Conférence du Professeur Abderrazak El Albani à l’Institut Jacques Cartier, le 18 octobre 2011

Présentation

 

L’Institut Jacques Cartier a l’honneur d’accueillir aujourd’hui un chercheur de renommée internationale, le professeur Abderrazak El Albani. Il est en effet l’auteur d’une découverte peu commune en 2008, au Gabon, celle de fossiles vieux de 2,1 milliards d’années.  

 

Le professeur El Albani a fait ses études de sédimentologie à l’Université de Lille I. Ses recherches portent sur le paléo-environnement ; elles permettent de reconstituer les conditions anciennes de l’histoire du milieu terrestre. Il a soutenu à Lille, en 1995, une thèse sur Les formations du Crétacé supérieur du bassin de Tarfaya, au Sud du Maroc, près de Cap Juby, ville illustrée par Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes. Il fait ensuite un séjour postdoctoral à l’Université de Kiel, en Allemagne, avec le soutien de la Fondation Alexander von Humboldt.

 

En 1999, Monsieur El Albani intègre le laboratoire Hydrasa, (c’est-à-dire hydrogéologie, argiles, sols et altérations), de l’Université de Poitiers, laboratoire associé au CNRS.

 

Au cours des années 2000, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance de Monsieur El Albani, qui dirigeait des stages de sédimentologie pour ses étudiants dans l’île de Noirmoutier, avec la participation de mon fils Rémy, qui achevait alors un DESS de géomorphologie sur Noirmoutier.

 

Mais c’est plutôt du Gabon que notre conférencier va nous entretenir ce soir. Jusque là, on croyait que la vie multicellulaire n’était apparue qu’il y a 600 millions d’années. Or, en janvier 2008, Monsieur El Albani et son équipe internationale ont découvert, sur le site de Franceville au Gabon, plus de 450 fossiles complexes, vieux de 2,1 milliards d’années. Après de nombreuses analyses minéralogiques et géochimiques, conduites entre autres au sein du laboratoire Hydrasa, Monsieur El Albani a pu faire part de sa découverte à la prestigieuse revue Nature, qui a publié à la une ses travaux le 1er juillet 2010. L’État gabonais a immédiatement classé le site fossilifère comme réserve nationale et l’Unesco a demandé le classement du site au titre du patrimoine de l’humanité.

 

Il est maintenant temps de laisser la parole au Professeur El Albani. 

Bernard PENISSON

,Vice-Président

 

Synthèse de la conférence par son auteur :« Émergence de la vie multicellulaire, il y a 2,1 milliards d’années au Gabon »

 

« L’histoire de la vie entre sa première apparition, il y a environ trois milliards et demi d’années (époque archéenne), et “l’explosion cambrienne”, autour de 600 millions d’années, est très peu connue. Mais c’est au cours de cette période, appelée Protérozoïque, que la vie se diversifie : aux micro-organismes unicellulaires ayant une simple membrane mais privés de noyau – les procaryotes – s’ajoutent les eucaryotes, organismes uni- ou pluricellulaires à organisation et métabolisme plus complexes et en général de plus grande taille, caractérisés par des cellules qui possèdent un noyau contenant de l’ADN.

 

Cette phase extraordinaire de l’histoire de la vie de notre planète, qui passionne tant géologues, biologistes, paléontologues et géochimistes, est malheureusement mal documentée par le registre fossile et l’interprétation de ses rares traces, notamment des niveaux sédimentaires du Mésoprotérozoïque (1,6-1milliard d’années), est objet depuis toujours de discussions animées entre spécialistes.

 

Parfaitement préservées dans des sédiments du Gabon vieux de 2,1 milliards d’années (Ga), des restes fossiles ont été découverts montrant une impressionnante variété d’organismes coloniaux complexes, les plus anciens documentés à ce jour, de formes et de dimensions diverses, atteignant parfois 10-12 centimètres et une densité de plus de 40 spécimens au mètre carré.

 

Le site fossilifère gabonais, près de Franceville (d’où le nom “Francevillien” des formations géologiques), a déjà livré plus de 450 spécimens ; sa richesse et sa qualité de conservation sont sans précédent. Le niveau de complexité biologique est relativement élevé étant donné que les fossiles datent de la phase initiale du Protérozoïque, appelée Paléoprotérozoïque (entre 2,5 et 1,6 milliard d’années). Les spécimens ont été soumis à de premières analyses sophistiquées pour comprendre au mieux leur nature et reconstruire leur milieu de vie. Grâce à l’utilisation d’un type particulier de scanner tridimensionnel à haute résolution (microtomographe) disponible à l’Université de Poitiers, une exploration virtuelle des échantillons a été réalisée permettant d’apprécier le degré d’organisation interne dans les moindres détails, sans en compromettre l’intégrité. Des mesures du contenu des isotopes du soufre ont été effectuées par sonde ionique et ont permis de cartographier précisément la distribution relative de la pyrite associée au processus de sulfato-réduction à partir d’un support organique. Ceci constituait le substrat flexible de l’organisme original et qui s’est transformée en pyrite au cours de la fossilisation, et de la différencier du sédiment environnant.

 

Outre les résultats des analyses minéralogiques et géochimiques (isotopes du soufre et géochimie du fer…), l’étude des figures et des structures sédimentaires a révélé que les macro-organismes du Gabon, ayant subi une fossilisation rapide dans des conditions rarement aussi favorables, vivaient dans un environnement marin d’eaux oxygénées peu profondes, souvent calmes mais périodiquement soumises à l’influence conjuguée des marées, des vagues et des tempêtes. Pour se développer et se différencier à un niveau jamais atteint auparavant, ces formes ont effectivement profité d’une phase temporaire d’augmentation significative de la concentration en oxygène dans l’atmosphère, qui s’est produite entre 2,45 et 2,32 milliards d’années.

 

Mais par la suite, comme il est récurrent dans l’histoire de notre planète, les conditions de l’océan primitif devinrent moins favorables aux organismes à métabolisme complexe. Il faudra donc attendre le début du Cambrien, plus d’un milliard d’années après, pour assister à une nouvelle phase significative de diversification et d’expansion de la vie (“l’explosion cambrienne”), en attendant d’éventuelles découvertes extraordinaires de gisements plus anciens comme ceux du Gabon.

 

Jusqu’à présent, on retenait qu’avant deux milliards d’années la Terre était peuplée uniquement de microbes. Mais les fossiles du Gabon montrent que quelque chose de radicalement nouveau survint à cette époque : des cellules avaient commencé à coopérer pour former des unités plus complexes et plus grandes. A partir de ce moment, la voie s’est ouverte à de nouvelles expériences évolutives qui transformeront la biosphère en l’enrichissant d’organismes qui jouent encore aujourd’hui un rôle majeur dans l’émergence de la vie et la biodiversité. »

 

Abderrazak EL ALBANI

 

Remerciements

 

Il me reste maintenant à remercier notre conférencier. La qualité des questions posées par les auditeurs démontre avec clarté l’intérêt suscité par les recherches du Professeur El Albani. Il nous a montré combien le hasard, les circonstances diraient les stratèges, a de part dans une découverte, si prodigieuse soit-elle. Mais ce hasard n’offre d’opportunité que pour l’esprit capable d’interpréter l’objet qu’il a permis de découvrir. Grâce à sa culture, à son expérience et à son réseau de collègues chercheurs, le Professeur El Albani a su tirer de la présence insolite de quelques fossiles, dans un environnement a priori hostile à la présence d’une vie complexe et témoin d’événements qui, comme aurait dit Victor Hugo, « se passaient dans des temps très anciens », a su tirer donc, des conclusions qui viennent de révolutionner l’histoire de l’apparition de la vie sur notre planète.

Pour la qualité de votre travail, la clarté de votre exposé, et la disponibilité dont vous avez su faire preuve, malgré votre agenda extrêmement chargé, au nom de l’Institut Jacques Cartier et de notre Président Michel Richard, absent ce soir pour des raisons familiales, Professeur El Albani, soyez de tout cœur remercié.  

Bernard PENISSON

 

Abderrazak El Albani, enseignant-chercheur à l'Université de Poitiers, géologue-sédimentologue, donnera une conférence sur :

" Emergence de la vie multicellulaire, il y a 2,1 milliards d'années"

 

Présentation par Bernard PENISSON, vice-Président de L'Institut Jacques Cartier

 

Mardi 18 octobre à 18h 15