Conférence donnée à l'Institut Jacques Cartier, 26 janvier 2012 par Michel GRANGER

Forte de 45 000 adhérents, 5 000 bénévoles actifs, 450 salariés sur le territoire national et de son réseau d’associations locales actives dans 74 départements, la LPO est aujourd’hui la première association de protection de la nature dédiée à la biodiversité en France. C’est le constat que l’on peut faire après 100 ans d’existence de la LPO, qui a été créée le 26 janvier 1912, lors d’une séance de la Société Nationale d’Acclimatation de France.

1912-2012, le logo du centenaire1912-2012, le logo du centenaire

L’idée générale de notre propos sera le passage (son pourquoi et son comment) de la protection d’un oiseau en un lieu, le macareux moine aux Sept-Îles, à des préoccupations plus globales liées à la défense de la biodiversité. Biodiversité dont tous les niveaux (écosystèmes, espèces, populations, individus et gènes), n’entrent pas dans le champ d’action de la LPO.

Cette intervention va bien sûr s’inscrire dans l’histoire de l’association (centenaire oblige) mais aussi et surtout sur le terrain et sera ponctué d’exemples tant nationaux : c’est bien le centenaire de la LPO « France » ; que départementaux, puisqu’il existe en Vienne une « association locale » : la LPO Vienne, qui travaille bien sûr en relation étroite avec le national.

L’ensemble prouvera, s’il en était besoin, que la LPO inscrit son action pour la biodiversité dans des engagements concrets, qui participent à la fois d’une vision de la société et de l’aménagement de notre territoire, car c’est bien là que la défense de la biodiversité commence, celle dont nous en sommes comptables au quotidien.

 

Cinq parties dans cet exposé : Le mythe fondateur (les événements qui ont conduit à la création de la LPO) ; Implantation et premières évolutions (la LPO a dû prendre sa place puis affirmer ses préoccupations) ; Le grand développement (le temps de la structuration qui lui a permis de changer d‘échelle) ; Les domaines d’action (espèces, espaces, éducation et sensibilisation) ; et enfin l’exemple départemental de la LPO Vienne (ses actions concrètes sur le terrain).

 

1- Le mythe fondateur

La LPO est née sous le signe du macareux. Créée à la veille de la Première Guerre mondiale (janvier 1912) la LPO avait pour motivations premières d’agir pour le respect par la France de la Convention internationale sur la protection des oiseaux utiles à l’agriculture (1902). C’est l’époque des grands questionnements quant au statut des oiseaux alors corvéables à merci : tués, naturalisés, mis en cage, aveuglés pour « en faire de meilleurs chanteurs », dénichés, consommés… Tout était « bon » et élever la voix n’était pas neutre au plan sociétal.

C’est cependant quelques mois plus tard que se produit l’événement qui justifie l’idée du mythe fondateur. Les responsables de la LPO sont saisis d’une affaire très particulière. Des chasseurs parisiens se font régulièrement débarquer sur l’archipel des Sept-Îles (au nord de la côte bretonne, près de Perros-Guirec) pour s’amuser à massacrer des oiseaux. On apporte des milliers de cartouches et on tire plus particulièrement sur les macareux, alors très abondants. Les cadavres sont abandonnés sur place, sauf quelques oiseaux qui finissent naturalisés sur une cheminée. La LPO réussit à faire créer une réserve sur les Sept-Îles, c’est une victoire certes, mais les macareux sont passés de 20 000 à quelques milliers.

L’oiseau « mascotte » semblait dorénavant avoir de beaux jours devant lui. Mais c’était oublier d’autres dangers, qui se manifestèrent brutalement en 1967, 1978 et 1980. Ce furent les trois marées noires successives dues aux naufrages du Torrey Canyon, de l’Amocco Cadiz et du Tanio. En 1980, la population de macareux était tombée à quelque 150 couples ! qui subissaient par ailleurs les pollutions chroniques liées aux dégazages illégaux des tankers en pleine mer.

Le macareux, symbole de la LPO, à la une de l’Oiseau magazine

La LPO crée alors la Station de l’Île-Grande (à Pleumeur-Baudou) qui outre sa vocation d’accueil du public a également celle de soigner les oiseaux mazoutés. À la suite de la marée noire de l’Erika (1999) sont également mises en place deux Unités Mobiles de Soins (UMS). Des semi-remorques qui, outre leur rôle primordial au moment des marées noires, pollutions de rivières ou épizooties, servent, hors période de crise, à la formation des personnels, aux soins, et à la sensibilisation du public et des scolaires.

2-  Implantation et premières évolutions

À l’époque la « Ligue française pour la protection des oiseaux » est une section de la Société nationale de protection de la nature (SNPN). Ses adhérents sont très peu nombreux mais ses instances sont constituées d’individualités socialement influentes. Ainsi Magaud d’Aubusson (1847-1917), son premier président, docteur en droit et avocat ; auquel succède Jean Delacour (1890-1985) pionnier de la canariculture mais également fondateur, en 1922, du Conseil international pour la protection des oiseaux (CIPO) qui préfigure BirdLife International (créé en 1993). À cette époque, l’élevage des oiseaux en volière et les salons d’oiseaux font partie intégrante des préoccupations de la LPO (un cordon qui sera coupé en 1968).

Autre infatigable défenseur de la cause, le prince Paul Murat (descendant du maréchal d’Empire) participera en 1959, en compagnie du président de la République René Coty, à la séance inaugurale de l’émission d’un timbre célèbre sur la protection de la nature représentant des « macareux sur la réserve des Sept-Îles » !

D’autres personnalités importantes ont marqué les premières inflexions quant au développement de la LPO. Philippe Milon d’abord, officier militaire, créateur de la revue L’Homme et l’oiseau. C’est lui qui affronta les catastrophes du Torrey Canyon et de l’Amocco Cadiz et se montra un ardent conservateur de la réserve des Sept-Îles.

Avec Antoine Reille, président de 1978 à 1986, nous entrons dans l’ère des présidents médiatiques, hommes de l’audiovisuel et des médias, que poursuit de nos jours, avec une efficacité constante, Allain Bougrain-Dubourg.

La grande date de cette période est 1966, année où la LPO quitte le giron de la Société nationale d’acclimatation pour devenir statutairement indépendante.

Puis, abandonnant les sphères parisiennes, elle s’installe à Rochefort (1977), au sein de la Corderie royale. Sur ces entrefaites le nouveau logo est né : blanc, noir et bleu, il représente deux macareux stylisés, inspirés d’un cliché photographique réalisé par le colonel Milon sur les Sept-Îles. Un logo « géolocalisé » certes, mais dont toutes les associations locales LPO de France s’empareront sans problème car plus qu’une réalité il est un devenu un véritable symbole.

3- Le grand développement

Il tient à la politique des réserves naturelles, à la mise en place d’un réseau et à la communication.

Le grand développement de la LPO, celui de son changement d’échelle en matière d’intervention dans le champ de la biodiversité correspond à cette installation à Rochefort, sous l’impulsion de son secrétaire général, Michel Brosselin. Elle a alors 2 000 à 3 000 adhérents et un directeur, Michel Métais, qui est toujours à la barre.

La grande loi sur la protection de la nature de 1976 est passée. Les réserves naturelles se mettent en place et la LPO se voit confier la gestion d’un certain nombre d’entre elles sur le littoral de l’Ouest. Les Sept-Îles et Saint-Denis-du-Payré en 1976, Lilleau des Niges (Ré) en 1980, marais d’Yves en 1981, Moëze-Oléron en 1985-1993, Müllembourg en 1994, baie de l’Aiguillon en 1996-1999 (en cogestion avec l’ONCFS). En 2011, ce sont 27 000 ha qui sont gérés à travers 10 réserves naturelles nationales et 5 réserves naturelles régionales par la LPO et son réseau.

Après les réserves, le deuxième élément fondamental est la naissance et la structuration du réseau des « délégations », devenues « associations locales LPO ». Initiatrice du phénomène, c’est en 1989 que la LPO Lorraine est créée. D’autres suivront, dont la LPO Vienne, parmi les pionnières, en 1992. Aujourd’hui, 22 ans plus tard, la LPO est présente à travers 31 associations locales (mais également avec ses groupes, relais et antennes) dans 74 départements français. Elle est devenue de facto la première association de protection de la nature dédiée à la biodiversité en France. Implantées au plus près des adhérents, les associations LPO ont multiplié la dynamique qui a mené aux 45 000 adhérents d’aujourd’hui.

L’aspect communication passe en particulier par de très nombreux supports internes et externes. La revue l’Oiseau magazine, créée en 1985 (20 000 abonnés en 2012) ; Ornithos (1994), revue des ornithologues de terrain ; et, tout récemment (2010), l’Oiseau Mag junior, destiné aux 7-12 ans. S’y ajoutent nombre de publications techniques (migration, surveillance des rapaces, etc.) qui sont autant de retours vers les observateurs et des ouvrages grand public.

L’outil Internet est bien sûr intégré, 50 sites sont gérés localement dont le dernier en date : Visionature, une base de données vivante au service de l’observation des oiseaux et de la faune. À ce jour 60 % des départements français sont couverts par ce réseau participatif extrêmement fonctionnel.

4-  Les domaines d’action

Trois axes : la protection des espèces, la conservation des espaces, l’éducation et la sensibilisation ; et

 deux missions : juridique et internationale.

En ce qui concerne la protection des espèces, la LPO est impliquée dans 13 plans nationaux d’action en faveur d’oiseaux parmi les plus menacés de France (outarde canepetière, râle des genêts, butor étoilé, balbuzard pêcheur, gypaète barbu, vautour moine, vautour percnoptère, faucon crécerellette, milan royal, aigle de Bonelli, grand tétras, pies-grièches, albatros d’Amsterdam). Elle gère également la réintroduction ou le renforcement de populations d’oiseaux menacés, comme les vautours fauve et moine dans les Grands Causses, le faucon crécerellette dans l’Aude et l’outarde canepetière en Poitou-Charentes. La LPO conçoit, anime et participe à de nombreuses enquêtes nationales et internationales. Elle coordonne actuellement le prochain Atlas des oiseaux nicheurs de France. Par ailleurs, elle contribue activement, à la demande du ministère en charge de l’Écologie et avec le MNHN, au rapport sur l’état et les tendances des populations d’oiseaux en France. Elle propose à l’État, aux collectivités régionales et locales, son expertise sur le patrimoine naturel et concourt ainsi à la protection d’espèces et d’habitats menacés dans la gestion des sites Natura 2000 (ensemble de sites naturels européens identifiés pour la rareté ou la fragilité des espèces sauvages, animales ou végétales, et de leurs habitats).

La LPO Vienne a ainsi été retenue comme opérateur pour la réalisation de six documents d’objectifs Natura 2000 : Moulière-Pinail, plaines du Mirebalais-Neuvillois, vallée de la Gartempe, forêts et pelouses de Lussac, brandes de la Pierre-là et plateau de Bellefonds.

Au plan de la conservation des espaces, ayant déjà évoqué les réserves naturelles, nous insisterons ici sur l’intérêt que présente leur interconnexion. Ainsi, dans les pertuis charentais, la présence de quatre réserves proches (Lilleau des Niges, Moëze-Oléron, Yves et baie de l’Aiguillon) démultipliant leurs capacités, elles forment aujourd’hui le premier site d’accueil français pour les oiseaux en hiver, devançant la Camargue. Dans ce domaine des espaces, la LPO offre également l’opportunité aux particuliers et aux personnes morales (collectivités, établissements, entreprises…, par exemple la Bibliothèque nationale de France) de s’engager concrètement pour la protection des oiseaux et de la nature, en créant des « refuges LPO » sur leurs terrains. Cette initiative a fait de ces refuges le premier réseau de jardins écologiques de France en faveur de la biodiversité : plus de 17 000 ha à ce jour et 11 000 propriétaires… impliqués. Des refuges qui ouvrent aussi le champ de la science participative.

Troisième axe, l’éducation et la sensibilisation, en direction des scolaires et des jeunes mais également du grand public. Ceci amène la LPO à intervenir au sein des écoles, dans le cadre des programmes pédagogiques ou plus ponctuellement. Les clubs nature (partenariat avec les FCPN) ou les centres socioculturels sont également concernés par des animations. Enfin, la LPO participe à toutes les grandes manifestations françaises destinées au grand public : Fête de la nature, Nuit de la chouette ou Eurobirdwatch… Au total ce sont quelque 200 000 personnes qui sont sensibilisées chaque année à travers plus de 5 000 activités pédagogiques.

 

Les deux missions agissent aux plans juridique et international. C’est ainsi que la LPO mène chaque année une centaine de contentieux devant les tribunaux judiciaires pénaux et administratifs : pour destruction de milieux naturels, pollutions marines ou assèchement de zones humides ; trafic d’oiseaux ou destruction d’espèces protégées ; braconnage des petits passereaux ou dates de chasse non respectées… Rappelons son rôle essentiel lors du procès de l’Erika qui a permis de faire reconnaître pour la première fois le « préjudice écologique » accordé à une association.

La LPO est par ailleurs affiliée à une alliance, BirdLife International, qui compte 115 ONG dans le monde. En partenariat avec BirdLife Europe, la mission internationale de la LPO mène des actions de lobbying en faveur de la biodiversité auprès des institutions européennes. Cette mission soutient également le renforcement du réseau BirdLife dans les pays francophones d’Afrique et le développement des associations naturalistes locales.

5- Un exemple de terrain : la LPO Vienne

Puisque la LPO est un réseau, nous allons maintenant voir au plus près du terrain comment les choses se déclinent à travers deux exemples pris dans la Vienne : l’outarde canepetière en plaines agricoles et un massif forestier.

La LPO Vienne a été créée en 1992, succédant dans la continuité au Groupe ornithologique de la Vienne, créé en 1974. Si, en 1992, le GOV comptait 150 adhérents et aucun salarié, la LPO Vienne affiche aujourd’hui 1 000 adhérents et treize salariés. Partenaire des administrations, des collectivités et de nombreux socioprofessionnels (exploitants de granulats, forestiers, agriculteurs, architectes…) elle est reconnue comme compétente et représentative. Ceci l’amène à réaliser des missions de conseil ou d’expertise ; à organiser et effectuer des enquêtes ou études ; comme à participer à des commissions ou groupes de travail.

L’Outarde canepetière. Cet oiseau des plaines agricoles poitevines a valeur d’emblème pour les ornithologues de la Vienne qui se sont toujours préoccupé de son étude et de sa sauvegarde. La LPO Vienne a ainsi piloté pour le département, toutes les enquêtes et études qui ont été diligentées au plan national. Elle a également participé très activement à la mise en place de mesures agroenvironnementales favorables à cette espèce ; ainsi qu’au plan de restauration et de renforcement de ses populations. Enfin, entre 2002 et 2011, elle a été retenue par l’État comme opérateur pour élaborer le document d’objectifs Natura 2000 « plaines du Mirebalais-Neuvillois » (37 000 ha) qui concerne directement l’outarde mais également d’autres oiseaux de plaine.

Mesure agroenvironnementale en faveur de l’outarde mise en place par la LPO Vienne

 

Le site forestier Moulière-Pinail. Très attachée à ce qui constitue le plus grand massif forestier du département, la LPO Vienne a été retenue en 1995 pour la mise en œuvre d’un des trente-sept documents expérimentaux visant à élaborer la méthodologie française pour la réalisation des documents d’objectifs Natura 2000. Fidèle à ses impératifs de sensibilisation, toutes ces missions menées à bien, toutes ces connaissances, elle a souhaité les partager avec tous les amoureux de la forêt. C’est dans ce cadre qu’elle a publié le bel ouvrage tout public intitulé Moulière, la forêt des pierres, qui présente cette forêt dans toutes ses dimensions.

 

Aujourd’hui, à l’occasion de cet anniversaire et bien que centenaire, la LPO est toujours jeune. Elle a donc de très nombreux projets qu’elle décline en orientations stratégiques en faveur de la biodiversité avec l’objectif de partager les fruits de ses engagements. Car les oiseaux, la faune, la flore, les milieux… sont un patrimoine collectif essentiel.

 

Michel GRANGER

Ex Président de la LPO Vienne