Qualifier l’Etat Islamique de barbare, de terroriste, est certes justifié par les actes commis, mais ces incantations de démocraties effarouchées, à juste titre, ne permettent pas d’en comprendre les mécanismes notamment en matière de communication. Nombreux sont les nouveaux jihadistes en Syrie et Irak qui communiquent sur les réseaux sociaux, non seulement Facebook et  Twitter, mais aussi Tumblr, WhatsApp, et Instagram. Parmi les nouvelles recrues venues d’occident, les diplômés en informatique sont très prisés pour leur expérience de graphistes et de maquettistes. L’Etat Islamique diffuse sur le net deux magazines, en plusieurs langues, qui lui permettent de diffuser sa conception de l’islam et ses intentions. Que nous apprennent ces publications ?

Les deux magazines en lignes, en arabe, en anglais et parfois en français, se nomment Dabiq et Dar al-Islam. Il s’agit de concurrencer sur la toile les publications d’al Qaïda, notamment le magazine Inspire en anglais, publié depuis 2010 en direction d’un public occidental. Inspire est un trimestriel édité  par Al-Malahem Media, la branche communication d'Aqpa [al Qaïda dans la Péninsule Arabique, la branche la plus active actuellement]. Inspire cherche à développer l’auto radicalisation des jeunes occidentaux, et n’hésite pas à alimenter des rubriques pour jihadiste débutant : comment fabriquer un explosif, brûler une voiture, approcher la cible que l’on projette de tuer..

Que signifient ces deux noms, Dabiq et Dar al-Islam ?

Dabiq est le nom d’une petite ville de 3000 habitants au nord d’Alep près de la frontière turque, où selon une tradition, renforcée et légitimée par des hadiths[1] repris très sérieusement par Daesh, se réalisera le point de départ de la conquête musulmane finale contre les « Romains », entendez par là, le monde chrétien. La ville de Dabiq a été conquise par Daesh en août 2014, non en raison de son importance stratégique militaire, mais pour sa force symbolique. De nombreuses photos de jihadistes postées sur le net ont la ville de Dabiq comme toile de fond.

Dabiq 3

Avec le mythe Dabiq, nous sommes dans une lutte victorieuse de fin des temps.

Cette dimension apocalyptique, dans le sens de combat final, exerce indéniablement un pouvoir attractif sur des sujets en mal d’être. La propagande du magazine affirme que le monde est divisé en deux camps, celui des vrais musulmans, des moujahid (ceux qui se battent pour leur religion) qui gagnera la bataille, et celui de la mécréance, (kafir) de l’hypocrisie. La couverture du dernier numéro, le n° 7 daté  de Rabi al-Akhir 1436, montrant une photo de musulmans tenant devant eux une pancarte « je suis Charlie », titre : From hypocrisy to Apostasy.

Toutes les provocations, que ce soient des assassinats d’otages postés sur vidéo ou des destructions de sites archéologiques, visent, en soulevant émotionnellement les opinions publiques occidentales, à attirer des armées étrangères sur place, au sol, tant il est dit dans la propagande, que les jihadistes ne peuvent que triompher avec l’aide de Dieu. Des armées occidentales au sol commettraient inévitablement des dommages collatéraux, ce qui susciterait à son tour des réactions de sympathie dans la « rue arabe ». Le n°7 de Dabiq, d’ailleurs, n’hésite pas, avec la qualité d’un grand magazine, à mettre en scène l’horreur des exécutions d’otages., ou de proposer des figures de héros comme Amedy Coulibaly (nommé ici Abu Basir).

Si l’idéologie de Daesh est tendue vers cette lutte finale, elle joue également sur un autre registre, celui du retour aux sources, aux premières générations musulmanes censées être pures et pieuses. C’est précisément la définition du salafisme.

Le drapeau de Daesh avec son écriture kufique du début de l’islam souligne bien cette volonté de retrouver la pureté et la gloire des origines.

drapeauEtat islamique

Le titre de la couverture du n° 3 est à cet égard significative : Hijra, l’Hégire en français. Est convoquée ici toute la geste historique du Prophète, son départ (hijra signifie émigration) de la Mecque (dont il est chassé) à Yathrib, qui devient de ce fait, la ville du Prophète, al Madina al-nabi, Médine. Par cet hégire, cet exil en 662, le Prophète quitte son cadre de vie habituel, son environnement tribal, et pose ainsi les premières bases de la communauté musulmane. Dabir lance ce même appel à tous les musulmans du monde, quittez votre environnement de mécréance pour venir vivre dans le seul véritable Etat musulman. La couverture du n° 2 montre une arche de Noé, symbole du refuge constitué par l’Etat Islamique, avec comme titre, The Flood (l’inondation).

 

Le magazine Dar al-Islam, lui ne date que du début d’année 2015, seul le premier n° est sorti, une version française existe, preuve à la fois de l’existence de jihadistes français spécialisés en informatique, mais surtout preuve de l’intérêt de la cible de langue française. (France, Belgique, Québec). Tous les ingrédients de l’idéologie de Daesh y sont présentés, notamment le projet de succès mondial de l’islam :  Le Califat a fait revivre la notion de Terre d’Islam –Dar al-Islam- alors que la terre étouffait sous le poids du chikr, des lois humaines de l’injustice et des péchés des hommes. Aujourd’hui existe un lieu de refuge pour les opprimés parmi les hommes et les femmes qui proclament l’unicité d’Allah et pratiquent la religion d’Ibrahim[2], c’est pour cela que la magazine se nomme Dar al-Islam, (terre d’islam) pour se rappeler cet immense bienfait . Le texte insiste pour appeler a  accomplir l’obligation d’émigrer de la terre de mécréance et de guerre, vers celle de l’islam .  Nous sommes les témoins d’une ère nouvelle pour la communauté de Mouhammad  affirme optimiste le magazine.

Le chikr (que l’on trouve par ailleurs orthographié Shirk) désigne l’associateur, la faute la plus grave pour l’islam qui proclame l’unité et l’unicité de Dieu (le Tawhîd, terme omniprésent dans le magazine). Les gens du chikr ne goûtent jamais totalement la puissance sur la terre, ils sont terrorisés face aux armées du Tawhîd : Allah dit à ce sujet « Nous allons jeter l’effroi dans le cœur des mécréants car ils ont associé à Allah -des idoles- sans aucune preuve descendue de sa part » Le Feu sera leur refuge. Quel mauvais séjour que celui des injustes » Sourate III, verset 151.

Cette citation du Coran, souvent reprise, permet de justifier les actes de violence, de laisser croire aux jihadistes que ce que les ennemis taxent de barbarie, n’est en fait que la simple application de préceptes coraniques. Tous les articles du magazine sont argumentés par des passages coraniques ou par des hadiths, il appartient aux musulmans du monde entier qui ne partagent pas cette idéologie, de contrer  théologiquement ces arguments présents sur le net ; C’est ce que visent 126 savants musulmans dans une lettre de 22 pages  Vous avez fait à tort de l'islam une religion de dureté, brutalité, torture et meurtre, écrivent ces personnalités. C'est une grosse erreur et une offense à l'islam, aux musulmans et au monde entier[3]."La lettre est adressée à Abou Bakr al Baghdadi (le Calife de Daesh), et "aux combattants et partisans de 'l'Etat islamique auto-proclamé'" mais aussi aux recrues potentielles, aux imams et à ceux aussi qui voudraient dissuader les jeunes musulmans de rejoindre l'EI. Les 126 signataires sont tous sunnites. Ils sont originaires de nombreux pays musulmans, comme l'Indonésie ou le Maroc, mais aussi de pays où vivent des musulmans comme la France, la Belgique, les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

De manière nette, le magazine dénonce comme idolâtres tous les autres musulmans dont les chiites dans leur ensemble : «Les Râfidhah[4] qui invoquent Ali et les 12 Imams en dehors d’Allah sont des idolâtres . Les gouvernements musulmans actuels sont mis dans la même catégorie ainsi que tous les fonctionnaires :  les partisans du Tâghôut[5] (policiers, militaires, savants et mouftis) qui aident à appliquer la loi de mécréance sur la terre, sont des idolâtres (S 28, v.8). 

Les démocraties qui prônent une loi civile autonome, issue du peuple , sans référence à la loi de Dieu, sont elles aussi condamnées :  Les démocraties qui donnent le droit de légiférer au peuple sont des idolâtres, Allah a dit S42, 21.  Il en va de même des chrétiens :  Les croisés qui adorent la croix et attribuent un enfant au Seigneur des cieux et de la terre sont des idolâtres, S 5, 73 .

Dans le même registre, l’Etat islamique rejette au Proche Orient (baptisé pays de Cham) les frontières issues de la période coloniale, imposée par ces démocraties méprisées, qui, selon Daesh ont toujours cherché à briser l’unité des musulmans en les fractionnant. C’est ainsi que les frontières héritées de l’accord Sykes Picot de 1916 sont rejetées. A cheval sur les frontières de la Syrie et de l’Irak, l’EI conteste le système international basé sur l’intangibilité des frontières[6].

Cette conception de l’islam, qui n’est pas une religion de paix (Islam is the religion of the sword, not pacifism titre un numéro) est totalement salafiste, liée étroitement au wahhabisme qui sévit en Arabie et au Qatar. Ces deux Etats, avec leur participation à la coalition contre Daesh, sont en posture quasi schizophrène. 

Christian BERNARD

 

 

 


[1] Paroles et actes du Prophète qui constituent une part essentielle de la Sunna, la tradition.

 

 

[2] Abraham en arabe, considéré par l’islam comme le premier croyant, le premier musulman.

 

 

[3] http://www.zamanfrance.fr/article/lettre-120-savants-musulmans-contre-terrorisme-daesh-12371.html#lettre-120-savants-musulmans-contre-terrorisme-daesh-12371.html?&_suid=142773906297708003181992766156

 

 

[4] Ecrit communément Rafida, ce terme péjoratif dans la bouche des sunnites désigne ceux qui rejettent la doctrine orthodoxe, à savoir les chiites.

 

 

[5]  L’imam Malik (711- 795) le définit ainsi :Le Tâghoût est tout ce qui est adoré en dehors d’Allah, », parfois, c’est un peu l’équivalent de Satan .

 

 

[6] Revue Conflits n°5, avril, mai , juin 2015 : Les frontières rêvées de l’Etat islamique de Frédéric Pichon.