Depuis sans doute les origines de l’humanité la guerre, fille de l’esprit de domination et de convoitise, est venue troubler les relations entre les communautés et entre les États ; elle s’est aussi manifestée à l’intérieur des sociétés sous forme de guerres civiles. Prophètes et philosophes ont essayé dès lors, sinon d’empêcher la guerre, du moins de l’encadrer et de limiter ses dégâts. Les Romains veillaient soigneusement à mettre le droit de leur côté avant d’ouvrir les hostilités. Saint Augustin, héritier à la fois du christianisme et de l’Empire romain, a été l’un des premiers à établir la doctrine de la guerre juste. La Chrétienté médiévale, quant à elle, a essayé de mettre en place « la paix de Dieu », qui visait à protéger les populations civiles contre les exactions des gens de guerre (Concile de Charroux, 1er juin 989). L’Europe et l’Amérique ont repris et développé cette notion de guerre juste qui s’est élargie à l’ensemble de l’humanité avec la Charte des Nations Unies adoptée en 1945.

L’ONU se fixe en effet comme but principal de « maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d’agression ou autre rupture de la paix. » Certes, l’article 51 de la Charte reconnaît le « droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée, jusqu’à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales ». Ainsi, désormais, une guerre n’est juste que si elle est décidée par l’autorité internationale légitime, après le vote d’une résolution du Conseil de sécurité. Cette guerre juste doit être conduite en limitant les atteintes aux personnes et aux biens. Elle doit se terminer dès que possible, en respectant les intérêts vitaux des parties en présence.

* Les critères de la guerre « juste » (jus ad bellum)

1) Seule l’autorité légitime et compétente peut recourir à la guerre, afin de servir la justice et le bien commun universels ; des groupes privés ou des individus ne sont pas mandatés pour exercer cette lourde responsabilité.

2) La guerre doit avoir une cause juste (protéger la vie des innocents ; préserver les conditions nécessaires à une existence humaine décente ; redresser un tort, résister à une agression et faire face à un danger réel et certain ; assurer les droits fondamentaux de l’homme ; résister à la violation d’un droit, à une injustice grave qui ne peut être réparée d’aucune autre façon).

3) Il faut recourir à la justice comparative des positions des ennemis respectifs. Les droits et les valeurs en jeu justifient-ils le droit de tuer ? Aucun État ne doit agir selon le principe qu’il a la justice absolue de son côté, ce qui risquerait d’aboutir à une guerre à but absolu. Chaque État ou coalition en conflit avec un adversaire ou un groupe d’adversaires doit reconnaître les limites de sa « juste cause ». Les parties en présence ne doivent recourir qu’à des moyens limités dans la poursuite de leurs objectifs. La justice comparative cherche donc à relativiser les buts absolus et à limiter l’usage de la force, même dans un conflit justifié. L’heure n’est plus aux croisades ni aux guerres saintes.

4) L’intention doit être bonne et droite (rétablir la paix, restaurer la justice et non assouvir une vengeance ou prendre les biens d’autrui) ; la guerre ne peut être en effet légitimement décidée que pour défendre une juste cause.

5) La guerre doit utiliser des moyens proportionnés à l’injustice subie et aux fins poursuivies. Les dommages infligés et les dépenses engagées par la guerre doivent être proportionnés au bien final attendu par le recours à la guerre. Les jugements sur la proportionnalité ne doivent pas se limiter à l’ordre matériel ni même temporel, sans tenir compte de la dimension éthique et spirituelle de l’humanité sur le plan des dommages, du coût et du bien espéré. Dans un monde globalisé et interdépendant, un conflit au départ localisé peut finir par affecter l’ensemble de l’humanité. « Une nation ne peut entrer en guerre en toute justice si elle n’envisage pas les effets de son action sur les autres nations et sur la communauté internationale ». Mais parfois la défense de valeurs fondamentales, même au prix de grands maux, peut être un témoignage proportionné.

6) La perspective de succès doit être raisonnable et ne pas entraîner une injustice et des dégâts pires que la guerre. Ce critère, difficile d’application, a pour but d’empêcher le recours irrationnel à la force ou d’interdire une résistance sans espoir, quand le résultat de l’un ou de l’autre sera clairement disproportionné ou dérisoire, quand le risque sera nettement supérieur à l’enjeu.

7) La guerre doit être le dernier recours, car la guerre, même juste, est toujours un mal.

« L’art de la guerre, écrit le philosophe Jean Guitton, est une technique qui, malgré le mal de la mort qu’il manie, vise un bien : préserver une nation de cet échec radical que serait la perte de son indépendance. Jadis, les défaites signifiaient l’esclavage de tout un peuple destiné à devenir une machine vivante pour le vainqueur au temps où il n’y avait pas de machines mortes. Cela n’a pas essentiellement changé : une défaite signifie encore une amputation des ressources d’un pays, une diminution de la liberté et de nos jours une annihilation. C’est pourquoi les nations ont tant honoré les vainqueurs des guerres. »1

* La « juste » conduite de la guerre (jus in bello)

1) Il ne doit pas y avoir d’attaque directe contre ceux qui ne contribuent pas matériellement au combat. Il faut traiter humainement les prisonniers et les civils, particulièrement les femmes et les enfants, « dans le respect des lois, des coutumes de la guerre et des conventions internationales ». C’est le principe de discrimination entre combattants et non-combattants.

2) Les destructions effectuées au cours des opérations et le coût de la guerre doivent être proportionnés à l’avantage qu’on en attend. C’est le principe de proportion entre les dommages subis par l’agressé et les dégâts réciproques infligés par la guerre aux belligérants.

3) Le recours à la force doit être fait selon l’usage minimal requis par les opérations. C’est le principe de la maîtrise de la violence et de la force.

4) Lors du déroulement du conflit, l’intention droite signifie que l’on recherche la paix et la réconciliation avec l’adversaire, et que l’on évite des actes de destruction non nécessaires ; l’on ne doit pas non plus imposer à l’adversaire des conditions de paix déraisonnables (par exemple une capitulation sans conditions, qui risque de prolonger la guerre).

* La « juste » conclusion de la paix (jus post bellum)2

1) L’État belligérant doit cesser la guerre s’il a atteint ses fins politiques et si l’État agresseur est décidé à négocier réellement.

2) Seules les autorités souveraines et légitimes peuvent négocier, signer et ratifier les armistices et les traités de paix.

3) Les clauses des armistices et des traités de paix doivent être proportionnées aux dégâts et préjudices causés par l’agresseur, « et qui ont justifié le recours à la guerre en premier lieu », ainsi qu’aux torts et aux dégâts engendrés pendant le conflit par les adversaires.

4) « Ne peuvent être traduits en justice que les individus directement responsables des torts qui ont justifié le recours à la guerre en premier lieu », et responsables « des crimes commis pendant la guerre ».

Bibliographie

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Bachelet, général Jean-René, Pour une éthique du métier des armes. Vaincre la violence, Vuibert, 2008, 185 p.

Bonnemaison, général Éric, Toi, ce futur officier, Economica, 2010, 2e éd. 265 p., coll. « Guerres et guerriers ».

Coste, René, p.s.s., Théologie de la paix, Les Éditions du Cerf, 1997, 459 p.

Francart, général Loup, Maîtriser la violence : une option stratégique, Préface d’André Glucksmann, Economica, 2002, 430 p.

Gaillard, Jean-Michel, « Le grand rêve d’un monde sans guerre », L’Histoire, n° 267, juillet-août 2002, pp. 100-105.

Guitton, Jean, La pensée et la guerre, Desclée de Brouwer, 1969, 228 p.

Le Goff, Jacques, « Et le christianisme inventa la “guerre juste” », L’Histoire, n° 267, juillet-août 2002, pp. 32-34.

Royal, général Benoît, L’éthique du soldat français. La conviction d’humanité, Economica, 2008, 131 p.

Walzer, Michael, Guerres justes et injustes. Argumentation morale avec exemples historiques, Gallimard, 2006, 678 p., 1e éd. américaine 1977.

Walzer, Michael, « Le refus de faire la guerre se révèle souvent plus coûteux que le guerre elle-même », Le Monde, 9 mai 1999.

Walzer, Michael, « La façon juste de dire non à la guerre », Le Monde, 30 janvier 2003.

Bernard Pénisson, agrégé de l’université, auditeur de l’IHEDN

1 Jean Guitton, La pensée et la guerre, Desclée de Brouwer, 1969, p. 14.

2 Colonel Benoît Royal, L’éthique du soldat français. La conviction d’humanité, Economica, 2008, p. 10.

Bernard Pénisson, agrégé de l’université, auditeur de l’IHED