fondatrice des sociétés féodales ?

Pour comprendre ce phénomène et tenter d’en mesurer quelques conséquences il convient tout d’abord de s’efforcer à une description rapide des principaux traits de la culture militaire tels qu’ils s’expriment à travers des manières d’agir, des manières de penser et des valeurs de référence souvent très décalées par rapport à la culture civile contemporaine. On pourra ensuite tenter d’identifier les courants et les mécanismes de banalisation qui sont à l’œuvre aujourd’hui avant de proposer quelques pistes de préservation ou de restauration d’une identité militaire peut-être plus nécessaire aujourd’hui que jamais.

Manières de faire

Les armées, c’est entendu, sont faites pour être engagées dans la guerre, et, dans la guerre, ont pour fonction de « mettre la force en œuvre de façon méthodique et organisée [4]». Cette fonction est remplie dans un cadre, sous des contraintes et selon des procédés impératifs très caractéristiques qui sont autant de fondements de la culture militaire.

Tout d’abord, la guerre se déroule dans des conditions de chaos et de désorganisation de l’environnement général, sur des « théâtres d’opérations » ou des « champs de bataille » que les civils sont réputés avoir évacués, fut-ce dans un exode dont les flux désordonnés sont susceptibles de désorganiser la logistique militaire. Elle se fait donc entre militaires face à un ennemi dont les moyens, la doctrine et la puissance sont a priori comparables à ceux des amis (sinon l’ennemi aurait été dissuadé par avance d’attaquer ou convaincu de se soumettre sans combattre) et face auquel, dans le respect du jus in bello, l’emploi le plus extrême de la force sera considéré comme légitime.

La guerre, ensuite, se fait dans le respect de la confidentialité des objectifs militaires à atteindre et des plans de bataille. Et si l’action de combat sert de support à une communication qui l’accompagne pour la rendre plus acceptable ou pour motiver les troupes autant que la population, il s’agit bien là d’une propagande contrôlée autant que le sont les correspondants de guerre envoyés sur le champ de bataille. Selon l’idéal type ainsi défini en se référant aux guerres entre Etats-nations et aux derniers conflits mondiaux, les armées sont donc engagées, sous la forme d’une confrontation extrême de grands ensembles militaires complexes, sur une durée définie précisément, le début et la fin des hostilités donnant lieu à des accords signés entre belligérants.

Pour conduire de telles guerres, les états modernes se sont dotés d’armées dont la puissance et l’efficacité procèdent de leur maîtrise des technologies les plus avancées ainsi que de leur capacité à planifier et à conduire des actions d’une grande complexité sur de vastes échelles. Entièrement organisées et rationnalisées pour l’engagement le plus efficace possible dans une guerre qui s’intercale entre deux périodes de paix, les armées ne sont pas réputées être utiles dans des phases de non-emploi dont il est communément admis qu’elles doivent être totalement dédiées à leur préparation et à leur entraînement.

Manières de penser

Leur finalité les vouant à la nécessité éventuelle de l’engagement le plus extrême pour la survie du pays, les armées entretiennent un lien consubstantiel avec la nation. De ce lien, découle un rapport au temps très singulier. Pas de nation, en effet, sans continuité historique passée et à venir ; continuité dont les armées se sentent pour partie les garantes. Les militaires s’inscrivent donc, consciemment ou non, dans le temps long de l’histoire et mettent toujours leurs actions et leurs propres évolutions en perspective. Sans doute cette forte historisation, ajoutée au principe selon lequel les armées ne trouvent leur pleine utilité qu’au moment où il faut faire la guerre, conduit-elle les militaires à se soucier assez peu de rentabilité immédiate, celle-ci ne pouvant être réellement mesurée qu’en de rares et tragiques occasions.

De la relation sacralisée qui existe entre la vie de la nation et l’existence des armées, procède également une complète dépolitisation de l’institution, le lien entretenu avec la France transcendant la fidélité à un régime particulier. Cet apolitisme militaire s’ajoute à la forte soumission au politique déjà évoquée. Il n’est cependant pas exclusif d’une interrogation récurrente sur la légitimité des missions et des ordres donnés par l’autorité politique.

Le rapport des militaires à l’espace est sans doute également notablement différent de celui des autres corps de l’Etat ou de la société française en général. Les armées sont en effet naturellement tournées vers l’extérieur et l’étranger bien plus que vers l’intérieur. Ne vaut-il pas mieux que la guerre et les ravages qu’elle induit aient lieu ailleurs que sur le territoire national ? Et n’a-t-on pas intérêt à aller contrer la menace au plus loin, chez elle si possible avant qu’elle ne prenne de l’ampleur ? Ce tropisme international est renforcé par l’existence d’une séparation bien nette entre les forces de l’ordre chargées de la mise en œuvre quotidienne de la force sur le territoire national et les armées. Il engendre une relative désaffection des militaires pour les problématiques de sécurité intérieure auxquelles leurs concitoyens sont pourtant bien plus sensibles qu’à l’état du monde.

L’appréhension de l’univers médiatique se fait sur un mode paradoxal. En effet les armées, quoiqu’ayant souvent affecté un certain mépris pour la communication, ont toujours été fort soucieuses de l’image qu’elles renvoyaient à leurs concitoyens. L’esthétique militaire est une réalité ancienne que l’on retrouve en architecture, en musique et, bien sûr, dans le cérémonial et dans les tenues. Si le souci de l’apparence est donc une constante de la culture militaire, il n’induit cependant pas de souci de notoriété tant il semble naturel au soldat d’être au centre des préoccupations du politique dès lors que du sort de la guerre dépend la survie de la nation. En outre, depuis le considérable effort de reconstruction militaire mis en œuvre par la 3e République au lendemain de la défaite de 1870 (effort qui visait autant à l’instauration profonde d’un régime républicain dans le pays qu’à la préparation de la revanche) les armées se trouvent placées au centre de la culture nationale[5]. Malgré la défaite de 1940 et l’image peu valorisante des guerres de décolonisation, malgré l’effet parfois ravageur que produit la contrainte du service national sur l’opinion qu’ont les Français de leur armée, les militaires, jusqu’à la professionnalisation de 1996, continueront à considérer les journalistes comme des gens dont il faut se méfier et à assimiler la communication à une publicité à finalité commerciale pour laquelle ils éprouvent un certain dédain.

Valeurs partagées

La guerre est une action tellement extrême qu’on ne pourra s’y résoudre que pour des raisons extraordinaires ayant trait à la survie de la communauté et qu’il ne saura être question, dès lors qu’une telle obligation sera avérée, de tenter de s’y soustraire. Le soldat, par état, est donc disponible, c'est-à-dire prêt, en permanence, à combattre l’ennemi et à exécuter la mission (le militaire peut être appelé à servir en tout lieu et en tout temps). Détenteur de la force et du pouvoir exorbitant d’infliger la mort et la destruction, il doit également être parfaitement soumis au pouvoir politique dont il est l’instrument. Cette exigence de discipline et de très grande rigueur est renforcée par la complexité technique de l’activité de combat qui met en  œuvre de très nombreux acteurs servant des équipements et des armes très variés, dont la complémentarité des effets garantira le succès tactique. Ainsi la rigueur et la discipline paraissent d’autant plus acceptables et naturelles aux militaires qu’elles sont la garantie de leur efficacité et de leur propre sécurité dans une activité éminemment collective.

Contraint, par fonction, à donner la mort, le soldat ressent profondément la nécessité d’encadrer ses actes par une éthique exigeante qui, plus encore que la légalité de l’ordre reçu et la légitimité de l’autorité qui l’emploie, permet de surmonter le traumatisme moral que constitue ce fait. C’est, certainement le sacrifice consenti de sa propre vie qui rend moralement supportable l’obligation de tuer. La mort acceptée devient ainsi une sorte de caution expiatoire. Elle est intimement liée à l’éthique militaire et fonde la vertu d’héroïsme comme elle amène naturellement à considérer que la mort doit être donnée le moins possible dès lors qu’existe une sorte de symétrie déontologique entre la vie d’un ennemi et celle d’un ami. De cette symétrie découle une vertu essentielle du soldat : la capacité de maîtriser sa propre violence. Encore faut-il, pour que cette vertu puisse être pratiquée, que l’ennemi soit toujours considéré comme un être humain, de dignité aussi sacrée que la sienne propre.

De la conjugaison des exigences éthiques du métier des armes et de son caractère collectif procèdent enfin les qualités particulières des comportements individuels et interpersonnels, qualités revendiquées comme autant de vertus militaires même si les militaires ne peuvent prétendre en avoir l’exclusivité. Parmi ces vertus, il faut en retenir deux principales.

– Le courage, tout d’abord, qui paraît une nécessité pour surmonter la peur au combat et endurer les fatigues et les agressions physiques et morales que comporte une activité souvent rude. Mais le courage, plus encore, est la force morale qui renforce la force et permet de faire son métier avec honneur.

La confiance mutuelle, ensuite, liée à l’interdépendance –jusqu’à la mort- des soldats et de leurs chefs dans le combat. Cette confiance mutuelle induit le respect entre individus « frères d’armes », en dehors de toute considération de grade et d’ancienneté. Elle rend la discipline acceptable, transformant ce qui pourrait n’être que soumission imposée en obéissance librement consentie. Elle se traduit enfin par la fidélité qui lie chefs et subordonnés par des liens très puissants de devoirs réciproques.

Ces vertus ne sont évidemment pas pratiquées avec une égale intensité par tous les militaires en toutes circonstances. Elles constituent cependant le cadre psychologique et moral, admis –tacitement ou explicitement- par tous, à l’intérieur duquel doivent s’élaborer les rapports entre les individus, à la fois dans la forme (le cérémonial ou les règles de savoir-vivre militaires) et dans le fond (comme, par exemple, le devoir que tout chef a de défendre et de promouvoir les intérêts de subordonnés, que les exigences spécifiquement militaires de discipline et de disponibilité privent du droit de grève comme du droit de se syndiquer).

La culture militaire à l’épreuve de la professionnalisation et de la fin de la guerre

L’identité militaire qui a été tracée à grands traits est le produit de sédimentations successives dont les plus déterminantes sont également les plus récentes, les deux « guerres mondiales » constituant des paroxysmes aussi fondateurs qu’ils sont destructeurs, pour la civilisation humaine en général, pour les armées en particulier. Mais cet archétype de la culture militaire, s’il a pu traverser avec une relative impunité les conflits de la décolonisation, est profondément affecté par les évolutions des deux dernières décennies.

Cette période, en effet, est celle d’une fracture intellectuelle et civilisationnelle importante caractérisée par le glissement qui s’opère du statut de sujet-citoyen à celui d’individu-homme. Cette évolution impacte en premier lieu l’Etat démocratique lui-même dont Pierre Manent[6] nous montre que dès lors qu’il a accompli sa mission historique d’accomplissement des libertés individuelles et d’égalisation des conditions, il se défait progressivement, perd son rôle d’incarnation de la nation et sa fonction opérationnelle d’organisation de la vie publique. L’Etat-nation perdant sa légitimité entraîne tous ses serviteurs dans une forme de banalisation qui se traduit par la contestation des statuts (garantie d’emploi, irresponsabilité de fait) et des privilèges (prestige des fonctions) liés jusque-là à leur mission régalienne. Ce glissement remet encore profondément en cause une partie considérable d’un corpus culturel militaire fondé, on l’a vu, sur le sentiment collectif et la discipline.

Ces décennies sont également celles de l’atténuation progressive de la grandeur de la France ; grandeur matérialisée par un empire et par un statut de vainqueur qui disparaissent l’un et l’autre tandis que se crée l’Union Européenne au sein de laquelle se dilue l’identité nationale que rien ne vient relayer. Avec cette disparition de la grandeur, cesse un des mobiles principaux de l’identification entre le citoyen et le soldat. L’autre mobile, celui du combat pour la survie, s’estompe avec l’évaporation d’une menace jusqu’alors très concrètement matérialisée dans des espaces géographiques proches.

Quand être soldat devient un métier

Ces évolutions considérables renforcent la singularité des armées au sein de la société au point d’en faire une institution en décalage extrême avec les enjeux internationaux, tels qu’ils apparaissent aux non avertis, et surtout avec les aspirations individuelles des citoyens, jusqu’à délégitimer définitivement le service national. De façon assez paradoxale, le passage à l’armée professionnelle va s’accompagner d’une banalisation accélérée sous l’effet de trois processus principaux

La technicisation du métier

Professionnalisées à partir de 1996, les armées doivent, dans des délais très courts, constituer une ressource humaine professionnelle considérable. Pour réaliser ce véritable tour de force et attirer chaque année environ trente mille jeunes hommes et femmes, elles décident de développer l’image d’un employeur offrant de très nombreuses opportunités ; image séduisante, certes, mais qui gomme la réalité d’une spécificité militaire dont on craignait alors qu’elle puisse être mal comprise et qu’elle ne décourage les vocations les moins assurées.

S’ajoutant aux thèmes « métiers » des campagnes de recrutement et à la technicité croissante de l’activité guerrière, le principe même de professionnalisation engendre, au sein de la communauté militaire, un malentendu et une évolution « techniciste » de la conception du service des armes. Considéré à tort comme « spécialiste militaire », le soldat pourrait ne valoir que pour la compétence technique qu’il exercerait dans le cadre strict des horaires de service. L’ambition éducative qui sous-tendait toute vocation de chef militaire de l’armée de conscription et conduisait à considérer l’homme et le citoyen avant l’individu techniquement compétent cède alors le pas à l’obsession technicienne et à la mesure rigoureuse du rendement. Cette vision désastreuse banalise la vocation militaire.

L’effet « 35 heures »

Caractérisant les évolutions psychologiques d’une société et d’une jeunesse qui au-delà du droit au loisir, revendique l’absolu respect d’une sphère privée considérée comme lieu essentiel de l’épanouissement individuel, l’acquis des « 35 heures » doit être pris en compte par les armées. Celles-ci, en effet souhaitent éviter que ne se renforce à l’excès, entre elles et la société, un décalage très contre productif en termes de recrutement. N’ayant pas les moyens financiers de compenser à due proportion les contraintes inhérentes aux exigences de disponibilité proprement militaires, elles intègrent le décompte horaire des 35 heures dans le rythme et le mode de vie militaires. Cette intégration fragilise considérablement les principes fondateurs d’une identité forte et originale, procédant pour l’essentiel, on l’a vu en première partie, des devoirs et contraintes qui découlent du service de la nation par les armes.

L’obsession de la rupture d’avec la société

Habituées à considérer la communication comme une démarche de « marketing » peu nécessaire, les armées, au moment de la professionnalisation, sont confrontées au besoin d’une communication de recrutement évoquée ci-dessus et dont on a vu les effets pervers. Elles s’estiment également confrontées à un risque de rupture entre les soldats et les citoyens. Ce risque est très contestable et l’on doit sans doute considérer que le danger véritable n’est pas celui d’une rupture mais d’une indifférence croissante. Toujours est-il que l’analyse faite en 1996 conduit les armées à cultiver une image la plus neutre et la plus consensuelle possible. Elles pratiquent également un devoir de réserve rigoureux qui, fin de la conscription et éloignement géographique des opérations aidant, fait pratiquement disparaître les questions militaires du débat public français.

 

Quand la guerre n’existe plus

La grande confusion sémantique qui caractérise aujourd’hui tous les débats et réflexions sur la Défense et les armées n’est sans doute que le reflet de deux décennies d’évolution profonde de la conception qui est faite de l’emploi de l’outil militaire. S’agit-il encore de « défendre » ou bien de « sauvegarder » ou bien encore -selon le volapük actuellement en cours dans les milieux autorisés à traiter de ces sujets- de s’inscrire dans le « continuum sécurité-défense » ? Une chose paraît à peu près certaine à la plupart : il ne s’agit plus de faire la guerre puisque celle-ci a disparu. Mais alors à quoi et comment employer un outil dont on dispose et qu’il faut bien utiliser, ne serait-ce que pour justifier son coût ?

Ainsi, parmi les principaux facteurs de banalisation de l’action militaire, il faut retenir l’émergence d’une logique de rentabilisation de l’outil militaire et l’engagement quotidien croissant des armées dans les opérations extérieures.

Le souci de rentabilisation de l’outil militaire

Avec l’effondrement de l’Union Soviétique et le démembrement du pacte de Varsovie, a disparu l’évidente nécessité d’une défense militaire de l’Europe occidentale en général, de la France en particulier. Ce n’était certes pas la première fois qu’à la fin d’une guerre, l’ennemi étant vaincu, il devenait possible de démobiliser la troupe et de réorienter l’effort productif principal du pays vers le secteur civil. Le fait nouveau de cette fin de guerre froide résidait  dans cette conviction des sociétés occidentales que la guerre étant un modèle de gestion des conflits devenu désormais complètement et définitivement obsolète, les armées pouvaient être supprimées. Sans doute un tel constat était-il trop brutal pour être immédiatement traduit en décision politique mais, combiné à l’idée que les confrontations entre nations avaient changé de nature et que la guerre ne pourrait plus être qu’économique, il posait la question de la rentabilité d’un outil dont le coût important pouvait être considéré comme une entrave à la performance d’un pays. A cette question nouvelle, deux réponses ont été apportées qui pervertissent l’une comme l’autre l’archétype de l’action militaire tel qu’il a été défini en première partie. L’engagement des armées dans des actions de sécurité sur le territoire national tout d’abord qui, s’il confère une bonne « visibilité » aux soldats, les assimile à des policiers dont les modes d’action, l’organisation et les équipements n’ont évidemment aucun rapport avec ceux des militaires. Les opérations à très forte visibilité humanitaire, ensuite, qui si elles répondent assurément aux émois de l’opinion publique, détournent les armées de leur finalité première de mise en œuvre délibérée de la force et conduisent à des engagements militaires sans objectifs politiques définis. Plus grave encore, un tel emploi des armées brouille l’enjeu stratégique pourtant bien réel de stabilisation des marges de l’Europe et fait perdre de vue la véritable nécessité de posséder un outil militaire apte à la résolution des situations de crise qui portent en germes la fin de la prospérité et de la sécurité des démocraties occidentales.

Les opérations extérieures

Si les opérations extérieures sont un facteur important de civilianisation de l’action militaire, c’est principalement parce que leur très grande complexité les rend difficile à comprendre tant par les observateurs extérieurs que par les soldats eux-mêmes qui pensent parfois pouvoir s’exonérer, dans ces engagements, des règles et principes d’action qui sont de rigueur dans les guerres classiques. S’appuyant généralement sur les procédés tactiques liés aux missions de contrôle de zone, ces opérations se distinguent cependant de l’action de guerre par un certain nombre de caractéristiques qui semblent s’opposer point par point aux canons définis plus haut. Plus d’ennemi, en effet, simplement des belligérants entre lesquels il faut le plus souvent s’interposer. Plus de limite de temps pour des opérations qui se déroulent en outre au milieu des populations, sous les feux des médias et dans un cadre juridique rendu de plus en plus contraignant par la multi nationalité et l’impératif d’une légitimité que seul un mandat de l’ONU peut conférer. Plus de manœuvre de grandes masses d’hommes et d’équipements mais des dispositifs le plus souvent statiques et des actions au cours desquelles l’acteur décisif est le simple chef de groupe… En somme, des opérations internationales de maintien de l’ordre pour lesquelles de simples « constabulary forces » feraient parfaitement l’affaire en lieu et place d’armées aussi coûteuses que sophistiquées et sur équipées.

L’expérience de vingt années d’interventions extérieures ne suffit pas toujours à faire admettre le principe de réversibilité mis en avant par les armées et selon les termes duquel, dans ces opérations « de stabilisation », la force engagée doit pouvoir, sans délai, faire face à une recrudescence de violence extrême et combattre de la manière la plus déterminée et la plus classique qui soit. Malheureusement la confusion généralement entretenue entre une réalité de niveau stratégique[7] qui fait de ces opérations extérieures des « opérations autres que la guerre » et la réalité de niveau tactique qui met très clairement en évidence le besoin d’armées très classiquement entraînées et équipées, conduit à privilégier la moindre exigence et le moindre coût.

Du souci de rentabilisation de l’outil militaire et de l’analyse erronée des opérations extérieures naît, dès lors, l’idée que les armées pourraient avantageusement être « allégées ». Elles deviendraient alors une sorte de garde républicaine, suffisante pour garantir la participation de la France aux opérations internationales et utilement employable pour faire face quotidiennement, sur le territoire national à des enjeux de sécurité intérieure probablement exagérés mais dont on ne peut douter qu’ils soient au centre des préoccupations des électeurs.

Garder un champ pour la bataille et préserver sa force pour la conduire.

La posture de déni collectif et individuel est une des singularités troublantes des sociétés occidentales modernes que l’accès à l’ère de l’information sans limite pousse dans des attitudes et des comportements quasi suicidaires. Au nombre de ces refus pathologiques à admettre la réalité, le déni de violence est peut-être l’un des plus pervers. Au prétexte qu’on ne peut pas se résoudre à la subir, on prétend éradiquer la violence du cœur des hommes, de la vie des sociétés, des rapports entre les nations. Et pour parvenir à cette pure utopie, on s’en remet tout entier, dans une sorte d’aveuglement qui confine à l’idéologie, au règne d’un droit omnipotent par nature et qui évacue aujourd’hui ces notions de guerre et de violence collective au motif que, seule une guerre défensive pouvant être légitime (cette conception étant considérée comme universellement partagée[8]), aucune société n’a plus désormais de raison d’y avoir recours.

Cette vision très irénique fait hélas abstraction de la réalité. Cette “ morale ” (relative comme toute morale) est d’abord (seulement ?) européenne et n’est évidemment pas partagée par tous les protagonistes des relations internationales. Il est même à craindre qu’elle puisse être considérée par beaucoup comme un moyen d’imposer une dictature pacifique de la prospérité. Les sociétés les plus pauvres et les moins aptes à accéder à la qualité et au rang de partenaire du jeu économique mondial pourraient en effet refuser une vision moralisante des rapports entre groupes humains qui prétendrait leur dénier le recours collectif à une force et à une violence que leur propre histoire n’a pas érigé en interdit.

Considéré par les Européens comme un summum de civilisation, le déni de recours à la force peut ainsi être compris par d’autres soit comme une contrainte normative particulièrement hypocrite, soit comme une forme de décadence ou, tout au moins, de faiblesse à exploiter.

Sans doute plus grave encore, cette annihilation incantatoire de la violence par la dé légitimation de toute forme de guerre prive les relations internationales d’un espace ritualisé où les tensions extrêmes peuvent s’exalter en confrontations armées encadrées par le droit. Or, comme René Girard[9] en fait le constat et comme l’observation objective des vingt années passées devrait l’ériger en évidence, la violence ne disparaît pas. Elle demeure ; désormais généralisée, éparpillée, endémique et plus destructrice que jamais. Avoir, par un tour de passe-passe sémantique et conceptuel, escamoté tout ennemi pour le remplacer par « le terrorisme » ne règle rien, bien au contraire. Aujourd’hui devenus des criminels en infraction avec le droit et la morale, les violents n’ont d’autre recours que l’extrême, le paroxysme. Sans ennemi, il n’y a pas de combat certes, seulement une chasse au contrevenant pour restaurer la paix et l’ordre. Mais sans ennemi et sans combat, il n’y a pas non plus de « paix des braves ».

Confrontées à une telle impasse, les sociétés modernes ont-elles d’autre choix que celui de ré inventer la guerre ? Ne doit-on pas reconsidérer dès lors la contribution de la culture militaire à la culture nationale et européenne, non comme un ultime avatar de la « babouinerie » féodale, mais comme un enrichissement salutaire ?

Ainsi le besoin de préservation, au sein de l’institution militaire, d’une culture forte et originale ne doit-il pas être compris comme l’expression d’une prétention aussi vaine qu’insupportable à entretenir un conservatoire national de vertus plus ou moins désuètes. Il s’agit, bien au contraire, d’une garantie de lucidité : l’acceptation de la perspective du combat. Un combat qu’il faut tout faire pour ne jamais avoir à le livrer mais auquel il faut se préparer, non seulement en entretenant l’outil, mais en cultivant les valeurs, les vertus et le degré de conscience collective qui dans la guerre préserveraient la société entière de la barbarie de la violence.

 

 

François Lecointre

Artcicle paru dans la Revue INFLEXIONS (La Documentation Française) n° 11 juin-sept.2009, n° consacré à "Cultures militaires, culture du militaire"

 


[1] Morris JANOWITZ. The Professional Soldier (The Free Press, 1971)

[2] Robert KAGAN. La puissance et la faiblesse (Plon, 2003)

[3] Albert COHEN, Belle du Seigneur (Gallimard, 1968) : « Babouineries et adoration animale de la force, le respect pour la gent militaire, détentrice du pouvoir de tuer.[…] Et pourquoi « noble ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ?[…] Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! ».

[4] Gaston BOUTHOUL, Traité de polémologie (Payot ; 1991)

[5] Le 14 juillet 1880, la cérémonie de remise des drapeaux aux régiments reconstitués marque le point de départ d’un mariage essentiel entre l’Etat et l’armée, ferment d’un patriotisme renouvelé et républicain qui durera jusqu’à nos jours à travers l’association entre la fête nationale et la parade militaire.

 

[6] Pierre MANENT, La raison des nations (Gallimard, 2006)

[7] On pourrait sans doute parler ici de réalité de niveau politique ou philosophique si l’on se réfère à l’analyse que fait Pierre MANENT dans la Raison des nations (op cit). Selon lui, en effet, il n’y a plus de guerre légitime pour des démocraties s’il ne s’agit de rétablir le règne du droit. Toute opération de guerre doit ainsi être considérée comme une opération de police puisqu’elle vise à rétablir un ordre sur un territoire organisé par le droit national ou international. Les armées, ne poursuivant plus d’intérêt national spécifique mais visant simplement à rétablir le droit, sont donc devenues des forces de police et doivent considérées comme telles. Sans qu’il soit ici question de contester cette analyse point par point, il est tout de même nécessaire d’insister sur le fait que les opérations de stabilisation répondent bien, même si cela est difficilement perceptible par l’opinion publique, aux impératifs de défense de la société et de préservation des intérêts nationaux. On peut également relever que Pierre MANENT lui-même modère sa propre thèse dans une interview donnée au journal l’Expansion le 1er octobre 2006 : « [La] douceur démocratique a rendu les actes de violence, et même les simples risques, de plus en plus insupportables. En Europe […] nous ne voulons pas voir qu’il y a danger. [Nous avons la] conviction que si nous Européens sommes suffisamment tolérants, ouverts, etc., les problèmes se résoudront d’eux-mêmes. Nous nous interdisons ce que Tocqueville appelait les « vertus viriles », qui ont à voir avec l’exercice de la force. »

[8] Par la Charte de l’Organisation des Nations Unies, les nations signataires s’engagent (préambule) à “ accepter des principes et à instituer des méthodes garantissant qu’il ne sera pas fait usage de la force, sauf dans l’intérêt commun, ” cet intérêt commun étant défini (article 41) comme le  “ maintien ou le rétablissement de la paix et de la sécurité internationale ”, la seule exception à cette règle étant (article 51) “ le droit naturel de légitime défense ”.

[9] René GIRARD, Achever Clausewitz, Carnets Nords ‘Paris, 2007)

Voir l'écho de cet article dans le blog de Jean-Dominique Merchet : Secret défense :http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2009/06/colonel-lecointre-quand-la-guerre-nexiste-plus.html