Résumé de la conférence proposée par Bernard Pénisson, agrégé, docteur en histoire et auditeur de l’IHEDN, à l’Institut Jacques Cartier, le 17 novembre 2008.

Pourquoi s’intéresser encore à Carl von Clausewitz au XXIe siècle ? Critiqué par les uns comme responsable de la conduite des deux Guerres mondiales en tant que guerres totales, encensé par les autres comme le plus grand théoricien de la guerre, Clausewitz reste-t-il toujours au cœur de la réflexion stratégique actuelle ?

Clausewitz (1780-1831) a vécu à une époque où l’on passe des guerres limitées de l’Ancien Régime aux guerres révolutionnaires et nationales qui tendent à la guerre totale. Il s’est heurté à Napoléon, « le dieu de la guerre », en 1806 lors de la campagne d’Iéna, et en 1812 lors de celle de Russie. Il devient ensuite directeur de l’École de guerre de Berlin (1818-1830). Ses sources d’inspiration sont aussi bien Frédéric II et Scharnhorst que Kant et Montesquieu, sans oublier Napoléon pour l’expérience du terrain.

L’apport fondamental de Clausewitz à la pensée stratégique dans son traité De la guerre (Vom Kriege), publié après sa mort, en 1832, consiste en une analyse originale du phénomène de la guerre, cette « étonnante trinité » qui met en relation permanente les trois sommets d’un triangle : d’abord le peuple et ses passions, ensuite l’armée, son caractère et son intelligence, et enfin l’État et ses objectifs politiques. La guerre est aussi le domaine de la friction, du danger, de l’incertitude et du hasard. La guerre, qui est un instrument subordonné de la politique, aurait donc pour but l’anéantissement de l’ennemi, ce qui signifie surtout qu’il faut placer l’adversaire dans l’impossibilité de poursuivre le combat ; il faut tuer le courage et la volonté de l’État adverse plutôt que ses guerriers.

Clausewitz a été fortement influencé par la méthode napoléonienne. Certains stratèges font du général prussien un adepte de l’offensive à outrance. Or Clausewitz accorde dans le traité De la guerre le primat à la défense active, formée de contre-offensives menées contre un ennemi qui vient d’atteindre « le point culminant » de son attaque. Il est aussi un brillant théoricien de la guerre populaire au point d’influencer Mao Zedong. Il a également inspiré les stratèges de la dissuasion nucléaire par son analyse pénétrante de la montée aux extrêmes et sa référence sous-jacente à la notion de guerre absolue. Le premier extrême est constitué par une violence réciproque qui peut devenir sans limites, pour imposer sa loi politique ; le deuxième extrême, c’est la lutte réciproque jusqu’à l’anéantissement militaire, voire politique, de l’adversaire ; le troisième extrême est représenté par l’escalade réciproque des moyens et des volontés. La guerre absolue, qu’il ne faut pas confondre avec la guerre totale, est un concept philosophique qui sert de point de repère à celui qui veut comprendre le phénomène de la guerre. La guerre absolue échappe au contrôle du pouvoir politique, auquel elle substitue sa propre logique, tout en n’obéissant qu’à sa propre grammaire.

Un grand débat agite enfin les commentateurs français de Clausewitz : la guerre absolue, concept d’analyse théorique, peut-elle devenir réelle ? Raymond Aron, l’optimiste, répond par la négative ; pour lui, la logique de la politique doit toujours prédominer sur la grammaire de la guerre. Emmanuel Terray, le réaliste, estime que la guerre absolue est possible lorsque la conduite de la guerre réelle échappe au contrôle du pouvoir politique. René Girard, le pessimiste, croit à l’inévitabilité de la guerre absolue, dans la mesure où « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »

On peut conclure cet exposé en citant la phrase de Jean Guitton dans son livre La pensée et la guerre, (1969): « Si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. »