Conférence donnée par Hugues EUDELINE le mercredi 12 janvier 2011.

Pour lire le texte de la conférence, aller à la rubrique  « géopolitique »

L’Institut Jacques Cartier a l’honneur d’accueillir pour la deuxième fois le capitaine de vaisseau Hugues Eudeline. Il va nous entretenir ce soir du thème suivant : « François 1er, l’Islam et la mer », c’est-à-dire de la géopolitique de la France au temps de Jacques Cartier.

L’Institut, en effet, vous le savez, fête cette année son vingtième anniversaire et il remercie le public fidèle et cultivé, qui lui fait le plaisir de venir écouter ses conférences, depuis ces deux décennies. Il a été fondé par un groupe de professeurs de la classe préparatoire de l’École de commerce de Poitiers, sous l’égide bienveillante et distinguée du président Michel Richard. Cette classe s’appelait déjà Jacques Cartier, parce que le directeur de l’École, Monsieur Gérard Rousseau, notre co-président d’honneur avec Monsieur l’Inspecteur général Carpentier, avait noué des relations pédagogiques avec le Canada, en particulier avec l’Université de Sherbrooke, dans la province de Québec, démontrant par là, et son sens de la géopolitique, et celui de la défense et illustration de la langue française, comme le préconisait d’ailleurs un écrivain célèbre de la Renaissance, Joachim du Bellay. De là à faire de l’Institut une nouvelle Pléiade, il y a un pas que nous n’oserons pas franchir.

Les membres de l’Institut continuent d’ailleurs à enseigner des électifs de culture générale, à l’ESCEM de Tours-Poitiers et ailleurs en France. L’Institut lui-même est organisé en plusieurs pôles qui embrassent ses divers centres d’intérêt : pôle géopolitique, pôle religions, pôle stratégie. Cette liste n’est d’ailleurs pas limitative. Comme l’écrivait un quotidien poitevin le 28 mars 2000, d’une façon quelque peu emphatique qui fait encore sourire les intéressés : « L’Institut Jacques Cartier est un cercle vertueux mobilisé par la seule et ambitieuse volonté de sauver la culture d’une désertification redoutée. »

Le navigateur Cartier, quant à lui, n’avait pas craint de dépasser la côte désertique du Labrador, « la terre que Dieu donna à Caïn », pour découvrir les premières nations amérindiennes de la vallée du Saint-Laurent, et étudier leur langue, leur religion et leurs mœurs. Il aurait aussi composé plusieurs relations de ses voyages, qui auraient inspiré Rabelais. Dans le Quart Livre, celui-ci explique qu’il fait si froid aux confins de la mer glaciale, que les paroles gèlent l’hiver et qu’elles ne sont audibles qu’au printemps suivant. Rabelais n’était pas le seul à se soucier de Jacques Cartier. L’empereur Charles-Quint avait lui aussi entendu parler des expéditions lointaines du Malouin, et il en avait pris ombrage. Ainsi, en 1541, lors du troisième voyage de Cartier pour le Canada, Charles-Quint avait confié à son ambassadeur à Paris la mission de protester contre cette entreprise auprès du roi de France. François 1er aurait alors répondu : « Le soleil luit pour moi comme pour tous les autres. Je voudrais bien voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde… » Et pourtant, il ne s’agissait pas encore de Yalta, mais du « conflit entre une Maison et une nation », selon la belle expression de l’historien Henri Pirenne.

Quant à notre conférencier, le capitaine de vaisseau Eudeline, il est déjà connu du public de l’Institut pour sa remarquable conférence sur la piraterie et le terrorisme maritimes. Il évoque pour moi cette phrase de Jean Jaurès dans L’armée nouvelle : « L’armée a en France une admirable tradition intellectuelle. » Ancien élève de l’École navale, il est spécialisé dans les télécommunications et l’ingénierie nucléaire. Il a navigué à bord de plusieurs submersibles, puis commandé le Dauphin, où avait pris place l’amiral Chantal Desbordes, et enfin le sous-marin nucléaire d’attaque Casabianca. À cette expérience pratique d’une arme sophistiquée, il joint un goût jamais démenti pour les études et les publications. Diplômé de l’École supérieure de guerre navale et du Cours supérieur interarmées, il a étudié également outre-Atlantique, près du pays découvert par Jacques Cartier, au Naval Command College de Newport, celui où a enseigné l’amiral Mahan, le célèbre stratégiste maritime américain.

Le capitaine de vaisseau Eudeline va soutenir bientôt une thèse de doctorat sous la houlette d’Hervé Coutau-Bégarie, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, thèse intitulée : « Les flux énergétiques internationaux et le terrorisme maritime islamiste », dans le cadre prestigieux de l’École militaire de Paris. Membre de l’Institut Jacques Cartier, il va aussi lancer un pôle de recherche et d’expertise en sûreté maritime, avec des chercheurs organisés en réseaux dans plusieurs universités, comme à Newport, Londres et Singapour. C’est donc un expert des questions maritimes qui va nous entretenir maintenant de la géopolitique de la mer au temps de François 1er .

Cette mer, Océane ou Méditerranée, est sillonnée par les navires de plusieurs puissances rivales. L’Atlantique met aux prises Portugais et Espagnols, suivis par les Anglais et les Français, parfois poursuivis par les Barbaresques. Quant à la Méditerranée, elle est déjà le théâtre d’un conflit Est-Ouest, où les rivalités commerciales, religieuses et impériales mettent aux prises l’empire de Charles-Quint et la puissance maritime montante de Soliman le Magnifique, tandis que les Barbaresques écument la partie occidentale de l’antique Mare Nostrum, et que décline lentement la Sérénissime République de Venise. Quelle est alors la marge de manœuvre de la France entre l’Est et l’Ouest, entre la Méditerranée et l’Atlantique ? Le roi très chrétien peut-il s’allier au calife d’Istanbul contre le roi catholique et empereur du Saint Empire romain germanique, au risque de trahir ce qui reste de la Chrétienté ? En d’autres termes, est-il alors permis à la France de choisir entre Mahomet et Charlemagne ? Peut-être, Commandant, allez-vous maintenant répondre à notre curiosité ?

Bernard Pénisson, vice-président de l’Institut géopolitique et culturel Jacques Cartier, responsable du pôle « Stratégie »

Chronologie :

Charles-Quint, Gand, 24 février 1500, San Jeronimo de Yuste, Estrémadure, 21 septembre 1558, roi d’Espagne Charles 1er (1516-1556), empereur germanique Charles V (1519-1556).

Philippe II, 21 mai 1527-13 septembre 1598), roi d’Espagne (1556-1598)

François 1er Cognac, 12 septembre 1494, Rambouillet, 31 mars 1547, roi de France (1515-1547)

Henri II, Saint-Germain-en-Laye, 31 mars 1519, Paris, 10 juillet 1559, roi de France (1547-1559)

Agressions de Charles-Quint contre la France, 1521-1529, 1534-1546

But de Charles-Quint : hégémonie en Europe et en Amérique

Victoire des Turcs à Mohács en Hongrie, août 1526

15 janvier 1552, traité de Chambord, alliance d’Henri II et des princes protestants d’Allemagne, révoltés contre Charles-Quint

1552, occupation par la France des Trois Évêchés, Verdun, Toul et Metz. Janvier 1553, Charles-Quint lève le siège de Metz.

10 août 1557, victoire espagnole contre les Français à Saint-Quentin, le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, bat le connétable de Montmorency. Le duc de Guise rétablit la situation en enlevant Calais aux Anglais le 6 janvier 1558 et en enlevant Thionville aux Espagnols le 22 juin 1558 ; traité du Cateau-Cambrésis (2-3 avril 1559), la France garde Calais et les Trois Évêchés.

Méditerranée

Venise et son Empire :

Mer Adriatique, côte orientale de Spalato et Zara jusqu’aux îles Ioniennes,

Dans les Cyclades : Naxos et Andros,

Chypre et la Crète

Les Turcs obtiennent Modon et Coron en Morée en 1503.

En 1538, (27 septembre), l’amiral génois Doria, qui commande une flotte vénitienne et impériale est contraint à la retraite à l’entrée du golfe d’Arta par la flotte ottomane sous les ordres de Barberousse. Venise doit céder en 1540 ses dernières positions dans l’Archipel (Patmos, Syra, Paros, etc) et en Morée (Nauplie, Monemvasia).

Rhodes appartient aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem

Barbaresques :

Ils dominent l’Afrique du nord. Après la chute de Grenade, des Maures quittent l’Espagne et deviennent pirates sur les côtes d’Afrique du nord. Ils se réfugient à Alger, à partir de 1516, alors qu’Aroudj Barberousse (Mytilène, 1474-1518, près de Tlemcen) vient de prendre la ville. Son frère Khaïr el-Din lui succède (Mytilène, 1476- Constantinople, 4 juillet 1546).

Vassal du sultan (1520), il en reçut le titre de beylerbey ; en 1529, il chassa les Espagnols de l’îlot de Penon, dans le port d’Alger, qu’il fit aménager par 30.000 esclaves chrétiens. En 1533, Soliman fait de Barberousse le « capitan-pacha », le commandant en chef des forces navales ottomanes. Les frères Barberousse étaient les fils d’un Sicilien passé à l’Islam.

Empire Ottoman :

Le sultan Sélim 1er (1470-1512-1520), conquiert la Syrie en 1516 contre les Mameluks, puis l’Égypte en 1517, où il fit prisonnier le dernier calife abbasside, qui lui céda le califat à Constantinople, en 1517.

Soliman II, le Magnifique (1495-1520-1566) s’empare de Rhodes (1522). Charles-Quint autorise les Chevaliers à s’installer à Malte, qui dépendait du royaume de Naples.

Portugal :

Installation au Maroc depuis le milieu du XVe siècle : Ceuta, Arzila, Tanger, Larache, puis Agadir, Mogador et Safi en 1507.

Espagne :

Installation à Melilla, 1496, Mers-el-Kébir, 1505, Oran, 1509, Bougie, 1510, Alger, 1510-1519, Penon à l’entrée du port d’Alger de 1515 à 1529, Tunis, 1535-1574.

Gênes :

Alliance de la France de 1499 à 1522, où les Impériaux s’en emparent. L’amiral André Doria se met alors au service de la France jusqu’en 1528, où il passe du côté des Impériaux.

France :

La défection de Doria contraint François 1er à rechercher d’autres appuis maritimes.

En 1534, François 1er conclut une trêve de trois ans avec Barberousse.

En 1535, l’ambassadeur Jean de La Forest obtient de Soliman la promesse d’une coopération des Turcs et de leurs vassaux barbaresques d’Alger contre les Espagnols. Il n’y eut pas d’alliance formelle franco-turque pour des raisons morales de part et d’autre.

En 1536, des galères françaises associées à des galères barbaresques lancèrent une attaque sur les Baléares, puis sur les côtes d’Espagne.

Hiver 1543-1544 : Barberousse, allié de François 1er, prend Nice, place savoyarde ; il est accueilli dans le port de Toulon pendant plusieurs mois, au grand scandale de la Chrétienté.

1552 : opération conjointe de la flotte française projetée avec la flotte turque au large de l’Italie puis des îles Ioniennes. Dragut (Thorgoud) a remplacé Barberousse comme capitan-pacha de la flotte turque.

1553 : en août-septembre, une opération combinée franco-turque enlève la Corse aux Génois. C’est la seule fois que des opérations combinées réussissent, mais Dragut se plaint de l’interdiction du pillage.

1555 : Dragut manifeste sa mauvaise volonté et refuse de coopérer avec la flotte française.

1558 : dernière visite de la flotte ottomane à Toulon, mais elle ne participe à aucune opération navale.

Capitulations :

Les capitulations du sultan Sélim II sont signées en 1569 avec l’ambassadeur de Charles IX. Elles sont renouvelées en 1581 sous Henri III, puis en 1597 sous Henri IV.

De Malte à Lépante :

1565 : le Français La Valette, grand maître de l’Ordre, avec l’aide de la flotte espagnole, défend victorieusement Malte contre Dragut. Soliman se venge en annexant Naxos, Andros et Chio.

1570 : Sélim II assiège Chypre (août 1570-août 1571)

1571 (20 mai) : sous l’égide du pape Pie V, un traité d’alliance est signé à Rome entre l’Espagne, la Papauté et Venise contre l’Empire Ottoman. Don Juan d’Autriche, frère de Philippe II, réunit une Armada en Sicile et se porte à la rencontre de la flotte ottomane d’Ali Pacha à l’entrée du golfe de Corinthe, près de Lépante, où il écrase les navires turcs (7 octobre 1571). Les Turcs reprennent Tunis en 1574. Trêve turco-espagnole de 1577 à 1593.

Jacques Cartier (1491-1557)

(Saint-Malo, juin/décembre 1491-1er septembre 1557)

Avril/mai 1520 : Cartier épouse Catherine Des Granches.

Cartier aurait peut-être fait partie des expéditions du Florentin Jean Verrazzano, à bord de la Dauphine, vers l’Amérique du nord, en 1524 et en 1528.

Avant 1534, Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre Neuve » ; il connaît la baie des Châteaux (détroit de Belle-Isle entre Terre-Neuve et le Labrador).

Cartier est recommandé au roi par Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel.

1er voyage :

Un ordre de mission de François 1er en mars 1534 fixe à Cartier un double objectif :

– « découvrir certaines îles et pays où l’on dit qu’il se doit trouver grande quantité d’or et autres riches choses » ;

– trouver la route de l’Asie.

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes, il traverse l’Atlantique en 20 jours.

Il longe le Labrador : « En toute ladite côte nord, je n’y vis une charretée de terre […] c’est la terre que Dieu donna à Caïn. »

Il longe la côte ouest de Terre-Neuve, les îles de la Madeleine, l’île du Prince Édouard, la baie des Chaleurs et le cap Gaspé, l’île d’Anticosti, puis revient par le même itinéraire.

Le 15 août 1534, Cartier prend le chemin du retour et rentre à Saint-Malo le 5 septembre.

Le 30 octobre 1534, François 1er lui octroie une nouvelle commission pour un nouveau voyage.

2e voyage :

Cartier a 110 hommes et 3 navires, la Grande Hermine, la Petite Hermine et l’Émerillon.

Il part de Saint-Malo le 19 mai 1535, la traversée dure 50 jours.

10 août 1535 : il découvre l’entrée du Saint-Laurent, avec l’aide de ses 2 guides indiens.

7 septembre 1535 : archipel d’Orléans, puis Stadaconé (Québec).

2 octobre : Cartier arrive en barque à Hochelaga (Montréal).

7 octobre : il arrive à la rivière Saint-Maurice.

Il revient hiverner à Stadaconé, l’hiver est rigoureux, les navires sont pris dans les glaces de la mi-novembre à la mi-avril, le scorbut décime les marins (25 morts) ; grâce à de la tisane de cèdre blanc fournie par les Indiens, le reste de l’équipage fut guéri.

Cartier note la religion et les mœurs des Indiens, décrit le réseau fluvial : Saint-Laurent, Richelieu, Ottawa, Saguenay.

Au printemps 1536, Cartier abandonne la Petite Hermine, faute d’hommes d’équipage.

6 mai 1536 : Cartier quitte Sainte-Croix avec une dizaine d’Iroquois (Donnacona, ses fils et interprètes Domagaya et Taignoagny) ; il passe au sud de Terre-Neuve ; il arrive à Saint-Malo le 16 juillet 1536.

3e voyage :

17 octobre 1540 : François 1er délivre à Cartier une commission pour un 3e voyage.

15 janvier 1541 : le roi donne une commission à Jean-François de La Rocque de Roberval et place Cartier sous ses ordres.

23 mai 1541 : sans attendre Roberval, qui n’est pas prêt, Cartier part avec 5 navires, dont la Grande Hermine et l’Émerillon, et peut-être 1.500 hommes, d’après un espion espagnol.

23 août 1541 : Cartier arrive à Stadaconé, puis il s’installe au Cap Diamant.

2 septembre 1541 : Cartier renvoie 2 navires en France faire rapport au roi.

7 septembre 1541 : Cartier s’embarque pour Hochelaga.

L’hiver est encore difficile ; de plus, les relations sont tendues avec les Indiens.

Juin 1542 : Cartier rentre en France, il croise à Terre-Neuve Roberval qui lui ordonne de le suivre au Canada ; la nuit suivante, Cartier reprend la route de la France, privant ainsi Roberval de son expérience du pays et des Indiens.

1545 : parution du Bref Récit, relation du deuxième voyage.

1er septembre 1557 : mort de Jacques Cartier à Saint-Malo.

 

 

L’entrée dans l’époque moderne est marquée par les règnes concomitants de souverains exceptionnels: François Ier, roi de France de 1515 à 1547 ; Charles Quint, roi d’Espagne de 1515 à 1557, et empereur du Saint Empire romain germanique de 1519 à 1556 ; Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1491 à 1547 ; Soliman le Magnifique, sultan ottoman de 1520 à 1566.

L’activité maritime est intense. Les trois monarques européens participent à la course aux grandes découvertes avec les moyens navals et financiers dont ils peuvent disposer: importants pour l’Espagne, modestes pour la France et réduits pour l’Angleterre pays assez pauvre et peu peuplé. En Méditerranée, les pays riverains vont s’opposer par l’intermédiaire des deux plus fameux marins du temps, Kheir el Dyn Barberousse et Andrea Doria qui vont se combattre jusque tard dans leur âge.

Pendant la première moitié du XVe siècle, François Ier va développer une politique en deux volets pour contrer Charles Quint et chercher à assurer la liberté de trafic avec les Indes.

A la suite d’une série d’échecs militaires sur terre le Roi Très-Chrétien cherche le soutien de l’Empire ottoman et établit des relations diplomatiques avec lui. Il poursuit des objectifs tout à la fois stratégiques et commerciaux. Ne disposant pas d’une marine de guerre permanente, il cherche dans un premier temps à obtenir l’appui de la puissante flotte turque pour attaquer l’Italie par la mer. Il veut également développer le commerce vers l’Asie passant par les routes traditionnelles en négociant des accords marchands préférentiels avec les ports du Levant sous domination ottomane.

Enfin, soucieux de pouvoir disposer d’une route alternative indépendante de toute tutelle étrangère et affirmer les droits de la France outre mer face aux Ibériques, il envoie plusieurs missions maritimes d’exploration à la recherche du passage du Nord-Ouest.

En Méditerranée, l’alliance navale avec les Turcs n’atteint pas les objectifs fixés ; c’est un échec stratégique. Elle conduit pourtant à la signature en 1544 d’un traité de paix entre le Saint-Empire romain germanique et le royaume de France ; elle permet aussi d’établir d’une ambassade permanente à Constantinople, préalable diplomatique qui permettra la signature de Capitulations en 1569.

En Atlantique, à défaut de découvrir une nouvelle voie maritime vers les Indes, Jacques Cartier donne le Canada à la France.

  1. Facteurs historiques médiévaux

Selon l’amiral Auphan, « Quand on comprime à l’extrême, l’histoire de la Méditerranée se réduit aux tableaux d’un diptyque : celui où la civilisation chrétienne s’est élaborée au sein de l’ordre romain et celui où une intruse, la civilisation musulmane, est venue l’attaquer et a essayé de la dominer, créant un déséquilibre qui dure encore. L’assaut de l’islam a été conduit d’abord par les Arabes (sept siècles) ensuite par les Turcs ottomans (cinq siècles)1. »

La reconquête menée au VIe siècle sous Justinien, empereur romain d’Orient, restaure la quasi totalité du territoire romain. L’ensemble des îles de la Méditerranée et la plus grande partie de ses côtes sont sous domination byzantine et donc chrétienne quand l’islam apparaît.

« Le 8 juin 632, selon la biographie traditionnelle, le Prophète mourut après une brève maladie. Son œuvre était immense. Il avait apporté aux peuples païens de l’Arabie occidentale une nouvelle religion, de niveau beaucoup plus élevé que le paganisme qu’elle remplaçait, grâce à son monothéisme et à ses doctrines éthiques. Il avait doté cette religion d’une révélation qui allait devenir avec les siècles le bréviaire de pensée et d’action pour d’innombrables millions de croyants. Mais il avait fait plus encore : il avait établi une communauté et un État bien organisé et bien armé, dont la puissance et le prestige étaient désormais l’élément prédominant en Arabie2. »

Le Prophète n’a laissé aucune instruction pour sa succession. C’est son beau-père Abou Bakr, qui est coopté. Il se voit donner le titre de Khalifa (ou député du Prophète), transposé en Europe sous la forme de calife. Cette élection inaugure la grande institution historique du Califat. Son général en chef, Khalid ibn al-Walid décide de sa propre initiative la suite des opérations en fixant un programme d’expansion militaire qui débute par la victoire d’Aqraba en 633 qui assoit l’autorité du gouvernement de Médine sur les Arabes. Les Romains subissent une série de défaites sur terre à partir de 634, dont la plus cuisante sur le Yarmouk en 636 qui livre aux Arabes l’ensemble de la Syrie et de la Palestine. En 655 ou 656, les Arabes remportent aussi une victoire navale surprenante sur les Byzantins au large de Phoenix en Lycie à la bataille dite « des mâts »3

Cent années seulement séparent la mort du Prophète de la bataille de Poitiers, point d’arrêt à l’avancée de l’islam en Occident. Vers l’Orient, l’empire omeyyade s’étend jusqu’aux rives de l’Indus. Cette conquête est pérenne, car l’Espagne et Israël exceptés, aucun territoire n’a été perdu depuis.

De 1096 à 1291, les Croisades ramènent une présence chrétienne en terre sainte, quatre cent soixante ans après le défaite de Yarmouk.

« La croisade était une réponse tardive à la jihâd, « la Guerre sainte » pour l’Islam ; son objectif était de récupérer par la guerre ce qui avait été perdu par la guerre, pour libérer les lieux saints de la chrétienté et pour les ouvrir de nouveau sans entrave aux pèlerinages chrétiens4».

Bien que la voie maritime soit très empruntée par les croisés, ils ne sont jamais attaqués sur mer, tant la suprématie navale chrétienne est à présent totale.

L’échec militaire final des croisades a pourtant des retombées économiques positives : « Le principal effet durable des croisades, pour l’ensemble de la région, affecta les échanges. Des colonies de marchands occidentaux s’étaient établies dans les ports du Levant sous l’autorité des Latins. Ils survécurent à la reconquête musulmane et développèrent un commerce considérable d’exportations et d’importations5 ».

Ce commerce va se perpétuer, en particulier grâce à l’empire Byzantin, trait d’union avec l’Occident.

B- L’Europe et la Méditerranée à l’aube du XVIe siècle

La prise de Constantinople en 1453, soit trente-neuf ans seulement avant la fin de la reconquista espagnole, met fin à un millénaire d’Empire romain d’Orient et à la transformation de l’État ottoman en un empire musulman de longue durée, à cheval sur trois continents et héritier du Califat6 en 1516 en raison de la conquête de l’Égypte. Il se heurte alors à Venise, grande puissance maritime méditerranéenne qui possède la plupart des îles de mer Égée, la Crète, a également une présence côtière en Morée et se rend maîtresse de Chypre en 1489. 

  1. Les guerres européennes

Pendant la période considérée, l’Europe est en proie à une suite quasi ininterrompue de conflits majeurs.

  • De 1494 à 1517, les guerres d’Italie opposent le Royaume de France aux États italiens.
  • À partir de 1519 jusqu’en 1559, la France va lutter pour défendre son existence et pour abaisser la maison d´Autriche, c´est-à-dire l´Autriche et l´Espagne étroitement unies. C’est pendant cette période que François 1er nouera une brève alliance maritime avec l’Empire ottoman.

Les guerres que se livrent les pays européens sont vitales pour ceux-ci. Sur mer, elles prennent toujours le pas sur la lutte contre les Ottomans et les Barbaresques qui ravagent pourtant les côtes.

2. Venise, grande puissance méditerranéenne

La chute de Constantinople menace l’hégémonie maritime de Venise. Elle s’était enrichie en effectuant avec la capitale romaine le commerce des huiles et des soieries.

Centre commercial et financier, Venise est la plus grande puissance du monde à la fin de la période médiévale. En 1423, le doge Mocenigo analyse dans un discours les éléments de la prospérité de la cité : 190 000 habitants, 16 000 ouvriers dans l’industrie de la laine, 3000 dans celle de la soie, 17 000 employés à l’arsenal, 25 000 marins, 3000 navires de commerce, 300 bâtiments de guerre7.

Le commerce entre Venise, le Levant et l’Asie continue de se développer pendant tout le XVIe siècle. Ce n’est qu’au XVIIe qu’il est éclipsé par celui des Portugais8.

3. L’Espagne et l’Empire ottoman, champions de la chrétienté et de l’islam

Par une sorte de mouvement de balancier, un jusant de la présence musulmane à l’extrémité occidentale de la Méditerranée, qui s’achève en 1492 par la prise de Grenade, paraît répondre au flot dans le bassin oriental, marqué par la prise de Constantinople en 1453. Les côtes sud du bassin occidental de la Méditerranée et tout le pourtour du bassin oriental sont sous emprise musulmane.

Selon le professeur Veinstein, l’Empire ottoman se réclame haut et fort de l’islam. Il prétend, incarner l’État islamique par excellence ; être au premier rang des États musulmans, le défenseur de l’orthodoxie sunnite dans sa version hanafite. Enfin, il prétend être le champion de la guerre sainte pour étendre indéfiniment sa domination sur les pays infidèles9. Les États barbaresques d’Alger, de Tunis et de Tripoli vont devenir des régences en faisant allégeance à l’Empire ottoman au XVIe siècle. Bien que la domination soit plus formelle que réelle, elles adopteront son approche politique et spirituelle.

En 1518, Khaïr el-Dyn, renégat fils d’un potier de Mytilène, maître d’Alger fait appel au sultan ottoman Selim et lui offre, en échange de son aide, de placer ses possessions et lui-même sous sa domination. Il se voit décerner le titre de pacha et devient beylerbey (gouverneur de province). Le sultan lui envoie plusieurs milliers de soldats aguerris équipés d’artillerie. « Ainsi se trouve constituée la force militaire, qui, soutenue par la Sublime Porte, associant la maîtrise navale des corsaires avec la puissance et l’efficacité d’une armée de terre moderne et disciplinée, restaure l’ordre religieux et politique de l’islam au Maghreb10 ». Ces troupes terrestres vont servir à la protection d’Alger, permettant aux corsaires d’agir en étant certains de pouvoir retrouver leur sanctuaire au retour de croisière et à Barberousse d’assumer le poste de Kapudan Pacha et de commander en chef la flotte ottomane de 1535 quasiment jusqu’à sa mort en 1546, à l’âge de 80 ans.

Par son action politique, l’Espagne cristallise les aversions et les envies.

Haine des musulmans espagnols et des morisques expulsés de façon massive d’une terre qu’ils avaient conquise sept à huit siècles auparavant ; détestation des habitants des Provinces-Unies prêts à aider les ennemis de leurs occupants ibériques. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, s’y joindront l’exécration des Anglais menacés d’être ramenés à la soumission à Rome par la force, attisée par la frayeur rétrospective engendrée par le spectre de l’Invincible Armada et l’hostilité permanente de tous les protestants à l’égard d’un pays au catholicisme intransigeant et militant. Mais aussi convoitise des richesses venant d’Amérique tant par les États que par les aventuriers de toute nature.

Sa flotte est commandée à partir de 1528 par le génois Andrea Doria, chevalier de Saint Jean de Jérusalem, capitaine général des galères de François Ier dans un premier temps, avant de passer au service de Charles Quint. Âgé de 88 ans, il commande encore à la mer avec succès et s’éteint à 94 ans en 1560.

Cet antagonisme entre l’Espagne, championne de la chrétienté et l’Empire ottoman, héritier du califat musulman conduit à une lutte à mort sur terre comme sur mer.

C-  Les grands changements géopolitiques 

  1. L’évolution des échanges économiques

Au début de la période considérée, l’activité économique en Europe n’est pas en déclin. La France se reconstruit après la guerre de Cent Ans et les industries d’Angleterre est des Pays-Bas sont florissantes. Les échanges sont cependant contraints par de nombreux obstacles physiques et intermédiaires commerciaux. Les routes du nord et de l’est sont difficiles, celles du sud semblent devoir se fermer ; les Turcs sont moins tolérants que les Mongols dont ils ont disloqué l’empire11.

La prise de contrôle total des rives de la Méditerranée orientale par l’Empire ottoman a, pour la majorité des pays européens, un effet psychologique probablement plus fort que ne l’est l’impact économique réel. Le marché de Constantinople est en effet un marché de moindre importance que celui d’Alexandrie. Le trafic des épices et autres produits d’Orient se poursuit grâce à une flotte de commerce ottomane nombreuse jusqu’en 1645, date de son entrée en guerre avec Venise. La supériorité navale de la Sérénissime et des ses alliés va lui permettre de couper les routes de communications maritimes de l’Empire en attaquant avec succès le convoi d’Alexandrie, en faisant la chasse au commerce et le blocus des ports.

Par ailleurs, le bassin occidental de la Méditerranée et le proche Atlantique subissent la pression barbaresque qui rend le trafic périlleux, en particulier pour l’Espagne et le Portugal ce qui va être une des incitations à la recherche de routes maritimes moins exposées.

 Les grandes découvertes

Elles se succèdent à un rythme accéléré :

  • En 1488, le portugais Bartholomeu Dias découvre le cap de Bonne Espérance.
  • Le 12 septembre 1492, le génois Christophe Colomb au service de l’Espagne aborde aux Bahamas.
  • Le 24 juin 1497, le vénitien Jean Cabot, au service de l’Angleterre, aborde au Labrador.
  • Le 22 novembre 1497, le portugais Vasco de Gama franchit le premier le cap de Bonne Espérance d’ouest en est. Il aborde à Calicut, sur la côte de Malabar dans le sous-continent indien.
  • Le 22 avril 1500, le portugais Cabral aborde au Brésil
  • Le 10 août 1500, le portugais Diogo Dias découvre Madagascar, qu’il nomme Saint-Laurent.
  • 1501, le florentin Amerigo Vespucci aurait débarqué sur le continent américain entre le Venezuela et le Brésil ?
  • 21 mai 1502, découverte de l’île de Sainte Hélène, escale qui deviendra importante sur la route des Indes.
  • 1503, Gonneville est le premier français à aborder au Brésil.
  • 1511, le portugais Antonio Habreu découvre la Nouvelle-Guinée.
  • 13 septembre 1513, l’espagnol Balboa traverse l’isthme de Panama et aperçoit l’océan que Magellan baptise Pacifique huit ans plus tard.
  • 20 septembre 1519, le portugais Magellan, au service de l’Espagne, entreprend son voyage autour du monde avec cinq navires armés par deux cent trente-neuf hommes. Il meurt le 27 avril 1521 aux Philippines dans l’île de Mactan. El Caño, un de ses capitaines, rentre au Portugal avec un seul navire et dix-huit rescapés. Il a effectué le premier tour du monde.
  • Le 7 mars 1524, le florentin Verrazano, au service de la France, aborde en Caroline du Sud.
  • Le 5 septembre 1535, le français Jacques Cartier aborde en Nouvelle-France (Canada). 

2- L’évolution de la diplomatie

 Les Capitulations

Lors de la chute de Constantinople, un ambassadeur de Venise est déjà en poste dans la ville. Il est tué en participant à sa défense. Les Ottomans reconduisent pourtant cette fonction de « bayle » de Venise en raison de son intérêt pour aider au règlement des problèmes commerciaux. Il règle en fait tous les différends concernant la plupart des États européens en percevant un pourcentage de la cargaison pour prix de son action. Les grandes puissances européennes vont chercher à se libérer de cette tutelle vénitienne.

Bien qu’il n’y ait pas d’état de guerre, une trêve de trois ans est signée en 1534 entre Sébastien de Gozo, au nom de la France, et le grand Vizir Ibrahim Pacha à Alep. Elle est valable pour les mers du Levant et les territoires ottomans. La date de la signature de cet accord est concomitante de l’alliance en vue d’une intervention de la flotte turque en soutien des intentions françaises en Italie. En 1535 Jehan de la Forest devient le premier ambassadeur permanent de France à Constantinople où il se rend après avoir rencontré Barberousse pour préparer l’attaque de Gênes12. Un premier projet de capitulation franco ottomane n’est pas validé en 1536, mais la trêve est prolongée de trois années en 1537.

La première capitulation française signée avec l’Empire ottoman le sera en 1569. La France est le premier État, après Venise, à se voir accorder un tel traité.

3- L’alliance navale du royaume de France et de l’Empire Ottoman

François 1er cherche à s’entendre avec les Turcs dans l’objectif de conquérir des territoires en Italie. Dès 1520, il envoie son ambassadeur Guillaume du Bellay à Tunis pour prendre de premiers contacts. L’alliance avec le sultan Selim lui paraît objective. Il veut seulement oublier que ce dernier aspire à la prise de l’ensemble du pays et en particulier de Rome pour en chasser le pape. C’est la déroute de Pavie le 24 février 1525 et sa captivité en Espagne qui décide le roi de France à franchir le pas. En 1529, Soliman échoue devant Vienne. Levant le siège, il songe de plus en plus à porter la guerre sur mer, à envahir l’Italie et à mener la grande offensive sur Rome. Il envoie une ambassade en France en 1531 pour renforcer l’alliance. Les relations s’accentuent les années suivantes. En 1538, une flotte française de douze galères, sous le commandement du baron de Saint-Blancard, vice-amiral de Provence, cherche à rejoindre une flotte turque d’une centaine de vaisseaux pour attaquer les Pouilles, la Sicile, puis l’Espagne. Le 27 septembre 1538, Barberousse avec cent vingt-deux navires, met en déroute à Prevenza (près de Lépante) une grande flotte chrétienne à laquelle ne s’est joint aucun navire français.

C’est finalement en 1543 que Barberousse quitte l’Orient avec cent dix galères et quarante galiotes. Paulin, ambassadeur de François 1er est à ses côtés lors des sanglantes razzias effectuées dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile. En juillet, la flotte turque fait escale à Marseille où elle est magnifiquement accueillie au nom du Roi par Enghien, commandant d’une escadre de cinquante vaisseaux. Barberousse prend Villefranche et brûle la ville. La flotte combinée va mettre le siège devant Nice qui capitule avec la promesse qu’elle ne sera pas pillée. Les Turcs ne font pas de quartier. Certain de son impunité et conscient de sa force, Barberousse effectue des razzias, comme à Antibes.

Figure 1 : Méditerranée orientale et proche Atlantique

L’hivernage est prévu à Toulon, qui ne compte que 5000 habitants et 635 maisons. Quelles peuvent être les raisons qui ont présidé à ce choix ?

Le rattachement de la Provence, comtat souverain jusqu’en 1481 est donc récent. La ville est une petite ville de la France méridionale qui vit de la pêche et de la culture des oliviers de la vigne et des citronniers. Sa magnifique rade est mal protégée des vents d’est. Le principal navire de combat utilisé en Méditerranée est la galère et les capitaines de galères préfèrent le plan d’eau de Marseille qu’ils trouvent mieux abrité. Ce ne sera qu’en 1599 qu’Henri IV décida de créer une flotte permanente de vaisseaux de guerre et de la baser à Toulon après avoir pourvu la ville d’une darse pour l’y abriter et l’inclure dans les nouvelles fortifications destinées à mieux protéger la ville.

Marseille se serait donc mieux prêtée à l’hivernage des presque 200 galères ottomanes. Trois raisons peuvent être avancées pour expliquer le choix de Toulon. D’une part le problème de la cohabitation des chiourmes turques, composées en totalité d’esclaves chrétiens, dont nombre d’entre eux devaient avoir été enlevés à l’occasion de la prise de navires de commerce de Marseille, et la population de la grande métropole chrétienne n’aurait pas manqué de générer des troubles pour en obtenir la libération. À l’inverse, la présence de rameurs des galères royales dont une forte proportion est composée de musulmans pris au cours de combats ou achetés en Espagne et en Italie pouvait générer le même type d’attente côté turc. Enfin, le choix d’une petite ville située à l’écart des grandes routes commerciales pouvait éviter d’entretenir le retentissement d’une décision de François Ier qui faisait déjà quelque bruit dans la chrétienté.

Des lettres patentes du Roi, en date du 8 septembre 1543, et une attache de Monsieur de Grignan, Gouverneur de Provence, prescrivent aux Toulonnais d’évacuer en totalité la ville, pour céder la place à « l’armée du sieur Barberousse » :

est mandé et commandé à toutes personnes généralement dudit Thoulon de desloger et vuyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent, pour loger l’armée du sieur Barberousse a poyne de la hard pour désobeyssance…

Le Conseil général de Toulon décide alors de négocier13 pour obtenir, en premier lieu, de sauver les olives et les récoltes, ensuite, un compromis quant à l’évacuation de la ville, enfin, un allégement fiscal en dédommagement des pertes subies, fut la tâche des nouveaux consuls.

Le 14 octobre 1543, 174 galères, fustes et galiotes, mouillent dans la rade. Trente mille hommes s’installent en ville jusqu‘en avril 1544 pour le plus grand malheur de la cité où tout est fait, sur ordre du roi, pour satisfaire les Ottomans.

Les finances de la ville furent tellement obérées que Toulon mit plusieurs années pour les rétablir normalement, et il fallut emprunter 20 000 écus14. Par lettre donnée à Echon le 11 décembre 1543, François 1er exempta les Toulonnais de toutes tailles royales pendant dix ans, tellement fortes avaient été leurs charges financières durant ces six mois15.

Le départ est négocié par François 1er qui le paie très cher : « 800 000 écus d’or, pièces d’orfèvrerie et draps de soie en grand nombre plus vivres et munitions 16». Barberousse continue à perpétrer de multiples exactions dans le golfe de Naples et à Reggio di Calabre avant de regagner Constantinople avec un énorme butin et de nombreux esclaves. Sans que la France en tire d’avantage. Le 18 septembre 1544, François 1er signe avec Charles-Quint le traité de Crépy par lequel il s’engage à combattre les Ottomans, mettant fin à l’alliance turque.

D- Jacques Cartier et le passage du Nord-Ouest

Dans le cadre de son opposition à Charles Quint et aussi pour répondre à ses besoins financiers, François Ier lance des expéditions maritimes. Il s’agit tout à la fois de contester le partage du monde entre le Portugal et l’Espagne et de rechercher de nouvelles ressources.·

Le partage du monde s’effectue en quatre étapes principales, dont les deux premières sous l’égide du pape :

  • 1455: la bulle Romanus Pontifex confirme les Portugais dans leurs possessions d’Afrique occidentale
  • 1493: la bulle Inter coetera donne aux Rois Catholiques le droit d’acquérir territoires au delà de 100 lieues (418km) à l’ouest des Açores
  • 1494 le traité de Tordesillas reporte la ligne de « marquation » à 370 lieues à l’ouest du Cap Vert
  • 1529 traité de Saragosse (Pacifique)

La diplomatie de François 1er fera admettre que la bulle de 1493 ne concernait que les terres connues, pas celles à découvrir. Il déclare au commandeur d’Alcantara, envoyé de Charles-Quint :

« Est-ce déclarer la guerre et contrevenir à mon amitié avec sa Majesté que d’envoyer là-bas mes navires? Le soleil luit pour moi comme pour les autres. Je voudrais bien voir l’article du testament d’Adam, qui m’exclut du partage du monde. »

Il conteste ensuite la validité des deux traités qui n’ont pas fait l’objet de bulles papales. 

  1. Les précurseurs français

  • La pêche se développe sans éclat sur les grands bancs, depuis probablement la fin du XVe siècle
  • L’armateur Dieppois Jean Ango est présent sur toutes les mers. Il arme des dizaines de navires et dispose de pilotes expérimentés qui lui permettent d’atteindre Madagascar, l’Inde et Sumatra en 1527. Il arme également à la course et ses corsaires s’emparent des richesses du palais de Guatimozin envoyées par Cortès en Espagne
  • En 1524 et 1526: Verrazano traverse l’Atlantique sur la Dauphine et explore la côte orientale de l’Amérique du Nord

 2- Les voyages de Jacques Cartier 17

Né probablement entre le 7 juin et le 23 décembre 1491 à Saint-Malo (Bretagne) où il décéda en 1557, Cartier navigue sans doute dès sa jeunesse, mais on ne connaît rien de sa carrière avant 1532.

Lorsqu’en 1532 Jean Le Veneur, évêque de Saint-Malo et abbé du Mont-Saint-Michel, propose à François 1er une expédition vers le Nouveau Monde, il fait valoir que Cartier est déjà allé au Brésil et à la « Terre-Neuve ». La commission délivrée à Cartier en 1534 n’a pas été retrouvée, mais un ordre du roi, en mars de cette même année, nous éclaire sur l’objectif du voyage : « descouvrir certaines ysles et pays où l’on dit qu’il se doibt trouver grant quantité d’or et autres riches choses ». La relation de 1534 nous indique un second objectif : la route de l’Asie. À ceux qui prêtent à Cartier en ce premier voyage une préoccupation missionnaire, Lionel Groulx répond : « L’or, le passage à Cathay! S’il y a une mystique en tout cela, pour employer un mot aujourd’hui tant profané, c’est une mystique de commerçants, derrière laquelle se profile une rivalité politique. »18

Cartier part de Saint-Malo le 20 avril 1534, avec 2 navires et 61 hommes. Favorisé d’un «bon temps », il traverse l’Atlantique en 20 jours. Il explore le golfe du Saint Laurent et entre en baie de Gaspé le 14 juillet, où il établit des relations importantes avec des Indiens Iroquois laurentiens venus en grand nombre pour leur pêche annuelle.

Figure 2 : Orthodromie de St Malo à Terre Neuve

Le 24 juillet, sur la pointe Penouille, Cartier fait dresser une croix de 30 pieds, aux armes de la France qui marque la prise de possession du pays au nom de François 1er.

Cartier obtient du chef indien Donnacota d’emmener deux de ses fils, Domagaya et Taignoagny, en promettant de les ramener. Avec ces deux Indiens, qui pourront un jour servir d’interprètes, Cartier sort de la baie de Gaspé le 25 juillet. Le 15 août, il entreprend le voyage de retour.

Rentré à Saint-Malo le 5 septembre 1534, il reçoit dès le 30 octobre une nouvelle commission pour parachever sa découverte. Il a cette fois trois navires et un équipage de quelque 110 hommes. Sont aussi du voyage Domagaya et Taignoagny. Pendant leur séjour de huit mois et demi en France, ils ont appris le français, mais n’ont pas encore été baptisés.

Parti de Saint-Malo le 19 mai 1535, Cartier se retrouve dans le golfe après une longue traversée de 50 jours. Il reprend tout de suite ses recherches et, sur l’indication de ses deux guides indigènes, il entre dans le fleuve Saint Laurent le 13 août. Pour Cartier, c’est enfin le passage vers les Indes qu’il cherche. Cartier remonte le fleuve et choisit de se fixer sur la rivière Sainte-Croix (Saint-Charles), à l’embouchure du ruisseau Lairet. Le 19 septembre, il partsur l’Émerillon, mais sans interprètes, ce qui diminuera grandement l’utilité de son voyage. S’arrêtant à Achelacy (région de Portneuf), il contracte alliance avec le chef du lieu. Parvenu au lac qu’il appelle Angoulême (Saint-Pierre), il laisse son navire à l’ancre et continue en barque avec une trentaine d’hommes. Le 2 octobre, il arrive à Hochelaga, ville close et fortifiée à la mode iroquoise, près d’une montagne qu’il nomme mont Royal, le futur Montréal.

Il revient à Stadaconé, où avec ses hommes, ils se fortifient pour l’hivernage.

L’hiver fut rigoureux. De la mi-novembre à la mi-avril, les navires furent pris dans les glaces. En plus du froid, les français vont souffrir du scorbut. À la mi-février, des 110 hommes de Cartier, il n’yen avait pas plus de 10 en bonne santé ; 25 personnes, au total, allaient périr.

Le printemps venu, on prépare le retour en France. Faute d’un équipage assez nombreux, Cartier abandonne la Petite Hermine. Le 6 mai, il quitte Sainte-Croix avec ses deux vaisseaux et une dizaine d’Iroquois, dont quatre enfants qu’on lui avait donnés l’automne précédent. Dans sa cargaison, une douzaine de morceaux d’or et des fourrures. Le 16 juillet 1536, il rentre à Saint-Malo, après une absence de 14 mois.

Dès son retour, Cartier présente un rapport à François 1er : il lui parle d’une rivière de 800 lieues qui peut conduire à l’Asie et fait témoigner Donnacona. Le roi, enthousiaste, lui donne la Grande Hermine.

En raison de La guerre qui éclate entre François 1er et Charles Quint, la nouvelle expédition est reportée. Ce n’est que le 17 octobre 1540 que le roi délivre à Cartier une commission pour un troisième voyage. Il s’agit cette fois d’établir une colonie.

Le 15 janvier 1541, une décision royale vient tout changer : le protestant Jean-François de la Roque de Roberval reçoit une commission qui le substitue à Cartier.

En mai 154l, Cartier appareille seul, Roberval n’ayant pas encore reçu son artillerie. Cartier fait voile le 23 avec cinq navires, dont la Grande Hermine et l’Émérillon et 1 500 hommes. Le 23 août 1541, il reparaît devant Stadaconé, puis remonte le fleuve et se fixe à l’extrémité occidentale du cap, à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. La colonie porte d’abord le nom de Charlesbourg-Royal. Pendant l’hivernage, les indigènes auraient tenu la colonie en état de siège et se seraient vantés d’avoir tué plus de 35 Français. En juin 1542, Cartier lève le camp. Au port de Saint-Jean (Terre-Neuve), il rencontre Roberval qui arrive enfin avec sa colonie et qui lui ordonne de rebrousser chemin. Parce qu’il croit transporter de l’or et des diamants ou parce qu’il ne veut pas affronter de nouveau les indigènes, Cartier profite de la nuit pour filer vers la France, privant ainsi Roberval de ressources humaines et d’une expérience précieuses.

La flotte de Cartier était celle des illusions : le minerai d’or n’était que de la pyrite de fer, et les diamants, du quartz, d’où le proverbe « faux comme diamants de Canada ». On ignore si Cartier fut réprimandé pour son indiscipline : on remarque, en tout cas, qu’il ne fut pas chargé de rapatrier Roberval en 1543 et qu’on ne lui confia plus d’expédition lointaine.

Conclusions

François Ier fait preuve d’un sens géopolitique avisé en cherchant deux solutions concurrentes pour assurer les liaisons commerciales avec l’Asie. Si la recherche de l’alternative maritime par le passage du Nord-Ouest n’aboutit pas, les relations diplomatiques et les accords commerciaux qu’il noue avec l’Empire ottoman seront pérennes. Son action pour contester le partage du monde entre les royaumes ibériques est également efficace.

En revanche, sa volonté de compenser la faiblesse navale par une alliance avec le Croissant est un échec stratégique prévisible tant les objectifs politiques étaient incompatibles. Pour les Français il s’agit d’un simple soutien naval devant leur permettre de prendre pied en Italie, alors que les Ottomans cherchent un moyen de poursuivre leurs conquêtes terrestres par la voie maritime après leur échec de 1529 devant Vienne.

Hugues EUDELINE

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1 AUPHAN, p. 15

2 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 62

3 CHRISTIDES Vassilios, Un exemple d’incompétence navale : la bataille dite « des mâts ». Paris, Stratégique N° 89/90, p. 217-233.

4 LEWIS, Les arabes dans l’histoire, p. 184

5 Ibid., p. 188

6 CHALIAND, Géopolitique des empires, p. 162-163

7 NICOLAS, p. 20

8 KENNEDY, The Rise and Fall of British Naval Mastery, p. 18

9 VEINSTEIN, Istanbul, carrefour diplomatique, première conférence prononcée au Collège de France, 2008

10 PANZAC, Les corsaires barbaresques, p.12

11 Ibid. p. 35

12 VEINSTEIN, Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe-XVIIIe siècles), cinquième conférence prononcée au Collège de France

13 Archives communales de Toulon BB 47 f° 248 v°

14 Cdt Emmanuel Davin, Le célèbre amiral Turc Khaireddin Barberousse à Toulon (1543-1544). Neptunia no 55. 3e trim. 1959, p. 5

15 Ibid. p. 8

16 Ibid., 97

17 Le texte qui constitue cette partie est constitué d’extrait du Dictionnaire biographique du Canada, volume premier de l’an 1000 à 1700. Les Presses de l’université Laval, 1966, 774 p.

18 Ibid. p. 171

 

 

Le temps n’est plus aux clichés romantiques de l’époque coloniale où l’ homme bleu  du désert faisait rêver l’occidental en mal d’exotisme, désuète l’image du chevalier du désert dont la silhouette se découpe sur fond de dunes de sable à perte de vue ou de couchers de soleil éblouissants. Même si ces images fortes du passé restent encore bien ancrées dans l’esprit des Français, force est aujourd’hui d’avoir sur ces nomades un regard plus réaliste. Si les diverses révoltes touarègues n’ont guère fait la une de nos journaux, par contre, avec la découverte stupéfiante des actions terroristes d’AQMI, chacun se demande s’il n’y a pas un risque de contagion avec les groupes touaregs disséminés dans de vastes espaces désertiques et inaccessibles, pour nous comme pour les États régionaux, Mauritanie, Mali, et Niger.

Qui sont ces touaregs, pourquoi se révoltent-ils fréquemment, quel est le risque de les voir « s’accoquiner » avec les jihadistes d’Aqmi ?

  1. Qui sont-ils ?

C’est un peuple peu nombreux, environ 1,3 million, réparti sur 5 États (Le Burkina Faso, l’Algérie, la Libye, le Niger et le Mali), dont plus de la moitié vit au Niger et environ 400 000 au Mali. Outre ce cœur touareg, Niger-Mali1, les autres États n’ont que de petites minorités : Algérie et Burkina Faso, chacun 30 000, la Libye, 20 000. Au Niger et au Mali ils sont surtout dans le nord. (55% dans la région d’Agadès).

Le nom touareg est d’origine arabe (tawarek qui signifie « oubliés de Dieu »), eux-mêmes se désignent comme les « Kel-tamasheq », à savoir, ceux qui parlent la langue touarègue (le tamasheq). Toutefois, les touaregs ont des difficultés à se comprendre à cause des différences dialectales au sein de leur langue. Les touaregs ont une écriture (caractères tifinagh) autrefois gravée sur les rochers, et encore utilisée par messages écrits sur papier. Cette écriture est transmise par la famille.

C’est un peuple d’origine berbère installé sur d’immenses espaces, intermédiaires entre le Maghreb et l’Afrique noire. Traditionnellement nomades, les touaregs ont toujours pratiqué les rezzous2 aux dépens des populations sédentaires. Certes leur territoire correspond au désert saharien, mais les massifs montagneux tels le Tassili des Ajjer, l’Adrar des Ifoghas…, fournissent l’eau indispensable à la vie, et l’altitude qui corrige globalement l’effet de la latitude permet la végétation et donc quelques cultures.

La société touarègue est une société très hiérarchisée en sortes de catégories socio-professionnelles ou « castes » :

  • Les Imajeren, guerriers aristocrates assurent seuls cette fonction guerrière.
  • Les Imrad, tribus non-aristocratiques, paient un tribut aux premiers, mais participent parfois aux expéditions guerrières si besoin. Tribus pastorales, ils veillent aux troupeaux des Imajeren.
  • Les Inaden , artisans, ils produisent tout ce dont a besoin la population (armes, bijoux, poterie). Cette « caste » pratique l’endogamie, aussi est-elle repliée sur elle-même.
  • Le quatrième groupe, les Iklans, est constitué de noirs employés comme esclaves domestiques.

Ainsi donc, le peuple touareg est plus un concept linguistique qu’ethnique3. Être touareg c’est se comporter en touareg, selon son appartenance de groupe. Les touaregs sont musulmans (ce qui n’exclut pas de nombreuses pratiques magiques et superstitieuses, formules magiques accrochées au bras ou au cou à l’intérieur de petites bourses de cuir), mais monogames. La femme joue un grand rôle dans la société, dans la culture. Le domaine de l’art, de la poésie notamment est en partie le domaine des femmes. Les rapports hommes femmes sont beaucoup plus souples que dans le monde arabe. La filiation se fait par la mère c’est ce qui détermine l’appartenance à telle « caste » touarègue. La femme peut choisir son époux, elle dispose de sa fortune personnelle. La tente lui appartient, elle peut en chasser l’homme.

L’homme traditionnellement porte un voile 4de tête, autrefois on ne l’enlevait jamais même pour boire ou manger, de nos jours un touareg accepte de se dévoiler devant un ami. Par-dessus les vêtements une vaste gandoura de couleur bleu indigo flotte au vent et colore la peau (les hommes bleus du désert !). Des sandales de cuir leur permettent de marcher longuement dans le sable. Le partage du thé entre hommes est un rituel majeur accompagné de longues discussions.

Répartis sur de vastes espaces, ils ne peuvent vivre partout de la même manière. Ceux du nord élèvent chameaux et chèvres, ceux du sud (Adrar des Ifoghas) ont des troupeaux plus diversifiés (vers le sud le chameau est plus rare, et cède la place aux vaches), ceux de l’Aïr cultivent dans les jardins irrigués des vallées, et commercent également. La cohabitation avec d’autres éleveurs, comme les Peulhs, peut poser parfois problèmes.

2-  De nombreuses révoltes touarègues.

a- Les touaregs se sont opposés à l’arrivée des colonisateurs européens. En 1916-17, leurs révoltes5 contre les Français ont connu quelques succès. Déjà l’expédition militaro-scientifique dirigée par le Lcl Paul Flatters est décimée par les touaregs le 16 février 1881 à Bir el-Garama dans le Sahara. Ce sont les frontières dessinées par les Européens qui vont mettre fin à ces révoltes. Globalement, c’est le congrès de Berlin [nov. 1884- février 1885] qui trace les frontières africaines dans le seul but d’éviter les conflits entre puissances européennes concurrentes, mais sans tenir compte de quelque manière que ce soit, des populations locales6, superbement ignorées.

Lors des indépendances en 1960, les touaregs ne sont pas préparés à la nouvelle donne par manque d’élite intellectuelle. Marginalisés dans les zones les plus désertiques, ils ont le sentiment d’être abandonnés, d’être considérés comme citoyens de second rang. De ce fait, la révolte sera désormais récurrente.

b- La première révolte contre l’État malien en 1963-64 est menée par les moyens traditionnels touaregs, chameaux et épées. La répression de l’armée malienne qui utilise des armes modernes, dont les chars, fut terrible7. Les guerriers touaregs vont découvrir les techniques guerrières modernes lors de leur incorporation dans l’armée libyenne du colonel Kadhafi. Dans les années 70-80, Kadhafi utilise les touaregs pour réaliser son rêve de création des « Etats-unis saharo-sahéliens 8». Des centaines de jeunes touaregs répondirent à son appel et entrèrent alors dans la légion islamique libyenne. Ils furent envoyés sur différents théâtres guerriers, comme le Liban ou le Tchad. La Libye de Kadhafi se présente comme le pays protecteur des touaregs, aussi, lors des grandes sécheresses maliennes et nigériennes des années 70 et 80, de nombreux touaregs y trouveront refuge. Cette légion islamique libyenne a servi de matrice à de nombreuses révoltes touarègues dans le Sahel. Les guerriers touaregs découvrent le 4X4 et la kalachnikov qui remplacent désormais le chameau et la traditionnelle épée.

La Libye poursuit une politique ambigüe à l’égard du Niger et des touaregs. Si actuellement, la préoccupation sécuritaire semble l’emporter [accord signé entre les deux États en janvier 2008 pour sécuriser leur frontière face au trafic de drogue, à l’immigration clandestine, au terrorisme trans-frontalier], le colonel Kadhafi continue de souffler sur les braises des révoltes touarègues [avril 2006, idée d’une fédération touarègue 9du « fleuve Sénégal à l’Euphrate », en 2007, il a été fait Amenokal –chef suprême- par les touaregs du Niger]. Les touaregs sont instrumentalisés par une Libye qui cherche à conserver une influence régionale.

carte de l’espace touareg issue du site :http://www.sahara-anmilale.org/

 

c- Les deux vagues de révoltes récentes, années 90 et fin des années 2000.

  • Le massacre de Tchin-Tabaraden10 en mai 1990 déclenche la révolte touarègue au Niger. Après cinq années d’affrontements sanglants, des accords de paix sont signés en 1995 entre la capitale Niamey et les rebelles. Ces accords locaux du 24 avril 1995 sont confirmés par l’accord additionnel d’Alger de 1997. Cet accord prévoyait, outre une dissolution des fronts d’opposition, une intégration progressive des ex-rebelles dans les services publics (administration, armée..) et un début de processus de décentralisation. Le Niger depuis a mis partiellement en œuvre cet accord de paix, mais de manière trop lente et trop partielle11 aux yeux des touaregs qui reprennent la lutte armée en février 2007.
  • Février 2007, des membres du nouveau front de révolte, le « mouvement nigérien pour la justice » (MNJ), attaque la caserne d’un poste avancé de l’armée nigérienne à Tazeraït. Le nouveau front tente, sans succès, de fédérer à sa cause les Toubous et les Arabes, mais réussit depuis mars 2010, sa coopération avec le Front Patriotique Nigérien (FPN) créé en 2009. Les rebellions touarègues au Mali12 et au Niger sont indépendantes, même si elles ont des causes communes tenant aux conditions de vie des touaregs. Ces dernières rebellions sont semble t-il arrêtées13, à la fois grâce à des accords mais aussi du fait de la corruption (ex-rebelles achetés par les pétro dollars de Kadhafi).

Les revendications sont toujours portées par un sentiment de frustration, d’exclusions sociale et citoyenne des touaregs, d’injustice et d’inégale répartition des richesses. Avec la multiplication des concessions d’exploitation d’uranium par exemples, accordées non seulement aux Français mais aussi aux Canadiens, aux Australiens et récemment aux Chinois, les touaregs ont le sentiment d’être de plus en plus exclus de leurs terres. Or, si les touaregs sont traditionnellement nomades, il leur faut toujours un « territoire d’attache » sans lequel ils ne peuvent vivre. Dans la région d’Arlit où œuvre Areva, les touaregs souhaitent une embauche prioritaire (mais ont-ils les compétences pour exercer des métiers autres que de simples tâches subalternes?)

Dans une étude récente sur les causes de la rébellion touarègue14, Chekou Koré Lawel distingue les raisons endogènes et les raisons exogènes de la persistance du conflit.

  • les causes endogènes relèvent, de la rébellion elle-même, et de raisons objectives :
  • causes dérivant de la rébellion :
  • le combat des leaders évolue d’un caractère idéologique à des ambitions personnelles15
  • Les maquisards se comportent en bandits armés face aux populations locales, le conflit devient un fond de commerce. Trafic et enlèvements deviennent alors la seule source de revenu.
  • La nature nomade du conflit dans des zones désertiques contigües avec des pays possédant des minorités touarègues, favorise le conflit par l’existence de bases arrières.
  • Le souvenir historique de l’idée française d’OCRS 16entretient le conflit.
  • L’émiettement des factions touarègues rend difficile toute médiation.17 Les accords signés par les uns aujourd’hui sont mis en cause par les autres demain.

* Les causes objectives

  • le caractère artificiel et « fragmenteur » des frontières héritées de la période coloniale.
  • La région de l’Aïr où se déroulent les combats est très difficile d’accès18
  • rejet dans son ensemble de la cause touarègue par le reste de la population nigérienne19.

 

  • les causes exogènes trouvent leur origine dans le voisinage de l’État libyen et l’activisme des sociétés minières étrangères.

 

3- Que peut-on dire d’un lien éventuel entre AQMI et les touaregs ?

Il est actuellement difficile d’avoir une réponse claire et précise sur cette question, à la fois faute d’études sur le sujet, seuls des reportages journalistiques nous éclairent ponctuellement, et à la fois, à cause de l’aspect récent de la présence d’Aqmi au Sahara-Sahel.

a- Des indices ou faits de rapprochements.

  • Les zones d’influence d’Aqmi et l’espace traditionnel des touaregs se chevauchent grandement, notamment au nord du Mali et du Niger, rendant ainsi physiquement possible les rencontres. Pour Pierre Boilley du Cemaf20 : « Ce sont des relations de voisinage, puisque Aqmi s’est installée au fil des ans dans des massifs montagneux proches des zones touareg, et des relations d’affaires  – notamment dans les trafics en tous genres : drogue, clandestins… 21». Plusieurs observateurs ont noté des mariages entre des membres d’Aqmi et des jeunes filles touarègues22, ce qui faciliterait une certaine protection. Il est cependant difficile de dire s’il s’agit d’une stratégie d’intégration locale de la part d’Aqmi ou d’actions ponctuelles et de circonstances de la part de jeunes jihadistes.
  • Des témoignages lors de l’enlèvement des otages d’Arlit à l’automne 2010 affirment que certains terroristes parlaient la langue touarègue. Par ailleurs, cette action menée dans une zone sécurisée n’a pas pu être montée sans complicité locale, dont celle de touaregs.
  • Les difficultés de vie dues à la crise économique, aux sécheresse à répétition dans le Sahel, au sentiment récurrent d’injustice, rendent de nombreux jeunes touaregs sensibles aux actions menées par Aqmi ainsi qu’à son discours anti-occidental. D’anciens rebelles désormais désœuvrés peuvent être tentés de se laisser « embaucher » localement par des membres d’Aqmi. Cette collaboration peut aller d’un simple coup de main ponctuel (chauffeur de 4X4, du renseignement par exemples) à la participation armée directe.« Les collusions entre Touareg et islamistes, quand elles existent, sont d’ordre matériel, pour l’argent, plus que militantes » affirme Pierre Boilley. Cependant, des touaregs eux-mêmes notent que la jeune génération actuelle est moins respectueuse des conseils des chefs, plus indépendante voire plus insoumise, plus inquiète d’un avenir qu’elle voit de moins en moins dans les conditions de vie traditionnelles. La tentation de la désobéissance, de l’argent facile est parfois grande.

b- Mais, pour l’essentiel, il n’y a pas de connivence globale entre Aqmi et des révoltés touaregs.

  • Au Mali par exemple, il semble que la présence d’Aqmi dans le nord indispose de plus en plus les nomades touaregs, à tel point qu’il sont prêts à collaborer avec les forces gouvernementales contre eux. Au début de la présence d’Aqmi sur ce territoire, ,il y a eu des accrochages sanglants avec les touaregs dans la région de Kidal (nord-est Mali). C’est aussi pour les touaregs une façon de demander au gouvernement la mise en œuvre des accords qui prévoyaient la création d’unités spéciales dans la zone désertique nord. Ces unités spéciales sont composées essentiellement d’anciens rebelles touaregs recyclés dans l’administration du pays et utilisés ici pour leur parfaite connaissance du terrain. Ceci était prévu par les accords d’Alger de juillet 2006 signés entre le gouvernement malien et l’ADC [Alliance pour la Démocratie et le Changement] sous l’égide de l’Algérie souvent appelée à arbitrer. L’attitude algérienne obéit à deux motivations : étendre son influence dans les États au sud et éviter un risque de contagion au sein de sa propre communauté touarègue.

La création de ces unités spéciales qui doivent être formées par l’Algérie est urgente si on ne veut pas que ces désœuvrés versent dans l’insurrection « qaïdienne »ou tout simplement dans les nombreuse bandes armées locales. « Si nous sommes armés, nous pouvons rapidement leur régler leur compte » déclare Ahmada Ag Bibi porte-parole des anciens rebelles et député du Mali. Les gens d’Aqmi, dit-il sont des « voyous » dont les touaregs veulent se débarrasser.

C’est ce que fait le nouveau pouvoir du Président Amadou Toumani Touré en nommant début janvier 2011 le colonel Ba Moussa, ex-rebelle touareg en 2006, à la tête de ces unités spéciales qui doivent agir dans le nord du pays. avec et sous commandement de l’armée régulière. Cependant, beaucoup s’inquiètent du départ du colonel El Hadj Gamou évincé et promu chef d’Etat Major adjoint auprès de la Présidence. Cet ancien chef de la rébellion touarègue, fidèle à son pays depuis le pacte national de 2002, était reconnu de tous pour son action sécuritaire au nord.

  • On ne peut certes pas nier des connivences locales et ponctuelles entre des touaregs et des membres d’Aqmi, mais globalement, il n’y a pas de lien idéologique entre les deux mouvements. La société touarègue n’est pas, dans son islam, assez religieuse pour se diriger vers des actions de jihad international, même si, ponctuellement cette idéologie peut avoir prise auprès de jeunes désœuvrés. Le risque actuel est un lien par la corruption, par l’appât de l’argent auprès de populations extrêmement pauvres. La chute récente du tourisme international dans ces espaces fortement déconseillés va encore accentuer la misère. Il est urgent que les États régionaux, aidés par une aide internationale, mettent en place des politiques réelles d’intégration et de développement, à commencer par une meilleure scolarisation.

 

Ainsi donc, dans ces immensités sahariennes et sahéliennes, pour l’heure peu contrôlées par aucune autorité étatique, règnent le banditisme, les trafics de toutes sortes, sur fond de misère et de frustration profondes. Aux révoltes touarègues récurrentes se superpose récemment l’activité à la fois idéologique et mafieuse de quelques centaines de combattants d’Aqmi, qui par leur richesse issue des récentes rançons, sont capables ponctuellement de soudoyer nombre de nomades et à terme de les embrigader, tout au moins pour les plus fragiles. Ces zones désertiques n’ont jamais été aussi fréquentées et dangereuses pour la paix locale voire internationale. Les solutions passent par des actions à la fois régionales mais aussi de coopération durable sur le plan international. Que peut être le rôle de la France, ex-puissance colonisatrice? La France ne peut être absente bien entendu, ne serait-ce qu’au nom de ses propres intérêts, mais ses actions doivent être discrètes afin de ne pas se mettre à dos des populations jalouses de leur indépendance, cela se voit très nettement au Mali par exemple.

Christian BERNARD le 20 janvier 2011.

1 Ils sont cependant très minoritaires dans ces deux États : respectivement 10 et 6% de la population de ces deux États).

2Razzia ou rezzou chez les touaregs : incursion rapide en territoire « ennemi » dans le but d’y faire du butin.

3 Il en est de même pour le peuple arabe qui désigne tous ceux qui parlent cette langue avec une grande diversité ethnique.

4 Bande d’étoffe bleue de plusieurs mètres de long et nouée en turban sur la tête et le visage.

5 L’insurrection des touaregs du Gourma et des Iwellemmeden. La répression française sera très sévère. En décembre 1916, le père Charles de Foucauld, qui renseignait l’armée coloniale française sur les mouvements touaregs, est assassiné dans l’Ahaggar.

6 Les touaregs ont dû s’insérer dans ce cadre, et sont donc ainsi dispersés entre plusieurs États, comme les Toubous, les Haoussas, les Peulhs, les Lobi, les Dagaris. Avec les indépendances, une certaine sagesse a consisté à conserver ces frontières pour éviter les conflits. La charte de l’OUA de mai 1963 reconnaît le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Ce qui entraîne de facto la problématique de l’État- Nation, concept vraiment étranger à la tradition africaine.

7 Après un an et demi de révoltes, les Kel Adar se retrouvent très appauvris, une grande partie de leur troupeau ayant été décimée par la répression.

8 La Libye abrite une petite communauté touarègue dans le Fezzan, celle-ci avait en 1916 chassé les Italiens de la région.

9 Jusqu’à présent, les révoltes touarègues se sont faites à l’intérieur de chaque État, il y a eu peu de tentative pour construire une nation touarègue.

10 De jeunes touaregs de retour de Libye se retrouvant dans leur pays au chômage effrayent les autorités. En réponse aux nombreuses arrestations, des jeunes attaquent et pillent les armes d’une gendarmerie. La répression est féroce tant dans la ville que dans les campements aux alentours.

11 Le manque de moyens en est la raison principale.

12 La révolte au Mali déclenchée un an plus tôt par l’Alliance touareg du nord Mali pour le changement (ATNMC) n’est pas traitée par une option militaire comme au Niger, mais par le dialogue.

13 Ces révoltes récentes laissent plus de traces que les traditionnelles du fait de l’usage par exemple de mines anti-personnel. Celles-ci, interdites depuis 1997 par le traité d’Ottawa signé par 154 pays (5 ont refusé : Chine, USA, Russie, Finlande, Australie) sont faciles et peu onéreuses à poser, mais par contre, elles blessent et tuent des innocents, ferment pendant des années des espaces, sont très longues à démanteler, surtout dans ces zones désertiques où, sous l’effet des vents, les dunes se déplacent, rendant illisible les plans de pose – quand ils existent.

14Colonel Chekou Koré Lawel, la rébellion touareg au Niger, affaires stratégiques, l’Harmattan, 2010, 150 p.

15 Souvent des leaders de la révolte touarègue arrêtent le combat dès qu’ils obtiennent un peu de pouvoir politique. C’est le cas par exemple du leader du FLAA [Front de Libération de l’Aïr et de l’Azaoual », Mohamed Ag Boula qui obtint le poste de ministre du tourisme de 1999 à 2004 sous la Présidence de Mamadou Tandja. Par contre, lorsqu’en 2004, il a été limogé et arrêté pour une affaire criminelle, son frère a repris les armes pour le libérer. Cette libération est intervenue en 2005 grâce aux bons offices des Libyens toujours prêts à instrumentaliser la cause touarègue. Le Président Manadou Tandja renversé par un coup d’État en janvier 2010, est incarcéré début janvier 2011.

16 Projet français des années 50 d’ « Organisation Commune des Régions Sahariennes ». C’était un projet d’un espace unique réservé aux seuls nomades. Cette idée a été récemment revisitée par le Président libyen dans un appel à « un Sahara libre ».

17 En cas de prise d’otages, les médiations sont très difficiles, car à qui faire confiance ?, et très longues et couteuses, tout en étant très incertaines. Dans quelles mesure peut-on faire confiance aux bérabiches par exemple ? Des télégrammes américains, révélés par Wikileaks le montrent bien.

18 L’Aïr, est un massif montagneux situé au nord-ouest du Niger, en milieu saharien. C’est un vaste plateau, entre 600 et 900 m, hérissé de quelques pointes granitiques et volcaniques. Le nord Mali, où seraient retenus les otages d’Aqmi, est également une grande région désertique d’accès difficile :« Si ce n’est pas l’Afghanistan, ce sont des régions isolées, montagneuses, escarpées, où les clans locaux, depuis toujours rétifs à toute autorité, assistent les hommes d’Al-Qaida, par intérêt ou à cause de relations familiales.

Ces régions, et notamment le massif de Timerine, à 450 km au nord-est de Tombouctou, sont des escarpements rocheux, des blocs de rochers délités, très découpés, traversés d’Est en Ouest par une grande bande sableuse qui sert de lieu de passage à tous les trafics. Il y a des puits ancestraux, des micro-climats locaux pour les troupeaux, comme de petits jardins préservés pour les tribus berabiches, avec lesquelles les gars d’AQMI ont noué des liens familiaux. Là, ils sont tranquilles. Si quoi que ce soit bouge, ils sont prévenus . » Selon l’explorateur français, Régis Belleville ( propos rapportés par l’AFP 21 septembre 2010.

19 Dans le découpages en États, les touaregs se retrouvent en situation de minorité mal acceptée, cela relève en partie de l’opposition classique entre nomades et sédentaires.

20 Centre d’Étude des Mondes Africains (CNRS).

21 Journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 21/09/2010

22 Il est également difficile d’être renseigné sur cet aspect, la plupart des mariages se font-ils réellement avec des touarègues ou avec des femmes de la minorité bérabiches, ces arabes de l’Azawad (nord Mali) ?

 

Résumé de la conférence proposée par Bernard Pénisson, agrégé, docteur en histoire et auditeur de l’IHEDN, à l’Institut Jacques Cartier, le 17 novembre 2008.

Pourquoi s’intéresser encore à Carl von Clausewitz au XXIe siècle ? Critiqué par les uns comme responsable de la conduite des deux Guerres mondiales en tant que guerres totales, encensé par les autres comme le plus grand théoricien de la guerre, Clausewitz reste-t-il toujours au cœur de la réflexion stratégique actuelle ?

Clausewitz (1780-1831) a vécu à une époque où l’on passe des guerres limitées de l’Ancien Régime aux guerres révolutionnaires et nationales qui tendent à la guerre totale. Il s’est heurté à Napoléon, « le dieu de la guerre », en 1806 lors de la campagne d’Iéna, et en 1812 lors de celle de Russie. Il devient ensuite directeur de l’École de guerre de Berlin (1818-1830). Ses sources d’inspiration sont aussi bien Frédéric II et Scharnhorst que Kant et Montesquieu, sans oublier Napoléon pour l’expérience du terrain.

L’apport fondamental de Clausewitz à la pensée stratégique dans son traité De la guerre (Vom Kriege), publié après sa mort, en 1832, consiste en une analyse originale du phénomène de la guerre, cette « étonnante trinité » qui met en relation permanente les trois sommets d’un triangle : d’abord le peuple et ses passions, ensuite l’armée, son caractère et son intelligence, et enfin l’État et ses objectifs politiques. La guerre est aussi le domaine de la friction, du danger, de l’incertitude et du hasard. La guerre, qui est un instrument subordonné de la politique, aurait donc pour but l’anéantissement de l’ennemi, ce qui signifie surtout qu’il faut placer l’adversaire dans l’impossibilité de poursuivre le combat ; il faut tuer le courage et la volonté de l’État adverse plutôt que ses guerriers.

Clausewitz a été fortement influencé par la méthode napoléonienne. Certains stratèges font du général prussien un adepte de l’offensive à outrance. Or Clausewitz accorde dans le traité De la guerre le primat à la défense active, formée de contre-offensives menées contre un ennemi qui vient d’atteindre « le point culminant » de son attaque. Il est aussi un brillant théoricien de la guerre populaire au point d’influencer Mao Zedong. Il a également inspiré les stratèges de la dissuasion nucléaire par son analyse pénétrante de la montée aux extrêmes et sa référence sous-jacente à la notion de guerre absolue. Le premier extrême est constitué par une violence réciproque qui peut devenir sans limites, pour imposer sa loi politique ; le deuxième extrême, c’est la lutte réciproque jusqu’à l’anéantissement militaire, voire politique, de l’adversaire ; le troisième extrême est représenté par l’escalade réciproque des moyens et des volontés. La guerre absolue, qu’il ne faut pas confondre avec la guerre totale, est un concept philosophique qui sert de point de repère à celui qui veut comprendre le phénomène de la guerre. La guerre absolue échappe au contrôle du pouvoir politique, auquel elle substitue sa propre logique, tout en n’obéissant qu’à sa propre grammaire.

Un grand débat agite enfin les commentateurs français de Clausewitz : la guerre absolue, concept d’analyse théorique, peut-elle devenir réelle ? Raymond Aron, l’optimiste, répond par la négative ; pour lui, la logique de la politique doit toujours prédominer sur la grammaire de la guerre. Emmanuel Terray, le réaliste, estime que la guerre absolue est possible lorsque la conduite de la guerre réelle échappe au contrôle du pouvoir politique. René Girard, le pessimiste, croit à l’inévitabilité de la guerre absolue, dans la mesure où « la montée aux extrêmes s’impose comme l’unique loi de l’histoire. »

On peut conclure cet exposé en citant la phrase de Jean Guitton dans son livre La pensée et la guerre, (1969): « Si la métaphysique est la part la plus haute de la pensée, c’est la stratégie qui lui correspond dans le domaine de l’agir. »

 

 

Le nouveau pôle Religions au sein de la direction de la prospective du ministère des affaires étrangères et européennes.

Ce pôle, directement rattaché au ministre en titre, a été créé en juin 2009 par Bernard Kouchner dans le but de prendre en compte les évolutions du facteur religieux dans le monde. Le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité nationale de 2008 préconisait déjà cette prise en compte comme élément important de l’actuelle mondialisation. Bernard Kouchner lui-même au cours de ses nombreuses interventions sur divers théâtres conflictuels mondiaux constate qu’une dimension religieuse est souvent présente dans ces conflits, l’ignorer c’est s’exposer à ne pas comprendre. Ce qui ne signifie aucunement que les conflits contemporains trouvent une origine ou une explication seulement dans le domaine religieux.

Ce pôle a été confié à Joseph Maïla qui est depuis devenu également le Directeur de la Prospective [Direction qui englobe le pôle religions]. Les moyens sont faibles, le pôle est une toute petite structure, Joseph Maïla n’ a que deux collaborateurs, mais le travail réalisé à ce jour est déjà remarquable et remarqué au sein du Ministère.

Joseph Maïla, d’origine libanaise, universitaire, spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam, de la sociologie des conflits, a été recteur de l’Institut Catholique de Paris, puis directeur du Centre de recherche sur la paix et de l’Institut de Formation à la Médiation et à la Négociation [IFOMENE au sein de l’ICP].

1- Le pôle religions remplit trois missions principales .

  • a –  la première est une fonction d’observation et d’analyse des mouvements de fonds, des grandes orientations prises par les différents courants religieux dans le monde. Bien entendu, cette analyse du religieux par une instance de la République laïque ne s’intéresse pas à la religion en soi et pour elle même, mais pour son impact sur la vie internationale. De nombreuses situations conflictuelles dans le monde ont une facette religieuse que nos diplomates doivent connaître, de nombreux débats actuels au sein des instances internationales ont trait au religieux. Au sein de l’UNESCO, une conférence comme Durban II qui s’est tenue à Genève en 2009 a abordé les difficiles questions de l’universalité des Droits de l’Homme, du blasphème lié à la religion, etc. Le pôle religions étudie toutes les évolutions, tensions, qui traversent toutes les religions, et pas seulement l’islam comme certains pourraient le laisser croire : sont particulièrement observés, l’essor fulgurant des églises évangéliques dans le monde, l’évolution des églises orthodoxes notamment en Russie où nationalisme et religion s’affichent de plus en plus (la culture religieuse est devenue obligatoire à l’école dans 16 des 26 provinces russes), la plus grande visibilité du bouddhisme dans son rôle de résistance en Thaïlande et en Birmanie, etc. Observer, analyser pour comprendre et en informer les directions géographiques du ministère pour prise de décisions.
  • b-  La deuxième mission consiste à répondre aux demandes précises des différentes directions géographiques (européenne, Union Européenne, Afrique et Océan Indien, Afrique du Nord et Moyen-Orient, Amériques et Caraïbes, Asie et Océanie). Pour agir, prendre de bonnes décisions dans leur propre secteur, elles ont besoin de diverses informations sectorielles. Le pôle religions fournit les données religieuses demandées sur tel dossier de tel ou tel pays. Il s’agit donc d’une fonction d’appui à finalité opérationnelle. Le besoin peut être urgent en cas de situation de crise dans le pays concerné, mais cela peut être un suivi de dossier sur un temps long.
  • c-  Enfin, une dernière mission, plus lourde et plus durable, consiste à former les futurs diplomates à ces questions religieuses. Nous retrouvons là un déficit bien connu depuis des années. En effet, issu du même système d’éducation français, il n’y pas de raison, hélas, que nos jeunes diplomates ne soient pas autant ignorants des faits religieux que nos jeunes enseignants. C’est bien face à cette « inculture laïque des jeunes » que répond le fameux rapport Debray en 2002, rapport qui préconisait déjà de passer « d’une laïcité d’ignorance à une laïcité d’intelligence ». Devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, Joseph Maïla rappelle sans détour cette nécessité pour la France : « la conception française de la laïcité a trop éloigné les agents diplomatiques de la connaissance du fait religieux, à la différence de diplomates issus de pays aux traditions différentes, comme les États-Unis, le Canada ou la Suisse, par exemple. Ceux-ci ont, en effet, une connaissance plus fine du fait religieux, et sont donc mieux armés pour faire avancer la résolution de certains conflits.. ».

2- Méthodes de travail et exemples d’études.

  • a-  Comment une petite équipe de seulement trois personnes peut-elle répondre à tous ces besoins ? Il est donc indispensable de prendre appui sur des réseaux et compétences diverses. La communauté des chercheurs dans le domaine des religions en lien avec les différents espaces géopolitiques est mise à contribution. Pour étudier tel aspect d’une évolution religieuse, des chercheurs seront entendus, car eux seuls ont une connaissance scientifique du terrain, par voyages, lectures de sources de première main ou enquêtes sur le terrain avec des échantillons significatifs . En France même, un institut comme l’IESR, est sollicité pour organiser des colloques, des séminaires d’étude sur des points précis demandés par le pôle. C’est ainsi qu’en mai 2010, un colloque a été organisé en partenariat avec l’Institut Européen en Sciences des Religions et le CERI de Sciences Po Paris sur le thème « Religions, laïcité , et démocratie 1». Le personnel du pôle participe, autant que faire se peut, à différents colloques dans le monde sur ces questions du religieux. C’est le cas par exemple des travaux de l’Alliance des civilisations 2organisée par l’ONU sur le dialogue des civilisations, où bien entendu, les religions ont une place de choix3. Lorsque le besoin s’en fait sentir, et si la chose est possible, nos 195 représentations françaises à l’étranger sont sollicitées par questionnaire4. On le comprendra aisément, ces enquêtes internes ne peuvent être que confidentielles, on ne saurait actuellement les retrouver sur le site internet du Ministère, affaire Wikileaks oblige. Néanmoins, les chercheurs qui ne perdent jamais espoir, peuvent rêver d’un temps où le personnel du pôle serait plus étoffé et donc disponible pour établir quelques enquêtes revues et corrigées pour être publiables pour la recherche.
  • b-  La politique étrangère de la France se doit également de connaître l’image de la France dans le monde sous l’angle de la religion. C’est donc une mission dévolue au pôle religions que d’enquêter sur la perception de notre pays lorsque nous légiférons sur des sujets touchant le religieux, et en réponse, de trouver le bon argumentaire pour nos diplomates sollicités à l’étranger sur ces questions. D’une manière générale, la laïcité française n’est pas bien comprise dans un certain nombre de pays. Ainsi, la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit » a suscité de nombreuses réactions hostiles notamment en pays dits musulmans. Cette loi de laïcité a été souvent perçue comme une loi contre le foulard islamique et donc dirigée contre l’islam. Actuellement l’interdiction du voile intégral dite loi burqa, soulève de par le monde de nombreuses réactions anti-françaises. Sur ce sujet délicat, comme sur d’autres, Il faut affuter argumentaire pour que nos diplomates interrogés puissent répondre avec efficacité.

Dans son entretien avec la commission du Sénat, Joseph Maïla déclare : « j’ai relevé (au cours de voyages et d’entretiens) que l’argument fondé sur la sécurité était plus facilement reçu, dans les pays du Golfe, que ceux évoquant à la dignité et l’égalité de la femme ».Nos argumentations doivent s’inscrire à l’intérieur du modèle d’intégration voulu par la France et absolument pas être bâtis avec des éléments religieux.

Des critiques à l’égard de la « politique religieuse» française peuvent aussi émaner de pays amis et alliés. C’est régulièrement le cas du rapport annuel de l’administration américaine5 sur les libertés religieuses dans le monde qui épingle la France (loi de 2004, ou attitude à l’égard de l’Église de Scientologie..). La laïcité française n’est pas chose facile à faire comprendre à l’extérieur.

  • c-  Le pôle religions devient donc un pôle d’expertise, un pôle extraordinaire de documentations et d’analyses quant à l’état présent et à venir du religieux dans le monde, mais hélas pour nous, seulement à usage interne du ministère et à finalité opérationnelle de notre diplomatie. Nous ne pouvons donc que nous en féliciter d’une part, mais par ailleurs le regretter. De ces études, nous ne pouvons en avoir que de faibles échos, glanés ici et là dans des interviews concernant le pôle religions et mises en ligne sur internet. Qu’en ressort-il ?

Contrairement à ce que pourrait laisser croire la célèbre thèse de Marcel Gauchet valable pour une partie des pays européens et notamment pour la France, le monde ne vit pas la sécularisation, n’est pas entré dans un processus de « désenchantement », mais bien au contraire, c’est « bien à un ré-enchantement du monde auquel nous assistons aujourd’hui6 ».

Avec la mondialisation et les déplacements transnationaux importants de personnes, nous « allons vers un monde pluriel, les communautés deviennent mobiles et transnationales. Les sociétés deviennent plus sensibles à la diversité culturelle. Cela ne veut pas dire qu’il faille adopter le modèle communautariste. C’est une distinction à laquelle je tiens infiniment.7 »

Toutes les enquêtes des chercheurs soulignent une montée des fondamentalismes religieux dans le monde, et pas seulement musulman comme peut le laisser croire une certaine presse. Comment le pôle religions explique t-il cette tendance? «  De façon générale, le fondamentalisme procède d’un besoin de se protéger d’une modernité envahissante autant que d’une conception de la religion comme ressource de spiritualité dans des périodes d’instabilité et d’incertitude comme celles qu’induit aujourd’hui par exemple la mondialisation. Dans ce contexte, revenir à des fondamentaux c’est retrouver des repères. Les religions sont des pourvoyeuses de sens. Et l’on cherche à se ressourcer dans leur caractère transcendantal. L’homme est un être de croyance. De ce point de vue, le religieux n’est pas qu’une construction qui relève de l’esprit, c’est une donnée d’anthropologie fondamentale. Être un homme, appartenir au genre humain, c’est être mû par une quête de sens. Mais il y a un hiatus entre ce besoin de croire et une forme radicalisée de la contestation politique qui emprunte au religieux son langage. Dans ce dernier cas, il s’agit bien de la mise en place des logiques politiques qui visent à mobiliser une société, que ce soit en temps de guerre ou de paix, autour de valeurs qui peuvent faire sens et qui créent de la solidarité… Le religieux y est alors un marqueur identitaire et une ressource que des acteurs politiques peuvent mobiliser. De la même manière que l’on fait appel à des sentiments nationaux, à la défense du territoire, on peut faire appel aussi à la défense de la religion 8». En effet, que de fois n’entendons-nous pas ce leitmotiv d’une religion qui se sent attaquée pour justifier une riposte armée voire une haine de l’autre .

Ce sont bien souvent des perceptions de l’autre qui sont instrumentalisées auprès des populations que l’on peut qualifier d’analphabètes : au sens fort dans de nombreux pays du monde (85% par exemple chez les femmes afghanes), mais également dans nos pays, au sens d’un analphabétisme religieux. Le monde musulman est encore confondu avec le monde arabe, alors que les grands pays musulmans se trouvent en Asie (Indonésie, Pakistan, Inde), l’occident est toujours le symbole du christianisme, alors que le Brésil, le Mexique, les Philippines sont actuellement les principaux pays catholiques du monde. L’ Asie de ce point de vue est en mouvement, il faut être attentif à l’extraordinaire poussée des évangéliques en Corée et en Chine par exemple pour comprendre le fossé entre la géographie mentale actuelle du religieux et la réalité cartographique mouvante.

Ces analyses religieuses sont bien entendu à utiliser comme l’un des facteurs parmi d’autres dans les diverses crises régionales. Lorsque par exemple, le député Patrick Labaune lance l’interrogation suivante « Pour ce qui est du Yémen, au-delà de la question du zaydisme et du chaéisme, le problème n’est-il pas surtout la faiblesse du pouvoir central ? », Joseph Maïla répond: «  En effet, la question du Yémen se pose essentiellement en termes politiques. La rébellion houthiste repose sur le zaydisme. Si cette école a des attaches avec le chiisme, sa pratique et ses dogmes l’ancrent dans le sunnisme. Les houthistes ont eu la haute main sur l’administration du pays pendant des années. L’unité du Yémen est très difficile à réaliser entre les différents groupes, entre le Nord et le Sud. Ce pays proche des champs pétrolifères saoudiens, connaît une évolution catastrophique. Les plus pessimistes disent qu’il est voie de « somalisation » et il abrite des groupes importants comme ceux d’Al-Qaïda. Mais, je le répète, le problème est fondamentalement politique9 ».

3- Le pôle religions du ministère des affaires étrangères et européennes n’est pas la seule instance républicaine à investir dans le champ du religieux. Deux autres instances sont présentes depuis longtemps, le Conseiller aux Affaires Religieuses et le Bureau des Cultes.

  • a-  Ces deux instances, d’une manière générale, sont issues, après la séparation des Églises10 et de l’État, d’une nécessité de dialoguer avec ces religions toujours présentes. A ceux qui pourraient croire que la laïcité de l’État c’est l’ignorance du religieux, rappelons quelques caractéristiques de la loi du 9 décembre 1905. Cette dernière définit le régime juridique relationnel entre l’État et les cultes (cultes jamais définis par la loi d’ailleurs), selon les deux grands principes de liberté de conscience (en premier) et de séparation.

Si la République assure (art.1) la liberté de conscience11 , cela implique qu’elle doive la mettre en œuvre, organiser la liberté individuelle de conscience, la liberté religieuse,la liberté d’exercice du culte « sous les seules restrictions…dans l’intérêt de l’ordre public ».

Si la République « ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte » (art.2), ce faisant, elle ne les méconnait pas. « La séparation n’a pas voulu et ne pouvait pas être une ignorance. Ignorer les Églises eût été une attitude dangereuse pour l’État12 ».

« Pour les pères fondateurs de la loi de 1905, puis de celle de 1907 sur les cultes, la laïcité n’est pas le refoulement des religions ou de leurs manifestations de l’espace public vers la sphère privée. C’est le refus de l’accaparement de l’État et de la société par les religions, et inversement, de la mainmise de l’État sur celles-ci. C’est, selon Jean Jaurès, la fin de l’infaillibilité d’Église ou d’État 13».

  • b-  C’est ainsi que s’est posée la question des relations avec le Saint Siège, relations interrompues entre 1904 et 1921. En effet la rupture des relations diplomatiques avec le Vatican est antérieure à la loi de séparation, elle résulte de tensions relatives à l’interdiction d’enseigner faites aux congrégations. Après la guerre, cette situation n’étant plus tenable, la France finit par se réconcilier avec le Saint Siège . Le pape Benoît XV accepte de canoniser Jeanne d’Arc le 16 mai 1920, occasion d’une première rencontre avec le ministre français des affaires étrangères, prélude au rétablissement officiel des relations entre les deux États en mai 1921. C’est dans ce contexte de re-prise en considération des réalités religieuses par l’État français qu’est créé, dès 1920, le poste de Conseiller pour les Affaires Religieuses [le CAR] au ministère des affaires étrangères.

Le poste d’abord occupé jusqu’en 1992 par d’imminents juristes l’est actuellement par des diplomates de carrière. Longtemps « cantonné » aux seules relations avec le Saint Siège, avec les chrétiens d’Orient [traditionnellement sous la protection française], la fonction s’est diversifiée. Le CAR représente la France dans les organismes internationaux, est chargé des contacts avec les diverses autorités religieuses dans le monde, de l’accueil des personnalités religieuses en France (visite du pape à Lourdes, visite du Dalaï-lama, d’un patriarche du Moyen-Orient etc.). Dernièrement, il a joué un rôle central dans l’accord conclu entre la France et le Vatican sur les diplômes universitaires.

« Le CAR a des fonctions de représentations auprès des autorités religieuses ainsi que de contact et de suivi avec elles, qu’il continue d’ailleurs d’exercer au sein du pôle religions14 ».

La nouveauté avec le pôle religion est cette fonction de prospective qui n’existait pas, et demain, cette fonction de formation des diplomates.

  • c-  Enfin, la troisième instance républicaine dévolue au lien avec les religions, sur le territoire national, est le Bureau Central des Cultes au sein du ministère de l’Intérieur15, plus précisément à la sous-direction des libertés publiques.

Sous le régime concordataire, du 18 germinal an X [8 avril 1802] à 1905, une Direction générale des cultes, avec 7 bureaux, gérait le personnel et toutes les questions relatives aux 4 cultes reconnus : catholique, luthérien, réformé et israélite. Cette Direction survécut quelques années à 1905, le temps de liquider diverses questions de traitements, de pensions et d’attribution de biens ecclésiastiques. Par décret du 17 août 1911, elle fut remplacée par un simple bureau, le BCC, mais, événement imprévu en 1905, on dû lui adjoindre à partir de 1918, un autre bureau pour les 3 départements du Haut, Bas Rhin et de Moselle qui continuaient à fonctionner sous régime concordataire (à peine modifié par la législation allemande entre 1870 et 191816). Le ministre de l’Intérieur est chargé des cultes, mais n’a plus le titre de ministre des cultes.

Pourquoi, alors que la séparation est engagée, créer un tel Bureau Central des Cultes ? Il restait un certains nombre de domaines où le pouvoir civil de l’État conservait des prérogatives: la police administrative des cultes (sonneries de cloches, processions..), la charge de faire respecter la laïcité (possibilité d’annuler par exemple une délibération de collectivité territoriale ayant attribué indument une subvention directe à un culte), encore quelques prérogatives régaliennes lors de la nomination des évêques (déclaration de non opposition du gouvernement à la désignation de tel évêque par exemple),et enfin, ne pas oublier que la loi de 1905 n’affecte pas la loi du 1er juillet 1901 relative au régime des congrégations religieuses. Le ministre de l’Intérieur est toujours le tuteur légal de ces congrégations qui doivent obtenir son accord par exemple pour toute transaction patrimoniale.

Le BCC ne s’occupe pas du domaine scolaire, sauf si cela concerne les sectes qui sont bien entendu de son ressort17. Le Bureau a par exemple fortement contribué à la mise en place du CFCM [Conseil Français du Culte Musulman] dans les années 2000, car l’islam en France ne faisait pas partie en 1905 des cultes reconnus.

La mission du BCC est donc de permettre le libre exercice des cultes, en veillant au respect des droits et devoirs de chacun, « ses tâches se répartissent en trois catégories : la tutelle administrative, le conseil juridique et ce qu’il convient d’appeler la « veille », qui consiste à s’assurer que le principe de laïcité est dûment appliqué18 ». Là aussi, une petite structure mais essentielle à l’administration laïque française.

Ainsi donc, dans la République française laïque, trois instances ministérielles, deux au ministère des affaires étrangères et une au ministère de l’Intérieur, s’occupent des questions religieuses. Chacune a son son champ d’action particulier nous l’avons vu, mais il est bien évident que des passerelles existent entre ces administrations, des échanges de renseignements sont indispensables à leur bon fonctionnement. La République française, dans le cadre strict de la laïcité, garantit la liberté de cultes, veille au respect des droits et devoirs de chacun, cherche à expliquer à l’étranger la singularité de sa situation et des décisions qu’elle est amenée à prendre, tout comme elle tente désormais de comprendre d’autres comportements religieux dans le monde afin d’ajuster au mieux sa politique extérieure.

 Christian BERNARD

2A l’initiative de l’Espagne et de la Turquie, sous couvert de l’ONU, depuis 2004, ce dialogue inter civilisations a le mérite de poser une réflexion sur cette « montée » du religieux, sans pour autant alimenter la thèse du conflit entre civilisations, entre occident et islam par exemple.

3Le pôle ne participe pas, bien entendu, laïcité oblige, au dialogue des religions en soi, qui relève de la théologie et donc des religieux, mais prend connaissance du sujet pour mieux appréhender les questions globales.

4Comme le font toutes les autres directions auprès des États de leur secteur.

5International Religious Freedom Report

6Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

7Cf http://www.lesinfluences.fr/Joseph-Maila.html

8Entretien avec Joseph Maïla avec la Revue « The Paris Globalist », février 2010.

9Commission des affaires étrangères de l’Assemblée, mercredi 13 janvier 2010, audition de M. Joseph Maïla.

10Par Église, il faut entendre « religion », par exemple le culte juif.

11 complétant ainsi les droits de 89

12J.RIVERO, Les libertés publiques, T.II, Puf, 2003, p. 160.

13 Cf « la loi de séparation de 1905, rapport public 2004 du Conseil d’État : jurisprudence et avis de 2003. Un siècle de laïcité », in Études et documents du Conseil d’État, La Documentation française, 2004. pp. 258.

14Focus « pôle religions » sur le site du ministère des affaires étrangères et européennes.

15Devenu en 2011 ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration.

16Ce dernier est maintenant décentralisé en Alsace.

17Cf à ce propos l’entretien de M. Leschi et de la Commission parlementaire « sectes et enfance ». http://www.sectes-infos.net/Leschi.htm

18Article BCC dans Wikipedia.