Juin 272011
 

La Chine est encore, pour quelques années, le pays le plus peuplé du monde. Elle est devenue, en 2010, à égalité avec le Japon, la seconde économie mondiale, et, aussi, le premier consommateur d’énergie (essentiellement du charbon…) et le premier pollueur du monde. Enfin, dans un monde en crise et endetté, elle est le nouveau coffre-fort qui achète tout ce qu’il est possible d’acheter : bons du Trésor et dettes, entreprises, infrastructures, ressources surtout : terre et greniers, énergie, minéraux et matériaux de toutes sortes, rares ou plus communs, savoir et savoir-faire.

Le recensement de 2010 révèle une démographie assagie, à un rythme comparable à celui de la France, avec trois défis consubstantiels à la Chine : un vieillissement rapide, une urbanisation explosive et un ré-équilibrage régional nécessaire vers l’intérieur et l’ouest du territoire national par rapport à un littoral saturé et cher. D’où des inflexions et des réflexions concernant la politique de l’enfant unique (qui date de 1979).

Quand la Chine ralentira. Grand vainqueur de la mondialisation (entrée dans l’OMC en 2001 – un passager clandestin ? – et plan de relance 2008 face à la crise « made in USA »), la Chine prévoit un ralentissement économique dans son XXIIème plan quinquennal (2011-2015) – de 11 à 7% de croissance annuelle – pour échapper à la tyrannie de l’investissement et à la dépendance vis-à-vis de marchés extérieurs occidentaux essoufflés. Mais, sera-t-il si facile de favoriser la consommation nationale sans connaître des heurts violents de l’économie chinoise qui, aux yeux de certains observateurs, souffre de surinvestissement (aéroports, chemins de fer, autoroutes), de surcapacités industrielles (automobiles), de spéculation immobilière, de dettes de particuliers, de finances et de banques opaques qui seraient à l’origine d’une bulle aussi sournoise que prête à éclater.

Des problèmes politiques et sociaux, préoccupants, restent entiers. Au sein du PCC  la querelle fait rage entre conservateurs et réformateurs. La stabilité est requise, comme le prouve la « cinquième génération » qui va accéder au pouvoir en 2012. Les jeunes paysans-ouvriers réclament des augmentations de salaire (20% par an). Ils commencent à manquer et, parfois, regagnent leur province d’origine où la vie est moins chère. Avec six millions de « bac + 5 » qui arrivent annuellement sur le marché du travail, un chômage endémique menace aussi la jeunesse chinoise. Une population très nationaliste, mais excédée par les grandes inégalités et par la corruption s’agite, proteste (près de 100.000 révoltes par an). Le pouvoir s’est raidi ces derniers temps et enferme un prix Nobel de la paix, des artistes et des avocats, tandis que la cyber-police est plus puissante que jamais. D’ailleurs, y aura-t-il un jour un internet occidental et un autre, chinois ?

D’autres motifs de tension semblent monter en puissance. La « guerre des ressources » mondiales est à l’œuvre et, dans ce jeu géo-économique, les géants chinois, en fait, des trusts étatiques, disposent d’énormes avantages comparatifs, à l’assaut de l’Asie-Pacifique, de l’Afrique et de l’Amérique latine et, désormais…de l’Europe, histoire de se protéger des difficultés américaines… (le Pirée aux Chinois !). La Chine ayant choisi d’être une grande puissance régionale pour mieux devenir puissance mondiale. Comme naguère le Japon, elle entend facilement parler au nom de l’Asie toute entière (la moitié de l’humanité). Elle dispose, aussi, bien que loin derrière les Etats-Unis, du second budget militaire du monde, dont l’ampleur, les affectations et les réalisations sont trop opaques pour être rassurants, en dépit de déclarations sur « l’émergence pacifique » d’une Chine… qui rêve d’aller sur la lune et de disposer de porte-avions. Impériale, toujours, demain, une Chine impérialiste ?

Voici déjà longtemps que l’on prédit les difficultés chinoises à venir. Pour l’instant, la Chine tient, et elle tiendra tant qu’elle aura des réserves de croissance et disposera d’un pouvoir stable à l’intérieur et de paix à l’extérieur. Pékin sait que la guerre coûte cher. Sa stratégie consiste toujours à gagner au moindre coût, de façon indirecte, d’où, sans doute, son attentisme, c’est peu dire, qui lui permet de gagner du temps quant à ses nouvelles responsabilités mondiales (monnaie, finances, environnement). De surcroît, elle n’ignore pas que les grands marchés de l’avenir sont chez elle et en Asie (aéronautique, TGV, pharmacie etc…), d’où l’intérêt qu’elle continue de susciter, malgré les risques, de la part des grandes entreprises étrangères.

Mais des dangers et des risques menacent aussi la Chine même, et d’abord en ce qui concerne l’environnement. C’est un pays de catastrophes naturelles : séismes, inondations, sécheresse et désertification, « stress hydrique ») auxquelles s’ajoutent les pollutions de densifications rurales, urbaines et industrielles excessives (rivières et lacs, sols er rizières, air, déchets non traités etc…) et le manque de terres nourricières, mitées. Est-ce ce qui explique que, récemment, et dans la plus grande discrétion, Pékin ait récupéré 1000km2 aux dépends de la petite Kirghizie voisine ?

Au-delà, les relations se tendent entre la Chine et ses voisins (Japon, Philippines, Vietnam, surtout) à propos des limites des eaux territoriales et des zones économiques (ressources halieutiques, hydrocarbures, contrôle des voies maritimes et profondeur stratégique), et les relations avec l’Inde restent marquées de profonde méfiance réciproque : Tibet, Pakistan et Cachemire ; nouvellement, rivalités d’influence au Népal, sont autant de sujets de préoccupation, qui s’ajoutent aux ambitions sur l’Océan Indien, route des hydrocarbures du Moyen-Orient.

Les dessous des cartes révèlent plus que jamais des enjeux considérables en termes de présence-puissance-influence. Les vrais atouts restent la puissance industrielle, des finances saines, la cohésion sociale (enjeu formidable des classes moyennes) l’enseignement et la recherche, un projet d’avenir meilleur pour les enfants. Sommes-nous prêts ? (la génération 1968, ne sera-t-elle pas la première, depuis longtemps, à transmettre moins que ce qu’elle reçu ?)

Puisque qu’il s’agit d’inventer l’avenir, pour ne pas le subir…

Claude Chancel, (juin 2011)

Vice-Président de l’Institut Géopolitique et Culturel Jacques Cartier, en charge du pôle « Géopolitique »