Conférence donnée par Hugues EUDELINE le mercredi 12 janvier 2011.

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L’Institut Jacques Cartier a l’honneur d’accueillir pour la deuxième fois le capitaine de vaisseau Hugues Eudeline. Il va nous entretenir ce soir du thème suivant : « François 1er, l’Islam et la mer », c’est-à-dire de la géopolitique de la France au temps de Jacques Cartier.

L’Institut, en effet, vous le savez, fête cette année son vingtième anniversaire et il remercie le public fidèle et cultivé, qui lui fait le plaisir de venir écouter ses conférences, depuis ces deux décennies. Il a été fondé par un groupe de professeurs de la classe préparatoire de l’École de commerce de Poitiers, sous l’égide bienveillante et distinguée du président Michel Richard. Cette classe s’appelait déjà Jacques Cartier, parce que le directeur de l’École, Monsieur Gérard Rousseau, notre co-président d’honneur avec Monsieur l’Inspecteur général Carpentier, avait noué des relations pédagogiques avec le Canada, en particulier avec l’Université de Sherbrooke, dans la province de Québec, démontrant par là, et son sens de la géopolitique, et celui de la défense et illustration de la langue française, comme le préconisait d’ailleurs un écrivain célèbre de la Renaissance, Joachim du Bellay. De là à faire de l’Institut une nouvelle Pléiade, il y a un pas que nous n’oserons pas franchir.

Les membres de l’Institut continuent d’ailleurs à enseigner des électifs de culture générale, à l’ESCEM de Tours-Poitiers et ailleurs en France. L’Institut lui-même est organisé en plusieurs pôles qui embrassent ses divers centres d’intérêt : pôle géopolitique, pôle religions, pôle stratégie. Cette liste n’est d’ailleurs pas limitative. Comme l’écrivait un quotidien poitevin le 28 mars 2000, d’une façon quelque peu emphatique qui fait encore sourire les intéressés : « L’Institut Jacques Cartier est un cercle vertueux mobilisé par la seule et ambitieuse volonté de sauver la culture d’une désertification redoutée. »

Le navigateur Cartier, quant à lui, n’avait pas craint de dépasser la côte désertique du Labrador, « la terre que Dieu donna à Caïn », pour découvrir les premières nations amérindiennes de la vallée du Saint-Laurent, et étudier leur langue, leur religion et leurs mœurs. Il aurait aussi composé plusieurs relations de ses voyages, qui auraient inspiré Rabelais. Dans le Quart Livre, celui-ci explique qu’il fait si froid aux confins de la mer glaciale, que les paroles gèlent l’hiver et qu’elles ne sont audibles qu’au printemps suivant. Rabelais n’était pas le seul à se soucier de Jacques Cartier. L’empereur Charles-Quint avait lui aussi entendu parler des expéditions lointaines du Malouin, et il en avait pris ombrage. Ainsi, en 1541, lors du troisième voyage de Cartier pour le Canada, Charles-Quint avait confié à son ambassadeur à Paris la mission de protester contre cette entreprise auprès du roi de France. François 1er aurait alors répondu : « Le soleil luit pour moi comme pour tous les autres. Je voudrais bien voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde… » Et pourtant, il ne s’agissait pas encore de Yalta, mais du « conflit entre une Maison et une nation », selon la belle expression de l’historien Henri Pirenne.

Quant à notre conférencier, le capitaine de vaisseau Eudeline, il est déjà connu du public de l’Institut pour sa remarquable conférence sur la piraterie et le terrorisme maritimes. Il évoque pour moi cette phrase de Jean Jaurès dans L’armée nouvelle : « L’armée a en France une admirable tradition intellectuelle. » Ancien élève de l’École navale, il est spécialisé dans les télécommunications et l’ingénierie nucléaire. Il a navigué à bord de plusieurs submersibles, puis commandé le Dauphin, où avait pris place l’amiral Chantal Desbordes, et enfin le sous-marin nucléaire d’attaque Casabianca. À cette expérience pratique d’une arme sophistiquée, il joint un goût jamais démenti pour les études et les publications. Diplômé de l’École supérieure de guerre navale et du Cours supérieur interarmées, il a étudié également outre-Atlantique, près du pays découvert par Jacques Cartier, au Naval Command College de Newport, celui où a enseigné l’amiral Mahan, le célèbre stratégiste maritime américain.

Le capitaine de vaisseau Eudeline va soutenir bientôt une thèse de doctorat sous la houlette d’Hervé Coutau-Bégarie, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, thèse intitulée : « Les flux énergétiques internationaux et le terrorisme maritime islamiste », dans le cadre prestigieux de l’École militaire de Paris. Membre de l’Institut Jacques Cartier, il va aussi lancer un pôle de recherche et d’expertise en sûreté maritime, avec des chercheurs organisés en réseaux dans plusieurs universités, comme à Newport, Londres et Singapour. C’est donc un expert des questions maritimes qui va nous entretenir maintenant de la géopolitique de la mer au temps de François 1er .

Cette mer, Océane ou Méditerranée, est sillonnée par les navires de plusieurs puissances rivales. L’Atlantique met aux prises Portugais et Espagnols, suivis par les Anglais et les Français, parfois poursuivis par les Barbaresques. Quant à la Méditerranée, elle est déjà le théâtre d’un conflit Est-Ouest, où les rivalités commerciales, religieuses et impériales mettent aux prises l’empire de Charles-Quint et la puissance maritime montante de Soliman le Magnifique, tandis que les Barbaresques écument la partie occidentale de l’antique Mare Nostrum, et que décline lentement la Sérénissime République de Venise. Quelle est alors la marge de manœuvre de la France entre l’Est et l’Ouest, entre la Méditerranée et l’Atlantique ? Le roi très chrétien peut-il s’allier au calife d’Istanbul contre le roi catholique et empereur du Saint Empire romain germanique, au risque de trahir ce qui reste de la Chrétienté ? En d’autres termes, est-il alors permis à la France de choisir entre Mahomet et Charlemagne ? Peut-être, Commandant, allez-vous maintenant répondre à notre curiosité ?

Bernard Pénisson, vice-président de l’Institut géopolitique et culturel Jacques Cartier, responsable du pôle « Stratégie »

Chronologie :

Charles-Quint, Gand, 24 février 1500, San Jeronimo de Yuste, Estrémadure, 21 septembre 1558, roi d’Espagne Charles 1er (1516-1556), empereur germanique Charles V (1519-1556).

Philippe II, 21 mai 1527-13 septembre 1598), roi d’Espagne (1556-1598)

François 1er Cognac, 12 septembre 1494, Rambouillet, 31 mars 1547, roi de France (1515-1547)

Henri II, Saint-Germain-en-Laye, 31 mars 1519, Paris, 10 juillet 1559, roi de France (1547-1559)

Agressions de Charles-Quint contre la France, 1521-1529, 1534-1546

But de Charles-Quint : hégémonie en Europe et en Amérique

Victoire des Turcs à Mohács en Hongrie, août 1526

15 janvier 1552, traité de Chambord, alliance d’Henri II et des princes protestants d’Allemagne, révoltés contre Charles-Quint

1552, occupation par la France des Trois Évêchés, Verdun, Toul et Metz. Janvier 1553, Charles-Quint lève le siège de Metz.

10 août 1557, victoire espagnole contre les Français à Saint-Quentin, le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, bat le connétable de Montmorency. Le duc de Guise rétablit la situation en enlevant Calais aux Anglais le 6 janvier 1558 et en enlevant Thionville aux Espagnols le 22 juin 1558 ; traité du Cateau-Cambrésis (2-3 avril 1559), la France garde Calais et les Trois Évêchés.

Méditerranée

Venise et son Empire :

Mer Adriatique, côte orientale de Spalato et Zara jusqu’aux îles Ioniennes,

Dans les Cyclades : Naxos et Andros,

Chypre et la Crète

Les Turcs obtiennent Modon et Coron en Morée en 1503.

En 1538, (27 septembre), l’amiral génois Doria, qui commande une flotte vénitienne et impériale est contraint à la retraite à l’entrée du golfe d’Arta par la flotte ottomane sous les ordres de Barberousse. Venise doit céder en 1540 ses dernières positions dans l’Archipel (Patmos, Syra, Paros, etc) et en Morée (Nauplie, Monemvasia).

Rhodes appartient aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem

Barbaresques :

Ils dominent l’Afrique du nord. Après la chute de Grenade, des Maures quittent l’Espagne et deviennent pirates sur les côtes d’Afrique du nord. Ils se réfugient à Alger, à partir de 1516, alors qu’Aroudj Barberousse (Mytilène, 1474-1518, près de Tlemcen) vient de prendre la ville. Son frère Khaïr el-Din lui succède (Mytilène, 1476- Constantinople, 4 juillet 1546).

Vassal du sultan (1520), il en reçut le titre de beylerbey ; en 1529, il chassa les Espagnols de l’îlot de Penon, dans le port d’Alger, qu’il fit aménager par 30.000 esclaves chrétiens. En 1533, Soliman fait de Barberousse le « capitan-pacha », le commandant en chef des forces navales ottomanes. Les frères Barberousse étaient les fils d’un Sicilien passé à l’Islam.

Empire Ottoman :

Le sultan Sélim 1er (1470-1512-1520), conquiert la Syrie en 1516 contre les Mameluks, puis l’Égypte en 1517, où il fit prisonnier le dernier calife abbasside, qui lui céda le califat à Constantinople, en 1517.

Soliman II, le Magnifique (1495-1520-1566) s’empare de Rhodes (1522). Charles-Quint autorise les Chevaliers à s’installer à Malte, qui dépendait du royaume de Naples.

Portugal :

Installation au Maroc depuis le milieu du XVe siècle : Ceuta, Arzila, Tanger, Larache, puis Agadir, Mogador et Safi en 1507.

Espagne :

Installation à Melilla, 1496, Mers-el-Kébir, 1505, Oran, 1509, Bougie, 1510, Alger, 1510-1519, Penon à l’entrée du port d’Alger de 1515 à 1529, Tunis, 1535-1574.

Gênes :

Alliance de la France de 1499 à 1522, où les Impériaux s’en emparent. L’amiral André Doria se met alors au service de la France jusqu’en 1528, où il passe du côté des Impériaux.

France :

La défection de Doria contraint François 1er à rechercher d’autres appuis maritimes.

En 1534, François 1er conclut une trêve de trois ans avec Barberousse.

En 1535, l’ambassadeur Jean de La Forest obtient de Soliman la promesse d’une coopération des Turcs et de leurs vassaux barbaresques d’Alger contre les Espagnols. Il n’y eut pas d’alliance formelle franco-turque pour des raisons morales de part et d’autre.

En 1536, des galères françaises associées à des galères barbaresques lancèrent une attaque sur les Baléares, puis sur les côtes d’Espagne.

Hiver 1543-1544 : Barberousse, allié de François 1er, prend Nice, place savoyarde ; il est accueilli dans le port de Toulon pendant plusieurs mois, au grand scandale de la Chrétienté.

1552 : opération conjointe de la flotte française projetée avec la flotte turque au large de l’Italie puis des îles Ioniennes. Dragut (Thorgoud) a remplacé Barberousse comme capitan-pacha de la flotte turque.

1553 : en août-septembre, une opération combinée franco-turque enlève la Corse aux Génois. C’est la seule fois que des opérations combinées réussissent, mais Dragut se plaint de l’interdiction du pillage.

1555 : Dragut manifeste sa mauvaise volonté et refuse de coopérer avec la flotte française.

1558 : dernière visite de la flotte ottomane à Toulon, mais elle ne participe à aucune opération navale.

Capitulations :

Les capitulations du sultan Sélim II sont signées en 1569 avec l’ambassadeur de Charles IX. Elles sont renouvelées en 1581 sous Henri III, puis en 1597 sous Henri IV.

De Malte à Lépante :

1565 : le Français La Valette, grand maître de l’Ordre, avec l’aide de la flotte espagnole, défend victorieusement Malte contre Dragut. Soliman se venge en annexant Naxos, Andros et Chio.

1570 : Sélim II assiège Chypre (août 1570-août 1571)

1571 (20 mai) : sous l’égide du pape Pie V, un traité d’alliance est signé à Rome entre l’Espagne, la Papauté et Venise contre l’Empire Ottoman. Don Juan d’Autriche, frère de Philippe II, réunit une Armada en Sicile et se porte à la rencontre de la flotte ottomane d’Ali Pacha à l’entrée du golfe de Corinthe, près de Lépante, où il écrase les navires turcs (7 octobre 1571). Les Turcs reprennent Tunis en 1574. Trêve turco-espagnole de 1577 à 1593.

Jacques Cartier (1491-1557)

(Saint-Malo, juin/décembre 1491-1er septembre 1557)

Avril/mai 1520 : Cartier épouse Catherine Des Granches.

Cartier aurait peut-être fait partie des expéditions du Florentin Jean Verrazzano, à bord de la Dauphine, vers l’Amérique du nord, en 1524 et en 1528.

Avant 1534, Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre Neuve » ; il connaît la baie des Châteaux (détroit de Belle-Isle entre Terre-Neuve et le Labrador).

Cartier est recommandé au roi par Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel.

1er voyage :

Un ordre de mission de François 1er en mars 1534 fixe à Cartier un double objectif :

– « découvrir certaines îles et pays où l’on dit qu’il se doit trouver grande quantité d’or et autres riches choses » ;

– trouver la route de l’Asie.

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes, il traverse l’Atlantique en 20 jours.

Il longe le Labrador : « En toute ladite côte nord, je n’y vis une charretée de terre […] c’est la terre que Dieu donna à Caïn. »

Il longe la côte ouest de Terre-Neuve, les îles de la Madeleine, l’île du Prince Édouard, la baie des Chaleurs et le cap Gaspé, l’île d’Anticosti, puis revient par le même itinéraire.

Le 15 août 1534, Cartier prend le chemin du retour et rentre à Saint-Malo le 5 septembre.

Le 30 octobre 1534, François 1er lui octroie une nouvelle commission pour un nouveau voyage.

2e voyage :

Cartier a 110 hommes et 3 navires, la Grande Hermine, la Petite Hermine et l’Émerillon.

Il part de Saint-Malo le 19 mai 1535, la traversée dure 50 jours.

10 août 1535 : il découvre l’entrée du Saint-Laurent, avec l’aide de ses 2 guides indiens.

7 septembre 1535 : archipel d’Orléans, puis Stadaconé (Québec).

2 octobre : Cartier arrive en barque à Hochelaga (Montréal).

7 octobre : il arrive à la rivière Saint-Maurice.

Il revient hiverner à Stadaconé, l’hiver est rigoureux, les navires sont pris dans les glaces de la mi-novembre à la mi-avril, le scorbut décime les marins (25 morts) ; grâce à de la tisane de cèdre blanc fournie par les Indiens, le reste de l’équipage fut guéri.

Cartier note la religion et les mœurs des Indiens, décrit le réseau fluvial : Saint-Laurent, Richelieu, Ottawa, Saguenay.

Au printemps 1536, Cartier abandonne la Petite Hermine, faute d’hommes d’équipage.

6 mai 1536 : Cartier quitte Sainte-Croix avec une dizaine d’Iroquois (Donnacona, ses fils et interprètes Domagaya et Taignoagny) ; il passe au sud de Terre-Neuve ; il arrive à Saint-Malo le 16 juillet 1536.

3e voyage :

17 octobre 1540 : François 1er délivre à Cartier une commission pour un 3e voyage.

15 janvier 1541 : le roi donne une commission à Jean-François de La Rocque de Roberval et place Cartier sous ses ordres.

23 mai 1541 : sans attendre Roberval, qui n’est pas prêt, Cartier part avec 5 navires, dont la Grande Hermine et l’Émerillon, et peut-être 1.500 hommes, d’après un espion espagnol.

23 août 1541 : Cartier arrive à Stadaconé, puis il s’installe au Cap Diamant.

2 septembre 1541 : Cartier renvoie 2 navires en France faire rapport au roi.

7 septembre 1541 : Cartier s’embarque pour Hochelaga.

L’hiver est encore difficile ; de plus, les relations sont tendues avec les Indiens.

Juin 1542 : Cartier rentre en France, il croise à Terre-Neuve Roberval qui lui ordonne de le suivre au Canada ; la nuit suivante, Cartier reprend la route de la France, privant ainsi Roberval de son expérience du pays et des Indiens.

1545 : parution du Bref Récit, relation du deuxième voyage.

1er septembre 1557 : mort de Jacques Cartier à Saint-Malo.