Le Japon contemporain, pourtant deuxième puissance économique mondiale, entretient avec l’extérieur des rapports ambigus : ouvert sur le monde certes, ce même Japon ressent de plus en plus le besoin d’affirmer son identité nationale spécifique.

L’occidentalisation qui touche désormais de nombreux aspects de la vie quotidienne n’exclut pas une certaine xénophobie. L’archipel japonais a pourtant toujours été soumis tout au long de son histoire à des influences extérieures, entre autres, chinoises avec la venue du confucianisme et du bouddhisme, et occidentale, avec le christianisme.

Le christianisme est extrêmement minoritaire au Japon, certainement à peine 2% de la population confessent cette religion. Cette situation marginale ne fait pas problème majeur pour les Eglises instituées qui cherchent plus de nos jours à faire « signe » qu’à faire nombre . Cependant, cette attitude est récente et, nous allons voir que dans le passé il en fut tout différemment .

1 – La première implantation du christianisme au Japon remonte au XVIe siècle , elle résulte de la prédication active de l’un des fondateurs de la Compagnie de Jésus, François-Xavier.

Après quelques années passées dans les comptoirs portugais de l’Inde, il décide de poursuivre son œuvre évangélisatrice plus à l’est, dans le comptoir de Malacca , et de là, il tente l’aventure au Japon où déjà quelques négociants portugais et espagnols étaient présents, mais sans prosélytisme . A partir de 1549, François-Xavier qui obtient l’accord des autorités locales au sud de l’île de Kyushu, prêche en japonais ( langue qu’il découvre) et fonde ainsi les premières communautés chrétiennes dans ce pays. Comprenant qu’une grande partie de la culture japonaise était venue de Chine, il tente l’aventure dans ce nouveau pays, mais échoue : la Chine des Ming est totalement fermée aux étrangers. A la mort de François-Xavier (1552 à 46 ans), les fondements de l’évangélisation du japon étaient posés.

L’implantation chrétienne se fit surtout dans le sud du pays, l’île de Kyushu et la ville de Nagasaki resteront longtemps les pôles majeurs du christianisme japonais. La christianisation n’a pas été fulgurante, nous ne sommes pas ici dans un territoire colonial mais dans un espace fragmenté où chaque potentat « féodal » fait sa loi dans un contexte politique constamment troublé par des guerres civiles. La tâche de François-Xavier n’a pas toujours été facile, le terrain est parfois hostile, lui-même a failli être lapidé à Kyoto pour avoir dénoncé les « idoles ».

Même si cette influence chrétienne semble modeste, elle est bien supérieure à ce qui se passe dans les autres pays d’Asie, Inde, Cambodge, Siam…Début XVIIe siècle, la communauté chrétienne japonaise est la plus importante d’Asie. Pourquoi ce succès relatif ?

Au-delà d’une certaine séduction offerte par cette religion à salut, se mêlent alors chez les féodaux qui se convertissent, des considérations autres que religieuses : économiques et militaires ( le commerce avec les Portugais qui fournissent les précieuses arquebuses , armes bien supérieures aux simples escopettes de bronze chinoises), mais aussi tactiques dans le jeu des influences ( le petit lobby chrétien comme contrepoids aux grands monastères bouddhiques ).

A l’inverse, la christianisation est freinée par des facteurs d’ordre divers qui vont du manque de moyens financiers et humains (rareté des missionnaires jésuites), de l’hostilité récurrente du clergé bouddhiste, au climat d’instabilité politico-militaire qui régulièrement implique des Jésuites dans les conflits inter féodaux.

Parmi les missionnaires de cette époque, deux noms au moins émergent particulièrement :
- Le premier est le jésuite portugais Luis Frois ( 1532-1597) qui demeura au Japon de 1563 à sa mort. On lui doit, entre autres, un journal intime relatif à son activité de missionnaire, et une étude anthropologique de grand intérêt sur les moeurs comparées des japonais et des occidentaux de cette fin XVIe siècle.
- Le second est le jésuite italien Alessandro Valignano ( 1539-1606), visiteur général des missions d’Orient. Il réorganisa totalement la mission japonaise en y introduisant les théories de l’adaptation bien avant que Matteo Ricci ne le fasse en Chine (une organisation calquée sur la hiérarchie du bouddhisme zen fort respecté alors, et, l’obligation pour tous d’apprendre le japonais []). Alessandro Valignano fonde deux séminaires afin d’établir un clergé japonais ( une grande nouveauté stratégique). Le premier jésuite japonais est ordonné en 1601 ( les candidats étaient issus des familles samouraï). Il fit également venir d’Europe une imprimerie et du personnel spécialisé, pour publier des ouvrages en écriture Katakana, et ce, afin de lutter contre une éventuelle rivalité anglaise jugée hérétique. Fort de ces succès, il envoya en Europe une ambassade composée de quatre jeunes nobles convertis (Lisbonne, Madrid, Venise où le Tintoret fit leur portrait, puis enfin Rome) qui obtint du pape Sixte V la création du premier diocèse japonais ( à Funai).

2 – Cette période faste pour la christianisation du Japon va trouver une fin assez brutale début XVIIe siècle.

Si des difficultés ont toujours existé (nombreuses révoltes populaires et expulsions de Jésuites suite à des destructions de temples et de statuettes bouddhiques), ce n’est qu’en 1614 , avec l’Edit de persécution, que les vrais problèmes commencèrent.

Le contexte politique japonais a changé : un chef de clan, Tokugawa Ieyasu, après avoir éliminé ses rivaux et placé ses proches, obtint de l’empereur le titre de Shôgun [] en 1603. Il transféra sa capitale à Yedo ( l’actuelle Tokyo), tandis que l’empereur est désormais cloîtré à Kyoto .

Après avoir accepté , dans un premier temps, de signer des accords avec les « nouveaux européens » récemment arrivés au Japon : Espagnols et Hollandais, Tokugawa Ieyasu va interdire, sous l’influence du moine bouddhiste zen Suden, toute activité chrétienne sur le territoire japonais.

L’Edit du 27 janvier 1614 vise l’éradication totale du catholicisme en plein essor depuis quelques années : Nagasaki, la « petite Rome » du Japon venait d’achever la construction de la cathédrale de l’Assomption pour ses 40 000 fidèles.

L’influence chrétienne est désormais jugée néfaste, voire dangereuse pour le pays : le christianisme ne révère t-il pas un condamné ? La morale confucéenne reproche aux missionnaires chrétiens non seulement d’avoir abandonné leurs familles mais aussi de prôner le célibat, ce qui est contraire à l’éthique de loyauté et de piété filiales préconisée. Le christianisme ne risque t-il pas d’accentuer la présence portugaise et espagnole au risque d’une dépendance, voire même d’une sujétion ? Le christianisme est ainsi perçu comme le cheval de Troie des catholiques occidentaux.

Le Japon est présenté comme la terre du Bouddha et des Kam [], le christianisme est un corps étranger à la tradition, aussi, les convertis japonais sont-ils fortement invités à abjurer. Les églises sont détruites, les missionnaires exilés ou exécutés [].

Les persécutions se durcirent à partir de 1633 sous le Shogounat de Iemitsu qui ferma totalement le pays à tout navire étranger et soumit les chrétiens cachés à d’horribles tortures ( plus d’un millier de suppliciés). Ces brutalités déclenchèrent la rébellion de Shimabara en 1637-38. Cette péninsule majoritairement chrétienne et pauvre du fait d’une très forte pression fiscale, s’insurgea. Cet événement qui se solda par 37 000 victimes attisa les tensions entre le pouvoir japonais et les étrangers occidentaux, accusés d’aide à la subversion [] . Les quelques jésuites et franciscains restés cachés au Japon furent arrêtés, torturés et exécutés.

3 – Le Japon se ferme totalement de 1639 à 1854.

Plus aucun navire japonais ne peut partir pour l’étranger et en sens inverse, c’est la fin de la présence des commerçants occidentaux ; seul un navire annuel hollandais est autorisé à débarquer sur l’îlot artificiel de Deshima construit à cet effet dans la baie de Nagasaki, dans des conditions humiliantes et sans aucune menée prosélyte.

Parallèlement, est mise sur pied en 1640, une police secrète [] dont la finalité est l’éradication totale des chrétiens du sol japonais . Il est fait appel à la délation de chrétiens, et malheur à la communauté villageoise qui ne s’exécute pas . Une surveillance des parentés d’apostats est mise en place avec la prétention d’aller jusqu’à sept générations !. L’instrument principal de cette politique est constitué par la mise en place d’une cérémonie très particulière, l’e-fumi. C’est une cérémonie annuelle qui se déroule à Nagasaki et au cours de laquelle les suspects de christianisme doivent piétiner une image (fumi-e) soit de la Vierge Marie soit du Christ , afin de prouver leur non appartenance au christianisme. Beaucoup refusèrent d’apostasier, ce qui conduisait ces martyrs à la torture et à l’exécution sur le mont Unzen.

Toute cette réglementation affichée dans chaque temple vise à susciter le rejet du christianisme par la population.

Malgré cette sévère répression, certains chrétiens continuèrent à pratiquer en secret, ce sont les « chrétiens cachés » (Kakure Kirishitan) ou « vieux chrétiens ».

Durant cette période de fermeture du pays, ce culte chrétien s’exerce sans prêtre, sans sacrement, sans écrit. Pour subsister, il joua de subterfuges. Le « dieu des débarras » est vénéré comme l’on peut, clandestinement au fond des maisons, l’on prie secrètement la Vierge Marie sous la forme d’une statuette du boddhisattva Kannon, figure de la compassion dans le bouddhisme japonais. Globalement, l’influence bouddhique est forte sur ce culte chrétien clandestin, notamment quant au culte des ancêtres célébré, et en août (bouddhisme) et à la Toussaint ( chrétiens). Cette religion métissée survit de nos jours dans quelques îlots du sud du Japon ( Ikitsuki-Shima au nord-ouest de Kyushu) où quelques centaines de personnes pratiquent en secret ( Kakure), sont baptisées avec des prénoms espagnols ou portugais bien que réputées officiellement bouddhistes. Ces « Kakure » refusent de se fondre dans l’Eglise officielle actuelle où ils ne se reconnaissent pas.

Cette période de fermeture du Japon, à tout commerce, à toute influence extérieure, entraîna un net appauvrissement culturel, un grand retard sur le développement par rapport à l’occident . Or, la logique d’exclusion se nourrit elle-même : le Shôgun craint même le confucianisme, qui, en toute logique, souhaite une restauration impériale conforme « à l’ordre établi ». Bref, de nombreux chefs de clans sont de plus en plus attentifs à la pression occidentale visant à ouvrir le pays.

Ce sont les Etats-Unis, qui dans leur grande conquête de l’ouest, frappent à la porte du Japon, et lui imposent en 1856 une série de traités. En 1867, le dernier Shôgun remet ses pouvoirs à l’empereur Mutsuhito, commence alors l’époque Meiji, celle du japon moderne.

4 – Avec l’époque Meiji [](1868-1912), les Japonais retrouvent la liberté religieuse, aussi le christianisme fait-il son retour au Japon.

Cette seconde vague est différente de la première, ce sont désormais les églises protestantes, pour la plupart d’origine américaines, qui dominent. C’est un christianisme différent de celui des jésuites ibériques, il est plus orienté vers l’action sociale et éducative ( création de l’université privée Doshisha en 1875, première université à admettre des femmes). L’Armée du Salut ( 1895) se lance dans une intense activité sociale. Les jésuites reviennent au Japon début XXe siècle et fondent l’université Sophia à Tokyo.

Néanmoins, malgré la liberté constitutionnelle de pensée et de culte, le christianisme demeure lié à l’occident dans l’esprit des dirigeants japonais qui encouragent fortement les cultes dits nationaux. Des évènements comme la guerre russo-japonaise de 1905 accentuèrent encore ce repli nationaliste. Ce mouvement culmina avec le Shintô d’Etat imposé par les militaro-nationalistes d’entre les deux guerres qui conduisirent le pays à sa perte.

Néanmoins, dans le grand vide spirituel de l’après guerre, nombre de Japonais préfèrent adhérer à des dizaines de mouvements syncrétiques appelés les « nouvelles religions », plutôt qu’au christianisme [] jugé étranger et incompatible avec l’identité japonaise.

5 – De nos jours, tous mouvements confondus, les chrétiens sont certes très minoritaires mais actifs dans le pays.

Les protestants, issus du prosélytisme hollandais et américain, sont regroupés dans « l’Association japonaise des chrétiens » ( Nippon Kirisuto Kyôdan). Les communautés catholiques fortes de leurs 1667 prêtres ( âge moyen de 61 ans) forment « l’Association japonaise des chrétiens catholiques » ( Nippon Tenshûkyô Kyôdan). Une petite communauté orthodoxe rattachée canoniquement au patriarcat de Moscou, autonome depuis 1970, de rite byzantin en langue japonaise, constitue un lien ténu avec le voisin russe . Les orthodoxes sont essentiellement à Tokyo où se trouve leur cathédrale Saint Nicolas.

Petit fragment de la population japonaise certes, mais avec plus d’un million de fidèles, les catholiques n’ont jamais été aussi nombreux. En leur sein, les catholiques japonais sont récemment devenus minoritaires face à l’arrivée de migrants issus des Philippines, du Brésil et du Pérou . Ces migrants qui possèdent inégalement la langue japonaise posent parfois des problèmes d’intégration au groupe catholique. Désormais, l’Eglise catholique du Japon est pluri-ethnique et multiculturelle, ce qui n’est pas bien en accord avec les valeurs de l’identité japonaise.

Comme l’ensemble de la société japonaise, les communautés chrétiennes sont touchées par le vieillissement, par la sécularisation liée à la modernité. Le nombre des pratiquants réguliers diminue, il n’est plus que de 500 000. Le nombre annuel des baptêmes, de 5 000 dans les années 90, est tombé à environ 4 000.

Ces nouvelles données inquiètent bien entendu les autorités religieuses chrétiennes qui s’interrogent sur l’avenir du christianisme au Japon, mais, le principal danger à leur avis vient d’ailleurs, d’un durcissement du nationalisme japonais. La conférence des évêques catholiques du Japon vient de lancer un appel contre le danger de résurgence d’une collusion entre le Shintô, l’Etat et le nationalisme renaissant . Ce cocktail rappelle d’autres époques sombres.

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En ce début de XXIe siècle, si la grande majorité des Japonais n’adhère pas à la religion chrétienne, elle est cependant très friande des rituels du mariage chrétien. Outre l’inévitable rite shintô, de nombreux jeunes mariés louent les services d’un prêtre, pour le « folklore » du mariage à l’occidental. La « cérémonie » peut se passer dans une petite chapelle, spécialement construite à cet effet, dans un supermarché ou dans un grand hôtel. Le « marché » devient tellement lucratif que l’on voit apparaître des faux prêtres pour l’occasion.

Cette attitude souligne bien l’ambiguïté des rapports que le Japon entretient avec l’occident sur le plan religieux. Fortement désireux de conserver un mode de vie purement japonais, il y a un rejet des idées dogmatiques, de toute notion de transcendance, ce qui n’empêche pas nombre de Japonais d’être sensibles à l’émotionnel religieux, voire au romantisme occidental.

La greffe monothéiste ne prend pas vraiment au Japon malgré les grands espoirs initiaux de François-Xavier. Ce constat englobe bien entendu le judaïsme, quasi absent, et l’islam, qui, avec ses 40 000 fidèles et sa mosquée de Tokyo, est tout de même en expansion grâce à l’immigration .

Christian BERNARD